CHAPITRE IV
biiiotiüii produite en France par la nouvelle ilo Novare. — Charles-Albert.
— Moltl's personnels qui Tuvaient cntrainé à une résolution désespérée. — L:i France espère dans son successeur jKirce qu’il avait juré le Statut. — .Altitude cxpcclanleet protectrice qu elle entendait garder entre I Autriche et le Pléntmnl. — |jOuis-Na|>oléoii voulait la };uerre contre r\utriche. — Efl'orls de M. Thiers pour le détourner de ce dangeronx projet. — (^>nféreuce de M. Thiers avec le président de la Hépnhli(|uc et le baron de llfibner. — Ui paix est nptiiitcaue cl le Piémont tiré des mains de l'Autriche victorieuse.
— Parti de la guerre à l’Assemblée. — M. Billault, candidat ministériel*
— H. Drouin de Lhiiys lui répond. — Analyse du discours de M. Thiers du 31 mars 1849. — 144 représentants contre 5‘20 adoptent l’ordre du jour proposé par le comité des alTaires étrangères, qui donne an gouvei ne- HMint le droit d'occnpcr militairement un |>oinl quelconque du territoire italien. — l7e 17 avril, le ministère vient demander à PAssemblée que ce point soit r/ivita-Vecchia cl au besoin Rome, si les événements nous y a|>pcdlent. — Franche déclaration du général de Lamoricière en faveur de l'intei veiilion de la France à Rome. — Rapport de M. Jules Favre. — Embarras et réticences du président du conseil. — )IM. Schœlcher et Germain Sarrul. formant la minorité dissidente de la commission, veulent forcer H. Od. Barrot à prendre à la tribune l'engagement de ne pas cumbaltio la République romaine. — 1/ Assemblée autorise le gouvernement, j>ai Tordre du jour pur et simple, à tefuser cet engagement.
Départ de Paris du général Oudinol de Regi;io le 10 avril. — Son sentiment personnel sur les devoirs de la France vis-à-vis de la )>apouté. — Trois plans de campagne proposés. — On sc décide pour nii débarquement de gré ou de force à Civita-Vecchiu. — Le commandant Espivenl de la Villeboisnel, premier aide de camp du général en chef, obtient du conseil municipal de celte ville un vote favorable a notre intervention. — Entrée dans le port de deux navires portant au secours de la République romaine les volontaires lombards renvoyés par le Piémont. Le général Oudinot refuse
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de leur laisser prendre Icrieà Civila-Vecehia. — Arrangement violé pnriet Lomlrards qui entrent à Home le 29 avril. — Le 27, Garibaldi, revenant des l'rontières de Naples, s’y était enfermé avec douze à qumze cents hommes. — Le parti de la résistance rempoitc de ce moment sur la population qui voulait traiter avec les Français. — Deux des triumvirs, la municipalité, la garde civique et le corps des carabiniers s'étaient déjà prononcés pour nous recevoir; Mazziiii seul, appuyé sur le club central, entraîne la Constituante à voter pour la ré'sistance. — Mesures violentes décrétées en même temps. — Le général Oudinot confiant dans les rapports qui lui venaient de Rome et de Gaëte, s'approche de la ville. — Aflilirc malheureuse du 30 avril. — Mauvaise situation du général en chef, provenant des instructions insuffisantes qu’il avait acceptées. — État de Rome à ce moment par un témoin oculaire. — Le P. Gavazzi, aumônier de Gariluldi, s’introduit dans le camp pour assassiner le général Oudinot. — Le corps expéditionnaire, trop faible pour entreprendre le siège de Rome, va camper au port de Palo, pour attendre des renforts d’hommes et de matériel.
La déroute des Piémontais à Novare avait douloureusement retenti dans le sentiment national en France. Sans se dissimuler aucun des torts de la politique sarde envers l’Italie et envers nous-mêmes, notre pays sentait d’instinct que son intérêt n’êlait pas dans le camp de Radetski. L’opinion publique, résolûment hostile à la faction révolutionnaire qui ne se montrait pas autre à Milan qu’à Paris, restait favorable à l’idée de l'indépendance italienne. Charles-Albert ne représentait pour nous que cette noble et juste cause. Les mazziniens le haïssaient non moins que les Autrichiens, et c’étaient là deux raisons qui rendaient populaire de ce côté des Alpes le vaincu de Novare. Comment d’ailleurs n’aurions-nous pas aimé pour sa bravoure et plaint pour ses malheurs, ce roi qui s’était armé pour la cause d’un peuple opprimé, et que ce peuple n’avait pas osé suivre? Jamais, il faut le reconnaître, il ne s’est dit parmi nous plus de mal des Italiens qu’au moment où on vantait le plus Charles-Albert. Pour les uns, c’était le ven-
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geur chevaleresque des maux de l'indigne Italie ; pour les autres une sorte de Louis XVI à cheval allant chercher sur les champs de bataille la mort qui lé menaçait dans son palais.
On ne se trompait pas absolument, du reste, en attribuant une large part de motifs personnels aux déterminations de sa politique. La situation du successeur de Charles-Félix ne pouvait être plus difficjle ni plus abaissée. En butte, depuis trente ans, aux accusations des conjurés de 1821, qui lui reprochaient d’avoir passé à l’ennemi au moment du péril, il entendait flétrir ses revers du nom de trahison. La correspondance diplomatique, publiée à Bruxelles par M. Jules Bastide, nous fournirait de tristes preuves de la haine persistante des carbonari contre celui qu’ils regardaient comme un faux frère couronné. Les Milanais, qui, au mois d'août précédent, l’avaient forcé d’escalader de nuit les murs du jardin du palais Greppi, restaient indignés d’un armistice qui, ne sauvant que l’armée piémontaise, les avait livrés aux vengeances des soldats de l'Autriche. Les stralégistes de fantaisie ne manquaient pas, même à Turin, pour expliquer la ruine des espérances italiennes par une longue et perfide connivence de l’état-major royal avec Radetski. De tous les points de la Péninsule les souverains dépossédés ou restaurés, les révolutionnaires, vaincus et pourchassés, élevaient contre Charles-Albert un formidable concert de récriminations contradictoires. Lui, cependant, dévorait en silence cette honte imméritée. Le tort de sa vie, — peut-être le sentaitil! — c’était d’avoir eu des complices parmi ceux qui
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étaient devenus ses sujets et d’avoir ronspiré avant de régner. Son malheur, c’était de s'être laissé envahir par une ambition plus haute que son génie, et de nouirir une pensée fixe dans un caractère irrésolu.
Mais il sentait l’honneur en roi. Conclure la paix, accepter sa défaite, renoncer à démentir d’odieuses calomnies, lui semblait une forfaiture à sa race et à son peuple. Du mois d’août 18|8 au mois de mars 1849, pendant que les puissances multipliaient leurs efforts pour changer la trêve en traité de paix, son esprit restait tout à la guerre, l'n moment Gioberli crut l’enlrainer à son plan de restauration du grand-duc et du Pape par les armes et la diphn matie du Piémont; mais l’appât d'un si grand rûle avait â peine suffi à détourner son regard obstinément fixé siiir.Vutriche, comme sur l’ennemi qui lui avait pris son honneur et dont il voulait une revanche. Aussi, dédaignant les prières des puissances amies, les menaces des autres, venait-il de courir sur leTessin, dès que les Chambres lui avaient accordé un ministère, comme les rois en trouvent toujours à la veille des catastrophes. Moins confiant dans la victoire que désireux de la bataille, l’héritier des ducs de Savoie avait résolu d’en finir d’une fois avec la vi(‘ ou avec une situation qui l’exposait à de si vils outrages.
11 n’en avait fini, comme on sait, qu’avec la couronne. La journée perdue et son armée détruite, Charles-Albert avait abdiqué en faveur de son fils ainé, qui s’était battu bravement à son côté, laissant à l’Iiisloire le soin de dév cider s’il n’eût pas mieux valu prendre ce parti avant l(^
(l(•sils^^p que de condamner sOn successeur à la paix des fourches caudines. Le premier acte du règne de Viclor- Linmanuel dut être, en effet, d'aller demander une suspension d'armes au vieux maréchal tudesquc, qui, dans une proclamation datée de Milan, avait rudement traité le roi qu’il allait vaincre.
Rien n'était perdu cependant, puisque non-seulement l’honneur était sauf, mais le Statut. C’était la dernière, mais la plus sûre réserve du Piémont contre l’Autriche. Cn voyant le jeune roi s’empresser de jurer une constitution «{u’il n’avait point faite et que personne n’ei'it songé à défendre en ce triste moment, on put espérer qu’il avail compris son rôle diflicile et saisi la liberté comme la vraie sjiada (l'Italia pour remplacer celle que la guerre avail <leux fois brisée dans les mains de son père.
La France surtout applaudit à cet acte de courage intelligent. Pour l’opinion libérale et modérée, qui avait alors le gouvernement, le maintien du Statut suffisait à tout réparer dans le présent, à tout garantir pour le lendemain. première impression une fois dissipée, on fit clairement (|ue les Autrichiens n’avaient aucun intérêt à poitsscr les choses à l’cxlrôme, et qu’on allait en revenir au statu quo ante bellum avec une leçon de plus pour le Piémont et pas une espérance de moins pour l'ilalie. Cette leçon, on avait tout fait d’ailleurs pour l’épargner à un imprudent allié. On l'avait prévenu que la presse révolutionnaire n’engageait qu’elle-méme, et qu’en dépil d(îs excitations de Paris ou de Turin, la France ne se laisserait jamais entraîner à répondre d’une politique
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(ju’elle n'aurait pas approuvée. On lui avait répélé sur tous les tons du conseil et de l’avertissement, que, dans les négociations comme dans les combats, il y aurait place pour lui derrière nous, jamais devant. Prête à tout risquer pour sauver ce petit État voisin d’une ruine complète, la République ne pouvait l’empêcher de se faire battre, si c’était le bon plaisir de son roi. Pour prix de ses avis méprisés, de sa médiation repoussée, elle ne demandait que de rester à l’écart et de surveiller les événements, la main sur la garde de son épée. Cette attitude expectante et protectrice, qui suffisait à la dignité et à la situation de la France d’alors, était loin de suffire, on s’en souvient, aux passions du parti qui rêvait déjà tout haut le bouleversement de l'Europe. S’il fallait en croire les récentes indiscrétions de M. de Cavour, ce parti aurait même trouvé, peut-être à son insu, un puissant auxiliaire au sein des conseils de la république.
Dans un discours destiné à préparer l’entrée de l’empereur Napoléon 111 en Italie, le ministre de Victor- Emmanuel a cru pouvoir affirmer que le président de 1 S i9 aurait sur-le champ vengé Novarc par les armes de la France, si les chefs des ancievs partis ne l’eussent détourné de ce noble dessein’. Cette révélation inattendue
* A la même é|)oquc, M. Fm iiii écrivant à lord John RussüM, rc|>rodiiis:iit l’assertion de M. de Cavour et discul)mil rcnipereiir des Français de raccusntion fort acerétiilée aloi-s en Anplclcrre de vouloir mettre le Piémont sous son vassehige. « Personne en Piémont, disait M. Farini, n’a de inotifs légitimes de soupçonner notre puissant voisin de vouloir porter atteinte à notre liberté; il suffît de dire que depuis le rétablissement de l’empire, nous n'avons pas été expose do sa part aux memes tmeasseries qu’on ne nous ménageait pas aiipravanl. A quelles attaques n’étions-nous pas en bulle au mo-
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nous a remis en mémoire un bruil propagé dans les cercles diplomatiques de Paris il y a douze ans, et dont il dut sans doute être rendu compte aux divers cabinets. Si nous ne jugeons pas inutile de le rappeler ici, c’est qu’il explique non-seulement commentla paix fut conservée en ce moment diflicile, mais aussi comment l’expédition de Rome fut décidée quelques jours après.
Le soir même où se répandait à Paris la nouvelle de la défaitedes Piémontais, un liommed’Élatdudernier régne, que les élections républicaines venaient de rendre à la représentation nationale, recevait par un aide de camp un billet du prince président qui le priait de passer sans retard à l’Élysée. Cet homme d’État, on le nommait partout, et nous n’avons nulle raison de cacher qu’on nommait M. Thiers. La confiance du neveu de l’Empereur dans l’illustre historien de l’Empire n’avait d’ailleurs rien que de naturel et d'honorable pour l’un comme pour l’autre. Elle ne faisait que sanctionner la reconnaissance du pays,
mciil où étaient au pouvoir ceux qui se déclarent dans leurs discours les champions de la liberté, depuis qu’ils ont p. rdu avec le pouvoir de commander le {totivoir d'huniilier la France en Europe! Et combien étaient de- Tenues dures les attaques dirigées contre nous chaque fois que nos disputes avec la cour de Rome s’envenimaient davantage! Il semblait que les hommes qui avaient suggéré l'expédition de. Home, et qui avaient fait la menace de préparer une expédition de Home à l'intérieur, étaient sur le point de commencer une expédition de Home à Turin! Ces faits, milords, ne sont qn'imparfailemcnt connus ou sont à demi oubliés ; mais nous n’en avons pas perdu le souvenir. Nous ne pouvons oublier que h président de la République avait le désir d’aidei' le Piémont et qu'il n était paralysé et retenu dans cette intentwn que par la même faction, et qu'en vue de mitiger les mauvaises conséquences de Fexpiîdition de Rome, il écrivit à Edgaitl ÿey la lanleu^c lettre quimoliva une si grande opposition... » (Ectlre de Luigi Carlo Farini à lord John Russell, Turin, 20 février 1859).
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à qui M. Thiers ne cessait de rendre depuis quelciucs mois les plus signalés et les plus courageux services. Kntouré d’anciens amis ou d’anciens adversaires mûris comme lui dans la pratique des grands intérêts de la politique et du travail national, armé de ce don incomparable de l’éloquence familiéie qui est la plus durable des puissances sur les hommes assemblés, il avait porté le déli aux réformateurs socialistes de formuler leurs déclamations en projet de loi et d’oser affronter les chances tle la discussion. La Constituante était honnêtement et de bonne foi républicaine, mais les meilleures intentions ne sauraient tenir lieu de l'expérience des affaires qui lui manquait absolument. Aussi M. Thiers exerçait-il sur elle un ascendant que les anciennes Chambi'es ne lui avaient pas toujours accordé. On s’était habitué à voir en lui, sons la monarchie parlementaire, le successeur désigné de tout ministère en exercice; il était, sous la République, le gouvernement à la tribune. Peu mêlé jusqu'à ce moment aux discussions de politique étrangère, on savait que le maintien de la paix lui semblait le gage obligé de l’affermissement de l’ordre à l’intérieur, et qu’il avait eu plus d’une occasion de défendre cette thèse dans
ses conversations de l’Elysée. Ce soir-là, il eut besoin sans doute d’y revenir avec phis d’insistance que jamais, car il trouva, assure-t-on, le président de la République absolument convaincu que la France devait répondre à la victoire de l’Autriche en passant les Alpes tamlK>ur batlaiil et drapeaux déployés. L’ancien ministre eut beau renouveler toutes les objections de politique générale conli e la
},'uerreets’élayer des dispositions probablement modérées de l'Autriche*, qui, trop heureuse d'éteindre pour un jour le foyer incendiaire de Turin, se garderait bien de nous donner prétexte d'intervenir en entamant le territoire piémontais. 11 eut beau rappeler que l'Italie, qui venait (le manquer l'occasion de son indépendance, était en ce moment non moins incapable de la recevoir de nos mains que de la conquérir par elle-même, et démontrer que la guerre pour soutenir l'ambition piémontaise, ini- i politique avant Novare, serait insensée après, rien ne paraissait pouvoir ébranler une résolution qui se manifestait par ces seuls mots : « Je vous dis que c'est la guerre! »
l/idée de ne rien faire après ce Waterloo italien était visiblement insupportable au patriotisme du prince-président. Le sentiment national demandait assurément ({uelque chose. Mais quoi? la guerre de suite, comme le (-riaient les impatients, ou l'intervention diplomatique^ comme le conseillaient les autres? D'après M. Thiers, si nous ne devions pas nous battre, nous devions au moins négocier. Bien que nous eussions gravement à nous plaindre (lu Piémont, il eût été honteux de le laisser écraser après sa défaite. 11 fallait l'arracher sans retard des mains de l'.4utriche victorieuse, ne pas permettre que ses ressources
' « Nous ne voulons rien enlever au Piémont, avait dit quel(|iies jours avant Novare le prince de Schwarzenbergà notre ambassadeur à Vienne, nous sommes prêts à donner toutes les garanties, à prendre tous les engagements que la France et l’Angleterre peuvent réclamer de no(u. On nous payera les frais lie la guerre, et nos réclamations n'iront pas au delà de cette prétention dont la légitimité est incontestable.» (Dépêche de X. de Lacour, du 10 mars 1849).
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fusseiil anéanties sous une indemnité exorbitante, scs places fortes occupées ou démantelées, son régime constitutionnel atteint ou menacé par quelque article secret. Il fallait, en un mol, prendre en main la cause des vaincus, mais au nom du seul intérêt de la France, et non plus du principe si déplorablemcnt compromis de l’indépendance absolue de l’Italie. Était-ce d'ailleurs le moment d’intéresser le sentiment public au malbeur d'un peuple qui venait de livrer Pie IX et le grand-duc de Toscane, scs deux souverains les plus éclairés et les plus doux, à la merci d’une faction sanguinaire? En l’état des choses et des esprits, le pays ne voulait et l’Europe ne nous passerait d'exiger autre chose que l’intégrité du territoire piémontais. Plus, c’était la guerre folle, inexcusable, provoquée : moins, c’était l’abdication de notre influence en Italie.
Il faut supposer que le prince-président semblait peu louché de ces raisonnements, puisque son interlocuteur, ajoutait -on, avait dû aborder le chapitre des objections de fait. Elles se dressaient nombreuses, insurmontables, contre le projet d’une entrée en campagne immédiate. Louis-Napoléon se trouvait en face de ces dilficultés et de ces hommes de détail dont il se plaignait d’avance dans sa conversation avec Tornmaseo*. Arrivé à quarante ans au maniement des affaires, il en ignorait profondément la langue, le mécanisme et les ressources. .Ayant des solutions générales sur chaque point, le vague envahissait
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sa pensée dès qu’il s’agissait d’en venu’ à l’application.
On l’avait môme trouvé en plus d’une circonstance tellement étranger aux plus simples notions pratiques que l’opinion s’était accréditée parmi ses conseillers qu’étant ! naturellement doué d’un esprit assez porté aux cliimères, il avait achevé de perdre en prison le sentiment de la réalité. On devine si M. Thiers dut user largement de la supériorité qui lui est acquise en toute matière d’administration, d’organisation militaire, de finances. Il fallait emprunter trois cents millions, élargir les cadres, lever deux cent mille conscrits, préparer l’équipement de huit cent mille soldats, afin de pouvoir en opposer cinq cent raille aux efforts de l’Eiirope. 41 fallait en outre refaire presque en entier le matériel d’artillerie, remonter la cavalerie, augmenter le nombre de nos frégates à vapeur. Le président, non encore gagné, ayant manifesté le désir que les plus urgentes des mesures à prendre lûi fussent présentées sous forme de décrets prêts à recevoir la signature, la rédaction en fut essayée séance tenante ; mais il fallait tout d’abord l’approbation de la Chambre, et l’ancien ministre constitutionnel, étonné de s’entendre demander s’il ne se chargerait pas de l’obtenir, dut répondre qu'il se faisait fort, au contraire, de parler à la tribune comme il avait parlé à l’Élysée et d’épargner à la France le péril d’une guerre pour laquelle il persistait, quant à lui, à ne voir ni motifs avouables ni ressources suffisantes.
On se sépara ainsi à une heure tout à fait nocturne sans avoir rien conclu. Seulement, M. Thiers devait causer avant le jour avec le chargé d’affaires d’Autriche, et
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venir rendre compte de cette conférence dans la matinée. Depuis le 24 février, c’était le baron de Hübner, alors simple secrétaire de légation, qui représentait le cabinet de Vienne à Paris. Lui-même a raconté que, réveillé par un exprès nu milieu de la nuit, il s’était rendu à l’iiôtel de la place Saint-Georges dans la voiture de M. Thiers, qui l’attendait à sa porte. Interrogé sur les intentions de son gouvernement à l’égard du Piémont, le jeune diplomate répondit ([u’il n’en savait sur ce point pas plus que le public, n’ayant reçu aucune instruction depuis la victoire de Novare 11 lui paraissait cependant de toute justice que le Piémont, deux fois agresseur et deux fois battu depuis un an, payât enfin la peine de sa témérité. Suivant lui, les deux cents millions réclamés par l’Autriche n’étaient qu'un faible dédommagement des sacrifices que lui avaient imposés ces deux campagnes*. « C’est donc la guerre que voüs voulez ? interrompit vivement l’ancien president du conseil. En ce cas, vous allez être servi à souhait et plus vite môme que vous no le pensez ! » Et •M. Thiers raconta son entretien de l'Élysée et les dispositions dans lesquelles il avait laissé le président. « Vous pouvez donc écrire à votre gouvernement, continua-t-il, que Louis-Napoléon est tout à la guerre, que le parti révolutionnaire n’attend qu’un signe de lui pour l’acclamer et l’entraîner, que le parti modéré seul tient pour la paix
* C'élnit le chirTre de l'Autriche avant Nuvare. Bien qu'elle nous eût accurdé de réduire sa demande à ccut quinze millions, et sur un ton, ajoutait M. Drouin de l,huys, écrivant le 5 mars à M. de Bayneval, qui permettait il'evpércr mieux, il était fort à craindre, après la nouvelle défaite du Piémont, qu elle ne fût décidée, sinon i l'augmenter, au moins i le maintenir.
liK LKXPÊDITION 1»E ROME EN U7
<!l jieut encore la conserver, mais à une condition, c'est (lue 1 Autriclie ne s’obstinera pas dans des prétentions inacceptables. Deux cents millions dépassent, elle le sait bien, et de plus du double, les forces contributives du
iéinonl; soixante-quinze millions seraient déjà trop.
b’occupation des places fortes, où vos généraux ne cbeiv chent qu’une satisfaction de vanité militaire, serait pour rfmroperinutileprolongationd'iniredoutablecasHs6e//i.ll fautdonc évacuer sans délai le territoire piémontais,et vous en rapporter à nous et à l’Angleterre pour régler la ran- (•on de Victor-Emmanuel. » — Et comme M. de llübner ne restait pas à court d’objections et de répliques : « Parce que nous voulons la paix, s’écria son interlocuteur, croyez-vous que nous soyons des poltrons’.’ X’en doutez pas, c’est la guerre et c’est en même temps la révolution ! li’épée une fois hors du fourreau, il n’y a plus de partis en France, et le chef de l’État est assuré d’avoir derrière lui ceux-là mômes qui s’opposent en ce moment à ses velléités de recommencer l’Empire. Nous ne sommes plus en 1 X 1 4 ; nous avons derrière nous trente-quatre ans de paix et une armée d’Afrique qui n’a pas montré encore tout ce »iu’clle peut faire. Une ligne au Moniteur, un mol du président, peuvent engager dès demain cette terrible partie. Ue n’est pas, vous le comprenez bien, sur de vaines alarmes que j’ai pris la liberté de vous donner rendezvous chez moi au milieu de la nuit ! Si vous ne me mettez à même de rapporter ce matin une réponse satisfaisante au président, je ne réponds pas des résolutions qui seront prises!... »
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Queliiue.-) heures après, M. Tliiers venait annoncer à l’Élysée que le chargé d'affaires autrichien avait fait partir un courrier pour recommander chaudement au prince de Schwarzenberg les propositions de la France. Ce sont elles, comme on sait, qui, acceptées l'une après l'autre par l’Autriche et transformées en traité de paix, ont permis au Piémont de se relever du désastre de Novare. Nous concevons qu’au moment de reprendre les hostilités, M. de Cavourail trouvé dans le récit qui précède l’occasion de célébrer son puissant allié et d'incriminer les « chefs des anciens partis. » Mais pour qui se reporte au printemps de 1841), pour qui voit qu’une nouvelle coalition eût été la réponse immédiate de l’Europe à la guerre d’Italie faite dix ans plus tôt, il semble que ce rôle de plénipotentiaire obligeant aurait pu mériter de la part du Piémont tout autre chose que des reproches'.
Celte grande question de la paix ou de la guerre devait sortir bientôt du domaine de la chronique pour être portée devant l’Assemblée. Le comité des affaires étrangéi'es chercha tout d’abord dans le choix de son rapporteur une première manifestation de ses sentiments en désignant M. Bixio, le même patriote italien, alora encore entièrement favorable au pouvoir temporel du pape, qui avait pris, quatre mois avant, l'initiative des interpellations sur les affaires de Rome. La discussion s’en-
* V. aux pièces la IcUre de rcmercîincnl de M. d’.\zeglio. La ciladcUe d'Alexandrie, qui avait reçu une garnison mixte de trois mille Autricliiens, ne fut évacuée que lorsque la flotte sarde dé l'ainirul Atbini cpl quitté le^ eaux do Venise. Ce lut le 16 juin seulement que le tirriloire piémonUis* rede^ ni entièrement libre.
DE l/EXI’ÉDlTIOiN DE DOME EX I8i9. I i9 gagea le ôO mars sur un ordre du jour ainsi couru : « L’Assemblée nationale déclare que si, pour mieux garantir l’intégrité du territoire piémontais et mieux sauvegarder les intérêts de la France, le pouvoir exécutif croyait devoir prêter à ses négociations l’appui d’une occupation partielle et temporaire en Italie, il trouverait dans l’Assemblée nationale le plus sincère et le plus entier concoui’s. » Nous citons ce texte, parce qu’il est l’origine et le titre légal de l’occupation de Rome par nos troupes. Des deux cas qu’il prévoyait à notre intervention, le premier, il faut le reconuaitre, n’était pas le plus sérieux. A moins que l’Autriche ne voulût liguer contre elle la France et r.Augietcrrc, l'inlégiité du territoire piémontais ne courait aucun riscpie. Restait la question des intérêts de la France à sauvegarder en Italie, et, pour tout le monde, cette question se débattait en ce moment non plus sur le Tessiii, mais sur le Tibre.
Ce fut M. Rillault qui ouvrit le feu contre le projet du gouvernement. Membre écouté, sous le dernier régne, de l’opposition centre gauche, candidat peipétuel mais évincé do toutes les combinaisons ministérielles depuis la coalition, le député de Nantes était celui des anciens pai lementaircs qui. avait pénétré le plus avant dans la République. ITi jour même il avait poussé la complaisance pour les passions dominantes jusqu’à couvrir de sa parole facile et de son renom d’avocat, la tliése anarchique du droit au travail. Fet écart lui ayant aliéné la majorité conservatrice, M. Rillault était resté, sous l’administration du général (]avaignac comme sous le ré-
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pi me précédent, impossible pour les alTaires. Après le 10 décembre, on l’avait vu se réunir à quelques mécoiitenls formatit le tiers parti de la Montagne, qui séparaient volontiers le prince-président de son ministère et le flattaient de gouverner par eux la République . C’étail encore, autant que la chose se pouvait dire alors, de l’opposition ministerielle et dynastique. Etait-on même bien sûr qu’il n’y eût plus de dynastie?... En tout cas, il y avait encore un ministère, et c’étail assez de la suspicion publique, qui dénonçait dans ce petit groupe de représentants les confidents de l’Élysée et les poursuivants des portefeuilles, pour expliquer tout à la fois rimportance el le discrédit de leur opposition.
Suivant M. Billault, la Chambre devait refuser au gouvernement le bill de confiance qu’il réclamait. H ne fallait ni le dispenser de répondre du passé, ni manquer l’occasion de le lier en termes formels pour l’avenir. Quel chemin n’avions-nous pas fait en ai riére depuis une année ! Que de rétractations avouées ou tacites de ce vole du ‘2i mai 1848, qui avait inscrit en tête du programme de politique extérieure de l’Assemblée ces simples mots ; Affranchissement de l'Italie! On ne semblait occupé, depuis ce temps, qu’à chercher à cette expression des sens de plus en plus effacés el voisins de l’insignifiance. Sous le général ('.avuiguac, on lui avait donné successivement pour synonymes l’indépendance de la Lombardie, puis l’établissement d’un royaume lombard-vénitien séparé mais vassal de l’empire, puis le simple désir manifesté par la France d’obtenir quelques concessions de liberté pour les malbeu-
icux sujets italiens de l’Autriche. Maintenant on reculait encore d’un grand pas, et l’on ne parlait plus que de maintenir intact l’état territorial du Piémont. Était-ce le dernier terme à nos concessions? Avions-nous assez fait rire l’Europe avec nos conférences de Bruxelles, qui, depuis cinq mois, n’avaient pu prendre jour pour se réunir? Les puissances se vanteraient-elles longtemps d’entraîner la France dans un congrès dont la base d’opérations serait la reconnaissance des odieux traités de 1815? Le prince de Schwarzenberg devait-il écrire impunément que l’Autriche ne souffrirait pas la plus légère intervention de l’étranger dans les affaires intérieures de ses provinces de la Péninsule? En cette situation humiliée et dévoilée, que venait-on nous parler de secret diplomatique et de négociations entamées? Ce n’était là qu’un trop facile moyen de cacher nos fautes et notre honte. La Chambre avait le droit de tout savoir et d’étre de moitié dans la conclusion d’une affaire jusque-là si mal conduite. Et M. Billault déliait le gouvernement d’oser déclarer à la tribune que l’indépendance de l’Italie, seul but traditionnel à notre action diplomatique et militaire de l'autre côté des Alpes, était définitivement abandonnée
L’attaque était vive et portait sur le point faible. Plus ^ d’un représentant put reconnaître, pour les avoir enlen- " dus dans les cercles de l’Élysée, ces violents appels à la susceptibilité du sentiment national contre les nécessités de la politique. Justifiant par avance le plus gros reproche qui dût être adressé de nos jours au système parlementaire,M. Billault avait visé moins à dégager la question
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qu’à perdre le ministère. Celui-ci se défendit du mieux qu’il put en rappelant à l’Assemblée que toutes les modifications de son programme du 2 i mai étaient le fait non de la commission exécutive, non du général Cavaignac, non du gouvernement actuel, mais son fait à elle; qu’elle les avait discutées et rédigées l’une après l’autre sous la dictée des événements ; qu’elle restait tout h fait libre de revenir au terme de son premier vote, et qu'il suffisait, en ce cas, de chercher des remplaçants aux ministres actuels, remplaçants qui seraient bientôt trouvés, ajqutait M. Drouyn de Lhuys au milieu des sourires de la Cliambre, puisqu’ils venaient s’offrir d'eiix-mèmes à la tribune.
Le lendemain, M. Thiers, plus libre que le ministère, acceptait le débat dans les termes où son ancien lieutenant, devenu son antagoniste, l’avait posé. Trois politiques, suivant lui, étaient en présence : celle de la guerre, — car exiger de l’Autriche victorieuse les concessions qu'on n’avait pas acceptées de l’Autriche vaincue, qu’ètait-ce, sinon la guerre’/ — celle qui croyait que, même en l’état déploi able où l’ilalie avait été jetée par son imprudence, on pouvait négocier utilement pour elle; — celle enfin qui, sans rien faire de décisif, voudrait paraître faire'quclque chose. Entre ces trois politiques, la première folle et la troisième puérile, M. Thiers se prononça nettement pour la seconde. La guerre, fût ce même contre l’Autriche seule, ne lui semblait pas une si mince besogne. Marengo et Hohenlinden, ces deux victoires qui sont deux miracles et qui devaient avoir de nos jours pour glorieux pendants
Magenta et Solferino, ont assez prouvé aux liommes du métier ce que vaut un tel adversaire. Cette fois, derrière l'Autriche, il y aurait l’Allemagne qui avait parlé à Francfort; il y aurait la Russie, qui massait déjà ses troupes en Transylvanie ; il y aurait tout le continent et tût ou tard l’Angleterre, qui s’était prononcée brutalement pour le maintien des traités de 1815. Rien n’était plus vrai que ce point-de vue de M. ïhiers à cette époque où la guerre de Crimée n’avait pas encore profondément divisé rEuropc. C’était bien la coalition reformée de nos mains que nous irions affronter, c’était notre existence mémo que nous irions risquer sur les champs de bataille. Notre intérêt valait-il ce tèrriblc enjeu? Doit-on tout risquer pour une «luestion d’influence comme on risquerait tout pour la défense du sol national*? Qui oserait le prétendre? Et cette guerre, sans motifs suffisants, étions-nous du moins en mesure de la faire? La guerre, et surtout la guerre un contre tous, ne s’improvise pas comme la république. Ceux qui la demandaient, soit par un honorable mais aveugle sentiment de patriotisme, soit par convoitise de pouvoir ou de révolution, reculeraient eux-mémes devant l’idée de lancer leur pays dans uné si redoutable aventure, sans avoir mis de son côté toutes les chances d’en sortir à son honneur. Or la France n’était pas prête ; ce n’était pas la faute (le la République, c’était le tort du gouvernement
’ Il est curieux de remarquer ici que les raisons données par M. Tliiers en 1849, pour ne pas enlreprciidre lu guerre d’Italie, sont les mômes qu’alié^gtiait dix ans plus lard TEmpereur pour s'excuser de ne l’avoir pas poussée jusqu’au boul. (V. le di.^cours de Napoléon III aux grands corps de rKtal à son retour à Saint-Cloud. Juillet I859\
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(les Asseinblt'ïes, qui n’avait jamais su dépenser assez pour développer notre puissance militaire. On était alors, suivant M. Tliiers, trop porté aux économies, on épluchait le budget d’un œil trop jaloux pour qu’aucun ministre eût osé proposer aux Chambres les énormes allocations qu'aurait réclamées la prévision d’une nouvelle lutte contre l’Europe. Et, transportant, comme M. Billault, ses conversations de l'Élysée à la tribune, M; Thiers énumcV rait aux partisans de la guerre les réformes à entreprendre et les ressources à créer avant de recommencer cette fatale épreuve.
Quant à l'alliance des peuples, dont on faisait grand bruit sur la Montagne, il fallait, pour y compter, avoir bien profondément oublié l’histoire des dernières années de l’Empire. Nous aurions pour nous peut-être quelques minorités agitées, mais contre nous, à coup sûr, l’opinion européenne. Qui ne voit que la discipline, ou tout au moins l’esprit de corps, ont plus de prise de nos jours sur les armées que les passions nationales? Quelles causes plus identiques, quels peuples mieux faits en apparence pour se venir en aide que les Italiens et les Hongrois? On les avait vus cependant se battre les uns contre les autres sous les drapeaux de l’oppresseur commun*. .Ni forfanterie ni découragement, côneluait M. Thiers; la France,
* M. Thicri aurait pu ajouter que non-seulement les Hongrois avaient été envoyés contre les Italiens et ceux-ci contre les Hongrois, mais que des régiments itali.ens s’étaient Inttus avec fureur les uns contre les autres en Lombardie. Dans un toucliant et loyal compte rendu de la campagne des volontaires lomluirds en 184S, laissé par le jeune Rmilio Dandolo, nous trouvons l’alTi'Cux récit de 1a surprise d'un village occupé par ses compagnons d’armes.
ÜE L'EXI'ÉDITIO.N DE UCME E.N 184U. IT.r. assez forte pour résister cliez elle aux attaques de l’Europe, pouvait avouer sans honte qu’elle ne l’était pas assez pour aller la chercher hors de ses frontières. L’occasion d’agir résolûment pour l’ilalie avait été manquée au mois de mai 1848, alors que l’Autriche nous offrait à Londres d’annexer la Lombardie au Piémont et de faire de la Vénétie une seconde 'foscane. L’histoire ne voudra pas croire que nous ayons permis à une faction insensée de repousser un arrangement si favorable à nos voisins et à nous-mêmes. Cela s’appelle tourner le dos à la fortune et manquer a l humanité non moins qu'à la politique. Que de sang ne faudra-t-il pas répandre avant de contraindre le cabinet de Vienne à renouveler de semblables propositions’? Cette occasion manquée et le Piémont mis hors de combat, il ne nous restait plus qu’à négocier sur les bases adoptées avant le 24 février par l’opposition et par le gouvernement. Ces bases étaient celles-ci : distinguer dans la Péninsule les Étals possédés par l’Autriche des Étals indépendants, et ne s’engager à défendre que les seconds; c’est-à-dire empêcher que la liberté qui naîtrait spontanément à Rome, à Naples, à Florence, à Turin, ne soit écrasée par l’agression étrangère et contraindre l’Autriche à respecter ce travail naturel (l’union el d'indépendance italienne qui se faisait contre
aux environs de Vérone : soldais, liuliilaiiis, femmes, enfunU, tout fut |>as5r au fi! de répée. L’égliî^e elle-même ne fut point un lien d'asile pour quelques malheureuses femmes qui y furent déshonorées, puis massacrées, s Or, dit le narrateur, horrible hotite î la plupart de ces soldats étaient italiens! » / Vùlnntari ed i bersafjlieri lotnbardi. — Milano, presso Gaelano Drignola. 18G0.)
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elle pcut-ôlre, mais den ière la ligne des traités. Hore de là, hors de celle politique libérale sans être révolutionnaire, ferme sans être provocatrice, il fallait oser dire que, pour une question d’influence en Ilalic, la France n'hésitait pas à donner le signal de la guerre générale.
Après de violents efforts du parti révolutionnaire pour ramener l’Assemblée à sa déclaration du 24 mai, l’ordre du jour présenté au nom du comité diplomatique fut adopté par 444 billets blancs contre 520 billets bleus, (l’était la seconde fois depuis quatre mois que le gouvernement de la République recevait mandat d’intervenir militairement dans le règlement des affaires d’Italie.
Le principe posé, restait à choisir l’occasion de le mettre à exécution. Dés le 17 avril, un crédit de douze cent mille francs était demandé à la Chambre poui' l’entretien pendant trois mois du corps expéditionnaire de la Méditerranée. On voit qu’il ne s’agissait plus de l’armée des Alpes. Ce simple changement de titre indiquait assez le changement de nos projets. Évidemment la pensée du gouvernement n’élait plus en Piémont ni en Lombardie. Déjà, dans la discussion précédente, MM. Dillaultet Ledru-Rollin ayant dénoncé un prétendu plan de restauration du Pape par les armées combinées de l'Autriche et de Naples, avec le concours d’une escadre fran- (,^isc croisant devant Civita-Vecchia, le ministre de l’extérieur, plus précis sur ce point que sur les autres, avait répondu que la France ne se résignerait jamais au rôle de simple spectatrice dans les événements de Rome, et qu’elle ne désirait s’entendre avant d’agir avec le plus
DE l/EXI'ÊDITIO.V DE ROME EN 1849. 1Û7
grand nombre de puissances possible que pour entourer de plus de garanties la solution à inlencnir. Cette solution venait d’ailleurs d’ètre nettement formulée dans la première conférence de Gaëte. Un illustre général, qui devait di.\ ans plus lard mêler la gloire de son nom à 4" la gloire et au deuil de l'Église, osait l’avouer, avec la franchise d’un homme d’action à la tribune. « 11 y a eu des conférences à Gaëte, disait M. de Lamoriciére au nom de la commission', les puissances se sont réunies; pourquoi’.' parce que le Pape leur a écrit et leur a demandé des secoura pour revenir à Rome. La France a été appelée; — quand on appelle une puissance, elle ri»pond. Elle a envoyé savoir ce qui se disait et ce qui se faisait à Gaëte. Maintenant, qu’a-t-il été décidé? U a été décidé par les puissances qui étaient au congrès qu'on ramènerait le Pape à Rome. Qu’a fait la France? Voici ce qu’on nous a dit ; « La France a fait ses réserves; elle a dit : Je « prendrai conseil de mes intérêts et des circonstances. » Voilà la situation. »
Ainsi, c’était une chose avouée devant la Chambre et décidée entre l'Espagne, Naples, l'Autriche et nous, que le Pape devait être restauré par les armes. La réserve de la' France s’expliquait tout naturellement par son désir d’agir seule et de précéder les autres puissances sur le terrain des événements. Si le champ restait ou-
* Celte commission, qui se prononça d’urgcncc sur la demande de credil se composait de MM. de I^moricièro, de Laussal, Dufaure, Si'hoBlcheri Pascal Dupratj Aylies, le général Subervie, Freslon, Jules Favre, Ferdinand de Lasteyric, Duvergier de llanrannc, Grevy, Thiers, Germain Sarrul.
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vert aux hypothèses, c’était uniquement sur l'attitude présumée de la population romaine vis-à-vis de notre intervention. L’idée que les populations, plus animées contre nous que contre l’Autriche qu’elles laissaient en (Æ moment môme occuper sans coup férir les Légations, allaient se lever en masse pour défendre la république de Mazzini, ne paraissait pas discutable. On savait que les aventurière étrangers seuls pousseraient à la résistance, et que la garde civique demandait assez haut qu’on mil lin au désordre de l’État par un bon accommodement avec Pie IX. Quant à la chance de voir le peuple romain opérer la restauration du Pape à la seule apparition de notre drapeau, loin de s’en alarmer avec M. I.edru-Rollin, l’ancien ministre de Cavaignac déclarait hautement s’en réjouir, comme de la solution la plus favorable à Rome et à nous mômes. « Si nous laissons, s’écria le général deLamoricièrç, les Autrichiens ramener le Pape à Rome, ce ne sera pas seulement la liberté de l’Italie, ce sera l'in- Iluence de la France qui sera perdue, car elle aura déserté, abandonné sa politique séculaire, qui est, qui doit être sa politique, quelle soit république ou qu elle soit monarchie. » Et l’orateur concluait, par une vue juste et rapide des nécessités politiques et militaires de l’expédition, qu’il fallait SC hâter d’aller descendre à Civifa-Vecchia, puis marcher sur Rome, si l’on apprenait que le„s Autrichiens s’avançaient pour occuper celte ville avant nous.
Nul doute que si l’honorable président du conseil, qui, pressé de questions à brùle-pourpoint, avait laissé échapper au sein de la commission quelques paroles où l’on vou-
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Int voirreiigagemenl formel de respectrr la République romaine, avait pris pied aussitôt sur le terrain conquis par le général de Lamoriciére; si, sans se laisser dérouler par les interruptions, il eût concentré le débat sur ce point : les puissances réunies à Gaële ont décidé que le l’ape devait être ramené à Rome, que doit faire la France? il est hors de doute, disons-nous, que le bons sens de r.Xssemblée lui eût répondu : La France ne doit pas provoquer l’Europe à la guerre pour défendre une république à laquelle personne n’a foi. La France ne doit pas non plus confondre sa cause avec celle de l’Autriche, de l’Espagne et de Naples. Elle doit donc rester dans l’indépendance de son action et de ses principes, et se charger seule d'une restauration désirée des uns, redoutée des ' • autres, mais regardée par tous comme inévitable.
Ainsi eût été dissipée par avance toute équivoque, et le vole de blâme qui devait atteindre si profondément, quelques jours après, l’ancien chef de la gauche, n’aurait pu se produire. Mais ce n’était point là le compte de l’opposition : ell e se garda bien de se montrer aussi exigeante devant l’Assemblée qu’elle l’avait été dans les bureaux.
1æ rapport de M. Jules Favre lui suffisait. Celui-ci, voyant très-clairement que, dans la situation des choses eu Italie, nous serions forcés ou de combattre ou de soutenir la République romaine, s’était borné à constater qu’on avait solennellement promis de ne pas la combattre. A défaut d’une déclaration catégorique qui pouvait seule tirer le ministère de cette embûche, il fallut se amlenter de son silence. Ce silence, il est vrai, avait
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toules les clartés de l'évidence. Un des deux membres de la commission que les instances insidieuses du rapporteur n’avaient pu décider à voter pour l’expédition, ayant prétendu que le gouvernement ne s’était nullement engagé à ne pas faire violence à la République romaine, et M. Jules Favre lui ayant opposé la plus formelle dénégation, le dialogue se termina par l’incident très-significatif que nous extrayons du Moniteur ;
« Le citoyen Schœlciieii. — Le ministère est présent, qu’il nous tire d’embarras !
« Le citoyen Germain Sarrut. — Le ministère a dit fraiicliement qu’il allait à Rome.
r< Le CITOYEN ScHŒLCHER. — La minorité de la commission a entendu les choses telles que je viens de le dire. Maintenant la question est très-simple. J’ai l’honneur de poser la question au ministère...
« Le citoyen Germain Sxrrüt. — Il est là, qu’il réponde.
« Le citoyen Schœlcher. — Si la République romaine ne veut pas recevoir le Pape, que feront les troupes françaises'' Voilà ce .que je demande. Eh bien, je crois que les troupes françaises, voulant restaurer le Pape à Rome, rencontreront de la résistance, un grande résistance à Rome. {Réclamations à droite.) Là est toute la question. •M. le président du conseil posait tout à l’heure une hypothèse, vous me permettrez bien d’en poser une à mon tour. J’admets, vous ne l’admettez pas, moi je l’admets, que la République romaine ne veuille pas recevoir le Pape des mains des troupes françaises? (Bruit.) Voilà la question que j’ai l’honneur d’adresser au ministère. (Auxvoix ! aux
voix!) Je prie M. le président du conseil de vouloir bien me répondre. (La clôture!) Il reste constant que, cette question posée, le ministère refuse d’y répondre. (Oui, oui, la clôture!) L’Assemblée peut juger quelles sont les intentions du ministère.
« De toutes PAiiTs : — La clôture! la clôture 1
« Le CITOYEN pnÉsiDENT. — Jo consulto l’Assemblée sur la clôture*.
Et l’Assemblée, qui ne pouvait s’y tromper en effet, dispensa le ministère de répondre en lui donnant, par 395 voix contre 283, mandat d’aller terminer la question romaine à Rome. C’était cent voix de majorité pour l’expédition, qui, accordées au silence de M. Barrot, l’auraient été plus sûrement encore aux franches explications qu’il eût mieux que personne su faire accepter.
Le soir môme le général Oudinot, nommé au commandement du corps expéditionnaire de la Méditerranée, partait pour Marseille. Placé à la tête de l’armée des Alpes dès les premiers jours du gouvernement provisoire, le fils du héros de Friedland avait su maintenir, en dépit i des excitations de celte triste époque, lé plus pur sentiment militaire dans ce grand rassemblement de troupes porté successivement de trente à soixante mille hommes.
Ce poste ayant dû écheoir au maréchal Bugeaud après l’élection du 10 décembre, le duc de Reggio, qui avait refusé le portefeuille de la guerre, vint reprendre sans bruit son siège de représentant, ne répondant aux bonnes
* Moniteur du 47 avril 4849.
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grâces du nouveau président qu’en lui demandant de penser à lui s’il s'agissait jamais de quelque expédition. Ce moment était venu. Familier depuis un an avec l’idée d’aller faire campagne en Italie, l’ancien général en chef de l’armée des Alpes recevait enfin l’ordre tant de fois provoqué de se porter en avant. Si sa joie de soldat fut grande, il nous est permis d’ajouter que l’orgueil d’étre choisi pour remplir envers la papauté le devoir de la France chrétienne ne le trouvait pas insensible, o La puissance temporelle du Saint-Siège est notre ouvrage, lisons-nous dans un Mémoire qu’il adressait au ministre de la guerre; la France, comme puissance calliolique, ne peut laisser à l’Autriche, au royaume de Naples, à l’Espagne, l’honneur de contribuer seuls à son rétablissement. Elle ne saurait souffrir que l’État de l’Église soit démembré ou soit occupé d’une façon permanente par une force étrangère. Elle ne permettra pas que l’indépendance du Pape soit altérée à ce point qu’il devienne l’hôte de l’une des puissances européennes. Ne sommesnous pas les alliés naturels du chef religieux dont l’autorité temporelle est indispensabh; au plus grand nombre des peuples de l’Europe? Une intervention directe en sa faveur serait donc en quelque sorte un motif d’alliance et de paix générale. Ce serait une garantie donnée par nous à l’ordre social et à la chrétienté, dont nous devons rester les plus fermes appuis. »
Tels étaient les sentiments publiquement manifestés du chef militaire à qui allait être confiée la direction de notre expédition de Rome. Des trois plans de campagne qu'il
DK L’EXPÉDITION DE lîO.ME EX I84i). Itij avait exposes, le premier, celui d'aller déharqiiei' à la Spezzia, de pi-endrc en passant rarmée piémonlaise et d’entrer dans les Légations par la Toscane, venait d’èlre ruiné à Novare. Le second, qui consistait à l'aire voiles sur Gaëte et à marcher sur Rome par la chaussée Aurélienne qui traverse les marais Pontins, supposait l'action en commun avec les Napolitains, dont on ne voulait en aucun cas entendre parler. Restait le débarquement à (uvita-Ÿecchia, qui avait prévalu comme plus sûr et nous portant plus près du but.
Située à soixante-quatre kilomètres de Rome, cette ville, à la fois place fortifiée et bon port militaire, est une tête de pont indispensable à posséder pour toute armée venant de la mer qui veut opérer dans le sud-ouest du domaine pontifical. Son môle, qui peut recevoir vingt-cinq bouches à feu, son château restauré par Michel-Ange, ses casernes, ses hôpitaux, ses arsenaux d’artillerie et de marine, en font le boulevard des États de l’Église sur la Méditerranée, comme Ancône l’était jadis sur l’Adriatique. La prise de possession de ce point du littoral n’offre néanmoins aucune sérieuse difficulté. Pour se rendre maître de Civita- Vecchia, il suffirait de couronner le vaste plateau non fortifié qui domine la place au nord, d’où l’on prendrait .à revers le môle et toutes les défenses.
Ce fut en effet vers Civita-Yecchia que notre escadre se dirigea. Le 24 avril, le vapeur Panama jetait l’ancre dans cette rade, portant deux officiers d’état-major, M. Espivent <le la Villeboisnet, premier aide de camp du général en chef, et M. Durand de Villers, aide de camp du général
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Regnaiill de Sainl-Jean-d’Angely. Ces deux ollicieisélaicnl accompagnés de M. de la Tour d’Auvergne, attaché comme secrétaire diplomatique à l’expédition. La population accourue sur le port reçut nos envoyés au cri de Vivent les FrauçaisI Conduits par le consul de France devant le gouverneur de la ville, ce magistrat leur déclara qu’on une si grave occurrence il ne pouvait que s’en référer aux résolutions qui seraient prises par le conseil municipal. Or colle assemblée tenait séance en ce moment môme dans une salle voisine. Il fut donc facile à M. Espivent de la Vil- Icboisnet de lui donner sur-le-cbamp les explications qu’elle avait droit d'attendre. « Avant tout, dit-il, la France, il faut qu’on le sache bien, ne vient point soutenir un gouvernement qu’elle a refusé de reconnaître; elle vient pour épargner à l’Italie centrale de nouveaux déchirements ; elle vient surtout pour vous sauver des vengeances de TAulriche. Bien qu’intéressée comme toutes les puissances catholiques au règlement des affaires de Rome, elle ne prétend imposer aucune solution, et ne se propose d’autre but que d’aider le peuple de ces contrées à retrouver les conditions d’un gouvernement non moins éloigné des vieux abus, anéantis par le généreux Pie IX, que de l’anarchie. » C’étaient les termes à peu près textuels de la proclamation apportée de Paris par le général Oudinot, et qui fut publiée à son débarquement ‘ . Le conseil municipal, suffisamment édifié, répondit à l’unanimité de ses vingt membres, « qu’il était heureux devoir
' Voir aux pièces cette proclamation, qui avait été rédigée par M. Drouin de Lhuys.
DE L’EXPÉDITION DE ROME EN 1849. ION arriver les Français; que non-seulement on voulait bien les laisser entrer et occuper la ville, mais encore qu’on les recevrait comme des frères. » Celle imporlante déclaralion fui corroborée séance lenanle par l’adhésion signée des magislrals de la Cliambre du commerce cl du commandanl de la garde civique. M. Espivenl, qui avail conduil celle difficile négocialion avec la décision d'un mililaire et l’habilelé d’un diplomate, s’occupa dans la soirée de faire préparer les logements pour le corps expéditionnaire. « Fate presto! » criaient à nos officiers quelques voix bien intentionnées.
Fate presto! cc cri de l’impatience populaire décelait un sentiment très-juste de la situation. Faire vile, c’était en ce moment le seul moyen de faire bien. On en eut la preuve dès le lendemain, l’cndant que le débarquement s’opérait avec l’aide empressée des habitants, deux navires sous pavillon italien entrèrent dans le port, amenant au secours de Mazzini les restes de la légion lombarde renvoyée par le Piémont. Que ce renfort de six cents vrais soldats auxquels nous ne permîmes pas d’aborder, fût arrivé un jour plus lût, ou que les vents qui avaient contrarié foute une nuit notre départ de Jlarseille eussent soufflé quelques heures de plus, et il est probable que la population eût laissé une poignée de hardis étrangers parler et combattre en son nom, et que Civita-Vecebia eût été défendue contre nous comme Rome devait l'èlre. Il ne fallut pas moins de deux jours pour mettre à terre les troupes, le matériel et les chevaux. Cette opération accomplie, une partie de l’escadrille du contre-amiral Trébouart dut
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retourner à Toulon pour prendiVî la troisième brigade, qui n’avait pu faire partie du premier convoi.
A peine débarqué, le général Oudinot avait eu bâte d’envoyer à Gacte le commandant Espivcnt de la Villeboisnet qui s’était si bien acquitté de sa première mission . Cet aide de camp devait prévenir le Saint-Père de notre débarquement dans ses Étals et se concerter sur la conduite à tenir avec MM. d’Harcourt et de Rayneval. En même temps le lieutenant-colonel du génie Leblanc était chargé d’aller annoncer au gouvernement romain l’airivée de l’armée françaisqet de s’enquérir des véritables dispositions de la population'.
Notre situation, en attendant, ne laissait pas que d’être singulière. A quel titre étions-nous à Civita-Vecchia, et qu’allions-nous faire tout d'abord de celte ville qui s’était donnée à nous? La rendre au Pape, comme les Autrichiens lui rendaient Bologne et les Romagnes? C’était l’interprétation qui devait naturellement prévaloir à Gaëte, d’où l’on expédia deux commissaires chargés d’y relever l’autorité pontificale. Mais les instructions du général en chef lui interdisaient de laisser s’établir en dehors de notre influence, et sur le territoire occupé par nos troupes, des centres d’autorité qui pourraient môme involontaire-
* I.e licutcnant-coloiiel du génie Leblanc, qui avait déjà rempli un mois auparavant une mission confidentielle à Home, était accompagné du capitaine du génie Boissonet et du lieutenant d’état-major Féraud. Ce dernier revint seul porter des dépêches au duc deReggio ; le colonel I.ebl inc et le rapitnim- Boissonet, retenus prisonniers après i’affaii e du 30 avril, contrairement an droit des gens, ne rentrèrent au camp que le 8 mai. (Voir aux pièces le rap- |)ort de M, I.ehlanc sur sa première mission.}
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ment contrarier notre action et compromettre le succès.
Les commissaires pontificaux ne furent donc pas admis à SC substituer aux autorités républicaines*.
En outre, nous avions mis l’embargo à notre arrivée sur une cargaison de dix mille fusils expédiés d’.\nglelerre au -p nouveau gouvernement, et nous retenionsdansleport, sans leur laisser prendre terre, deux navires chargés de troupes qu'il avait enrôlées. Étions- nous donc en guerre déclarée avec la République romaine? Nous ne l'avions pas reconnue. Soit ! mais nous ne lui avions pas interdit de se mettre en état de défense; nous avions affirmé ne pas vouloir la soutenir, mais nous avions promis en même temps de ne pas l’attaquer. Dès lors, de quel droit opérer des saisies d’armes à son détriment? de quel droit surtout lui faire des prisonniers? Ces raisons étaient exposéesavec force au général Oudinot par M. Montecchi, ministre du commerce, chargé par les triumvirs de réclamer la restitution des caisses de fusils et le libre passage des volontaires.
La plus simple notion du devoir militaire interdisait de rien entendre quant aux dix mille fusils : ils restèrent sous notre garde à l’arsenal de Civita-Vecchia. Mais il n’en fut pas de même des Lombards arrêtés à l’entrée du port. X'osant pas les garder et ne voulant pas les renvoyer sur un point de la côte à la merci de r.\utriche ou du Piémont, le général en chef consentit à les laisser partir pour Porto-d’Anzio, sous , l'engagement écrit qu’aucun d’eux ne mettrait le pied dans Rome avant le 4 mai. En dépit de celte parole trop loyale-
* Voir aux piècra la dépêche du 10 mai du ministre des affaires étrangères, approurant pleinement cette détermination du commandant de l'expédilion.
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ment acceptée, la légion lombarde faisait, dès le 29 avril au matin, son entrée triomphale dans la ville éternelle*.
C’est à Rome aussi que nous avions hâte de marcher. Il y avait urgence de savoir au plus tôt quel accueil nous y était réservé et de sortir d’une situation qui, n’étant ni la paix ni la guerre, compromettait d’heure en heure notre influence politique et notre dignité militaire. D’ailleurs, les démonstrations tant otficielles que populaires qui avaient salué notre arrivée à Civita-Yecchia et sur d’autres points de la côte’ ne laissaient aucun doute à nos soldats sur les bonnes dispositions des gens du pays à leur égard. Les vives instances de MM. d’Harcourt et de Rayneval, représentants de la France à Gaëtc, avec qui le général Qudinot avait du se mettre immédiatement en re-
* M. Daiulolo assure, dans îe Précis dont nous avons déjà cité un fragment, que son (ommniidanl, Luciano Manara, aurait simplement répondu au général Ouiiinol qu'ciirùlé au service de la République loniaine, il dépendait entièrement du ministre de la guerre, et ne pouvait par conséquent engager ses opérations comme niilitairo. Le gouverneur de Civila-Vecchia, M. Manuici, aurait seul alors obtempéré aux conditions qu’exigeait le général français. La vérité, ignorée sans doute du jeune écrivain, est que la promesse de iip pas entrer à Rome avant le 4 mai était parfaitement signée du commandant Manara, du gouverneur Manucci et du ministre Montecchi. Le duplicata de cette pièce, dont l’original resta dans les mains du commandant lombardi doit exister dans les cartons du ministère de la guerre à Paris. Ce fut donc bien en violation de la foi jurée que la légion lombarde entra à Rome le 29 avril. Elle le sentit si bien elle-même, qu’elle resta pendant toute la journée du 30 en réserve sur la place Saint-Pierre, a pour sc maintenir, dit son historien, fidèle, au moins en partie, à la parole donnée. » L'arrivée de cette troupe aguerrie, coïncidant avec le retour inattendu de Garibaldi, n’en fut pas moins la cause déterminante de la résistance que nous renconlrâmca le lendemain. Dès ce moment, Mazzini sc sentit assez fort pour engager la 1 uUe, et les modérés n’osèrent plus sortir de chez eux.
* Notamment à Corneto, dont les habitants vinrent se mettre sous la protection de In France quelques heures après notre débarquement.
lalion, ne pouvaient non plus rester sans influence sur ses résolutions : « En avant, général ! lui écrivait le duc d'Harcourt; il est important que vous hâtiez votre marche sur Rome. Votre arrivée subite a étonné et terrifié : c’est une situation dont il faut profiter. Si vous laissez aux mauvais sujets de Rome le temps de se remettre de leur premier effroi, ils prépareront des moyens de résistance et feront verser du sang, ce qu’on désirerait éviter*. »
Les nouvelles qui arrivaient de Rome môme n’avaient rien qui dût arrêter cet élan de l'armée et de la diplomatie. En même temps que le commandant Espivent retournait de Gaëte, le lieutenant Féraud rentrait au quartier général avec des dépêches de M. de Foibin- Janson, chargé des pleins pouvoirs diplomatiques en l'absence de notre ambassadeur. On nous appelait, on nous pressait, au nom même des Français établis à Rome, de venir déployer notre drapeau sous les remparts. Il n’y avait rien à attendre avant cette démonstration, mais on se flattait qu’elle suffirait pour donner du cœur aux amis du Pape. La division régnait au sein du gouvernement. Seul de scs trois collègues, Mazzini s’était prononcé pour repousser par la force notre intervention. Aucun des buts avoués par nos agents ne lui semblait acceptable ni sincère. La République romaine, disait-il, n’avait jamais songé à appeler la République française à son aide contre l’invasion de l’Autriche et de Naples. Quant à notre prétention de nous poser en médiateurs
' Dépêche de Gacledu 2Gaviil 1849.
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> entre Pie IX et le peuple romain, elle venait trop tard, puisque l'Assemblée avait décrété, dés sa première séance, l’abolition du pouvoir temporel. Mais ce rigorisme démocratique ne convenait ni à la majorité de l’Assemblée, qui aurait volontiers suivi l’avis habile et modéré de la majorité du triumvirat, ni à M. Sturbinetli, à la fois chef de la municipalité et général de la garde civique. Interrogé par le P. Ventura sur ce qu’il fallait attendre de la po- ^ pulation, ce personnage était venu annoncer aux triumvirs que la garde civique ne prendrait aucune part à la lutte contre les Français et se bornerait à un service d’ordre public dans l’intérieur. Quant aux seize cents carabiniers de Galetti, ils se montraient plus favorables au retour du Pape qu'au maintien de la République, et tenaient en poche pour la première occasion la cocarde de l’ancien gouvernement'. '
C’est contre de tels éléments d'unanimité que Mazzini n’hésita pas à demander et parvint à obtenir un vote unanime de l’Assemblée. On voit qu’on ne nous avait pas trompés en France sur le véritable gouvernement qui I avait remplacé celui de Pie IX : c’était bien la dictature du chef des sociétés secrètes. Averti, dès le 14 avril, de la ' présence à Rome d’un agent français qui cherchait à préparer les voies à notre action conciliatrice’, le vieux conspirateur s’était hâté de demander aux représentants
‘ Voir sux pièces deux dépêchas de M. de Forhin-Janson du 26 avril 1849. • H. Mercier, envoyé de Gaëte par le duc d'Harcourt, qui avait déclaré aussi que les Romains, incapables de se délivrer p.vr eux-mémes, étaient disposés A se prononcer si nous intervenions.
de la nouvelle Rome le classicfue serment de sauver la patrie. « La Républiquè romaine, disait un lier décret, ne cédera ni ne transigera jamais. » Rien n'avait été négligé depuis pour maintenir à cette hauteur le moral de l'Assemblée. t.e avril, une solennité pompeuse et ridicule avait traversé les rues de la ville, célébrant le 2602' anniversaire de la fondation de Rome par Romulus. A la suite de cette parade, un club central, composé des délégués de tous Tes clubs, avait été formé ; « Né du peuple, disait .son programme, vivant au milieu du peuple, le club central se doit d’élre Tiuterprète constant de ses vœux et de scs besoins, de réclamer dn pouvoir exécutif, ainsi que de l'Assemblée, les lois et les mesurer nécessaires à rintéqrilé delà Réimblique. » A partir de ce jour, le nouveau club des Jacobins, dominant le triumvirat et les constituants, fut à lui seul le gouvernement et parla an nom du peuple romain.
Aussi les huées des tribunes accueillirent-elles les triumvirs Armellini et Salïi, qui osèrent proposer de recevoir les Français comme ils se présentaient, en frères, en amis, en protecteurs du territoire contre l'invasion de l’Autriche. « Je sens peser sur ma tète une grave responsabilité, s'écria le prudent Armellini; mais j'obéis à ma conscience; dans le grave péril où se trouve la République, je vous conseille de traiter avec la France la (juestion pontificale romaine I [Rumeurs de désapprobation.) Je parle d'après ma conscience... Les Français interviennent seulement dans une question religieuse; ils veulent rendre au Pontife sou pouvoir spirituel, mais ils ne se
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mêleront pas de la question temporelle... {Grandes rumeurs.) Je suis donc de l’avis de les recevoir à Rome. {Les rumeurs croissent de plus en plus.) 11 est préférable d'avoir les républicains français plutôt que les Croates et les bombardeurs de Messine 1... » {Bruit dans l'Assemblée et les tribunes, désapprobation générale'.)
Le collègue de Mazzini, vieil avocat rompu à la pratique des affaires, qui ne sc prêtait pas volontiers à confondre la politique et l'illuminisme, aurait pu ajouter qu’en entrant résolüment dans cette voie, la République romaine avait chance de diviser l’Europe, en ce moment réunie tout entière contre elle. « Conseillez à ceux qui gouvernent la République, disait lord Palmerston à Mariaui, délégué des triumvirs, de traiter au moins avec laFrance, mais de suite, franchement, et à des conditions possibles.' En cela l’Angleterre vous aidera, vous donnera tout son appui, dans l’intérêt non-seulement de Rome, mais de l'Italie. Ne laissez pas échapper le moment présent, où vous pouvez sinon imposer et exiger, du moins espérer des conditions très-favorables. Acceptez le Pape avec une constitution très-large, avec la presse sans entraves et toutes les garanties pour la liberté et le progrès à venir, avec la condition expresse de la séparation entière et perpétuelle des deux pouvoii-s ecclésiastique et séculier. Faites même une condition sine qua non de la sécularisation du gouvernement. Mon opinion est que le gouvernement français, quel que puisse être le futur ministère.
^ Séance (ic l'Asscnibléc constituante romaine du ^26 avril 1849.
DE L'EXPÉDITION DE HOME EN 1849. rr> consenlira à être médiateur à ces conditions, et les fera accepter au Pape et à son entourage, môme quand elles leur déplairaient. Profitez de ce moment favorable; si vous le laissez échapper, ce sera votre faute et vous vous en repentirez... Peut-ôtre, durant les négociations, quelque circonstance nouvelle viendra-t-elle vous permettre de vous montrer plus exigeants. Maintenant, contentezvous du possible; si vous refusez, ce sera pour votre malheur. Je vous donne ces conseils comme particulier, et, si vous l’aimez mieux, comme ministre de la reine et de la nation anglaise »
Nous n’oserions pas répondre qu'on ne nous eût fort embarrassés en acceptant nos propositions, et que cette solution à l'amiable, confiée à l’esprit délié d’Armellini, nous eût valu moins de déceptions et de périls que celle qui allait être demandée à la bravoure de nos soldats. Toujours est-il que les exaltés se donnèrent carrière contre les politiques. Un démagogue du plus triste renom, M. Sterbini, président du club central, rappela qu’on devait nous craindre, môme comme amis, « parce
* Dépêche de Mariani citée par M. Perrons [Deux aus de rév. en U. , p. iOO.) Cette dépêche ajoutait : a Peu importe ce qui arrivera en France, voun ne 3UT€Z jamais reconnus comme république. Le Pape vous sera impose de nouveau, sous quelque nom, sous quelque titre, sous quelque couleur que ce soit, alorê médie qu'e^i France s'établirait la république rouge, ce qui est fort difficile. Pourquoi ne le rétablirait-on pas en qualité de prince constitutionnel comme la reine d’Angleterre? La France et l'Angleterre pourraient au besoin, garantir des institutions liberales, désormais nécessaires aux Étals romains, a X. Mazzini, effrayé pour sa dictature de felTol probable de ces franches déclarations, ne trouva rien de mieux que de dissimuler l'existence de cette dépêche cl de continuer à affirmer que le cabinet anglais ne demandait qu'à reconnaître la République romaine.
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que, dit-il avec une naïveté sinistre, lesFi'an(^iis, comme en 1798, ne nous laisseraient pas faire tout ce que nous voudrions 1 » M. Cernuschi, un desliéros républicains de Milan, insinua que la peur des Romains avait seule dicté les propositions si modérées en apparence du général Oudinot, et que la République était assurée de vaincre la coalition des potentats. Avezzana, le général de la révolte de Gênes, quitta la séance en criant, comme autrefois Scipion, que ceux qui voulaient sauver la patrie n’avaient qu’à le suivre aux barricades.
Les mesures violentes .s’accumulèrent derrière le vole de résistance à outrance. On confia la défense des quatorze rioni, ou quartiers de la ville, à des chefs du peuple, capi popolo, choisis parmi les plus exaltés. On mit en réquisition les armes, l’argenterie, les chevaux; on abolit .... les vœux religieux, alinde recruter des volontaires jusque dans les cloîtres; on décréta le partage des biens d’Église entre les familles les plus dénuées; on proclama la loi martiale dès que le premier coup de canon serait tiré, et l'obligation pour tous les citoyens de laisser leurs portes ouvertes pendant le jour et les fenêtres éclairées pendant la nuit. On décida qu^^à ce moment le tocsin sonnerait à tous les clochers, le saint Sacrement serait exposé dans - toutes les Églises, et des orateurs furent désignés pour prôclier 1a guerre sainte au coin des rues.
Pendant ce temps, les estafettes n’avaient cessé de se croiser entre Civita-Vecchia et Rome. Convaincu par les rapports de ses officiers que le parti modéré n’attendait que notre approche pour secouer le joug de la faction
démagogique, le général Oudinol se décida, le 28 avril, à se porter en avant. La colonne expéditionnaire ne comprenait que les 20' et ôS' régiments de ligne, le 1" bataillon de chasseurs à pied, six compagnies du 56*, quatre du 66“, deux batteries d’artillerie, cinquante chasseurs à cheval et quelques sapeurs du génie. Évidemment ce n’était pas avec de si faibles ressources que nous allions attaquer une ville de cent quatre-vingt mille âmes qu’on avait perdu la chance de surprendre. 11 ne s’agissait que de pousser une forte reconnaissance jusque sous les portes et d'oITi ir à la partie saine de la population l’occasion de nous les ouvrir. Le premier jour, la petite troupe coucha au village de Palo, à trente-six kilomètres de Rome. Le lendemain, elle saluait de ses cris le dôme de ‘ Saint-Pierre, où nous comptions entrer dans quelques heures en pèlerins armés mais pacifiques.
Cependant nos éclaireurs, envoyés sous les ordres du capitaine Oudinot pour reconnaître si les ponts de la route avaient été coupés et les positions en avant de la ville occupées, avaient été reçus par quelques coups de fusil tirés de fort loin. 11 était clair que le parti de la ré- •sistance avait hâte d’engager le feu et de rendre vaine ainsi toute tentative de transaction. Le 30, au point du jour, le général Oudinot partait de Castel di Guido, et, vere tes onze heures du matin, les cloches d’alarme du Capitole et du Monte-Citorio annonçaient son approche et appelaient les Romains sur les remparts.
Nous n’étions, en effet, qu’à deux portées de carabine de la place sans avoir rencontré encore aucun ennemi. Rome
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est défendue, sur la rive droite du Tibre, par une ligne Ibrlitiéc de 7 à 8 kilomètres qui va de la porte PoiTcse au lorl Saint-Ange. Cette enceinte, de construction moderne, de 8 à 10 mètres de hauteur d'escarpe avec contreescarpe en terre, bastions et courtines terrassés par derrière, présente, du côté de Civita-Vecchia, le saillant du Vatican comme un fer de lance toümè vers l’agresseur. Au point où nos troupes étaient parvenues, la roule de poste se bifurque pour aboutir par la droite, qui est le vieux tracé, à la porte Saint-Pancrace, par la gauche à la porte Cavallegieri, qui donne accès sur la place Saint- Pierre. Ce fut celle-là que suivit notre colonne. A peine nos éclaireurs furent-ils aperçus sur les coteaux plantés de vignes qui boudent le chemin, que des huées s’élevèrent du côté de la ville. Il était triste pour nos soldats de reconnaître dans les rangs ennemis des voix françaises rèpétantcontre eux les outrages de la presse démagogique de Paris. En môme temps, l’artillerie romaine, habilement servie par des Suisses, lâcha sa mitraille à 150 mètres sur notre front d’attaque. 11 fallut s'abriter sous les arceaux d'un aqueduc, en attendant que les carabine.s des chasseurs de Vincennes et deux pièces .de canon dressées en batterie aient pu contre-battre le feu de la place. Ce n’étaient point là, il faut en convenir, les démonstrations qu'on nous avaient annoncées. Le combat une fois engagé, toute hésitation devait cesser ; il n’y avait plus qu’à enfoncer les portes qu’on refusait de nous ouvrir. Mais Rome nous ménageait la même surprise malheureuse qui devait se renouveler cinq ans plus tard
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DE I/EXPÉDITION DE ROME EX 1849. devant Sébastopol. On n'avait pas cru la résistance possible, et la place avait été fort mal reconnue. Quelques sacs à poudre, pensait-on, sufliraient à ouvrir la brèche, et ce ne seraient point des Italiens qui empêcheraient les Français d’y passer. Puis, en dépit de la mitraille, l’illusion longtemps entretenue d’un accueil amical de la part des Romains n’était point encore dissipée, ün olïicier de grande espérance, le capitaine d’artillerie Fabar, revenu la veille de Rome, où il avait accompagné, par ordre du général en chef, M. Montecchi, le négociateur du triumvirat, vint affirmer qu’une manifestation en notre faveur était toute prête à éclater dans la partie du Transtevère située entre Saint-Pierre et le fort Saint-Ange. Ilsuflisait,‘as8urait-il, d’aller se présenter devant la porte Angelica en contournant l’enceinte du Vatican par des chemins à l’abri du canon. Le général Oudinot donna ordre à la deuxième brigade de se laisser guider par le capitaine Fabar, qui avait dû lui-même explorer les lieux dont il parlait. On sait la funeste issue de cette téméraire entreprise, qui coûta tout d’abord la vie à celui qui l’avait conseillée. Engagée dans un chemin creux qu’enfilaient les feux du saillant, la brigade Levaillanl ne put que se retrancher à la hâte derrière quelques bâtisses et s’y maintenir jusqu’au soir sous un orage de projectiles.
Ce n’était pas assez pour les défenseurs de Rome d’avoir arrêté notre marche : l’audace de leur chef osa se llatler un moment d’infliger une déroute aux armes françaises. Pendant que la brigade Mollière, moins exposée mais non pas plus heureuse que la brigade Levaillant,
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cherchait, à 800 mètres de la porte Cavallegieri, une certaine porte Pertiisa, indiquée sur les cartes, et qui n’était plus depuis longtemps qu’une poterne bouchée avec de laierre, on vit filer à travers leé arbres de la villa Pamfili la légion des étudiants de l’université conduits par un général en chemise rouge. C’était Garibaldi, arrivé le 27 seulement des frontières de Naples avec une bande de douze à quinze cents aventuriers. De son entrée à Rome, où il fut reçu triomphalement et de son installation dans le couvent de Saint-Sylvestre, sur les hauteurs ^ du Quirinal, date en réalité la déclaration de guerre contre la Fiance. Personne, ni habitants, ni triumvirs, ni carabiniers, ni gai*des nationaux, n’osa plus parler de négocier,
-L et la ville fut prise par le général Garibaldi, eri attendant ^ qu’elle lefùtparlegénéralOudinot. En ce moment, le hardi condottiere manœuvrait sur notre droite pour tourner notre colonne pendant qu’elle faisait face au feu des remparts. Vingt-cinq chasseurs à pied, embusqués dans un repli de terrain, suffirent pour arrêter cette sortie. Bientôt les universitaires, abordés à la baïonnette par quelques compagnies du 20* de ligne, rentraient dans leur réduit palissadé plus vite qu’ils n’en étaient sortis.
Mais, si l’attaque à force ouverte avait mal réussi aux * assiégés, un guet-apens tenté sur un corps isolé devait avoir un plein succès. Le commandant Picard, du 20* de ligne, officier supérieur plein d’ardeur et de mérite, voulant concourir à dégager la brigade Levaillanten attirant sur un point opposé l’effort de la garnison et tenir en respect les tirailleurs qui ne cessaient d’inquiéter notre
flanc droit, avait pris sur lui de tenter une diversion du cèle de la porte Saint-Pancrace. 11 y avait occupé, en eflet, sous les remparts une forte position, d’où l’ennemi ne puf le déloger. Mais, le soir, la canonnade s’étant ralentie, puis ayant cessé sur toute la ligne, le commandant Picard vit vertir à lui une foule sans armes agitant des mouclioirs blancs en guise de drapeau parlementaire, et ci ianlc La pace! la pacel siumo fratelli! Le trop crédule oflicier, ne doutant pas que la démonstration annoncée à la porte Angelica ne nous eût livré la ville et que l’accord ne fût fait avec les habitants, se laissa persuader de venir dans la place même s’entendre avec Avezzana. Peu après son départ, ses soldats, abusés comme leur chef, rompaient les rangs et suivaient leurs nouveaux amis, qui, à peine la porte Saint-Pancrace franchie, les désarmèrent et les promenèrent dans les rues au milieu des huées*. « Les Français s’étaient vantés d’entrer à Rome ce soir, disait une proclamation triomphale du comité des barricades, ils y sont entrés, en effet, mais en prisonniei’s de guerre*!... »
Si l’on se hâtait trop de chanter victoire dans le camp de Garibaldi, il n’en était pas moins vrai que la journée n’avait pas été bonne pour nous. Non-seulement nous n’avions pas vu s’ouvrir les portes de Rome par accommodement, mais nous avions tenté d’y pénétrer de force
’ Voir aux pièces le rapport du couimandanl Picard.
* Cette commission des barricades, qui, jusqu’après la prise de Rome, ne cessa d’animer la population contre nos soldats, ;e composait des représentants <>lderi, Caltabcni et Cernuschi, nommés par la Chambre.
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et nous navions pas réussi. Cet échec, insignifiant pour nos armes, était désastreux pour notre politique. En France, il allait retomber de tout le poids de la discussion publique sur le parti qui avait voulu l’intervention en faveur du Pape; à Rome, il devait exalter jusqu’au délire la faction qui avait tiré les premiers coûps de feu. On a cherché, comme il arrive en toute affaire malheureuse, à rejeter l’entière responsabilité de cet insuccès sur le général qui commandait l’expédition. L’histoire ne peut souscrire à cette évidente injustice. Le tort du 'duc de Reggio, s’il en avait un, serait tout entier dans les instructions qu’il avait acceptées. Suffisantes peut-être pour un diplomate, elles étaient trop peu précises pour un chef d’armée. Il faut à l’action militaire un but clairement défini et pleins pouvoirs pour y atteindre. Se battre et servir comme négociateur un gouvernement qui n’avoue-pas sa politique, cela va rarement dans le môme homme, à moins que cet homme ne soit le général Bonaparte et ce gouvernement le Directoire. Pour réussir, il eût fallu oser dire au commandant en chef du corps expéditionnaire : a L’intérêt de la France veut que Rome soit à nous tout de siiite, et, autant que possible, sans combat. Allez l’occuper comme le colonel Combes occupa Ancône en 1831 . Point de stratégie, point de pourparlers avec qui que ce soit ; un coup de main, voilà tout! Pendant qu’une flottille vous jettera à l’embouchure du Tibre, une autre portera à Civita- Vecchia un second corps d’armée qui arrivera sur Rome à marches forcées quelques heures après vous. Une fois
lios troupes solidement établies dans les positions qui dominent la ville, laissez faire la population : trop heureuse de nous abandonner le soin d’écarter les Autrichiens et de traiter avec Gaëte, elle chassera Mazzini el rappellera Pie IX. Nous aurons ainsi mis fin à un grand scandale, la république romaine, et conjuré un grand danger, la restauration du Pape par les puissances absolutistes. » Si l’on eût parlé ainsi cl qu’on eût pu gagner seulement quarante-huit heures, nos soldats, se présentant aux portes de Rome avant l’arrivée de Garibaldi, qui donna un chef à la résistance, y seraient entrés aux acclamations de la population entière.
Au lieu d’un coup de main, on traça le plan d’une campagne parlementaire. Les instructions du général en chef ne faisaient, en effet, que répéter les explications ernbar rassées de la tribune. Pas moyen d’abord de penser à une surprise, car il fallait, en débarquant, avoir grand soin d’annoncer notre arrivée à Gaëte et à Rome, ici pour prendre l’avis de nos représentants accrédités auprès du Saint-Père, là pour s’assurer des bonnes dispositions des Romains et leur faire entendre que nous les verrions avec plaisir tenter quelques efforts pour sortir euxmêmes de leur république. Cette république, d’ailleurs, on devait tout à la fois bien se garder de la reconnaître, et cependant traiter avec elle; ne pas l’attaquer, el cependant décider de sa chute; arriveràlaremplacer par le gouvernement du Saint-Père, el cependant ne pas se mêler des questions intérieures. La composition du corps expéditionnaire se ressentait elle-même du vague et de l’in-
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cohérence des intentions politiques. Ou'allions-nous faire en Italie'.' une campagne contre rAulriclie*' mais on n’emmenait que quelques milliers d’hommes; un siège'.’ mais on partait sans artillerie; une transaction appuyée sur des iMiïonnettes'? mais nous allons voir que les missions diplomatiques se succédaient pour se contredire. Nous n’arrivions donc dans les États de l’Église, comme on l'avait dit devant l'Assemblée, que pour assister aux éve-' uements. Quant à croire qu’il nous serait donné de rencontrer à Home un parti modéré assez politique pour ne vouloir que le possible, assez énergique pour s’affranchir du despotisme de la faction dominante, je ne sais, en vérité, où nous avions été prendre une pareille illusion. Pourquoi l’Italie eut-elle été plus favorisée que la France, qui n’a jamais connu, hélas ! ce parti de sages et de héros'.'
Nous trouvons dans le récit italien de la campagne des volontaires lombards un précieux témoignage de l’état des esprits à Rome en ce moment. « On ne remarquait celtes pas, dit M. Dandolo, cet enthousiasme auquel le Moniteur romain voulait faire croire, mais encore moins un vrai principe de réaction ni un fort parti de sérieuse opposition. Les citoyens étaient tellement las d'abus et de changements, qu’ils s’étaient tranquillement soumis au gouvernement républicain, bien que le vrai parti républicain fût très-peu nombreux ipiccolissimo) et représenté seulement par quelques jeunes gens ardents et de bonne foi, suivis par la tourbe des agitateui-s qui ont l’habitude de se jeter partout où le désordre inévitable d’un état exceptionnel leur laisse quelque chose à espé‘-
DE L’EXPËDITIOX DE HOME EN ISifl.
rcr. Le peuple n’avail donc aucune couleur politique. I n grand fond de préventions contre le gouvernement clérical et beaucoup d’indifférence pour le reste, me semblèrent ses dispositions les plus remarquables. Je n’ai pas- d’ailleurs à défendre le gouvernement romain de cette époque. Je suis un jeune soldat et non un homme politique ‘... >• Les exaltés ne manquaient pas cependant au sein de cette population ardente et mobile qui venait de respirer le feu de la bataille sans y prendre part. Nos gendarmes arrêtaient le lendemain un individu qui, sous un costume moitié militaire, moitié monacal, s’était introduit dans le camp et faisait effrontément de l’embauchage au profit des Romains. Conduit devant 1e général en chef, il déclara se nommer le P. Gavazzi et se qualifia d’aumônier de Garibaldi. Loin de chercher à se soustraire aux lois de la guerre, dont il avait encouru les dernières rigueurs, il avoua, en montrant le poignard fixé à sa ceinture, qu’il était venu pour frapper le général Oudinot qui, soldat de la République française, avait osé combattre les républicains de Rome. Son langage d’une indicible violence où l’anathème du prêtre se mêlait aux menaces de l’assassin, irritait à l’excès les soldats témoins de cette scène. Mais cette violence elle-même si voisine de la folie et surtout le caractère ecclésiastique dont le P. Gavazzi portait les insignes, inspirèrent au général le sentiment de la clémence. « Rentrez à Rome, dit-il à cet énergumène, je vais vous faire escorter jusqu’aux avant-postes. Voici une
• Ivolunlari lombardi, p.