‹ L'Expédition du duc de Guise à NaplesChapitre 5 sur 24 · XL VIII · texte numérisé non relu

XL VIII

Le comte de Brienne au marquis de Fontenay.

Paris, 26 novembre 1647 (1).

Monsieur,

Plusieurs choses ont contribué à retenir le gentilhomme que vous avez despesché, car outre que l'on a diverses fois examiné la response qui devoit estre faite à vostre lettre du premier du courant, il a encore fallu du tempz pour pourvoir à l'argent qui vous sera remis, et à celuy dont on aura besoing pour l'armée navale, affin qu'elle rende le service qu'on s'en promet, qui aura bien de la peine d'en rendre d'assez considérables pour nous faire oublier le peu de satisfaction qui nous reste de ceux qui la commandent, pour avoir esté négligeans d'exécuter ce qui leur estoit commandé.

Ces choses, et plus encores la maladie du Roy, nous ont rendu plus paresseux que nous ne devions estre. Il est vray que nous n'avons jamais désespéré de sa santé, mais souvent nous avons esté abbatuz de diverses crainctes que nous ne pouvions surmonter, ne voiant pas, ny que la nature, ny que les remèdes aidassent comme nous avions à le désirer. Néantmoins Dieu nous a toujours regardés en sa miséricorde, et soulagé nos ennuys de quelque lueur de bien, au moment qu'il paroissoit quelques dispositions à l'un des accidents que nous devions craindre. Hier s'acheva le quatorze de sa fièvre, et le douze de la sortie de la vérolle, et la nature s'estant desgagée par un desvoyement, nous feusmes touts consolez, mais néantmoins touchez d'apréhension, ou qu'il cessast trop tost ou qu'il continuast avec violence, et

(1) Reçue le 14 décembre, le même jour que la dépêche du 20 publiée plus haut, p. 178.

après deux selles telles que les médecins les désiroient, ilz furent d'avis, voyant que la nature s'apesantissoit, de l'aider par un clistère. Ce matin ilz se sont résoluz de le purger, et je vous manderay par un post-script l'efïect du remède.

M'engageant à cela Je puis reprendre le discours des affaires, sans que vous ayez suject de me blasmér. Du mémoire qui vous est envoyé, vous cognoistrez nostre intention qui est bien de proffiter de tout ce qui se passe à Naples, mais autant pour parvenir à la paix qu'à une nouvelle grandeur. Et la raison sur laquelle on se fonde, c'est que la conqueste de ce royaume-là n'est pas une chose asseurée, et que la paix est absolument nécessaire ; pour en laisser perdre les désirs, il faudroit estre appeliez par les grands comme on l'est par le peuple, et du moins par le peuple de tout le royaume comme par celuy de la ville, lequel ne scauroit s'establir en République, estant traversé par les gentilzhommes, etceux-cy y consentir pour le peu de part qu'ilz pourroient espérer dans le maniement des affaires, puisqu'ilz sont autant hays que les Espagnolz, de la domination desquelz le peuple se veust soustraire. Il sera pourtant de vostre prudence de mesnager les affaires en sorte que, sans qu'on nous puisse reprocher d'avoir fait une bassesse ou une laschetté, nous puissions abandonner le dessein pour lequel nous travaillons, et demeurer en estât de le pousser à bout : la nécessité et l'avantage nous y obUge. Ce sentiment, qui nous semble trop raisonnable pour pouvoir estre contredit, se trouve appuyé de vostre lettre du lye, reçue le xxiiie, laquelle nous apprend que, parmy cette foule de peuple qui crie la liberté et réclame la protection de cette couronne, il y en a dont les inclinations sont pour les Espagnolz, et qui dissimulent pour esviter le péril présent, mais avec cet esprit de se prévaloir des moindres occasions pour avancer le service du roy d'Espagne. Il y a seulement de l'aparence, mais c'est une vérité constante que les lettres qui avoient esté desrobées à l'ambassadeur de France, et qui a esté exposé à un extrême péril, estoient ez mains de ceux de la faction contraire quand on les luy (iemanda, car bien que la flotte, pour avoir tardé de se faire voir ayt esté le prétexte del'appréhention dont addroittement on s'est servy, on ne fust pas tombé à mettre en doute ce que l'autre avoit avancé, si on n'eust esté asseuré qu'il ne luy

restoit pas le moien de se justifier, et je suis estonné que parmy des gens accoustumez au sang, il se soit trouvé assez de modération pour donner lieu à ce particulier de se justiffler ; cela en ce que i'ay remarqué pourroit donner lieu d'espérer quelque fermeté en eux qui sortent de leur naturel quand on leur parle de la France.

Vous aurez les brevets de l'argent qu'on veust bien employer pour cette affaire ; mais pour des blancs, on n'a pas estimé en devoir envoyer pour ce qu'il n'est pas impossible que le gentilhomme qu'on en auroit chargé fust pris par les ennemis qui s'en pourroient bien prévaloir, et contre nos intentions^ et contre nostre service, et aussy que par le pouvoir qui vous est envoyé et au bailly de Valançay, et à l'abbé de Saint-Nicolas, et par les lettres que Sa Majesté escrit à la sérénissime RépubUque de Naples (1), vous aurez les uns et les autres estably vostre créance, et au reste à Rome vos lettres seront considérées comme le pourroient estre celles de Sa Majesté, puisque vous ne vous oublierez pas de leur mander que vous aurez eu de la cour les ordres que vous iugerez leur devoir départir.

Le prince Preffect est décédé avi grand desplaisir de ceux qui le cognoissoient (2), qui se trouve excusé de payer le milion d'or offert en son nom pour l'assistance des Napolitains, et il sera difficile qu'on destrompe les Espagnolz qu'il n'eust part en cette révolte, ce qu'ils n'oublieroient pas aisément, et pendant un siècle il sera de la prudence des Barbarins d'estre François, bien que qui cognoistra les Itahens difficilement se per-

(1) Ces lettres, datées du 29 novembre, se trouvent dans les Mémoires de Modène, t. I, p. 125; elles annoncent aux Napolitains le départ immédiat du duc de Richelieu avec la flotte, et les engagent à se fier entièrement au marquis de Fontenay, qui a reçu les pleins pouvoirs de Sa Majesté pour la représenter dans cette affaire et pour agir, sans « autre but ni désir que celui de leur plus grande satisfactioii et de la sûreté de leurs vies et biens. » Ils devront aussi donner « même confiance » au bailli de Valençay et à l'abbé de Saint-Nicolas.

(2) C'est le neveu du pape Urbain VIII, Taddeo Barberini, qui s"était réfugié en France, ainsi que presque tous les membres de sa famille, dès Tavènement du nouveaupontife. Innocent X, et qui mourut en effet à Paris enlG47. Les deux cardinaux, ses frères, durent enfin à l'active intervention de Mazarin leui- réconciliation avec la cour de Rome. Ils revinrent en Italie, et leur maison conserva la propriété de Palestrine.

suadera-t-il qu'ilz fussent pour bazarder une somme aussy notable que celle-là. Ce que vous avez escrit au sieur Del Ferro est un efïect de vostre prudence de suivre les mouvements du peuple et ne se point mesler de leur donner des conseilz, car, entre vous et moy, sy les chasteaux ne se prennent et Gayette, et que les grands du royaume ne s'eslèvent contre les Espagnolz, ce feu qui parroist si violent n'aura point de durée. Il est vray qu'il y en a d'entre eux qui se font entendre, mais comme vous remarquerez du péril de les recevoir, il est bien difficile de rien faire qui puisse subsister, puisque vous convenez que l'eslablissement d'une République est impossible, et qu'on ne peut mesnager le peuple, et les grands ensemblement dont on a besoin pour l'establissement d'un Roy. Je serois trompé si les Espagnolz ne songent à faire la paix, car outre que la raison les y force, il me semble apercevoir quelques lumières qui peuvent aider à en faire le prognostic; mais s'ils n'y donnent de la nourriture, il est assuré qu'ilz sont en résolution de continuer la guerre, et s'exposer à plus perdre pour essaier de regagner ce qu'ilz ont perdu, imitant les joueurs que la mauvaise fortune aveugle, ou le pilote qui veut forcer les vents, et naviguer de celuy qui luy vient de protle.

Il a esté mandé que la maison du Pape se divise et que ses soeurs, mesmes ses nièces, trouvent à redire à la dureté avec laquelle il traitte le P. Pamphile, et que le cardinal Dataire aura bien de la peine à se soustenir contre les efforts de la Sigra Olimpia. Comme je n'ai rien veu de pareil dans vos dépesches, i'ay jugé vous en devoir donner un mot d'avis, affm que vous faciez force pour pénétrer ce qui en est, et h quoy cela pourra parer. L'on veut que ce soit la cause de l'incommodité dont la Sigra a esté travaillée, mais je croy que le désir d'esviter de parler, et à vous et à l'ambassadeur d'Espagne, y peut bien avoir contribué, et je ne doute point que son esprit ne soit merveilleusement agité, voiant un moïen d'agrandir le Saint-Siège s'il s'en scait prévaloir, ou d'obliger une famille s'il se portoit à l'en vestir du royaume de Naples ; mais en l'un et l'autre cas tombant à offenser les Espagnolz qu'il a beaucoup considérez, il semble excusable de se trouver partagé. Quand vous luy aurez parlé sur ces affaires, vous nous manderez ce que vous en aurez recogneu, qui ne devez

point avoir de regret de vous estre embarqué en l'ambassade où vous estes, puisque vos solicitations et vos offices ont aidé à porter au cardinalat M. l'archevêque d'Aix, qui a de tout tempz esté de vos amis, et que vous avez eu cette fortune de faire courre au roi d'Espagne, celle de perdre un royaume, et qui estes encores en espérant d'y réussir, voire de le faire tomber soubz la domination de la France ou de quelque prince qui luy seroit agréable. Au lieu que je vous avois escrit qu'on vous envoyeroit pour cinquante mil livres de lettre de change , vous n'en aurez que pour vingt ; mais c'est qu'on en faict toucher trente au bailly passant par Gennes, et qu'il a esté iugé que c'estoit vous les envoyer que les faire porter à Naples, où cette somme sera despensée selon vos ordres, puisque ceux qui sont adressez au bailly, c'est de les exécuter, et de ne rien faire de sa teste sans vostre participation.

Nous avons sceu que le P. Thomas revient vers le Piémont et le Montferrat, ce qui me faict craindre que le duc de Modène aura bien de la peine à se maintenir où il est; et ce seroit un mauvais rencontre s'il estoit forcé de s'en retirer, car les Espagnolz s'en tireroient vanité, et cela mesme pourroit donner de la crainte aux Napolitains.

Peut-estre serons-nous obhgez de songer aux affaires d'Irlande, et comme nous trouvons le nonce, soit par mauvaise volonté ou emporté d'un zèle indiscret, tousjours contraire à nos desseins, il n'y aura pas grand mal faire comprendre qu'en s'opposant à la paix qui avoit esté conclue entre les desputtez des confédérez et le marquis d'Ormont, il a hasardé la fortune des premiers qui ont esté mal menez par les parlementaires, affin que si l'on prenoit la résolution de s'intéresser en ces affaires, et qu'il fust jugé absoluement nécessaire de faire effort pour l'en faire retirer, les mauvais offices qu'on luy auroit rendus peuvent servir à y réussir ; mais il faut le faire avec tant d'adresse, qu'il ne semble pas qu'on en ait le dessein, et d'autant plus qu'on balance encore à ce que l'on doit faire. Le secréfe que M. de Gremonville a laissé à Venize s'appelle le S'" Matharel, lequel s'aquictera bien de tout ce que vous luy ordonnerez de faire vers ces Seigneurs.

Je suis, etc.

Signé : De Loménie Brienne.

Le comte de Brienne au marquis de Fontenay.

Paris, 28 novembre 1647 (1).

Monsieur,

La bonne diligence du coiuTier, que vous avez dépesché le XV, qui arriva en cette ville lexxvi, donne lieu à ajouster à mes précédentes dépesches, non plus l'espérance de la guérison du Roy et l'effect d'un remède qu'on lui avoit fait prendre, mais la certitude de ce bien, et que tant celuy-là qu'un autre qu'il a pris ce matin l'a mis en Testât que nous le pouvons désirer, se trouvant à présent sans fiebvre et mesme sans chaleur jusques à avoir peine à boire, et ne se trouvant pas attacqué d'un caterre, qui quelquefois produit cet efïect mesmes pendant la violence de la fiebvre si nous n'en avons pas.

(1) ce qui arrivera à M de Guise, nous ne sommes pas

délivrez de beaucoup d'inquiétudes, et la résolution avec laquelle il s'est allé exposer à des périlz évidens les augmente, car on ne scauroit cognoistre autant de vertu, et n'estre pas en peine de ce qui luy succédera ; mais comme c'est pour la cause publique, qui pour l'ordinaire est accompagnée des bénédictions du ciel, qu'il s'expose aux fortunes de la mer, et à celles qui sont inhérentes aux sièges qu'il doit entreprendre ou aux combatz qu'il doit rechercher, nous espérons qu'il en sera protégé.

Ce que j'ay à vous dire, c'est que les raisons que vous avez

(•1) Plus en retard encore que les précédentes, cette dépêche ne parvint également à Rome que le 14 décembre.

(2) Il y a ici dans le texte un mot remplacé par un petit trait ; c'est sans doute « sur. »

alléguées pour justiffier ce que vous avez consenty, ou sont approuvées ou du moins ne sont point condemnées, et que, si il succède quelque chose d'avantageux, le conseil que vous avez pris sera loué. Ne tirez point de conséquence que pour ne réussir pas vous en serez blasmé, car l'on scait bien que la prudence, après avoir fait ce qu'elle peut, demeure exposée aux accidents et aux coups de la fortune. Celle dont les Espagnolz se trouvent menassez parroist avancer la paix, et elle auroit esté bonne et pour eux et pour nous, qui avons apris, par les dernières lettres de Munster, que les impériaux, après avoir ajusté avec nos plénipotentiaires nostre satisfaction, essayent de s'approcher avec les Suédois, et que les Espagnolz mesme, qui en sont surpris, seront pour suivre l'exemple qu'il leur en donne; et Castelrodrigue passant par cette ville s'est laissé entendre que le Roy son maistre n'est pas assez présomptueux pour espérer que le duc Charles sera restably dans ses Estatz, mais qu'il espère que la France, qui s'est desjà relaschée de quelque chose à son avantage, pourra se contenter de l'avoir chastiée et enrichie d'une partie de ses despouilles, donner cet exemple aux princes dont la puissance n'esgale pas la sienne, de n'ozer entreprendre de la fascher. Ainsyle point qui semble le plus difficile pourra s'accommoder : car nous serons pour nous modérer, ou nostre fermeté obligera le Roy catholiq à abandonner les intérestz d'un tiers qui sacrifie le sien pour avoir la paix; et ses ministres croyent avoir justiffié qu'il y est porté, puisqu'il se soubmet à la faire, nous laissant ce que nous avons conquis sur luy. Et comme les Princes de l'Empire déclarent assez nettement qu'ilz ne demeureront pas en guerre pour fait qui ne les regarde pas, ce qui est par eux expliqué aux intérestz du duc Charles, il pourroit estre que le roy d'Espagne, prenant pour prétexte la presse qui luy sera faite et par eux et par l'Empereur, et l'exemple que celuy-cy luy donne, pourroist enfin venir en nostre poinct, ou s'en approcher si fort que, rendant une partie des Estatz de ce prince, nous ne serions en rien apauvris. Il est à craindre qu'un combat, qui est recherché par la France et que l'Espagne semble disposée de donner, ne change quelque chose en cette bonne disposition ; mais vostre prudence pourra remédier à cet inconvénient, et la fortune mesme. Elle est rendant la mer si haute, qu'il n'y ayt

pas lieu devenir à la journée, et vous, en temporisant en sorte que, devant que la France reçoit en sa protection le peuple de Naples, qu'il y ait eu assez de tempz pour pouvoir voir le pais des Espagnolz ; car si la paix se pouvoit conclure cependant que leur fortune est incertaine, nous aurions tiré le fruit de leur révolte, et nous esviterions le blasme auquel nous demeurerions exposez si, après les avoir reçus soubz nostre protection, nous les abandonnions. Enfin, nostre intention est si clairement desduicte par le mémoire du Roj\ et nostre suffisance et adresse est telle qu'il ne nous semble pas devoir rien craindre.

J'escris aux cardinaux Ursin, Théodoly et d'Aix les bonnes nouvelles dont je vous ay fait part, et il vous plaira les faire scavoir aux autres affectionnez à la France. La i-aison qui m'oblige d'escrire à ces trois-là, c'est que l'un fait la fonction du Protecteur, l'autre est Français par les attachements et les obligations qu'il nous a, et l'autre me fait quelquefois l'honneur de m'escrire.

Il m'estoit oublié de vous dire que l'on a extrêmement approuvé ce que vous avez dit au Pape (1); et à proportion qu'on vous loue on le blasme de ne pas songer à s'enrichir, l'occasion en estant ouverte, et c'est avoir gagné souvent sur luy de luy avoir fait cognoistre que M. de Guise ne pouvoit pas estre blasme d'estre party sans recevoir ses commandemens ; c'est, ce me semble, déclarer qu'il n'envoiera point de légat, et comme vous l'avez bien remarqué, ç'auroit esté favoriser les Espagnolz : et le déclin de leurs affaires leur fait perdre des amis et refroidir plusieurs de se charger de cette commission, qui offenseroit la France, qui triomphe aujourd'huy.

Je suis, etc.

Je pensois envoyer à M. de Valence autant du mémoire du

(1) On trouve dans les papiers du comte de Brienne, conservés à la Bibliothèque nationale {Mélanges Clairembault, vol. 125, fol. 9417), un projet de lettre au Pape, daté de novembre 1647, pour lui expliquer la conduite de la France dans les affaires de Naples, conduite qui avait été dénaturée, parait-il, par « le ministre du Roy catholique. » Cette lettre, est-il ajouté en note, n'a pas été envoyée, « mais une autre dictée par Son Éminence. >> La pièce, qui doit être intéressante, n'aura pas échappé, sans doute, aux recherches du savant éditeur de la correspondance du cardinal Mazarin.

Roy qui vous est adressé, mais il sera mieux que vous le faciez chiffrer du cliifTre que vous avez ensemble, et que vous luy envoyez avec les lettres qui sont pour luy, et avis de ce qu'il aura à faire conforme aux intentions de Leurs Majestez. J'ay ajousté les lettres à M. de Modène, à M. le mareschal Duplessis, au P. Thomas, à M. d'Estrades et de Reffuges. Tout ce qui leur sera demandé de votre part ou de celle de M. le bailli de Valence sera incontinent dellivré.

Signé: De Loménie Brienne.

Mémoire du Roi au sieur marquis de Fontenay, ambassadeur extraordinaire prez du Pape.

Paris, 28 novembre 1647 (1).

Sa Majesté a veu par la dépesche dudit ambassadeur, qu'a apportée le sr du Quesnoy, du 30e du mois passé (2), comme les

(1) Ce document, le plus long de tous ceux que contient le recueil manuscrit de la Bibliothèque d'Orléans, et qui ne comprend pas moins de quarante-une feuilles grand in-folio, fut apporté, avec la précédente dépêche, par un courrier spécial, qui arriva à Rome le 16 décembre.

(2) Il est facile de savoir d'une façon fort précise ce que contenait cette dépêche du 30 octobre, par quelques extraits de la correspondance de l'abbé de Saint-Nicolas vers la même date.

Il écrivait de Rome, le 28 octobre, à M. de Brienne :

(( Voici la crise des affaires de Naples; elles sont réduites à un point qu'il faut presque un coup de miracle pour sauver ce royaume aux Espagnols, qui paroissent ici extraordinairement abattus.... »

Et le 29 :

« Je vous mandois hier que peu de temps nous éclairciroit du dessein des Napolitains, et une heure après arrivèrent ceux qu'ils ont envoyés à

mouvements de Naples sont enfin arrivez à un point qu'il semble malaizé qu'il puisse désormais y avoir lieu à aucun accomodement ny réconciliation entre les Espagnolz et le peuple, puisque, celuy-cy perdant entièrement le respect qu'il avoit jusqu'à présent conservé, au moins en apparence, à la personne du roy d'Espagne, s'est porté à déclarer pour rebelles tous ceux qui obéyront à l'advenir audit Roy et à ses ministres, implorant la protection et l'assistance de cette Couronne pour l'établissement de la République qu'il a dessein de former.

S'il ne s'agissoit des résolutions d'un peuple dont l'inconstance et la légèreté sont des qualitez ordinairement inséparables, il n'en faudroit pas tant pour faire juger, avec beaucoup de vraysemblance, que l'affaire ne sçauroit plus finir que par la ruyne en ce pays-là de l'un des deux partys, et mesme qu'il ne seroit pas difficile de soutenir celui du peuple, en sorte qu'il vînt à bout de l'auti'e. Néantmoins, comme l'expérience a fait voir en tant de rencontres, que les peuples s'émeuvent et s'appaisent, ont, d'un moment à l'autre, de la haine et de l'amour, selon les différens mouvemens dont ils sont agitez, et que leur donnent les personnes accréditées par eux, et que le moindre petit accident imprévu est capable de les faire changer du blanc au noir dans un même jour, Sa Majesté ne

M. l'ambassadeur et à M. le duc de Guise. Il n'est plus question que d'avoir notre armée navale, et ce seroit une chose bien cru'elle si elle ne se trouvoit point en état de venir, et que cela nous fit perdre une occasion telle que celle-ci, en laquelle il ne s'agit de rien moins que d'achever de ruiner la monarchie d'Espagne. Enfin ce pays a entièrement levé le masque, et l'on vous mandera, entre autres particularités, comme ils ont déchiré en mille pièces un tableau du roi d'Espagne. Que si M. le duc de Guise peut s'établir parmi eux, aussi bien que M. le prince d'Orange l'est parmi les HoUandois, sa condition ne sera pas mauvaise, et il en aura obligation à

la comtesse de Bossu Il faut espérer que M. Pennautier fera venir

notre armée navale, et l'on ne pouvoit choisir personne pour faire ce voyage qui fût plus propre que lui. »

Ajoutons que ce M. de Pennautier, dont parle ici l'abbé de Saint -Nicolas et dont nous avons déjà vu le nom plusieurs fois, était un jeune secrétaire du marquis de Fontenay. Ce fut lui, en effet, que l'ambassadeur envoya à Toulon, à la fin d'octobre 1647, pour hâter le départ de la ilotte. Il revint de Toulon à Rome le 22 novembre et fut plus tard chargé d'une mission à Naples. La cuur appréciait beaucoup ses services, comme on le verra par une lettre inédite de M. de Brienne, que nous publions plus loin.

fait que le fondement qu'elle doit sur tout ce qui se passe en cette affaire, et cognoit fort bien que divers événemens en peuvent renverser, en un instant, la face, quiparoistajourd'huy si belle et si haute, pour l'avantage de cette Couronne, et pour la dépression de ses ennemys.

Elle fait beaucoup de réflection sur ce qu'il ne s'est point veu encores qu'aucune personne considérable du Royaume se soit engagée avec le peuple dans tous ces mouvemens, et qu'au contraire tous ceux de la noblesse qu'il a choisis pour en estre commandé, ou s'en sont excusés soubz divers prétextes, ou se sont retirez aussy tost dans les chasteaux, ou ayant accepté cette charge se sont entendus soubz main avec les Espagnolz, quelque péril qu'il y eust pour eux à le faire ; et, touttes fois, il est assez probable que, s'ilz eussent veu lieu à espérer que le parti du peuple eust pu se maintenir ou prévaloir à l'autre, quelqu'un d'entr'eux s'y fust volontiers embarqué pour bazarder de faire une grande fortune.

Elle considère d'un autre costé que, quand les ministres d'Espagne qui sont encores là auront veu que la voye de la force n'a pu leur réussir, ilz auront sans doute changé de batterie ; et, sur les résolutions qui ont esté prises à notre avantaige, et sachant que notre armée navalle s'avance pour les soutenir, ilz auront mis touttes pièces en œuvre pour flatter le peuple et le faire revenir, n'espargnant ny artiffice, ny bassesse, ny argent pour corrompre ceux qui ont crédit, de sorte cjn'il se pourroit faire que le peuple se fust, une seconde fois, laissé mener par le nez et esblouir de belles promesses, et que toutes choses fussent accommodées lorsque notre armée y arrivera.

Avec tout cela, comme d'un costé il pourroit y avoir quelque légèreté de se trop confier à toutes ces belles apparences qui nous font espérer un grand succez en ce pays-là, il y auroit de l'autre beaucoup d'imprudence de négliger la chose et ne pas apporter tout ce qui dépendra de nos seings, et qui sera en notre pouvoir pour essayer de faire perdre à nos ennemys le plus beau fleuron de leur monarchie, qu'ilz nous détiennent depuis longtemps injustement, et qui a esté jusqu'icy l'Inde véritable d'oii ils ont tiré les hommes et l'argent pour faire tant de mal à la France et pour tenter l'oppression des autres Princes, ayants toujours en teste leur grand dessein de mo-

narchie universelle. Et nous devons d'autant plus nous promettre d'y réussir, que nous avons suject d'espérer d'y estre favorisez des bénédictions du ciel, puisqu'il est certain que Sa .Majesté n'est portée en cela d'aucune ambition de s'agrandir ny d'estendre sa domination, comme la suite le justiffiera quoy qu'il arrive, mais que toute sa visée est d'oster de plus en plus aux ennemis de cette Couronne les moyens de luy nuire à l'advenir, et de les forcer présentement de donner les mains à la paix, dont la Ghrestienté a tant de besoing et pour laquelle, néantmoins, ilz ont fait paroistre une si manifeste aversion, nottamment depuis quelque temps qu'ils se sont llattez assez légèrement que leurs affaires changeroient de face (1).

Les soulèvements des peuples sont comme un torrrent desbordé que sa précipitation et sa propre violence rendent de peu de durée, si la prudence de ceux qui veulent en profiter ne luy faict un lict pour le faire coucher doucement, et luy donner quelque reigle.

Touttes les résolutions que le peuple de Naples a pris jusqu'icy n'ont esté que tumultuaires, et causées plustost par le désespoir et la rage pour ne pouvoir porter le pesant fardeau dont le chargeoient les Espagnolz que par aucune propension ou amour envers la France et la nation; c'est pourquoy il est à craindre qu'on n'en tire pas toute l'utilité qui paroist, si on ne scait faire jouer à propos tous les traicts de la politique, et que l'on ne prattjque des moyens propres au suject, c'est-àdire qui s'adaptent au naturel d'un peuple que l'on veut conduire, et à l'impétuosité duquel on veut donner quelque ordre et quelque forme.

Il se pourra faire mesmes que pour y parvenir, il faudra le se-

(1) La paix qui se négociait à Munster, dans les célèbres conférences où le duc de Longueville représentait avec tant d'éclat la France, était toujours le grand objectif de Mazarin, et peut-être le secret de ses hésitations; car si un succès marqué de nos armes pouvait faciliter l'accord, un demiéchec en aurait singulièrement compromis l'issue. Les longs et un peu confus raisonnements de ce mémoire trahissent à merveille les incertitudes de ceux qui dirigeaient alors nos affaires. Mais, dans de telles conjonctures, combien devenait difficile le rôle des agents qui représentaient la France, et dont ces hésitations paralysaient tous les mouvements !

conder en certaines choses qui seroient d'ailleurs contre toute bonne politique et opposées à nos intérestz et au but que nous avons. Car il vaut bien mieux dans ces commencementz et jusqu'à ce que l'affaire soit dans un courant ordinaire, commettre quelque faute pour contenter le peuple, affin d'acquérir crédit et l'engager de plus en plus à s'accoutumer à nous et à nous aymer, que d'observer exactement les reigles que voudroitsans cela la prudence, contre l'intention et les inclinations qu'il auroit. C'est pourquoy, quand on verroit qu'il s'opiniastrât à désirer des choses qui peuvent, avec le tempz, lui esti'e préjudiciables ou à nous, après luy avoir représenté avec douceur et adresse les considérations qui l'en doivent divertir pour son propre bien, s'il persistoit encore dans les mesmes résolutions, il faudroit bien prendre garde de ne s'y point opposer, si ce n'estoit qu'elles fussent de la dernière conséquence et entièrement ruineuses, ce que la discrétion de ceux qui y seront employez devra juger ; car les ayants secondez et nous estants de cette sorte accommodez à leurs sentiments, on pourra après, insensiblement, les remettre dans le bon chemin et les réduire par d'autres voyes au point que nous pouvons souhaitter.

Il est indubitable que le bon état auquel est aujourd'huy cette affaire est deu principallement à la conduicte que l'on a tenue de n'y vouloir, ce sembloit, prendre aucune part, ayant empesché que nostre armée navalle n'ayt paru dans ces costéslà de toutte cette campagne, pour des raisons qu'il seroit superflu de redire icy, puisqu'elles sont contenues au long dans le dernier mémoire de Sa Majesté, que le s»" de Grainville a porté au s'' marquis de Fontenay (1).

Au moins est-il bien certain que, quand l'approche de notre armée de Naples, sans y estre appellée, n'auroit pas obligé les peuples, comme touttes les apparences y sont, à s'unir avec les Espagnolz contre nous, croyant par là de bien expier leur crime contre le roy d'Espagne, elle auroit tousjours produit le mauvais effet d'empescher que D. Jean d'Austriche ne tentast, comme il a fait, la voye de la force ; et ainsy, au lieu des extrémités où les choses sont entr'eux, elles seroient encore

(1) C'est le mémoire du 15 novembre 1647, publié plus haut (p. 156, 110 XLI), et dont celui-ci n'est, à vrai dire, que la continuation.

au mesme estât que les avoit mis le vice-roy par divers accomodemens, et les ennemis auroient eu tout loisir de prendre des mesures plus certaines qu'ilz n'ont fait pour ramener le peuple à l'obéissance.

On a seulement esté fasché que notre armée navale, qui s'estoit retirée en Provence pour y prendre des victuailles, n'ayt pas mis à la voile aussy tost que l'occasion l'a requis et qu'il eust esté à désirer (i); et le déplaisir en a esté d'autant plus sensible, que l'on avoit, il y a plus de quatre mois, résolu d'entretenir vingt bons vaisseaux à la mer durant tout l'hiver, quant mesmes Naples eust esté aussy tranquille qu'il est aujourd'huy agité, et que l'on avoit dès lors pourveu au fondz nécessaire pour leur subsistance, et fait préparer à Toulon par avance bonne quantité de biscuit.

Mais on espère que ce petit retardement n'aura nuy en rien au gros de l'affaire.

Il est maintenant de la dernière importance de profiter de tous les momens, se bien prévaloir de l'ardeur et de l'animosité dans laquelle est le peuple contre les Espagnolz, et empescher qu'on ne leur donne du relâche.

Car, comme ses passions d'amitié et de haine ne durent pas longtempz ordinairement, au moins avec la mesme véhémence, il faut battre le fer pendant qu'il est chaud, et serrer de prez l'ennemy ; estant certain qu'on fera plus de chemin aujourd'huy en trois mois avec peu de troupes, qu'on en feroit après en trois ans avec des grandes armées, si on luy laisse le loisir de songer à ses affaires, et de se préparer à la deffense, et qu'il puisse maintenir un parti dans le pays (2).

C'est pourquoy il faudra vivement et continuellement représenter au peuple combien il importe de chasser les Espagnolz de tous ces lieux qu'ilz occupent dans le royaume, avant qu'ilz puissent faire revenir d'Espagne plus grand nombre de troupes

(1) En effet, l'ordre de départ, donné à la Hotte, comme nous l'avons vu, le 3 novembre, n'avait pas encore, à cette date, c'est-à-dire près d'un mois après, reçu même un commencement d'exécution.

(2) Ces ordres d'action immédiate ne sont pas bien d'accord avec les incertitudes du commencement du mémoire ; mais il semble malheureusement que ce soit la marche constante de la diplomatie française dans toute cette affaire.

que celles qu'ils ont, parce que si alors ilz n'y ont plus aucun pied, ilz n'auronl pas des forces suffisantes pour y en prendre ; au lieu qu'y conservant quelque poste, ilz pourront s'en servir et faire une dangereuse guerre, avec l'assistance de ceux de la noblesse qui leur adhéreroient.

Il semble que la principale application de ceux qui commandent l'armée navalle de Sa Majesté, en arrivant, devra estre de s'emparer de Baya avec l'aide du peuple, affm d'avoir une retraite asseurée pour nos vaisseaux.

Qu'après cela, ilz doivent tascher de bien nettoier Naples d'Espagnolz et tous les environs, assistant le peuple de tout leur pouvoir, mais en la manière seulement qu'il voudra l'estre.

Il faudra voir aussy s'il y auroit moyen de venir à bout de Gaiète avec les forces du peuple et l'assistance de nostre armée. Ce seroit là le coup de partie, et qui achèveroit l'affaire de tout point ; c'est pourquoy Sa Majesté y recommande une extraordinaire application, et qu'il n'y soit rien obmis de possible.

Il faut bien se garder, arrivant à Naples, de faire débarquer aucune soldatesque sans en estre recherché parle peuple, voire plus d'une fois, et, en ce cas, choisir dans toute l'armée les officiers et les soldats les plus sages et les mieux disciphnez, donner tous ses soingz à les faire vivre en grand ordre, et pour cela reigler leur fait et chastier pour l'exemple les fautes mesmes qui seront légères, rien ne pouvant plus contribuer que cette conduitte à nous concilier bien tost l'amour de tout le pays.

Nous y avons d'autant plus d'intérest, que s'il arrivoit jamais que le peuple, voyant quelque désordre, se portast luy-mesme à en faire la vengeance, deux batailles gaignées ne scauroient donner tant d'avantage aux Espagnolz qu'un semblable accident lui en apporteroit en un instant, parce que le peuple, croyant nous avoir offensez, perdroit d'abord toute la confiance qu'il auroit eue en nous, et ne songeroit plus qu'aux moyens de se rajuster avec l'autre party (1),

Cette vérité n'est qvie trop justiffiée par l'exemple de ce qui se passe aujourd'huy en Sicile, où, quoyqu'ilz ayent commencé

(1) Ces minutieuses instructions s'adressaient plus particulièrement aux chefs militaires, auxquels le mémoire était également destiné.

plustost à se déclarer contre les Espagnolz, que leur haine contre cette nation ne soit pas moins implacable que celle des Napolitains, qu'ilz ayent plus de facilité qu'eux pour beaucoup de raisons à pouvoir soustenir une affaire de cette nature, qu'ilz sachent que la France est preste de les assister, qu'elle y a intérest et en a le pouvoir. Jamais pourtant ilz ne nous ont fait dire un seul mot, et cela sans doute par la crainte qu'ilz ont que nous ne fussions un jour capables de songer à venger l'excez que levirs ancestres commirent autreffois contre les François aux Vespres Siciliennes ; et certainement cette considération est une des meilleures citadelles que les Espagnolz ayent dans le pays, et qui les asseure le plus que nous n'y mettrons pas aisément le pied.

Que si la mémoire d'une chose si esloignée cause encore aujourd'huy un effect qui nous est si dommageable, on laisse à juger de là quel pourroit estre le préjudice que nous recevrions d'une offence récente que les Napolitains connoistroient nous avoir faits.

On estime icy que la forme de gouvernement que le peuple de Naples a choisie dans ces commencements, qui est de faire une répubUque, est comme impraticable, et qu'il s'en apercevra bien tost quand il voudra la mettre à exécution. L'humeur des Napolitains n'y a aucun raport, et dans la division et les animositez qui sont entre le peuple et la noblesse, soit que celle-cy fust admise à l'administration ou en fust exclue, il est aizé à voir que cette sorte de gouvernement ne scauroit subsister, que les dissentions domestiques les rendroient bien tost la proye de leurs ennemys, et que cette république seroit des truitte avant qu'estre formée et sesfondemens sappez pendant qu'on travailleroit à les establir.

Outre que Ton ne sçait pas si les autres grandes villes du royaume voudroient s'assujétir à celle de Naples, et on ne voit pas non plus, en cas quelles eussent part au gouvernement, comme, dans cette multipUcité de directeurs et de différens intérestz, toutes les affaires n'iroient pas en confusion, dans ces commencemens où l'ènnemy est encore tant à craindre. D'ailleurs, un des principaux fondemens de l'establissement de quelque république que ce soit, c'est la situation du pays qui est extraordinairement à considérer. Il est bien vray qu'elle ne

l'est pas tant, quand les principes en sont petits, et que sa foiblesse fait sa seureté, personne ne prenant garde à elle et n'en ayant jalousie, et de cette sorte elle peut s'agrandir avec le temps, se gouvernant avec prudence et proffitant des conjonctures qui arrivent. Telle a esté l'origine et le progrez autrefois de la République romaine, et plus récemment de celle de Venize.

Mais quand il s'agit de se soustraire d'une domination puissante, qu'il faut combatre longtemps avant que gaigner entièrement sa liberté et se la conserver après par la force, en ce cas il est comme impossible qu'on puisse jamais faire rien de bon, si l'assiette du pays n'est favorable, et il fault quasi nécessairement que ce soient ou montagnes et lieux difficiles comme la Suisse, ou marescages comme la Hollande.

Et pour preuve bien concluante de cette vérité, il n'y a qu'à faire réflexion sur ce que la révolte des Pays-Bas commença par le Brabant, et néantmoins il est encores aujourd'huy en la possession des Espagnolz, parce que c'est un pays plat et ouvert, et les soulevez furent bientost réduictz à se retirer dans les pays coupez de la Ilolande et de la Zélande, où ilz ne se sont pas seulement conservez, mais ont eu le moyen de s'eslever au point de grandeur où on les voit à présent (1).

Or, qui est-ce qui ne voit que l'assiette du royaume deNaples n'est en aucune façon propre à un semblable establissement, surtout devant commencer par une guerre non seulement contre les forces que les Espagnolz ont au dehors et au dedans, mais contre le parti de toute la noblesse, et le peuple mesme n'estant pas encore si bien uni en soy qu'il n'y en ait bonne partie à la dévotion et dans le service de ses ennemis estrangers et domestiques ? De plus, comme cette république seroit nécessairement obligée d'avoir une armée de mer et une armée de terre, à quelles mains pouroit-elle confier le commandement général et subalterne de ses troupes, pour pouvoir s'asseurer d'estre toujours bien maistresse de ses forces?

(1) Ces longs développements théoriques et géographiques sur les difficultés que rencontre rétablissement de toute république sont assez curieux à relire à deux siècles et demi de distance, surtout signés par le plus grand représentant de l'idée monarchique qui fut jamais, Louis XIV, âgé de neuf ans.

L'exemple de Farfax envers le Parlement d'Angleterre, dont il commandoit l'armée, ne luy feroit-il point de peur? Choisi roit-elle son général et ses autres officiers de guerre parmi le peuple, qui ne scauroit en fournir de bien expérimentez? Quand ils le seroient, vivroit-elle bien en repos que l'argent d'Espagne et d'autres advantages qu'on pourroit leur donner dans le pays ne pût les corrompre ? Prendroit-elle aussy lesditz chefs et officiers dans le corps de la noblesse, ayant desjà esprouvé à ses despens de quelle façon ont sevxj presque tous ceux que le peuple a mis à sa teste pour les commander?

Il est aizé à juger que ce nom spécieux de liberté les chatouille, et on ne s'en eslonne point, parce qu'il est tousjours bien doux de commander et ne dépendre pas d'autruy ; mais la prudence veut qu'on examine si la chose est praticable et si, pour vouloir ti'op acquérir cette liberté, on ne tombera point aune plus dure servitude et en des misères infaillibles.

On voit pourtant bien que, pour faire mieux gousterau peuple ce changement, il a fallu le conduire par degrez ; mais on croit qu'après le premier pas fait, il cognoistra bien tost luymesme la nécessité d'en faire un second, et qu'il ne scauroit jamais bien assurer son repos sans l'acclamation d'vm Roy, qui achève par sa valeur de chasser entièrement les Espagnolz, et par sa bonne conduite de pacifier le royaume et qui, faisant cesser par sa prudence et son autorité tout suject de division entre ses sujectz, fasse régner les loix et lui rende sa première splendeur et tranquilité.

Il y a, à nostre esgard, une considération bien forte contre Festablissement de cette république, qui est que, comme les Espagnolz n'ont jamais voulu condescendre à inclure le Portugal dans le traitté de paix, ilz y donneroient encore bien moins les mains pour une république qui ne feroit que de naistre, de sorte que, ou la paix ne se feroit point, oul'oncourroit fortune de voir succomber bien tost après ladite république.

Au lieu qu'ayant un Roy particulier, il luy seroit fort aisé, mesme avec les forces seules du royaume, d'empescher les Espagnolz, afîoiblis comme ilz sont de tous costez, d'y pouvoir jamais faire aucun progrez.

Mais il faut prendre garde de ne point parler à ces peuples sans nécessité de ce qui regarde la paix, parce qu'en toutes

façons Sa Majesté veut éviter l'engagement qu'ils pourroient désirer d'elle de ne la conclure point sans les y comprendre, que si eux-mesmes en faisoient les instances, on ne manquera pas d'excuses, pour s'en deffendre honnestement, sans que ce refus puisse nous préjudicier auprès d'eux, et on pourra leur alléguer ce qui a esté prattiqué à l'esgard du roy de Portugal, avec qui nous n'avons point d'alliance qui nous oblige à ne pouvoir faire la paix sans lui, quelques pressantes prières qu'il en ayt fait depuis sept ans ; et néantmoins, par raison de bienséance et par celle de nostre intérest, il n'a jamais esté au pouvoir des Espagnolz de nous faire relascher de la faculté, que nous prétendons de nous conserver par le traité de paix, de pouvoir assister ledit Roy de toutes nos forces s'il est attaqué, bien que, si on eust voulu condescendre à céder ce point, on nous en eust accordé en eschange beaucoup d'autres qui sont trèsimportants.

On a examiné dans le Conseil, en présence de la Reyne, lequel des deux partys seroit plus avantageux à cette couronne : ou que les Napolitains se donnassent au Roy, ou que, de concert avec Sa Majesté, ils eslussent un Roy particulier, soubz la perpétuelle protection de France; et il a esté conclu unanimement que ce dernier estoit plus à désirer pour plusieurs raisons longues à déduire, dont on touchera seulement en passant les principales.

On doibt premièrement mettre en considération que toutes conquestes en général, quand elles sont esloignées, sont mal aizées à garder; et la nation françoise sur les autres a tousjours esté accusée de ce deffault de scavoir aussy mal conserver au loing que bien acquérir partout.

11 n'est pas question d'en rechercher ici les causes, et on croit bien qu'avec une application extraordinaire il y auroit moyen de le corriger; mais tousjours ne seroit-ce pas sans peine et sans courir de continuelz dangers. Les exemples de Naples mesmes et de la Sicile et duché de Milan en font foy avec beaucoup d'autres.

On considère, en second lieu, que si les Espagnolz, dont l'humeur et les coustumes approchent bien plus de celles des Italiens que les nostres, ont tant de peine à se maintenir dans la possession de ce royaume-là, quoyqu'ilz y soient habituez

depuis plus d'un siècle, la France s'y conserveroit beaucoup moins, en des tempz qui seront maintenant plus difficiles, après que les peuples auront recogneu, par l'expérience qu'ilz viendroient de faire, qu'il est en leur pouvoir de se donner le maistre qu'ilz veulent.

En troisième lieu, nous avons extresmement à considérer la disposition des autres Princes envers nous. Et si la prise que nous faisons parfois d'une seule place recueille l'envie et excite des jalousies jusqu'à faire tramer aussitost des ligues et des unions contre nous, voire jusqu'à nous faire abandonner par nos propres alliez, qui auroient plus de raison pour leur intérest de se resjouir de nostre prospérité et de noz avantages, on peut juger à quel point s'augmenteroit cette jalousie et combien s'eschaufferoient semblables négociations de ligues, dès que l'on verroit accroistre tout à coup la puissance de cette couronne, non d'une place, mais d'un Royaume entier, ce qui feroit craindre aux autres princes d'en estre opprimez avec le tempz et que, si cela n'arrivoit pas, ilz n'en seroient obligez qu'à nostre modération et à ce que nous n'aurions pas vouleu l'entreprendre.

Au lieu qu'en un Roy particulier de Naples qui fust soubz la protection de la France, nous aurions presque tous les mesmes advantages qu'en le possédant, sans estre exposez à aucun des préjudices marquez cy-dessus. Nous serions certains de l'attachement et de l'assistance dudit Roy et de toute sa postérité en tous noz besoingz, et que tous les traittez que nous aurions faictz seroient observez inviolablement par son intérest propre, ne pouvant avoir de meilleur ni de plus seur appui que'le nostre pour sa consei'vation contre les tentatives des Espagnols, qui seroient les seulz ennemis, et avec lesquelz il seroit impossible qu'il pust avoir jamais de réconciliation.

En outre, comme si le royaume de Naples devoit estre nécessairement possédé par l'une des deux couronnes, les princes d'Italie aymeroient mieux y voir l'Espagne que la France, soit parce qu'ilz y sont desjà accoustumez de longue main et qu'ilz ne scavent pas de quelle façon nous userions de cette puissance, soit parce que, si l'Espagne vouloit les opprimer, la France est plus proche et plus en estât de les secourir que ne serait l'Espagne, si la France possédant ledit royaume avoit le

mesme dessein; aussy ne faut-il pas douter qu'ilz ne préféras sent à touttes les deux un Roy particulier, de quelque nation qu'il fust, parce qu'ilz espéreroient avec raison qu'il deust en touttes rencontres espouser les intérestz communs de la province, et qu'estant moins puissant que ne seroit la France ou l'Espagne, ilz seroient délivrez pour tousjours de cette jalousie qui les a minez jusqu'icy sourdement par les despenses qu'ilz ont esté sans cesse obligez de faire pour se garentir des continuelles oppressions que l'ambition espagnole leur faisoit souffrir ou appréhender; et ainsy tous prendroient part à ce qui concerneroit ledit Roy et s'intéresseroient à sa conservation. Les Papes nommément, dont l'adhérence ou l'opposition est tant à estimer, le soustiendroient de tout leur pouvoir pour l'intérest qu'ilz auroient d'avoir un feudataire plus foible.

Et enfin ledit Roy, se conciliant par sa présence l'amour des peuples et mettant luy-mesme en personne ordre à ses affaires, seroit beaucoup plus en estât avec les assistances de ceste couronne de s'opposer aux desseins des Espagnolz et de rendre son royaume paisible que ne le seroit le Roy mesme, qui seroit forcé d'en faire administrer la conduite par des vice-roys, dont les moindres fautes ou les sujectz de plainte que le peuple croiroit avoir d'eux seroient capables d'allumer le mesme embrasement que l'on voit aujourd'huy en ce pays-là contre noz ennemis (1).

On peut mettre aussy en considération le nouvel obstacle qui se formeroit pour la conclusion de la paix, laquelle, après tout, sera tousjours le principal but des actions de sa mémoire et son plus grand souhait, si le Roy, aquérant pour soy et pour cette couronne le royaume de Naples, vouloit se maintenir en ceste possession, n'estant pas vraysemblable que les Espagnolz y donnassent aizément les mains, surtout s'ilz conservoient encore quelque pied dans le pays et espérans d'y pouvoir remettre leurs affaires. Au lieu que cette difficulté cesseroit s'il y avoit

(1) Tous ces raisonnements sur les avantages qu'un roi feudataire de la France procurerait à Naples sont fort justes; mais pourquoi, alors, navoir pas secondé l'entreprise du duc de Guise? Nous allons voir tout à Theure le gouvernement indiquer à l'ambassadeur d'autres candidats, qui n'avaient que le grave inconvénient de n'être ni connus ni désirés des Napolitains.

un Roy particulier, soit par eslection qu'en feroit le peuple présentement, soit par la cession qu'en pouroit faire Sa Majesté à quelque autre prince, après avoir esté eslevée elle-mesme, parce qu'en cas qu'il n'y eust pas moyen de comprendre ledit Roy dans le traité, la paix ne laisseroit pas de se pouvoir conclure par le mesme expédient que l'on a pratiqué à l'esgard du Portugal, c'est-à-dire nous réservant la faculté d'assister le nouveau roy de Naples, comme nous ferions celui de Portugal.

Il y auroit beaucoup d'autres raisons à dire que l'on supprime, parce que celles-cy seules semblent assez convaincantes pour le suject que l'on a entrepris de prouver.

Ce n'est pas qu'on ne juge que les Napolitains, venans à conoistre les inconvéniens de la république qu'ilz ont maintenant en teste, songeront à avoir un Roy, ilz ne choisissent plus tost Sa Majesté, dont ilz croyent estre puissamment assistez, qu'ilz ne se détermineront à jetter les yeux sur aucun autre prince. Mais comme il y auroit imprudence, nonobstant tout ce qui est dit icy dessus, de n'accepter pas alors avec joye un si beau présent, aussy aurons-nous le moyen après cela, en cas que la chose soit estimée plus avantageuse pour cette couronne, lorsqu'on verra plus clair dans l'affaire, de porter ces peuples, par la considération de leur propre bien, à recevoir de la main de Sa Majesté un Roy particulier, qu'elle leur donnera avec assurance d'avoir les mesmes assistances et secours de la France que si Sa Majesté le possédoit encore.

En quoy la France n'acquerroit pas seulement auprez de tous les autres Princes la gloire d'une modération dont il y auroit peu d'exemple; mais elle auroit aussy l'avantage que le nouveau Roy ne tiendroit sa couronne que de la pure générosité de Sa Majesté et seroit d'autant plus attaché à ses intérests, n'en ayant l'obhgation qu'à elle.

Que si les choses prenoient dès à présent un autre train et que, contre cette croyance et ce qu'en mande ledit s'' ambassadeur, que les peuples aymeroient mieux se donner au Roy qu'à tout autre, ilz changeroient de sentimens et voulussent dez à cette heure en eslire un particulier qui les gouvernast. Sa Majesté désire, en premier lieu, que, préférablement à tout autre prince, ledit sieur ambassadeur appuie et porte les intérestz de ceux de Sa Maison Royale, ce qui semble qu'il ne sera

pas mal aizé de faire réussir, leur faisant cognoistre quelle sorte de protection et d'assistance ilz pourront se promettre à jamais de cette couronne.

Que si, pour des raisons qu'on ne peut juger, il s'y rencontroit des obstacles qui ne pussent estre surmontez, on pourroit servir le duc Charles de Loraine, affm que la juste aquisition que la France a faite de la Lorraine fust de plus en plus affermie par le nouveau consentement qu'il y donneroit et toute sa maison. On ne peut nyer que ce prince n'ayt beaucoup de bonnes parties, surtout celles de la hardiesse et de la valeur; il a un corps de troupes à soy qui est fort considérable, les meilleures certainement en qualité qui soient dans l'armée des ennemis en Flandre, et qui seront tousjours prestes à le suivre, en quelque lieu esloigné qu'il veuille aller.

Peut-estre aussy que les peuples voudront plustost avoir un prince italien et plus cogneu d'eux, espérans d'en estre mieux gouvernez selon leur naturel et leurs coustumes, et, en ce cas, on pourroit appuyer le duc de Savoye ou quelque autre avec qui nous pourions mesnager nos intérestz, l'advantage qu'il recevroit par nostre moyen estant assez considérable pour désirer quelque chose de luy en eschange.

Mais comme cette affaire n'est pas encore si meure qu'il n'y ayt assez de tempz pour y délibérer et faire scavoir plus particulièrement les intentions de Sa Majesté sur ce que ledit sr ambassadeur mandera de la disposition et inchnation des peuples, on ne s'étendra pas davantage à en discourir.

On ne croit pas et il n'y a aucune apparence aussy, soit que l'on regarde la raison, soit pour tout ce qu'en escrit au contraire ledit s»" ambassadeur, que le peuple persiste longtemps dans la pensée de se maintenir en république. Néantmoins, en cas qu'elle luy durast encores, il faudra examiner quelle meilleure forme on pourra donner à leur conduicte dans ces commencemens, et, autant que l'on peut juger de si loing des choses où il peut d'un moment à autre arriver des changements, on estime que, con^me le soubçon et la méfiance d'estre trahi par ceux qui ont part à la direction des affaires seroit capable de faire changer au peuple en un instant toutes ses résolutions, le meilleur moyen pour prévenir cet inconvénient seroit de composer un conseil de cent ou deux cens personnes,

affln que plus grand nombre d'entre eux participassent à l'honneur et que le peuple y ayt aussy plus de créance, volant qu'il seroit mal aizé aux ennemis d'en corrompre tant à la fois. On se remet néantmoins là-dessus t\ ce qui sera jugé plus à propos sur les lieux.

L'attribut le plus inséparable des Napolitains, en général, c'est la vanité; ils sont tous dans l'apparence et le faste; c'est là leur foible, et particulièrement de la noblesse, et pour peu qu'on prenne soing de seconder leur humeur et les flatter, il ne sera pas mal aizé de leur gaigner le cœur et de les porter à tout ce qu'on désirera d'eux; c'est pourquoy Sa Majesté recommande que l'on ayt tousjours présent en la mémoire cet advertissement, parce qu'en plusieurs rencontres on gaignera plus avec un peu de fumée et monstrant faire grand cas de leurs bonnes qualitez et de leurs conditions qu'on ne feroit avec des choses bien essentielles.

Parmy les moyens que les Espagnolz ont prattiqué continuellement pour rendre le nom françois odieux en Italie, ilz se sont servis malicieusement de la familiarité avec laquelle on vit en France avec les dames et de la coustume de les saluer, qui est de soy très-innocente, pour leur imprimer une crainte de la licence de cette nation à l'esgard des femmes (1), et comme c'est le poinct où ilz sont les plus chatouilleux, nous savons que cela, avec d'autres bruitz semblables que nos ennemys ont semé sans cesse à nostre désavantage, les a nourris dans quelque aversion contre nous de meffiance de nostre sagesse, qu'il faut absolument guérir, comme il a desjà esté mandé, en faisant voir par les effetz la fausseté des mauvaises impressions qu'on a données.

Il n'y a rien aujourd'huy de plus nécessaii'e, ayant à vivre en intelligence et union avec eux, que de se conduire en sorte qu'ilz n'ayent aucun sujet de plainte de ce costé-là, et comme ils improuvent extrêmement, entre autres choses, cette Uberté de saluer les dames, il faudra bien se garder de les choquer

(1) On ne saurait reprocher au mémoire de ne point prévoir toutes choses et de ne point entrer dans les plus minutieuses recommandations. Mazarin se souvenait-il de ce qu'on appelait en France, un siècle auparavant, « le mal de Naples? »

en cela, mais leur faire cognoistre que les François s'accommodent aizément aux coustumes des pays où ilz sont, alléguant pour tesmoins les Catalans, qui ne sont pas moins délicatz sur cette matière, et avec qui nous vivons en si parfaite intelligence et amitié ; tesmoigner grande retenue pour les femmes ; chastier sévèrement les moindres fautes de ce genre-là; les détromper aussy de l'impression que nos ennemys leur ont donnée que toute la France est luthérienne et hérétique, leur faisant toucher le contraire au doigt par une observation exacte de tout ce à quoy oblige le devoir d'un bon catholique, monstrant grand respect pour tous les ministres de la religion, et particulièrement grande vénération pour les reliques.

Outre cela, ledit s»' ambassadeur pourra s'informer à Rome, des personnes qui ont plus de connoissance du pays, quelz moyens on pourroit pratiquer les plus propres pour se bien asseurer de la volonté de ces peuples-là, comme aussy pour chasser entièrement les Espagnolz du Royaume et pour leur oster toute espérance d'y pouvoir jamais remettre le pied.

Il semble que, parmy beaucoup de considérations qu'on peut représenter aux Napolitains pour les confirmer de plus en plus dans leur résolution, il y en a deux bien puissantes et qui pourroient faire grande impression sur leur esprit, pourveu qu'on prenne soing de les leur dire souvent et de les exagérer, comme elles le méritent: l'une que s'ilz scavent poursuivre vivement leur pointe, ilz ne doivent pas appréhender que les Espagnolz leur puissent jamais faire aucun mal tant qu'ilz auront l'appuy de cette couronne, lequel ne leur manquera en aucun temps, prouvant cette vérité par une raison démonstrative, qui est l'exemple du Portugal et de la Catalogne, car si le roy d'Espagne dans son propre pays, ayant tous ses estatz au derrière et la mesme commodité d'attaquer par mer et par terre, pouvant faire transporter par son armée navale autant de troupes qu'il a voulu des autres Royaumes et estatz qu'il possède détachez de l'Espagne, et l'ayant fait en effet, parce qu'il s'agissoit de secourir la partie sensible et de délivrer le cœur qui estoit attaqué, enfin agissant luy-mesme en personne et faisant tous les efforts possibles et imaginables, n'a jamais pu rien advancer dans le dessein de réduire ces deux pro-

vinces-là soubz son obéissance ; à plus forte raison, estant desjà tellement afToibly de ses autres pertes, il ne pourra jamais faire aucun progrez dans le royaume de Naples, dont il est si esloigné, qui est de soy-mesme si puissant, d'une si grande étendue et si peuplé, qu'il ne scauroit faire attaquer que par des lieutenants et par des troupes qui ne seront pas animées par sa présence, et enfm qui aura les secours de France plus prompts et plus considérables pour sa deffense, que ne scauroient estre les préparatifs pour l'invasion, bien que, comme tout le monde scait, il faut avoir de bien plus grandes forces pour attaquer qu'il n'en est de besoing pour deffendre.

L'autre considération qu'il faut leur dire est que, quelque promesse que puissent leur faire les Espagnolz, comme chacun tombe d'accord que c'est la nation du monde la plus altière et la plus vindicative, et que d'ailleurs on scait qu'elle a pour maxime de n'estre point obligée à tenir une parole que la nécessité auroit exigée d'eux, et particulièrement envers des subjects, dès que cette nécessité ne sera plus si grande et que, par la conclusion de la paix avec cette couronne, ilz auront pu remettre leurs affaires en meilleur estât qu'elles ne sont a présent, non seulement ilz n'observeroient aucune des choses promises, — dont Naples mesme a un bon exemple et qui luy couste assez cher pour s'en bien souvenir, qui est la ratification qu'a apportée Dom Jean d'Austriche des traitez arrestez avec le Vice-Roy; — mais toutes leurs pensées et leur application seroit à se garentir d'un pareil accident pour l'advenir, punissant les plus coupables de ces mouvemens et chastiant tout le Royaume, mesme par de nouveaux imposts qu'ils adjousteroient aux antiens, affm de rendre le joug encore plus dur et plus insupportable qu'il n'a esté, ayant bien pris auparavant toutes les précautions requises pour oster tout moyen aux peuples de pouvoir lever la teste. Au lieu que la France, ou un Roy particulier sous sa protection, aura un si grand advantage dans l'acquisition qu'il fera d'un si puissant Royaume, par la bonne volonté du peuple à qui il en aura obligation, qu'il n'est pas à présumer qu'il puisse jamais manquer et n'exécute mesme avec plaisir tout ce qu'il aura promis se mettant en possession du Royaume.

Enfm, quelque privilège, pour petit qu'il soit, que l'Espagne

leur accorde, ce ne peut estre qu'en perdant et à la diminution ; et au contraire, quelque prérogative et franchise que la France leur donne, elle ne peut qu'y gaigner beaucoup. Ainsy, l'une n'accomplira jamais que par pure nécessité ce que l'autre observera religieusement avec une singulière satisfaction, et ilz peuvent juger de là si, des deux partys qu'ilz ont à choisir, l'un n'est pas tout rempli d'espines, de ruines et de précipices, et l'autre seulement de fleurs, de douceur et de tranquilité.

Il sera bien à propos aussy de leur faire vivement craindre que nous avons advis que les Espagnolz, dans ceste rencontre qui leur est si importante, sont résolus de mettre le tout pour le tout, affin de faire venir promptement à Naples toutes les forces qu'ilz pourront tirer d'Espagne; qu'ilz font grand amas de tous costez d'hommes et d'argent pour y envoyer ; qu'ilz songent à y faire passer par l'Estat ecclésiastique bonne partie du Milanois, et notamment la cavalerie ; qu'ilz demandent de grands secours à l'Empereur et prétendent faire embarquer quantités de troupes à Trieste pour venir par le golfe Adriatique, et autres choses semblables qui pourront les obliger plustost à prendre la résolution d'eslire un Roy particulier ou de se donner à Sa Majesté, pour le recevoir après de sa main.

Il faudra pourtant se conduire avec discrétion en cette grande exagération des efforts des ennemis, affin que nous ne soyons pas nous-mesmes imprudemment les instruments de leur réconciliation avec les Espagnolz, par la crainte que nous leur aurions imprimée de leur puissance. Le jugement doit régler cette conduite selon les estatz des affaires, et on s'en repose sur la prudence dudit sr ambassadeur et de ceux qui seront employez en ces négociations.

En tout cas, nous avons en main le correctif de ce discours, car à mesure qu'on leur représentera les maux et les inconvénients à craindre^ on leur pourra monstrer aussi les remèdes et les moyens de les éviter, comme quand on leur dira la pensée des Espagnolz d'envoyer à Naples des troupes du Milanois, on les pourra informer des ordres que S. M. a donnez pour faire détacher, en cas que cela soit, sans perte de temps, après elles un corps plus considérable tiré des deux armées

que commandent le duc de Modène (1) et le prince Thomas; et de mesme, touchant les renfortz qui peuvent venir d'Espagne, dire que les trouppes qu'on envoyera aussitost de France les surpasseront en nombre et en qualité.

Si nostre armée navale, arrivant à Naples, peut encores trouver les choses au mesme estât qu'elles estoient le xxvf du mois passé, que l'on fit à l'église Nostre-Dame-des-Carmes la déclaration qu'on a veue imprimée (2), il est à croire que les principaux du royaume et la noblesse, qui jusqu'icy avoient eu mauvaise opinion, comme il est remarqué cy-dessus, des affaires du peuple et de leur issue, et, par cette raison ou par la trame qui est entre eux, n'ont pas voulu s'embarquer dans son party, quoyqu'ilz ne soient pas moins animez que luy contre les Espagnolz, changeront à présent de conduite, et que, quand ilz verront que le peuple est assisté de noz forces et cfue la France a la volonté et le pouvoir d'en envoyer chaque jour de nouvelles s'il est nécessaire, et qu'il sera bien mal aizé que le roy d'Espagne, qui a d'ailleurs tant d'embarras et si peu de forces et de moyens de soustenir ses affaires dans le Royaume, ne succombe, ilz accourront tous à Sa Majesté, et la résolution du peuple en sera bien mieux affermie.

Que si, à l'esgard de ceux qui demeureront encore esloignez, on publie la restitution de tous leurs biens et facultez, en cas qu'ilz reviennent dans un terme certain que l'on désignera, et à faute d'y satisfaire, que lesdits biens seront confisquez et distribuez à ceux qui se trouveront dans le parti, il y a grande aparence que la plus grande partie retournera pour son propre intérest, se voyant autrement à la veille d'estre despouillez de tous leurs biens et presque hors de toutte espérance d'y pouvoir jamais rentrer, veu le peu d'appuy que pourroit leur donner le roy d'Espagne, pour les raisons marquées en divers endroits de ce mémoire.

On peut inférer de là que l'establissement de ces affaires

(1) On a pu remarquer plus haut l'ordre donné au duc de Modène. — Voir, p. 182, la dépèche n» xlv.

(2) C'est l'adresse du peuple de Naples à la France, en date du 26 octobre, à laquelle répond une sorte de manifeste du Roi, du 29 novembre, destiné sans doute à être imprimé et distribué, et qui se trouve dans les Mémoires de Modène, 1. 1, p. 127.

ne dépend pas simplement de la bonne volonté et de l'adhérence du peuple, mais des moyens que le Roy aura d'y paroistre fort, et se rendre considérable soit par son armée navale, soit par un bon corps de trouppes que l'on puisse desbarquer, et faisant cognoistre qu'on est en estât d'envoyer des renfortz continuelz et aussy nombreux que le besoing le requerra, soit en s'emparant de quelques bons postes, avec le consentement et l'assistance du peuple, soit enfin se mettant en possession des chasteaux dont il sera parlé cy-après.

La principale chose que nous ayons présentement à désirer, et à laquelle il faut travailler de tout nostre pouvoir, c'est d'empescher que la noblesse, pour qui le peuple dans tous ces mouvemens a fait paroistre une mortelle haine et une aversion pour le moins aussy grande que contre les Espagnolz, pour l'oppression qu'il prétend en avoir reçue, ne forme un parti dans le Royaume pour assister les Espagnolz. Il faudra se conduire avec grande dextérité et délicatesse pour faire comprendre au peuple, sans le choquer, l'intérest qu'il a de ne refuser pas avec eUe des accommodements raisonnables que l'on pourra proposer. Pourveu qu'il puisse se bien asseurer qu'elle n'entreprendra rien en faveur des ennemis, on pourra luy représenter adroitement qu'il est impossible, sans cet accord, qu'il jouisse d'un repos bien seur, au lieu qu'y acquiessant, comme il est en sa main de le faire avec avantage et réputation, il se peut mocquer après cela de tous les efforts des Espagnolz, à bien plus forte raison que les Catalans et les Portugais ne l'ont fait, comme on a dit cydessus.

Si ces deux partis sont en armes et en hostilitez l'un contre l'autre, quand nous arriverons, il faudroit, s'il y a heu, sans donner de la méfiance au peuple, essayer de mesnager une suspension entre eux, affin d'avoir plus de facilité à faire conclure l'accommodement.

Il y a beaucoup de noblesse napolitaine à Rome, qui s'y est retirée depuis ces moments-cy. Ledit s>" ambassadeur pouroit leur faire parler par quelque personne capable et de confiance réciproque, afin d'essayer de les disposer à ce que nous pouvons désirer, et descou\Tir aussy adroictement quelz senti-

ments ilz ont sur ce qui se passe. Le cardinal Grimaldi (1) pourra, de son costé, pratiquer le mesme avec la noblesse qui a choisi Gennes pour sa retraite, et le nonce Bentivoglio à Florence (2) avec ceux qui s'y sont réfugiez pendant cet orage.

Ledit ss ambassadeur pourroit aussy, le jugeant à propos, faire parler de tout confidemment à M. le cardinal Brancaccio (3), qui a tousjours eu inclination pour cette couronne et l'a servie [secrettement en plusieurs occasions, et qui, estant du pays et ayant esté très -mal traité des Espagnolz en toute condition et toute sa maison aussy, pourra nous donner de bons conseilz et nous procurer l'assistance de ses amis.

On juge icy que s'il a pu réussir au peuple de s'emparer des chasteaux de Naples avant que nostre armée arrive, considérant le mal qu'il en aura reçu et celuy qu'il en pourroit souffrir à l'advenir, soubz quelque domination qu'il tombe, il pourroit bien prendre la résolution de les démolir et mettre d'abord la main à l'œuvre. Que si nostre armée y arrive assez à tempz pour avoir part à l'expugnation desdits chasteaux, on aura plus de moyens de les destourner avec adresse de cette pensée, sans leur donner trop de mesfiance que nous songions à les assujétir contre leur gré par cette voie. Il ne faudra pas perdre l'occasion de le faire, car, certes, il seroit un peu dur et dangereux, quelque Roy qu'ilz aient, qu'il eust tousjours à dépendre dans la ville capitale des caprices d'un peuple léger. C'est un poinct qui nous est de la dernière importance, mais qui pourtant veut estre manié bien délicatement, et il semble que le meilleur moyen d'y parvenir, c'est de n'en montrer guères d'envie. Il peut estre mesme que, comme ilz ont besoin d'une grande assistance dans le désir qu'ilz auront de bien engager le Roy à leur protection, ilz iront au-devant et nous

(1) Le cardinal Grimaldi avait quitté Rome au mois de mai 1647, pour aller représenter et défendre à Gènes les intérêts de la France. Depuis, on lui avait donné la direction de la flotte.

(2) Sur le nonce Bentivoglio, voir ce que nous avons dit plus haut, p. 10, 30 et 81.

(3) Ce cardinal était de la famille Ursini, depuis longtemps dévouée à la France, et à laquelle l'ambassadeur était chai'gé par le Roi de servir des pensions. — Voir plus haut, p. 78.

offriront d'eux-mesmes, dans la première chaleur, ces gages de leur fidélité et de leur affection, voire de plus grands, surtout si, sans rien gaster d'ailleurs, on peut tesmoigner avec adresse d'avoir répugnance, et faire des difflcultez affectées à certaines choses que l'on pourra recognoistre qu'ilz souhaitent fort. On pourroit aussi se confier là-dessus à quelqu'un des principaux qui auront la direction des affaires et qui tesmoignera affection pour nous, luy promettant quelque bonne récompense s'il fait réussir la chose par le biais qu'on luy pourra suggérer.

Et sur cela, parmy d'autres motifs qu'il sera bien aisé de trouver, on pourroit leur faire entendre que l'on est desjà convenu à Munster que toutes choses doivent demeurer en l'estat qu'elles se trouveront le jour de la délivrance des ratifications du traité qui s'y fera, sans qu'il se fasse aucune restitution de part ni d'autre des places et forts que chacun des partis aura occupez, et partant que si la France a en main les chasteaux de Naples, les Espagnolz n'y pourront plus rien prétendre.

On peut encores faire toucher au doigt à ceux qui ont le plus offensé les Espagnolz, comme le capitaine Gennaro et Luigi del Ferro et autres, que ce seroit leur entière seureté et qu'ilz n'auront jamais rien à craindre si nous pouvons nous bien establir, au lieu qu'il sera fort périlleux pour eux de demeurer toujours sans appuy ni retraite asseurée, exposez d'un costé aux insultes et à la vengeance des Espagnolz et de leurs adhérens, et de l'autre à la discrétion d'un peuple volage qui peut changer d'inclination et de maxime du soir au matin.

Naples estant bien asseurée et les environs, il faudra songer aux moyens de ranger dans le parti les autres villes principales du royaume, et se bien prévaloir de la chaleur qu'auront tous les peuples dans ces commencemens de se venger des oppressions que leur ont faites les Espagnolz.

L'armée navale de Sa Majesté pourra hiverner à Naples en tout ou en partie, selon que le peuple tesmoignera le désirer ; et, en ce cas, il ne reffusera pas son assistance pour s'emparer de petits forts que les Espagnolz occupent en divers havres qui sont aux environs, particuhèrement de celuy de Baya, non seulement pour avoir une retraite seure à nos vaisseaux contre

les mauvais tempz, mais pour oster aux ennemis la commodité desditz portz.

Ledit sieur ambassadeur examinera s'il seroit à propos d'envoyer quelques vaisseaux en Sicile, pour offrir à ces peuples-là ce qui peut dépendre de nostre assistance et reconoistre de quoy ilz sont capables. Il semble que cela ne peut produire qu'un très-bon effect, leur faisant cognoistre que nous n'avons aucune envie de nous y establir, mais de contribuer seulement ce qui dépendra pour leur liberté en la manière qu'euxmesmes le désireront. Il y a quelque advis icy que Palerme et beaucoup d'autres villes du Royaume ont chassé tous les Espagnolz et se gouvernent en république ; et il ne faut pas douter que, s'il nous peut réussir de bien establir les choses àNaples, la Sicile n'en suive l'exemple sans beaucoup de peine.

Si le peuple de Naples persiste à vouloir M. le duc de Guise pour général de ses armées, que ledit sieur duc soit en estât d'y aller et en disposition de s'hazarder parmi eux, ledit sieur ambassadeur prendra grand soin de le bien instruire de la conduite qu'il devra tenir.

Sa Majesté désire aussy que l'abbé de Saint-Nicolas l'accompagne, et que ledit sieur duc se conduise entièrement à ses conseilz dans toutes les occurrences et affaires que le tempz ne permettra pas de pouvoir communiquer audit sieur ambassadeur et en attendre sa response.

Ledit sieur ambassadem' pouroit aussy bailler le sieur Boai'd (1) audit sieiu" duc, ou quelque autre des siens, pour luy servir de secrétaire, et il est remis à ce qu'il jugera à propos de luy donner encores de ses gentilzhommes et d'autres personnes de sa maison qu'il choisira les plus sages et les plus capables. Et comme pendant que l'armée navale séjournera à Naples, le bailly de Vallançay et l'abbé de Saint-Nicolas traiteront les affaires et prendront les résolutions conjointement, soubz la direction dudit sieur ambassadeur, quand il y aura tempz de les luy communiquer, Sa Majesté entend qu'ilz prennent aussi grand soin d'assister de leurs conseilz ledit sieur duc de Guise, ne doutant point qu'il n'y defifère beaucoup de son costé, pour le cas qu'il fera de leur suffisance et de leur

(1) Nous avons déjà vu le nom de cet agent secondaire, p. 9.

affection, soit parce qu'ik ne luy diront rien qu'il ne doive prendre pour estre l'intention de Sa Majesté, qu'elle fait entendre audit sieur ambassadeur par le présent mémoire, affin qu'il la face scavoir audit bailly et abbé, et reigle là-dessus leur conduite. Si ledit sieur duc n'estoit point en estât ou volonté d'aller commettre sa personne parmi ces peuples, on leur fera scavoir que Sa Majesté leur envoyera un autre général ; mais que ce soit ledit sieur duc ou un autre (1), il semble qu'il ne scauroit se passer d'avoir une garde françoise ou de gens qu'il conoisse bien affldez à sa personne, affm qu'il puisse se garentir des conspirations qu'il ne faut pas douter que les Espagnolz ne facent pour attenter à sa vie. Cela veut néantmoins estre mesnagé délicatement, pour ne point donner d'ombrage au peuple.

Si ledit sieur ambassadeur estimoit que, sans courir fortune d'engager trop légèrement la dignité de cette couronne à cause du caractère qu'il a, sa présence à Naples pust faire quelque grand coup, S. M. remet à luy d'y aller et, en ce cas, faisant venir un vaisseau de l'armée pour le transporter, il pourroit laisser les affaires à Rome à l'abbé de S'-Nicolas, et s'il estoit desjà parti avec le duc de Guise, ou que ne l'estant pas encore, il trouvast bon de le mener avec luy, il en commettroit le soing au sr Gueffier (2).

Pour cet effect on a fait expédier deux pouvoirs pour traitter avec le peuple, et généralement tout ce qui pourra concerner directement ou indirectement le royaume de Naples, l'un audit sr ambassadeur et l'autre aux bailly de Vallençay et abbé de Saint-Nicolas, conjointement ou séparément, en l'absence l'un de l'autre, soubz la direction pourtant dudit sr ambassadeur, aux sentimens duquel ilz auront ordre particulier de se conformer en tout et partout (3). Si M. le duc de Richelieu se

(1) Le mémoire semble ici attacher fort peu d'importance à la personne du duc de Guise et croire qu'il sera toujours un instrument facile à manier au gré du gouvernement français. La cour devait cependant être bien informée de ses menées ambitieuses et de l'espoir qu'il avait d'exploiter à son profit la révolution de Naples.

(2) Voir sur le S'' Gueffier la lettre que lui adresse M. de Brienne et que nous publions plus haut, p. 176. — L'éventualité d'un voyage de l'ambassadeur à Naples était prévue par la cour depuis quelque temps.

(3) Ces choses nous sont connues déjà par les deux pièces publiées dan

trouve présent, on pourra aussy par honneur luy faire signer le traité, en cas qu'on en fasse.

Ledit sr ambassadeur scaura que Sa Majesté a escrit d'un costé à M. le duc de Modène et au sr d'Estrade, et de l'autre à M. le prince Thomas et au s<" Mareschal du Duplessis-Praslain, comme aussy à Piomhin au s'" de Reffuge (1), de donner touttes les assistances d'hommes et d'autres choses qui seront en leur pouvoir, quand ledit sieur ambassadeur ou lesd. bailly et abbé leur en feront instance, ou qu'elle leur sera faite par M. le cardinal Grimaldy, de sorte que dans le besoing il suffira, au moins pour ce qui regarde la Lombardie, qu'ilz s'en adressent audit S"" Cardinal, qui prendra soing après, envers les autres, de l'exécution. Pour Piombin, comme il est plus prez que ledit cardinal, il sera bon qu'ils escrivent directement audit sr de RefTuge. Cependant, en cas qu'ilz demandent des trouppes, soit en Lombardie, soit aux portes de Toscane, il sera bon que, pour ne perdre pas un moment de tempz utile, ilz y envoient une escadre de vaisseaux pour les transporter.

On donne aussy ordre en Provence d'assister de tout ce qui pourra dépendre de la province ; et ledit s»" ambassadeur ou lesdits bailly et abbé pourront en escrire, quand l'occasion le requerra, à M. le comte d'Alaiz en général et au s^ d'Infreuille pour le détail, ou à celuy qui aura soing de la marine pendant le voyage qu'il pourra faire par deçà.

Sa Majesté escrit une lettre au cardinal Philomarin, archevesque de Naples, qu'il est remis audit sr ambassadeur de faire rendre ou non, selon qu'il estimera plus à propos; mais toujours il faudra que ce soit avec la participation du peuple et son agréément.

Il est aussy remis à sa prudence de rendre au Pape ou de supprimer la lettre que Sadite Majesté luy escrit sur ces affaires-cy (2); et quoy qu'il résolve là-dessus, il ne faudra pas

les Mémoires de Modène (t. I, p. 125 et 127), que nous avons signalées plus haut, p. 189, note. Les pouvoirs eux-mêmes, datés du 30 novembre, se trouvent à la p. 131 desdits Mémoires.

(1) Ce sont les lettres que nous avons retrouvées dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale et publiés plus haut, p. 182, et note 1 de la p. 183.

(2) C'est sans doute une lettre analogue à celle dont nous avons parlé dans la note de la p. 194.

qu'il oublye de bien persuader à Sa Sainteté que le S^-Siége ne scauroit que receuvoir beaucoup d'avantage des changemens qui pourroient arriver dans le royaume de Naples, pourveu que cette couronne y aye du crédit.

11 sera bon aussy que ledit s^' ambassadeur face asseurer M. le duc de Parme, par le moyen des ministres qu'il a à Rome, qu'il jouira beaucoup plus seurement des richesses qu'il a dans le Royaume, et qu'autant qu'il dépendra de S. M. on pourra mesme le mieux augmenter, mais qu'elle se promet aussy de son affection qu'il donnera tous les ordï-es que nous pouvons désirer à ses amis et adhérentz, affm qu'ilz assistent nostre party de leurs forces et de leurs bons conseils.

Ledit sr ambassadr pratiquera le mesme à l'esgard de M. le Grand-Duc, à qui il fera parler en cette conformité, comme aussy à tous les princes et divers particuliers qui ont des biens dans le Royaume et y ont quelque crédit. Il pourra faire parler aussy au cardinal et au connestable Colonne par l'abbé Basqui, leur disant que s'ilz prennent parti de bonne heure, ilz ne seront pas seulement asseurez de la conservation de leurs biens, mais que la France considérera leur maison beaucoup plus que l'Espagne n'a fait. La Reyne escrit de sa main à la signora dona Anna sur le mesme suject.

On a pourveu à un fondz de cinquante mil livres pour estre employé à ces affaires, et notamment à faire des gratifications à diverses personnes qui ont bien servi et qui peuvent le faire encore utilement. Ledit s»" ambassadeur, à qui on adresse la lettre de change payable à Rome à lettre vue, s'entendra avec le bailli de Vallançay pour ce qui devra estre distribué à Naples, et se remboursera luy-mesme par préférence des six mille livres qu'il a avancées pour le service de Sa Majesté (1).

On a fait expédier vingt brevetz de pension de diverses^ sommes pour estre distribuez selon la condition des personnes et la qualité des services. On en enverra plus grand nombre s'il est jugé nécessaire par ledit sr ambassadeur.

(1) Nous avons dit déjà qu'il existe dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale un très-curieux (( estât » de la dépense faite à Rome par M. le marquis de Fontenay au sujet des affaires de Naples, en exécution sans doute des instructions qu'on rencontre ici.

On envoyé aussy vingt médailles d'or de différends pois. On pourra en attacher quelques-unes à des chaisnes que l'on estimera devoir donner, comme au capitaine Gennaro ; il sera bien à propos de luy en présenter une belle, et à Luigi del Ferro une autre un peu moindre, et ainsy à d'autres des plus apparens, plus accréditez et plus zélez. Quant au s'' Laurenso Tonti, on pourra luy donner quelque bon présent, soit en argent et en une chaisne, ou tout en argent s'il l'ayme mieux, et avec cela un brevet de pension des meilleurs.

Le si" de Grémonville estant party de Venize (1), il sera nécessaize que ledit s^ ambassadeur instruise continuellemeni le secrétaire qu'il y a laissé de la manière dont il debvra parler à la République selon que les affaires se passeront, et en général il devra toujours appuyer le plus sur là modération du Roy, et que Sa Majesté ne prend part en toutes ces révolutions que pour avoir plus de moyen de forcer les Espagnolz à la paix.

On a mandé au bailly de Valancé d'envoyer audit sr ambassadeur la copie de diverses lettres que Monsieur le Cardinal luy a escrittes depuis cinq sepmaines sur ces révolutions de Naples, et Sa Majesté se remet à ce que contiennent lesdites dépesches en de certaines choses seulement, parce que les affaires ayants depuis changé tout à fait de face, il y en a beaucoup qui ne seroient plus à propos ny de saison.

Il faudra tascher, par toutes sortes de moyens, de tirer des mains des Espagnolz sain et sauve le prince de Gallicane, qui -est prisonnier dans l'un des chasteaux, car, outre qu'il est tombé dans ce malheur pour les inteUigences qu'il entretenoit avec nous, c'est une personne qui pourra fort utilement servir le parti, ayant esté malti'aité au dernier point par les ennemis, estant hardi et entreprenant, et ayant un bel estât et grand crédit dans l'Abbruzzo. Il faudroit adroitement insinuer tout cecy au peuple, et que ledit prince, luy ayant obligation de sa liberté, employera sans doute avec grand plaisir sa vie et ses moyens pour son service.

A mesure qu'on aura nouvelles de ce qui se passera de delà,

(1) M. de Grémonville était ambassadeur de France à Venise. L'abbé de Saint-Nicolas lui adressa plusieurs dépêches; le marquis de Fontenay devait également correspondre avec lui.

on ajoutera ou changera à cette instruction, selon que l'occasion pourra le requérir. Cependant, l'object que ledit sr ambassadeur doibt continuellement avoir devant les yeux, c'est de ne s'engager point mal à propos à des choses qu'on ne puisse soustenir et qui soient capables d'apporter des obstacles à la conclusion de la paix, en cas que les Espagnol, par la crainte de cette révolution^ s'y rendissent plus facilement qu'ils n'ont fait jusqu'à présent. Et c'est une raison principale qui feroit souhaitter à Sa Majesté que le peuple, venant à bout des chasteaux, songeast à la réclamation d'un Roy, parce qu'il luy seroit incomparablement plus aisé, pour les raisons touchées cy-dessus, de se conserver dans la possession de ce Royaume qu'il ne sera au roy de Portugal de se maintenir dans le sien.

Depuis ce mémoire achevé, on a considéré que peut-être seroit-il plus à propos que ledit si" ambassadeur et bailli ou abbé différassent sous diverses prétextes de faire aucun traité avec les Napolitains, attendant que les affaires fussent plus advancées et en estât de ne pouvoir plus retourner en arrière, si ce n'est que dès à présent ilz voulussent eslire un Roy particulier. Hors de cela, le peuple persistant dans sa pensée de république, ils pourroient remettre ledit traité aux ambassadeurs que le peuple a dit vouloir envoyer à la cour dès que nostre armée navalle y seroit arrivée, d'autant que, voyant plus clair dans la suitte, on pourroit prendre après des mesures plus certaines et faire toutes choses avec plus de fondement, et sans courir fortune de rien gaster en la négociation de la paix, parce que, dans cet intervalle de temps, on verra si la crainte de perdre ce Royaume pourra porter les Espagnolz à la conclure, au lieu qu'autrement, se donnant à nous, il seroit malaisé que nous puissions nous empescher de nous engager à les delTendre, et notamment s'ilz nous remettoient les chasteaux entre les mains.

Mais cependant, quoyqu'il n'y ait point de traité entre la France et les peuples, on ne devra pas laisser de faire pour leur assistance toutes les mesmes choses et efforts que l'on feroit s'il y en avoit un qui nous y obligeast.

Enfin, ce point de faire ou différer le traité est seulement

mis en considération audit sieur ambassadeur, et S. M. n'y détermine rien, mais s'en repose entièrement sur sa prudence, après qu'il aura entendu les avis desdits sieurs bailli et abbé, sachant bien qu'il prendra, selon que les conjonctures luy permettront, la résolution qui sera la meilleure et la plus convenable au bien de son service.

C'est tout ce qu'on peut dire de si loing dans une affaire qui peut changer de face de moment à autre; mais tousjours croiton que ce mémoire aura assez donné de lumière des intentions et des sentimens de Sa Majesté pour estre asseuré que ledit sieur ambassadeur ne seroit pas en peine de les rencontrer dans tous les divers cas et événementz qui peuvent arriver, dont il ne seroit point fait icy de mention.

Fait à Paris, le xxviiie jour de novembre 1647.

Signé : Louis.

Et contresigné : De Loménie.

Le Roi au duc de Guise (1).

Paris, 15 décembre 1647.

Mon cousin,

J'ay receu beaucoup de joye d'avoir appris par vostre lettre du 17 novembre (2) vostre heureuse arrivée en la ville de

(1) La suscription porte : « A mon cousin le duc de Guise, pair de France et général de mes armées au royaume de Naples. » Cette pièce est extraite des manuscrits de la Bibliothèque nationale, Fr., 20475, fol. 39.

(2) Le duc de Guise avait en effet quitté Rome le 13 novembre, accompagné jusqu'à Saint-Paul par l'ambassadeur et l'abbé de Saint-Nicolas. Il

Naples et la bonne réception qui vous y a esté falote, ce qui me donne lieu d'espérer des effects advantageux d'un si bon commencement. Et afin de vous secourir promptement, je fais travailler aux préparatifs nécessaires pour tenir mon armée navalle preste de bonne heure et assez forte pour combattre celle des ennemis, cependant que vous disposerez les choses à attaquer les postes occupez par les Espagnols, estant nécessaire de vous rendre maistre des chasteaux le plus promptement qu'il se pourra. Et pour vous en facihter le moyen, je feray débarquer de l'infanterie et passer beaucoup d'officiers et de gens de guerre, vins et vivres, au royaume de Naples, qui vous obéiront suivant le pouvoir que je vous envoie. Je vous feray aussy fournir canons, munitions et vuivres de bouche

avait écrit, avant son départ, à sa mère et à son frère deux lettres qui leur faisaient part de ses intentions. (Elles sont publiées dans les Mémoires du duc de Guise, t. I, p. 140.) Dans la nuit du 13 au 14, il s'embarqua presque seul, avec une singulière audace, et arriva le 15 à Naples. Il y fut fort bien reçu par le cardinal Filomarini, et envoya aussitôt un valet de chambre à la cour pour donner avis de son succès. Ce courrier arriva à Rome le 20 novembre et poursuivit aussitôt sa route vers la France. Il était porteur d'un certain nombre de lettres, datées en effet du 17 novembre; celle que le duc de Guise écrivit au cardinal Mazarin se trouve dans les Mémoires de Modéne (t. I, p. 123). En voici quelques lignes :

« . . . . Ma présence ayant esté jugée nécessaire pour maintenir le peuple de Naples, et par Monsieur votre frère le cardinal et par Monsieur l'ambassadeur, je bazardai de passer en felouque au milieu de toute l'armée d'Espagne. . . . J'ai trouvé tout ici dans un désordre et une telle confusion, que sans une puissante assistance il est difficile de pouvoir réussir. J'ai été reçu dans un applaudissement merveilleux; et enfin, quelque peine qu'il y ait à régler les choses, j'espère de réussir heureusement, pourvu que Votre Excellence ait la bonté de m'assister puissamment. ...»

Nous n'avons point la réponse du cardhial ; mais à une lettre précédente, datée du 30 octobre, dans laquelle le duc de Guise lui annonçait que le peuple de Naples l'avait choisi pour commander son armée, Mazarin répondait, le 26 novembre, en disant :

« .... Pour mon particulier, vous pouvez être assuré que, quand le service du Roi ne s'y rencontrerait pas comme il fait, votre personne m'est aussy chère, et votre seul intérêt est assez considérable pour m'obliger à contribuer de tout mon pouvoir à vous faire donner toutes les assistances possibles de cette couronne et vous fournir les moyens d'acquérir beaucoup de gloire. . . . Cependant, ajoutait-il, je vous prie de prendre entière confiance à MM. le bailli de Valençai et l'abbé de Saint-Nicolas, comme vous pourriez la prendre en moi-même » {Mémoires de Modène, p. 124.)

et toutes autres choses nécessaires pour l'exécution d'un sy grand dessein , duquel me reposant sur vostre prudence, valleur, bonne conduicte, je prieray Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa saincte garde.

Signé: Louis.

Contresigné : De Loménie.

LU

Le Roi au peuple de Naples (1).

Paris, 15 décembre 1647.

Louis, par la grâce de Dieu Roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut.

Ayant appris par le manifeste du très-fidelle peuple de Naples en quelle misère et désolation l'avoit réduict don Jehan d'Austria, qui, se prévallant de la confiance dans laquelle vivoit ledit peuple sur la foy de son accommodement arresté avec le duc d'Arcos, leur vice-roy, les a attaqués à l'improviste avec les gens de guerre qui estoient dans les chasteaux et son armée navalle, et faict toutes sortes d'efforts pour mettre cette grande et opulente ville à feu et à sang. Et ayant aussy veu comme ledit peuple très-fidelle implore, dans le pressant besoin qu'il en a, les secours de tous les rois, princes et potentats de la chrestienté, nous avons esté touchez de très-grande compassion et résolûmes dès lors de leur donner toutes les assistances possibles. Et, veu ce que nostre très-cher et très-

(1) Ms. fr. 20475, fol. 37,

amé cousin le duc de Guise, s'estant trouvé en la ville de Rome durant tous ces mouvemens, a esté convié par lettres expresses, de la part dud. peuple très-fidelle, d'aller en personne apporter le remède à leurs maux, il nous en auroit faict donner advis par le s^ marquis de Fontenay, conseiller en nostre conseil et nostre ambassadeur extraordinaire à Rome, auquel nous avons déclaré que nous avions non seulement agréable qu'il passât au royaume de Naples, mais que nous luy voulions donner le commandement des forces que nous ferions mettre à terre, et de tous les gens de guerre de notre nation et autres qui tiendroient nostre party. Et comme nous avons pour l'exécution de ce dessein préparé une très -puissante flotte, et que nous y avons embarqué grand nombre de soldats pour faire leur descente audit royaume de Naples, il est maintenant nécessaire de pourvoir à ce que toutes nos troupes soient commandées et exploitées par quelque personne capable. Et scachant que nous ne pourrions faire un plus digne choix que de nostre cousin le duc de Guise, pair de France, tant à cause de ses grandes qualités, de sa haute naissance, de sa vertu, de son courage, expérience au faict des armées, fidélité et affection à nostre service : pour ces causes et autres avec, nous mouvant de l'advis de la Reyne régente, nostre très-honorée dame et mère, nous avons donné et donnons par ces présentes, signées de nostre main, plein pouvoir et authorité à nostre dit cousin le duc de Guise de commander toutes les troupes tant françoises qu'étrangères, tant chefs, cappitaines, officiers que soldats qui auront mis pied à terre et se réuniront à nostre party dans le royaume de Naples; icelles exploiter contre nos ennemys, les attaquer par toutes voyes, forcer leurs places et chasteaux, livrer assaut et les emporter s'il est possible, donner bataille, se joindre à ceux du party du peuple très-fidelle et agir avec eux conjoinctement ou séparément, avec hostilité contre ceux du party contraire, et générallement faire tout ce que doibt et peut faire un général d'armées. Mandons et ordonnons à tous chefs, cappitaines, officiers et soldats tenant nostre party audit royaume de Naples de recognoistre nostre dit cousin le duc de Guise en ladite qualité et lui obéir et entendre es choses touchans et convenans le présent pouvoir, jaçoit que le cas requist mandement plus

spécial qu'il n'est porté par cesdites présentes. Car tel est nostre plaisir, etc.

Signé: Louis.

Et plus bas : Par le Roy, la Reine régente

De Loménie.

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