‹ L'expédition du MexiqueChapitre 5 sur 10 · ET LES ETATS-UNIS · texte numérisé non relu

ET LES ETATS-UNIS

Voilà ce qui regarde le Sud. C'est à titre d'ami que l'esprit bonapartiste se propose de l'écraser. Mais pour peser sur le Nord, ne pouvant invoquer ce même droit, nous invoquerons le droit contraire. C'est parce que les États-Unis ne sont pas de notre famille et de ixotre race, que nous ferons tout pour les abaisser ou les ruiner.

Ainsi, asservir les premiers, parce qu'ils sont nos parents et les seconds parce qu'ils ne le sont pas; c'est là le premier point de départ, dans la conception de l'entreprise mexicaine.

• Ce devait être un grand coup de hache au cœur des deux Amériques. Il était fait pour les partager. Après quoi s'élèverait d'elle-même sur les ruines de ees démocraties une monarchie d'abord déguisée, bientôt monstrueuse, qui eût remplacé l'ancienne do-* mination de la maison d'Espagne et eût fait rentrer un monde dans le silence.

Je comprends que lorsque les peuples à genoux rivalisent avec les rois de flatteries et de bassesses, lorsqu'on ne peut plus rien voir qu'à travers une vapeur d'encens, de pareilles visées traversent l'inteU ligence et qu'il est difficile d'y résister. Quel homme a pu, ayant tous les hommes sous ses pieds, se défendre de conceptions de ce genre, dont on ne sent le vide et la misère qu'après avoir touché l'abîme? Tous les pouvoirs absolus ont engendré des plans

d'asservissement universel. Et celui-ci n'est pas plus tnal combiné que tant d'autres, auxquels la fortune a souri un moment avant de les rejeter avec mépris, Sans doute il est toujours dangereux de diriger les affaires humaines et principalement la guerre comme une aventure. Mais cela ne laisse pas de plaire à un grand nombre d'hommes. Et ici le plan n'a été déconcerté dès l'origine que parce que l'on comptait sur une" chose qui ne s'est pas réalisée; la destruction et l'écroulement immédiats des États-Unis ; faux calcul que l'on aurait dû éviter, mais sur lequel on s'est abusé, tant était grande l'impatience do voir tomber cette puissante démocratie des Etats-Unis qui est encore l'espérance de tous les amis de la liberté dans les deux mondes.

VRAIES CAUSES DE L'ENTREPRISE. — QUE LA FAUSSE DÉMOCRATIE NE PEUT SOUFFRIR LA DEMOCRATIE • VRAIE.

Ici nous touchons aux vraies bases de l'entreprise. Il vaut la peine de s'y arrêter. S'emparer du Mexique* y retremper le- Césarisme, l'imposer aux républiques espagnoles, c'est la partie ambitieuse de l'entreprise. .

Abaisser, ou extirper la Démocratie des États-Unis, c'en est la partie sérieuse, ou plutôt l'âme et la nécessité.

Car pour que les Idées Napoléoniennes 1 se réalisent,

1 M. Jeffs a publié à Londres une édition des Idées Napoléoniennes contenant les passages supprimés dans la nouvelle édition de Paris.

il est absolument indispensable que cette vaste République disparaisse de la terre, ou qu'elle soit réduite à une faiblesse équivalente à la ruine complète 1 Tant qu'elle existe, tant qu'elle rayonne, elle attire les yeux, elle entretient l'espoir de tout ce qui n'a pas renoncé à vivre libre ! Elle raffermit les courages ! Elle montre que des hommes peuvent s'appartenir et former une société régulière, sans porter aucun joug. Elle est comme le manifeste permanent de la justice. Tant que son drapeau est debout, il n'est pas permis, il est honteux, il est sacrilège de désespérer du bon droit. Elle est tout le contraire du césarisme. Elle en est la réfutation, la contradiction vivante et absolue, la condamnation.

C'est donc bien là; à ne pas s'y tromper, la tête du genre humain qu'il faut trancher d'un seul coup.

Il est une autre nécessité d'extirper les États-Unis. Cette société forme une démocratie véritable. Qu'on la blâme, ou qu'on la loue, on ne peut lui contester ce point d'être une démocratie. Et par là, elle accuse, elle démasque, elle montre à nu nos simulacres byzantins. La vraie et libre démocratie empêche que l'on ne prenne au sérieux la fausse qui met sa gloire dans sa servilité.

La réalité sur de si grandes proportions, ne permet pas qu'on soit dupe du masque. On compare malgré soi l'une et l'autre, et l'espèce humaine, en dépit de tout, fait la différence.

Pour que le mensonge soit établi, il faut que la vérité disparaisse. Four que le mensonge d'une démocratie esclave puisse s'enraciner en Europe, il est

nécessaire que la démocratie vraie soit anéantie eri Amérique. Autrement que servirait d'avoir étouffé la vie publique dans le vieux monde, si on la laissait subsister dans le nouveau ?

Byzance et Washington ! Deux mondes opposés, incompatibles ; deux époques qui s'excluent ! La terre ne peut les contenir ensemble.

Le Deux-Décembre, ne doit-il être qu'un succès toujours éphémère et toujours contesté ? Toutes ses maximes vont se briser contre les principes de la grande confédération américaine. Nul repos, nulle sécurité pour le césarisme, tant qu'elle lui donne chaque jour un démenti superbe de l'autre côté de l'Océan. Qu'elle laisse donc la place au grand empire muet, ébauché en 1811 ! Qu'elle disparaisse ! et avec elle périsse aussi le fantôme incommode de Washington. Il est un danger pour l'ordre ! Il est un scandale et une menace pour l'édifice bonapartiste. Ce fantôme est provoquant. A ceux qui sont asservis, il rappelle qu'ils ne l'ont pas toujours été. Il rouvre l'avenir quand on croyait l'avoir fermé. Périsse le souvenir ! Périsse l'avenir avec le monde de Franklin, de Jefferson ! Le grand rêve de l'asservissement universel sera alors consommé.

Ainsi l'expédition du Mexique devait être, dans la conception de son auteur, une mine chargée sous les pieds des États-Unis.

Il devait suffire d'y mettre le feu pour ébranler par la base l'œuvre de Washington. On lui supposait des pieds d'argile. Sans doute elle s'écroulerait au premier choc. Du Mexique il serait aisé de tendre

la main au Texas et aux États esclavagistes. Déjà on parlait à tout propos de les reconnaître; on encourageait par mille moyens leur rébellion. C'était aussi un de nos nouveaux principes de '89 : aider à l'esclavage, l'appuyer de nos vœux, de nos paroles, de nos encouragements, de nos armes contre les Etats qui voulaient le restreindre ou l'abolir. Nous avons commencé par le rétablir dans nos colonies sous le nom "d'immigration." Dans cette guerre, entre l'esclavage et l'émancipation, le choix ne pouvait être douteux un moment pour l'esprit bonapartiste. Voilà pourquoi les échecs du parti de l'esclavage ont été toujours dissimulés, diminués à plaisir, et ceux du parti de l'émancipation grossis et amplifiés sans mesure. Toute défaite du droit est un triomphe.

Au moindre mouvement des armées des États libres, on les déclarait perdus. Avec quelle joie avait été accueillie la nouvelle de la défaite de Bull-Run ! Et celle de MacClellan, on la fête aujourd'hui. C'est qu'on avait besoin de la ruine des États-Unis, pour donner une raison d'être à l'expédition du Mexique. On l'avait embarquée sur la foi de cette destruction prochaine. On espérait y assister en arrivant.

Ou l'expédition n'a aucun sens, ou l'auteur, tirant profit de la guerre intestine de l'Amérique du Nord, a cru trouver les États esclavagistes en pleine victoire, dès le printemps.

Selon lui, l'alliance avec des États à esclaves devait se faire naturellement et promptement d'ellemême. Pour garantir leur monstrueux principe, sans doute, il leur faudrait un protecteur, ou plutôt un maître.

Une fois séparés de la société de Washington, il leur deviendrait impossible de rester en République. La démocratie périrait chez eux ; la forme de gouvernement serait changée. A l'esclavage civil, ils ajouteraient l'esclavage politique. A mesure qu'augmenterait la difficulté de soutenir contre la civilisation et l'humanité cette gageure de l'esclavage à outrance, les États sécessionnistes invoqueraient une main de fer. Le Deux-Décembre porté à Mexico sur le trône de Montézuma serait volontiers cette main. Dans tous ces incidents, la grande Autocratie à deux faces, autrichienne et bonapartiste, aurait plus d'une chance de rayonner de Mexico, jusque sur les bords du Mississippi.

C'est là ce qu'a vu le Président des États-Unis, Lincoln, lorsqu'il a proposé d'unir leur cause à celle du gouvernement mexicain, par un prêt de cinquantecinq millions de francs, à Juarez, Les États-Unis se sont sentis d'avance atteints dans notre expédition masquée. Ils ont deviné ce qu'elle cache si peu. Le même intérêt qui a excité contre elle les Amériques espagnoles ne pouvait manquer d'éclater dans les Amériques anglo-saxonnes. Avant même que le plan eût été achevé, l'auteur avait réuni contre son entreprise, c'est dire contre nous, le Sud et le Nord de tout un monde! Telle est la conception qui jette une partie de notre armée au-delà de l'Atlantique dans une situation intolérable, sur des rivages pestilentiels ; conception, où l'on retrouve toutes les embûches que le pouvoir absolu se tend à lui-même, plans gonflés et vides, copie d'un passé servile. Illusions, fumées

perpétuelles, que doivent payer de leurs vies des milliers d'hommes ; jeu coupable, où s'amuse l'arbitraire et où se dépensent le sang et l'or de la France.

Il est question de refaire la monarchie taciturne, absolue, ténébreuse de Philippe II ; mais dans cette imitation esclavagiste, la France jouera le rôle de l'Espagne ; les Tuileries prendront la place de l'Escurial. Tel est le plan ; voyons l'exécution.

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