‹ L'expédition du MexiqueChapitre 8 sur 10 · LES RÉSULTATS. — QUE L'AMERIQUE NE VEUT PAS · texte numérisé non relu

LES RÉSULTATS. — QUE L'AMERIQUE NE VEUT PAS

ETRE DECEMBRI8ÉE.

En dépensant à profusion le sang des Français, vous pourrez donc vous établir sur le plateau de Mexico; qui en doute? Des troupes incomparables répareront à force de courage une partie de vos fautes. Mais il en est que toute l'intrépidité du monde ne peut corriger, et ce sont celles qui viennent de l*essence même de votre projet. C'est alors que le vide de votre entreprise éclatera de nouveau de manière à convaincre les plus aveugles. Car vous serez, entré au fond de votre propre piège, et vous ne pourrez ni y rester, ni en sortir, sans un immense dommage; ce qui est le caractère de toutes les combinaisons où l'on met l'esprit d'aventure à la place de l'esprit de justesse et de réflexion.

En effet, ou vous sortirez de Mexico, ou vous y resterez. Dans le premier cas, que deviendra l'action que vous prétendez y exercer? Si vous ne devez pas occuper à demeure la capitale, c'est donc une fumée que vous poursuivez ? Alors il eût été plus sage de vous en abstenir; car vous compromettez vos amis,

les Miranda, les Alraonte ceux-là mêmes, qui se vantent de vous ouvrir les portes, et vous vous mettrez dans l'impuissance de rien faire pour eux ; vous abandonnerez à la haine, à la vengeance des patriotes, ceux qui vous auront livré leur pays.

Espérez-vous laisser une trace impérissable par un asservissement de quelques mois, ou même de quelques années ? Détrompez-vous. Vous savez que pour asservir les hommes, il faut longtemps peser sur eux ! Sinon, ils se relèvent pleins du ressentiment de tout ce qu'ils ont eu à souffrir !

Une servitude passagère, telle que celle que vous établiriez, n'aboutirait qu'à leur rendre l'indépendance plus chère, plus exigeante, plus intraitable, dès que vous seriez obligé de retirer le joug en retirant vos forces. Croyez-vous graver sur l'airain l'oubli de la liberté en si peu de jours? Vous ne ferez ainsi qu'enraciner tout ce que vous prétendez détruire.

Voulez-vous donc entrer à Mexico pour y rester? Examinons les suites d'une résolution de ce genre. Je ne sais si contre le cri unanime, vous persévérerez à élever cette monstruosité d'une monarchie austrobonapartiste, qui tendra les bras sur l'Amérique du Sud et l'Amérique du Nord pour les lier l'un à l'autre, dos à dos, au tronc de votre empire mexicain, Je dis seulement que toutes les forces de la France s'useraient vainement dans cette chimère. Laisserezvous au Mexique un semblant républicain pour abriter la domination du Deux-Décembre? Peu importe!

Les faits ont assez parlé, ils vous l'ont dit : Le nouveau monde ne veut pas être Décembri$é; il ne le

sera jamais ! Vous n'ignorez pas non plus, que les Américains du Mexique, comme ceux du reste du continent, ont en exécration d'obéir à l'étranger.

C'est donc une guerre nationale, perpétuelle, incessante que vous déchaînez contre la France, guerre sans relâche, que nous avons appris à connaître en Espagne ; où tout est ennemi ; où le courage, la discipline, la supériorité des armes, deviennent impuissants contre le fanatisme, l'exécration, l'acharnement des hommes et des choses. Qui voudra être le roi Joseph de cette nouvelle guerre d'Espagne, à deux mille lieues de la mère-patrie et promener sa couronne errante à travers les guérillas de la Tierra-Fria aux rivages empestés de Vera-Cruz?

Il est bien évident que si Farinée régulière mexicaine renonce aux batailles rangées, ce sera pour se disperser en embuscades. Et combien le pays favorisera une résistance nationale ! Vous ne pouvez vous étendre sur le littoral comme en Algérie l II faut dès le commencement de l'occupation pénétrer au loin dans l'intérieur, qui seul est habitable à des troupes européennes; mais dans cette longue ligne de Yera-Cruz à Orizaba, à Mexico, à Acapulco, sur combien de points les communications ne seront-elles pas perpétuellement menacées ? Prétendez-vous tout occuper? Alors ce n'est pas trente mille hommes qu'il faut envoyer, mais cent mille. Une base d'opération pestilentielle, où les soldats succombent à mesure qu'ils arrivent, une ligne si étendue qu'elle est impossible à garder, partout, en tête, en queue, en flanc, une population indignée, pleine de ressenti*

ments légitimes ; voilà le champ de bataille étemel que vous avez choisi pour des Français !

Et que sera-ce, si la nation mexicaine, ainsi provoquée, déchaînée par vos invasions, sent qu'elle est appuyée des vœux, des passions, des colères des deux Amériques ? Que sera-ce, si, comme il est impossible d'en douter, le secours d'hommes ou d'argent lui vient ouvertement du Nord et du Sud de l'Amérique? Pour vous y opposer, vous êtes déjà obligé de vous étendre jusqu'à Tampico, de la Mer- Vermeille à Venezuela ! Où vous arrêterez- vous ?

Déjà le congrès des États-Unis prête la main au gouvernement du Mexique ! Et si l'Union sort victorieuse de la guerre civile, croit-on qu'elle verra avec indifférence ce monstre d'une monarchie absolue se dresser sur la tête des deux Amériques ? Les millions d'hommes armés, aguerris, instruits par la victoire, prétend-on qu'ils acceptent sans murmurer la servitude qu'ils n'ont jamais connue ?

Encore une fois, prenez garde ! Attenter ouvertement à la liberté et à la démocratie des États-Unis, cela est sérieux ! A force d'égarements on peut ramener d'anciens fléaux ! La nature des éléments n'a pas changé ; comme il y a des Baylen dans le Sud, il y a au Nord, si vous avancez trop loin, des Bérésina et des Leipsick !

C'est donc la guerre avec un continent tout entier ; ou plutôt c'est un chancre rongeur que vous attachez au flanc de la France !

Une pensée personnelle qui ne rend de compte à qui que ce soit bouleversera le monde à la légère,

follement, par la seule loi de son bon plaisir, dans le seul intérêt de sa fantaisie et de l'asservissement général ! Et le globe se taira ! Et chacun sera tenu d'admirer ce qui fera l'indignation de l'espèce humaine dès qu'elle aura recouvré l'intelligence avec la conscience ?

Les affaires de l'humanité seront jouées sur un coup de dé ; une grande nation engagée et lancée comme une partie de chasse !

Napoléon, après Waterloo, rentré seul à la Malmaison, parlait de continuer l'aventure dans l'Ame* rique du Sud, à Caracas, en Californie, à l'Equateur. Est-ce cette politique désespérée qu'il s'agit déjà de reprendre en 1862 ?

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