CHAPITRE PREMIER
Dans le Mémoire sur l'influence de l'habitude, Maine de Biran associe encore sa doctrine personnelle à une méthode de recherche qu’il a reçue du xvini® siècle : son ouvrage est donc un travail hybride et boiteux, dont les défauts doivent apparaître assez vite. De fait, au moment où il publie son livre, des doutes lui viennent sur la valeur du rapprochement qu’il a tenté; peut-être mesure-t-il déjà l’insuffisance de son œuvre et veut-il la reprendre; en tout cas, il a le sentiment très vif qu’elle ne peut le satisfaire. Une lettre écrite à de Gérando révèle quelles sont, dès 1802, ses idées à ce sujet. Il y explique qu’on doit donner aux thèses contenues dans son Mémoire une signification spiritualiste : « 1à où l’on admet, où l’on démontre une faculté de percevoir disüncte de celle de sentir, une volonté qui intervient nécessairement dans les premières opérations, et dans le simple jugement de personnalité qui constitue l’être sensible individu, là, dis-je, il est impossible de tout expliquer par le jeu des organes, comme on pourrait le tenter dans une doctrine où l’on ne reconnaît qu'une faculté, ou propriété sensitive unique et des sensations transformées » ‘ ; malheureusement cette interprétation
n’est pas nettement dégagée. Entre la faculté de se mou-
1 Lettres de Maine de Biran à de Gérando, 26 vendémiaire an XI; ÉARS MEME SEE
voir et celle de sentir, ce qu’il aurait fallu montrer, c’est une opposition profonde de nature : il aurait fallu faire comprendre « la distinction fondamentale des deux vies, dont l’une peut être appelée vie organique, l’autre vie intellectuelle ; la première passive à laquelle se rattachent les opérations de l'instinct, les sensations purement affectives, les passions, l’imagination en tant qu’elle est mise en jeu par ces mêmes passions, etc.…., la seconde tout active, d’où dépend la perception, le jugement, la volonté et tous les mouvements, signes naturels ou institués qu’elle détermine, la mémoire enfin, ou le rappel, et toutes les opérations qui en dérivent » !, Telle qu’elle est indiquée dans le mémoire imprimé, la distinction de la passivité et de l’activité reste assez superficielle ; il en résulte pour la pensée une certaine imprécision, dont les inconvénients apparaissent nom. breux : de là quelqu’inquiétude. Au fond, Maine de Biran s'aperçoit que sur les données de son expérience une doctrine vraiment nouvelle doit être construite ; toute la question est de savoir si la méthode suivie jusqu’alors permet d’y réussir. L'opposition de deux natures en l’homme est-elle bien définie par une analyse objective? L’intuition originale, dont l’importance est pressentie, peut-elle être mise en valeur par les procédés de recherche hérités du xvin® siècle? Le problème soulevé maintenant est celui de la méthode.
Une circonstance inattendue fournit à Maine de Biran l’occasion de l’aborder. La classe des Sciences morales et politiques de l’Institut met au concours, au début de 1803, la question suivante : « Comment doit-on décomposer la faculté de penser, et quelles sont les facultés élémentaires qu'il faut y reconnaître » ? Le problème est posé par des idéologues et formulé en des termes qui s'inspirent de la doctrine sensualiste. Condillac est, en
1 Jbid., p. 149.
effet, le premier, en France, qui se soit efforcé de décomposer la pensée, et qui ait cherché dans la sensation l'élément primitif, dont les facultés de l'esprit seraient ensuite sorties par voie de transformation. Les idéologues, après lui, n’ont fait que se placer au même point de vue : ils ont estimé nécessaire de distinguer, dans la sensibilité, plusieurs modes irréductibles, alors que Condillac se bornait à ne parler que de la sensation ; mais de part et d’autre les procédés d’analyse restent semblables. L’entendement est toujours comparé à un édifice, qu'il s’agit de résoudre en éléments simples ; on étudie comme un objet ordinaire d'expérience, par un effort d'observation tout extérieur, et de cette méthode on pense pouvoir attendre des connaissances exactes et sûres. Or, pour Maine de Biran, le problème de la décomposition de la pensée ne peut avoir le même sens. Maine de Biran n’a-t-il pas été conduit, par ses propres réflexions, à reconnaître deux facultés en l’homme : l’activité et la passivité ? Cette expérience, il ne peut l'oublier : elle l'empêche de refaire l’œuvre de Condillac telle que celui-ci l’a conçue ; elle s’impose à lui comme une découverte chaque jour plus féconde ; c’est d’elle qu’il lui faut s’inspirer. Il cherche seulement à découvrir le fait primitif, avec lequel apparaissent en leur réalité concrète les deux forces qui s’affrontent dans toute existence humaine ; il veut être en contact avec la vie même, la connaître et la suivre jusqu’en ses profondeurs : le succès est à ce prix. Mais, pour cela, peut-il se fier à la méthode d’analyse qu'ont pratiquée Condillac et les idéologues ? Peut-il ne compter que sur les données de l'expérience sensible? A procéder d’une manière purement objective, ne va-t-il pas préjuger de la question, s’interdire à l’avance toute connaissance vraie, confondre peut-être des opérations foncièrement distinctes ? Maine de Biran voit se poser le problème de la méthode, qu'il n'avait encore jamais examiné avec toute l’ampleur désirable.
Les mêmes préoccupations se retrouvent à l’origine de toutes les œuvres postérieures à 1803, car, sous des formes diverses, Maine de Biran y reprend la même question . C’est en 1804 qu’il commence. L'Institut a mis au concours, l’année précédente, le problème de la décomposition de la pensée : « Comment doit-on décomposer la faculté de penser, et quelles sont les facultés élémentaires qu’il faut y reconnaître ? » À cette occasion Maine de Biran écrit le Mémoire sur la décomposition de la pensée, qui parvient à l’Institut à la fin de 1804 et est couronné en 1805. Sur le conseil de ses juges, il entreprend même de le publier ; mais l’impression est à peine commencée qu'il l’arrête brusquement. Or, un an plus tard, en 1806, l’Académie de Berlin met au concours la question suivante : « Y a-t-il des aperceptions internes immédiates ? En quoi l’aperception interne diffère-t-elle de l'intuition ? Quelle différence y a-t-il entre Vintuition, la sensation et le sentiment? Quels sont les rapports de ces actes ou états de l’âme avec les notions et les idées ? » Maine de Biran reprend aussitôt les idées contenues dans son Mémoire sur la décomposition de Ja pensée, et le nouveau Mémoire obtient de l’Académie de Berlin un accessit, auquel est jointe une médaille, Comme la première fois, Maine de Biran est invité à publier son travail : seules des occupations trop absorbantes le forcent à ajourner ce projet. En 1810 cependant, une nouvelle question, mise au concours par la Société royale des Sciences de Copenhague, vient le séduire : « Il y a des personnes qui nient encore l’utilité des doctrines et des expériences physiques pour expliquer les phénomènes de l’esprit et du sens interne; d’autres, au contraire, rejettent avec dédain les obser-
? Cf. Essai sur les fondements de la psychologie, Introduction ; éd. T., t. VIIT, p. 1-13; Nouveaux essais d'anthropologie, Introduction, $ 2; éd. N., t. III, p. 334-354.
vations et raisons psychologiques dans les recherches qui ont le corps pour objet, ou en restreignent l’application à certaines maladies. Il serait utile de discuter ces deux sentiments, de montrer et d'établir plus clairement Jusqu'à quel point la psychologie et la physique peuvent être liées entre elles, et de montrer, par des preuves historiques, ce que chacune de ces sciences a fait jusqu'ici pour l’avancement de l’autre ». Ses travaux antérieurs lui fournissant déjà les éléments d’une réponse, Maine de Biran prend part au concours et son Mémoire est couronné. C’est de lui que furent tirées ensuite, en 1820, les Nouvelles considérations sur les rapports du physique et du moral de l'homme. En marge de ces grands mémoires, Maine de Biran revient d’ailleurs fréquemment aux idées qui iui sont chères. Il entretient avec ses amis, notamment avec Destutt de Tracy et avec Ampère, une abondante correspondance. Il écrit quelques études plus particulières, telles que le Mémoire sur les perceptions obscures, les Observations sur les divisions organiques du cerveau, les Nouvelles . considérations sur le sommeil, les songes et le somnambulisme. Enfin, vers 1812, il entreprend la rédaction d’un grand ouvrage, qui doit présenter la synthèse de tous ses travaux antérieurs : Æssai sur les fondements de la psychologie et sur ses rapports avec l'étude de la nalure; mais, comme les mémoires, l’£ssai reste inédit. Ainsi, sans se lasser, Maine de Biran revient toujours. à l'étude de l’homme. L'expérience de chaque jour lui a montré, en toute vie humaine, le heurt de deux puissances contraires. Pour préciser son intuition et définir les conséquences qui en découlent, il s’efforce donc d’atteindre en leur profondeur les phénomènes psychologiques. Il cherche à saisir, dans un fait primitif qui soit direciement connu, l'explication de la nature. Il veut connaître ce qu’il y a de plus profond en l’homme. Mais dans quelle voie s’engager? Peut-on se contenter des
moyens d'investigation, qu'ont préconisés, après Locke, Condillac et les idéologues ? Ne convient-il pas, au contraire, d’avoir recours à de nouveaux procédés? En tout cas, n’y a-t-il pas certains points de vue, jusque-là trop négligés, à faire valoir? Avant de se hasarder sur le terrain de la recherche, la question doit être examinée. C’est dire que pour justifier sa doctrine et dégager l’enseignement qu’elle renferme, Maine de Biran est conduit à faire passer au premier plan le problème de la méthode. Ainsi prélude-t-il à une expérience nouvelle.
En vérité, la chose est grave, puisqu’ainsi se trouve mise en question l'attitude qui fut celle du xvrr° siècle. Maine de Biran veut donc prendre conscience des difficultés qu'il soulève. Il commence par jeter les yeux en
arrière, cherchant à préciser la méthode qu’il a suivie
dans ses premiers ouvrages ‘.
Cette méthode remonte à Bacon. Celui-ci est, pour
1 Mémoire sur la décomposition de la pensée, Partie [®, introduction, $ 1%; éd. T., t. III, p. 29 et suiv.; Essai sur les fonde- . ments de la psychologie, Introduction, $ 4; éd. T., t. VIII, p. 44 et suiv. À cet égard, le Mémoire sur la décomposition de la pensée et l’Essai sur les fondements de la psychologie ne suivent pas tout à fait le même plan. Dans le Mémoire, qui date de 1804, Maine de Biran commence effectivement par préciser le point de vue, qui à jusqu'alors été le sien, mais qu’il entend abandonner désormais ; c’est seulement après avoir fait la critique des idées répandues au xvin® siècle, qu'il définit une nouvelle méthode. En 1812, dans l’Essai, il débute au contraire par l'exposé de son propre point de vue; c’est ensuite seulement qu’il oppose sa méthode à celle des philosophes qui l’ont précédé. Bref, on sent qu’en 1804, Maine de Biran exprime sa pensée en fonction de ceux dont il se sépare ; en 1812, il l’expose pour elle-même : cette différence de procédés se retrouve d’ailleurs tout au long des deux ouvrages. Au reste, la plupart des discussions relatives à la méthode seront reprises dans la première partie des Nouvelles considérations sur les
rapports du physique et du moral de l’homme, éd. C., t. IV, p. 21-80.
Maine de Biran, le fondateur de la philosophie expérimentale. Le premier, il a su définir l'idéal qui doit être celui de la science. Il a compris que toute tentative pour découvrir la cause cachée des phénomènes est illusoire, parce qu’on ne peut dépasser les bornes de ce que l’entendement humain est capable d'atteindre. Préférant des connaissances plus restreintes, mais précises, à des hypothèses nécessairement précaires et vagues, il a clairement exposé la méthode qu'il pensait devoir adopter. Recueillir les faits, noter leurs caractères communs ou les différences qui les séparent, puis les répartir en un certain nombre de classes, pour s’élever enfin jusqu'aux lois générales qui les régissent, telles sont les démarches qui doivent être celles du savant dans l’étude de la nature. Celui-ci doit écarter de son esprit toute recherche sur l’essence des choses, et n’entreprendre qu’une analyse objective des faits. Peut-être pourra-t-il ensuite procéder à des inductions, chercher une explication plus complète et imaginer les causes profondes qui lui échappent; mais nul ne doit commencer par de telles hypothèses. Pour qui veut vraiment savoir, l’expérience est un guide qu’on ne saurait impunément quitter ‘.
Dans la pensée de Bacon, la psychologie n'échappe pas à cette règle. Il y faut commencer par l'étude patiente et réfléchie des faits, pour ne s'élever qu’ensuite à une connaissance plus générale de lâme humaine. Maine de Biran ne manque pas de rappeler, à cet égard, le plan qu’a tracé Bacon. Pour ce dernier, dit-il, la psychologie comprend trois séries principales de recherches : 1° la science de la substance de l’âme ; 2° la science des facultés de l’âme; 3° la science de l'emploi et de l’objet de ces mêmes facultés ?. Mais cette division n’a
1 I] ne s’agit pas de définir ici la pensée authentique de Bacon, mais de retrouver l’image que s’en faisait Maine de Biran.
2 Mémoire sur la décomposition de la pensée, Partie I"°, introduction, $ 1°; éd. T., t. III, p. 29 ; Essai sur les fondements de
qu’une valeur théorique. Dans le travail de recherche, c’est au contraire l’ordre inverse qui doit être suivi. Bacon lui-même savait que la tâche, qui s’offre d’abord au psychologue, est de bien connaître les opérations de l'esprit; ces premières connaissances étant acquises, on peut en tirer, par la suite, quelques notions touchant les facultés mêmes de l’âme; quant à l’étude de la substance, qui fait le fond de la pensée, elle ne saurait être abordée qu’au terme de ces recherches, comme une ultime réflexion. De telles démarches sont lentes, en vérité, mais elles sont régulières. Ce sont, en tout cas, les seules qui puissent mener à des connaissances sûres ; et, par conséquent, elles s'imposent. En psychologie, la vraie méthode est, en définitive, celle des sciences physiques.
Bacon n’en a-t-il pas fourni la preuve par ses propres travaux ? Sans faire de l’entendement humain une étude complète, il a donné l’esquisse de ce qui devait être fait. Ses efforts, en particulier, ont eu pour but de distinguer les différentes facultés de l’esprit; et, parmi celles-ci, il en a reconnu trois principales : la raison, la mémoire
la psychologie, Introduction, $ 4; éd. T., t. VIII, p. 44. À vrai dire, la division de Bacon n'est pas tout à fait celle que Maine de Biran indique. Bacon a exprimé sa pensée sur ce point dans le De dignitate et augmentis scientiarum, Lib. IV, cap. III, $ x. Venant à parler alors de la psychologie, il en donne deux divisions différentes. Il propose d’abord de la diviser en science de l’âme rationnelle et science de l'âme irrationnelle : « Ejus (= doctrinæ de anima humana) duæ sunt partes : altera tractat de anima rationali, quæ divina est, altera de irrationali, quæ communis est cum brutis ». Mais il propose ensuite de la diviser en science de la substance et des facultés de l’âme, et science de l'usage et des objets de ces facultés : « Secunda igitur partitio sit, in doctrinam de substantia et facultatibus animæ, et doctrinam de usu et objectis facultatum ». Or, en fait, Maine de Biran ne retient que la dernière de ces divisions, sans doute parce qu’elle lui semble plus conforme aux progrès de la psychologie. Il en modifie même le plan, en distinguant ce que Bacon confondait : l’étude de la substance et celle des facultés de l’âme.
et l’imagination. Or, pour établir cette classification, il a suivi la marche qu’il s’était toujours prescrite. Ce n’est point d’une connaissance a priori de la substance et des facultés de l’âme qu’il est parti ; l'expérience lui a seule servi de guide. S'appuyant, avant tout, sur l'analyse des faits, il a considéré d’abord les différents produits de l’activité humaine. Il s’est ensuite efforcé de les classer suivant leurs caractères et d’après les analogies qu’ils présentent, distinguant ainsi l’art, lhistoire et la philosophie. Il ne lui restait dès lors, pour avoir une division des facultés de l'esprit, qu’à rattacher chacune des disciplines précédentes à une fonction particulière de l'intelligence : ainsi furent définies l’imagination, la mémoire et la raison ‘. Division tout artificielle, en vérité, puisque les facultés ainsi déterminées n'étaient, en somme, que des titres abstraits, arbitrairement donnés aux faits qu’ils devaient recouvrir. Mais il n’était guère possible de procéder d’autre façon, sous peine de manquer à l’esprit même de la méthode. C’est donc l’ordre de la recherche expérimentale que Bacon a ici respecté. Ce faisant, il a évidemment renversé le plan idéal qu’il avait dressé de la science psychologique; mais le succès était à ce prix.
L'exemple ne devait pas être perdu. Il fallut attendre près d’un siècle, mais les grandes lignes de lidéal qu'avait entrevu Bacon furent alors parfaitement dégagées. Ce fut, en effet, vers la fin du xvri® siècle que Newton et Locke parvinrent à définir dans toute leur rigueur les idées qui n’avaient été encore qu’esquissées. Sans les nommer toujours, Maine de Biran souligne à plusieurs reprises l’importance de leur œuvre. Ils eurent, à ses yeux, le mérite de mettre en évidence les deux
1 Maine de Biran en fait lui-même la remarque. Cf. Essai sur les fondements de la psychologie, Introduction, $ 4; éd. T., t. VIII, p. 45-46; Le véritable objet de la métaphysique, article pour la Bibliothèque universelle de Genève, éd. T., t. IX, p. 615-616.
principes qui dominent la science : — ils firent voir que des bornes sont imposées à lentendement humain, au delà desquelles tout effort de recherche est illusoire et toute connaissance impossible : il importe, par suite, de ne pas les dépasser ; — par ailleurs, ils démontrèrent que, dans l'ordre de ce qui est accessible à la pensée, une méthode s'impose, qui, s’appuyant sur l’observaüon, ne vise qu’à décrire et classer les faits : il faut donc s’y soumettre. « Ils sentirent très bien, déclare Maine de Biran, qu’il existait des bornes certaines, imposées à l'esprit humain par sa nature même, et un ordre fixe de procédés auquel il est tenu de s'assujettir dans l’acquisition de ses connaissances de tout genre, sous peine des plus grands écarts » ‘. Finalement l'idéal de Bacon prit, avec Locke comme avec Newton, toute sa force et toute son ampleur. En ce qui concerne plus particulièrement la psychologie, l'attitude à prendre apparut fort simple, et Locke sut l'indiquer clairement, On écarta désormais comme vaines et insolubles les questions relatives à la nature des êtres en général et à celle de l'âme et de ses facultés : ces questions semblèrent relever d’une métaphysique impuissante, et non d’une science vraie. On jugea plus sage d'appliquer à la psychologie la méthode des sciences physiques. Par suite, il en fallut faire « simplement la science de nos idées, et de l’objet ou des moyens réels de notre connaissance » ? : c'est dire qu’elle dut être purement analytique et descriptive. On prit du moins conscience de son objet et de sa méthode. On se proposa d’étudier l’entendement humain pour en connaître avec exactitude les principales opérations : mais, afin d’éviter tout risque d’erreur, on voulut ne s’attacher qu'à des faits
1 Mémoire sur la décomposition de la pensée, Partie Ie, introduction, $ 1%; éd. T., t. IIT, p. 30.
2 Ibid, p, 34.
donnés dans l'expérience sensible. Aussi la psychologie dut-elle comprendre, comme le note Maine de Biran, deux séries principales de recherches. :
La première donna naissance à ce qu’on peut appeler la psychologie idéologique. On résolut d'écarter toute considération touchant la nature de l’âme et sa substance profonde, pour n’envisager que les opérations de l’esprit. Par suite, il devint naturel de ne voir dans la psychologie qu’une étude des idées, par lesquelles la pensée s'exprime. Ces idées, on décida d’en faire l’analyse ; on en voulut connaître la formation ; on prétendit établir les lois de leurs combinaisons. Mais très vite on s’aperçut de l’importance que prennent à cet égard les signes du langage. On découvrit à quel point ceux-ci sont nécessaires pour l'expression des idées; ils parurent même à certains la condition première de toute pensée. On estima donc qu’il fallait en aborder l’étude, si l’on voulait achever l’analyse des opérations de l'esprit, et ce fut à travers «les formes sensibles du langage » qu’on entreprit d'atteindre « l’artifice secret de la pensée » ‘. La psychologie fut ainsi constituée par une théorie des idées ; mais cette théorie des idées ne fut plus séparée, à son tour, d’une théorie du langage : l’art de penser et de raisonner fut identifié avec l’art de parler. De ce développement de la science psychologique, Locke avait été l’initiateur ; mais le maître restait Condillac. Les idéologues, dont Destutt de Tracy paraissait le plus illustre, n'avaient fait, après lui, que parfaire l'œuvre commencée.
D’autres recherches s’étaient cependant effectuées. Inspirées, elles aussi, par les principes qu’avaient formulés Locke et Newton, elles aboutirent à la constitution d’une psychologie physiologique. Là encore il ne fut question que de constituer « une science positive
1 Ibid., p. 35.
des idées » !. Seulement on pensa construire cette science, non par l'étude des signes artificiels, où les idées s’expriment, mais par celle des impressions sensibles, qui les préparent. Remarquant qu'avant d'emprunter les formes du langage toutes les idées dérivent des sens, on supposa que leurs caractères devaient aisément s’expliquer par l’ensemble des fonctions de l’organisme qu'elles supposent. On crut donc qu’il suffisait d'étudier les organes des sens et « les lois physiologiques de la sensibilité » ?, pour en tirer sans peine la connaissance des idées qui en dépendent. On estima, du moins, qu’il était facile d’expliquer par là les différences spécifiques existant entre ces idées. De tous ceux qui s’y employèrent, Cabanis fut, sans conteste, le plus célèbre ; il fut en tout cas celui dont les efforts aboutirent aux plus beaux résultats. Mais d’autres tentèrent d’aller plus loin : croyant que les facultés intellectuelles devaient correspondre à des régions déterminées du cerveau, ils voulurent décomposer l’entendement en autant de facultés particulières qu’ils distinguaient de sièges cérébraux ; c’est ce que firent Gall et Pinel. Il s’agissait toujours de surprendre la pensée dans le jeu des organes qui sont censés la produire, comme il s'était agi précédemment de la saisir à travers les signes qui la traduisent ?. Ainsi se développa, tantôt vers l'idéologie, tantôt vers la physiologie, la science des idées qu'avait inaugurée
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la philosophie de Locke. L'étude du langage et celle des fonctions organiques ne portaient effectivement que sur des faits aisément observables. C’est dire qu’au principe des recherches ainsi poursuivies se trouvait toujours l'idéal entrevu par Bacon, et dont Locke et Newton avaient fait une règle absolue. On entendait maintenir la condamnation de toute métaphysique et rester fidèle à une méthode objective. De cette règle, nul au xvur° siècle ne pensa devoir douter, tant paraissaient magnifiques les résultats promis. C’est pourquoi, depuis Condillac, tous les philosophes, en France, l’adoptèrent avec enthousiasme. Maine de Biran lui-même, au cours de ses premières réflexions et dans le Mémoire sur l’in- Jluence de l'habitude, la suivit en tous points. Voici pourtant qu'ayant jeté les yeux en arrière, il prend tout à coup conscience de ce qu’implique l'idéal, dont il s’est spontanément inspiré. Désormais il aperçoit clairement l'attitude, qui fut jusqu’à présent la sienne ; il en mesure la portée, et il en peut apprécier toute la valeur. C’est, dès lors, à en discuter le bien-fondé qu'il va tout d’abord s'appliquer.
Ce nouveau problème, Maine de Biran le pose en une page capitale du Mémoire sur la décomposition de la pensée. « Sans affaiblir la reconnaissance due à de tels bienfaits, dit-il, sans méconnaître le rang qu’occupe dans la science de l'esprit humain une philosophie toute fondée sur l’expérience, ni les avantages propres aux diverses théories qui s’y rapportent, on pourrait, en rendant hommage aux résultats, chercher encore hors d’eux des principes d’un ordre plus relevé ; et mettant en doute, si le procès fait de nos jours à la métaphysique est définitivement jugé par le droit, balancer encore entre les décisions imposantes qui l’excluent du nombre
des sciences, et les titres que des avocats puissants font valoir en faveur de sa réalité. On pourrait demander si ces doctrines, posées de prime abord dans le champ de l'expérience, et circonscrites dans l’ordre des faits sensibles, ne laissent pas et ne cachent pas derrière elles un autre monde Ayper-sensible, dont il faudrait, ou connaître les fondements, s’il existe, ou prouver du moins la non-existence, pour vivre désormais en paix dans celui qui nous est dévolu. On pourrait demander enfin, si la méthode, qui a été presque exclusivement appliquée parmi nous à l'analyse des facultés humaines, atteint bien jusqu'aux confins d’une philosophie vraiment première ; si cette analyse même est parvenue Jusqu'aux derniers anneaux de la chaîne, où l’on puisse arriver en décomposant, et d’où l’on puisse partir pour recomposer l’entendement humain » ‘. La question ainsi soulevée est tout à fait nette. À vrai dire, elle est double. Maine de Biran se demande : s’il n’existe pas un ordre de réalités, que la méthode pratiquée par les philosophes du xvui* siècle est impuissante à atteindre, mais dont l'existence ne saurait être niée ; puis, si dans l’ordre même des phénomènes, auxquels elle paraît convenir, cette même méthode est capable de faire connaître le fond des choses, par le discernement de ce qui est essentiel. La question est grave, car tout le mouvement de pensée issu de Locke et de Newton se trouve ici mis en cause. Ce dont il s’agit, c’est bien d’apprécier la valeur de la méthode, que les philosophes du xvin® siècle ont prauquée, après l'avoir reçue de l’empirisme anglais. Encore une fois, les principes de cette méthode étaient doubles : il était prescrit d'abandonner toute recherche de nature métaphysique, pour se borner à l’étude des faits ; puis, dans l’analyse de ceux-ci on entendait n’admettre que l'observation aboutissant à l'énoncé de lois
1 Jbid., p. 39-40.
précises. Or, Muine de Biran commence à douter qu’on puisse se satisfaire d’un tel idéal. Les deux questions qu’il pose, au début du Mémoire sur la décomposition de la pensée, visent en somme les deux principes qu’avaient formulés Locke et Newton. Les philosophes et les savants peuvent-ils se résigner à ne jamais faire de métaphysique ? Sans doute croient-ils rester toujours dans les limites de ce qu’ils ont observé ; mais, à la réflexion, leur espoir ne paraît-il pas une chimère ? S'il était vrai qu on ne peut se désintéresser de toute spéculation philosophique, l'attitude préconisée par les hommes du xvur siècle se trouverait irrémédiablement condamnée. Il importe donc de voir clair en cette question. Maine de Biran est un psychologue : aussi est-ce sur le terrain de la psychologie qu’il institue plus volontiers la discussion ; il cherche à savoir, à propos du problème qui l’occupe, si l’on peut suivre la méthode de Locke, et se borner à établir des lois psychologiques fondées sur une observation toute extérieure des faits. Pour en mieux juger, il ne craint pas cependant d'élargir parfois le débat, et de se demander, d’une façon générale, si, dans les sciences proprement dites, l’esprit parvient effectivement à respecter les règles énoncées par Newton *.
Il considère, en premier lieu, les sciences physiques. Le succès de la méthode définie par Bacon, puis par Newton, y semble éclatant. On y apprend vite à renoncer à toute spéculation sur la cause cachée des phéno-
1 Cf. sur ces discussions : Mémoire sur la décomposition de la pensée, Part. I"°, introduction, $ 1-4; éd. T., t. III, p. 29-86; Essai sur les fondements de la psychologie, Introduction, $ 4-5; éd. T., t. VIII, p. 44-83 ; Rapports des sciences naturelles avec la psychologie, Section IIL; éd. B., p. 240-288; Nouvelles considérations sur les rapports du moral el du physique de l’homme, Part. If, $ 1-4; éd. C., t. IV, p. 21-62; Considérations sur les principes d’une division des faits psychologiques et physiologiques, début ; éd. C., t. II, p. 141-168.
mènes, et l’on y sait s’astreindre à n'étudier que l’enchaînement et la dépendance mutuelle des faits. Maine de Biran le souligne : « C’est ainsi, dit-il, que la physique, se bornant à l’observation des phénomènes naturels, et à la recherche de lois expérimentales de leur succession, commence à devenir une science réelle » !. Derrière les faits qu’il observe, le savant ne cherche plus à saisir de cause profonde; il ne fait pas d'hypothèse; son explication ne consiste qu’à énoncer la loi qui décrit la succession des phénomènes. Cette loi est une simple formule, qui résume sous un seul terme l’ensemble des faits considérés, « abstraction faite des particularités qui les distinguent » : telle, la loi de la gravitation, où l’on ne doit voir aucun effort pour définir une « force attractive », mais qu'il faut regarder « comme l’expression d’un fait généralisé » *. Rien de plus, en tout cela, que l’énoncé de rapports constants. Toute la question, néanmoins, est de savoir s'il est possible, même en physique, de s’en tenir à cette méthode. Maine de Biran ne le croit pas. En fait, remarque-t-il, il ne peut jamais y avoir d'explication complète, tant qu’est adoptée l'attitude recommandée par Newton. De peur d’invoquer quelque principe obscur, on se contente d'établir une loi générale exprimant l’ordre de succession des phénomènes. Mais qui ne s’aperçoit que, dans les formules de lois ainsi obtenues, il ne se trouve, en définitive, que des termes abstraits, désignant d’une manière plus brève les faits eux-mêmes qu’on veut expliquer ? Ce n’est pas en imposant à ces faits un nom commun, celui de gravitation par exemple, qu’on peut avoir l'espoir d'en rendre compte. On ne fait, en toute rigueur, que noter des ressemblances, décrire des phé-
! Mémoire sur la décomposition de la pensée, Part. I"°, introduction;1$ 2 éd; te p.47.
2 Ibid., p. 47-48.
nomènes et les rapprocher sous un même titre : on croit connaître les faits, mais on leur donne seulement un nom. Au reste, le physicien ne peut se conformer indéfiniment à l’idéal qu'il s’est forgé. En dépit d'efforts sincères, il en vient à se représenter l'existence de quelque cause réelle ; finalement il imagine, ne serait-ce que d’une manière très vague, une force occulte, capable de provoquer les effets qu’il observe. Sans doute veut-il tout faire, pour retarder ce moment : devant les lois connues, plutôt que de renoncer au principe même qu’il a posé, il essaie de découvrir une loi plus générale, qui permette d’assimiler à d’autres phénomènes les phénomènes étudiés. Peut-être croit-il être enfin parvenu à une explication complète; la difficulté n’a fait cependant que reculer, car c’est maintenant pour concevoir cette nouvelle loi qu’il rêve de quelque agent mystérieux susceptible de tout produire. Il ne peut chasser de son esprit l’image d’une cause vraiment active et créatrice. « En vain, la pensée cherche à se renfermer dans la conception claire du fait généralisé, le signe destiné à circonscrire celui-ci entraîne toujours quelque retour secret vers la cause inconnue, que l’imagination tend à saisir, mais devant qui la raison s’arrête, forcée d’avouer son impuissance » ‘. Certes la méthode newtonienne est
1 Jbid., p. br. « Il nous est impossible de ne pas admetire l'existence d’une cause ou force productive des effets qui commencent à paraître ou des formes qui se montrent l’une après l’autre... Sans doute on peut descendre ou remonter dans la série indéfinie des effets, sans changer de point de vue, ou sans sortir du cercle des sensations et des images; mais on tournerait ainsi perpétuellement dans ce cercle, ou l’on développerait la série à l'infini, sans trouver la cause. Pour en concevoir la réalité nécessaire, il faut admettre, hors de ce qui est représenté à l’imagination ou aux sens, quelque chose qui n’est pas et ne peut être représenté, ou qui n’est pas du même genre, ni de la même nature que le phénomène observé ». Examen des leçons de philosophie de M. Laromiguière, $ 2; éd. C., t. IV, p. 189-191. « S'il est vrai que la notion nécessaire de cause ne peut cesser d’être présente au sujet pensant pas plus qu'il ne peut cesser d’être pré-
précieuse, puisqu’elle a fait faire aux sciences physiques d'immenses progrès. Mais ce serait une illusion que de la croire suffisante, et d’en attendre, même dans le domaine où elle paraît triompher, des réponses définitives.
Maine de Biran se tourne alors vers les sciences physiologiques. On y a voulu, comme en physique, repousser toute idée touchant les causes premières ; et c'est à n’étudier que des propriétés organiques, objets d’observation ou d'expérience, qu’on s’est exclusivement attaché. Ces propriétés, il s’est agi de les analyser et de les comparer, de manière à découvrir les fonctions cachées dont elles révèlent l’existence. On crut obtenir par là une explication complète, et « s’élever enfin à la notion de ce qu’on peut nommer une cause, un principe ou une faculté, mais qui n’est encore qu’un fait général complexe, résumé de tous les phénomènes particuliers observés ou déduits » ‘. En particulier, « c’est ainsi que le terme sensibilité est devenu l’expression des propriétés les plus générales des corps vivants, et tient, parmi les phénomènes de la matière organisée, la place de l’attraction dans les lois de la matière morte » ?. La méthode ici pratiquée soulève pourtant la même objection qu’à propos des sciences physiques. L’esprit a toujours tendance à se reporter vers la notion de quelque
sent à lui-même, à quoi bon faire violence à la nature et dissimuler, sous des formes artificielles, une notion qui conserve toujours, quoi qu'on fasse, sa valeur réelle au fond de la pensée ? » Considérations sur les principes d’une division des faits psychologiques et physiologiques, éd. C., t. IT, p. 155. Il importe de souligner, en passant, l'importance de ces remarques : on y peut voir une critique extrêmement pénétrante de ce que sera, quelques années plus tard, le positivisme d’A. Comte, comme aussi une justification, faite d’un point de vue psychologique, de ce que seront, de nos jours, les analyses de Meyerson.
1 Mémoire sur la décomposition de la pensée, Part. I'°, introducuon, 6.3 :16dUt tUIl p.57.
2 Ibid., p. 58.
LA RECHERCHE DU FAIT PRIMITIF To"
cause active. I] imagine confusément, sous le nom de faculté, une force obscure, mais agissante, capable de produire les phénomènes considérés, et d’en déterminer le cours. Sans doute veut-il céder le moins possible à cette tendance, car son idéal est toujours de formuler des lois précises, où ne se trouvent marqués que l’enchaînement et la succession des faits. Mais, tôt ou tard, il lui faut y venir, et songer à la nature du lien qui permet de rattacher à une même force l’ensemble des effets que l’observation montre comparables. Cet appel à une force productive est d’ailleurs particulièrement net dans les sciences physiologiques. Il tient au fait que la situation du chercheur y est assez spéciale. Celui-ci possède, en effet, deux moyens différents d’information : c’est tout d’abord d’un point de vue extérieur qu’il lui faut observer les phénomènes de la vie, pour les classer en un certain nombre de fonctions distinctes ; mais, en même temps, il perçoit intérieurement l'existence d’un principe actif, que sa conscience éclaire. Or, entre les deux points de vue, auxquels il peut successivement se placer, une confusion se produit : inévitablement, le physiologiste finit par considérer qu’il n’existe qu’une seule force réelle, dont les effets se traduisent, tantôt par les mouvements des organes, tantôt par les opérations de la pensée, mais dont la source reste unique. Ce fut l'erreur de Stahl : il identifia la « force qui agit ou meut certains organes » avec « le sentiment immédiat de sa propre existence » ‘; il pensa même que cette force mystérieuse pouvait exister indépendamment de la conscience qui la révèle, et, par conséquent, expliquer aussi bien « les mouvements vitaux les plus obscurs, comme les sensations ou les idées qui sont dans la conscience de l'individu » ? : c'était réintroduire dans la
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science une entité métaphysique. Un grand nombre de physiologistes repoussèrent de pareilles conséquences ; mais, tout en refusant d’adhérer à l’animisme de Stahl, ils furent généralement contraints d'admettre, eux aussi, l’existence de quelque principe vital, conçu comme une vraie force substantielle. Que conclure de leur attitude, sinon qu’il est finalement impossible à la science, et plus particulièrement à la physiologie, de respecter en tout point l’idéal défini par Newton ?
De ces remarques ressort, en tout cas, un enseignement précieux. Les sciences, auxquelles semblait devoir s'appliquer aisément la méthode newtonienne, laissent transparaître les exigences impérieuses de la pensée. On pouvait croire qu'en physique et qu’en physiologie il était facile d’écarter toute notion d’origine métaphysique, pour se limiter à l’analyse des faits. Mais, à l’examen, il faut avouer qu’une telle prétention ne peut être longtemps soutenue : l’imagination incline, malgré tout, à se représenter derrière les phénomènes une cause réelle et concrète. L'esprit ne peut se contenter d’explications réduites à l’énoncé de quelque formule générale et d'où est exclue l’image d’un principe d’action individuel : il lui faut toujours songer à quelque chose qui dépasse les données des sens. Que penser, dès lors, des résultats auxquels prétend parvenir la psychologie grâce aux méthodes des sciences physiques ? Maine de Biran doute qu’ils soient décisifs. A la suite de l’empirisme anglais, Condillac et les idéologues ont appliqué à l’étude de l’entendement humain les procédés mis en œuvre dans les sciences de la nature. Sans vouloir pénétrer l’essence de la pensée, ils ont entendu décrire ses principales opérations, et, pour les mieux saisir, ils se sont proposés d’en suivre le mécanisme tel que le révèlent les signes du langage ou les impressions des sens. Il est permis toutefois de se demander si la psychologie, qui borne ainsi son horizon, a le droit de se dire plus exacte
et plus sûre. Déjà, dans les sciences physiques, il est impossible d’écarter toute notion métaphysique. Aussi ne convient-il pas, en psychologie plus encore, de réserver une place à ce que l’observation sensible ne laisse pas voir ? Maine de Biran le pense. Depuis le Mémoire sur la décomposition de la pensée jusqu’à l’Æssai sur les fondements de la psychologie, sa critique est sur ce point inlassable et tenace ; mais ses arguments peuvent se ramener à deux.
N’existe-t-il pas d’abord un ordre de faits, dont la méthode idéologique s’interdit & priori toute connaissance ? Maine de Biran serait porté à le croire, en raison des idées que son expérience de la vie lui a déjà données. En l’homme, l’activité lui a toujours paru essentielle ; il en a sans cesse montré l’importance ; à maintes reprises, il a souligné la faiblesse des doctrines où elle ne trouvait place. Ce doit donc lui sembler une grave erreur que de n’en pas tenir compte; mais, afin d’en mieux juger, il examine encore une fois l’attitude adoptée par l’école de Condillac. Que s’est-on proposé? On a voulu connaître l’entendement. Pour n’avoir point cependant à en définir la nature, on s’est attaché à ne décrire que les principales opérations qui le caractérisent, telles du moins qu’elles apparaissent à un observateur impartial. On se trouva donc conduit à chercher quelques faits extérieurs, où ces opérations de la pensée fussent exprimées d’une façon sensible : et c’est ainsi que l’étude du langage et, plus encore, celle des organes des sens, fut entreprise par des hommes désireux de faire œuvre scientifique. Les impressions organiques et les mots étant considérés comme les signes naturels de modifications psychologiques correspondantes, il sembla que les opérations de l'esprit devenaient susceptibles d’être observées d’une manière strictement objective. L'analyse de la pensée parut devoir se faire par celle des symboles où elle se traduit, « à peu près comme nous
lisons dans des caractères écrits les idées d’un auteur » ‘.
Toute la question est pourtant là. Maine de Biran arrête les partisans de cette méthode et leur fait remarquer ce qu'implique leur attitude. [ls raisonnent tous, dit-il, comme si les opérations de l'esprit devaient se manifester, sans exception, dans le jeu des phénomènes organiques ou dans les termes du langage. N'y a-t-il pas cependant un monde intime de pensées et de vouloirs, que rien de sensible ne révèle? Et pour y avoir accès, ne faut-il pas dépasser tout ce que peut offrir une observation superficielle et redescendre en soi? On espère atteindre la pensée par l’intermédiaire des signes où elle s'exprime, comme on perçoit les idées d’un auteur à travers les mots dont il se sert. Mais n’y a-t-il pas, derrière les termes qu'un auteur emploie, une pensée tout intérieure, que rien ne peut traduire? Et pour la comprendre, ne faut-il pas la faire sienne et se l’assimiler ? Par exemple, un effort d'activité personnelle peut-il être conçu, si l’on ne vient s'identifier avec la force qui le produit, c’est-à-dire « avec le mot lui-même, qui se sent ou s’aperçoit dans ses opérations »? ? Nulle image, nul signe ne peut représenter cet effort; mais un repliement intérieur s'impose, qui permette de saisir à sa source l'élan qu'implique l’activité personnelle. Une méthode psychologique qui est fondée sur les seules données de
DIT RS MDENTITS
? Ibid., p. 71. « Tous les modes, idées ou actes, qui entrent dans l’entendement, peuvent-ils être soumis également à un point de vue extérieur et saisis dans les traces matérielles des impressions reçues ? Ces impressions elles-mêmes ne sont-elles pas dans certains cas des produits ou résultats d’actes aperçus avant elles ou sans elles; n'y a-t-il pas des pensées, des vouloirs intimes, qui ne peuvent en aucune manière se lire en dehors, ni se représenter par aucune sorte d'images ? Pour les concevoir, ne faudrait-il pas être identifiés avec la force active et sciemment productive de tels actes, avec le moi lui-même, qui se sent ou s’aperçoit dans ses opérations, mais ne se voif point comme objet, ne s’imagine point comme phénomène ? » Jbid., p. 71.
l'observation sensible, doit donc fatalement échouer, car tout lui manque pour atteindre en leur profondeur les actes où Phomme se met vraiment lui-même. Cest ce que Maine de Biran veut dire, lorsqu'il déclare que l’empirisme, pour qui rien n’existe au delà de ce que les sens perçoivent, est incapable de concevoir ce qu’il y a de plus secret dans l’être et dans la pensée : le jaillissement d’une spontanéité vivante et créatrice. Lui-même avait insisté naguère sur l'importance de l’activité humaine ; il s'aperçoit maintenant qu’un retour vers des méthodes nouvelles est nécessaire, si l’on ne veut pas méconnaître cette activité. Il souligne donc, avec force, le défaut d’une psychologie qui, sous prétexte de prendre modèle sur la science, néglige ce qu’il y a de plus profond en l’homme : l’activité volontaire.
Ce n’est pas tout: dans la méthode idéologique il signale un vice plus grave encore. Le dédoublement intérieur, par lequel on prend connaissance de soi, est un acte dont l'importance est capitale. Du moins, est-il impliqué dans toutes les opérations de lesprit ; il est le caractère auquel on les reconnaît. Or, Condillac et ses disciples l’ont totalement négligé. Ceux-ci ont voulu bannir de la psychologie tout esprit métaphysique. Ils ont déclaré ne vouloir connaître que des faits, ce qui, dans leur pensée, signifiait que l’observation, telle qu’elle est pratiquée dans les sciences physiques est seule valable. Les phénomènes les plus simples que l’expérience puisse faire voir leur semblèrent donc fournir le principe de toute explication rigoureuse. Ils crurent trouver des faits possédant un caractère d'indépendance et d’objectivité complètes, et ces faits leur parurent être les seuls qui fussent susceptibles d’être retenus. N'est-ce point là, cependant, une méprise ? Sans doute, Maine de Biran ne nie pas qu'il faille s'appuyer sur des faits : il a toujours montré la nécessité d’invoquer l'expérience, et maintenant encore il pense que « tout ce qui existe pour nous,
tout ce que nous pouvons percevoir au dehors, sentir en nous-mêmes, concevoir dans nos idées, ne nous est donné qu’à titre de fait » ‘. Il note toutefois qu'un fait n’est pas une chose simple, dont on puisse dire qu'elle existe en soi et comme à l’état pur : sa réalité n’a rien d’un absolu. Un fait suppose, au contraire, chez celui qui s’efforce à le connaître, un acte de conscience, inséparable du fait lui-même : « sans ce sentiment d’existence individuelle que nous appelons en psychologie conscience — conscium sui, COMpos sui —, il n’y a point de fait qu’on puisse dire connu, point de connaissance d’aucune espèce ; car un fait n’est rien s’il n’est pas connu, c’est-à-dire s’il n’a pas un sujet individuel et permanent qui connaît » ?, À cet égard, il ne saurait y avoir de faits en dehors d’une conscience : et c’est particulièrement en psychologie qu’une telle vérité ne devrait pas être oubliée. Lorsque Condillac vient dire, par exemple, que la sensation est le fait simple, à partir duquel s’expliquent les facultés de l’entendement, il commet une grave confusion. L’impression sensible n’est pas un fait, et l’on doit dire de la statue du Traité des sensations que « tant qu’elle est odeur de rose, et rien de plus, elle n'existe pas pour elle-même » *, et par conséquent ne peut rien sentir. Comme l’écrit très justement Condillac, elle « devient » odeur de rose : c’est dire qu’elle ne connait point l'impression qui l’affecte, et que, tout
l Essai sur les fondements de la psychologie, Introduction, $ 2; Ed at VIT ED ETAT:
ÉNTDIO D D:
# Ibid., p. 16. Maine de Biran précise, au reste, le sens de sa remarque : « Pour le spectateur, ou celui qui fait l'hypothèse, la présence de la rose au dehors, et cette modification d’odeur dans l'être sentant qu'il imagine, sont bien des faits réels ou supposés ; mais il ne s’agit pas ici de ce qui est affirmé de la statue par celui qui juge dans un point de vue extérieur, il s’agit uniquement de ce qu'elle est pour elle-même ». Ibid., p. 16. Cf. également, ibid., Part. I", sect. I", ch. Il, $ 3: éd. T:, t. VIT Aparo et suiv.
entière absorbée par ce qui frappe ses sens, elle ne sait pas même qu’elle existe. Pour qu’elle éprouve la moindre sensation, il est nécessaire qu’elle ait d’abord conscience d'elle-même. Comment pourrait-elle s’attribuer en effet une affection, si elle ne s’en distinguait, et si elle ne connaissait par réflexion sur soi sa propre existence ? C’est ce qu’à son tour Destutt de Tracy n’a pas compris. En reprenant les analyses de Condillac, il n’a considéré que le jugement d’extériorité, et sur ce point il a d’ailleurs eu le mérite d’apercevoir le rôle que joue l’activité motrice : en cela, son œuvre fut vraiment féconde ; malheureusement, ajoute Maine de Biran, le principe en fut trop vite abandonné, et, pour ce qui est du jugement d'existence personnelle, Tracy crut pouvoir l'expliquer, comme Condillac, par la simple sensation. Dans les lettres qu’il lui adresse, Maine de Biran lui reproche cette erreur : à ses yeux, on ne saurait « supposer que le sentiment d’existence personnelle est identique avec l’affection sensitive » !; si Tracy avait su reconnaître qu’il existe des affections simples, telles que Cabanis les a décrites, il aurait compris que la sensation n’est pas un fait primitif, mais qu’elle implique un élément personnel; il aurait cherché l’origine de cette conscience qui est associée aux plus humbles fonctions de la pensée, et il ne se serait pas satisfait à si bon compte. Son erreur, comme celle de Condillac, doit donc être une leçon *. La
1 Correspondance entre Destutt de Tracy et Maine de Biran, éd. T., t. VII, p. 234. L'opposition des deux points de vue est très nettement marquée, ibid., p. 252-253.
2 « Tant qu’on demeure enfin rigoureusement dans la même hypothèse d’un être sentant identifié également avec tous ses modes ou n'étant point autre chose, pour lui-même, que ses affections, je ne dis pas qu’il éprouve, mais qu'il devient successivement ou simultanément ; que l’on varie, que l’on combine comme on voudra des éléments simples et homogènes au premier, on ne me fera jamais concevoir comment il pourrait en ressortir autre chose que des affections pures, plus ou moins vives, et comme si l’on n’ajoute, ou si l’on ne suppose implicitement rien de plus
conscience de soi précédant, pour le sujet, la connaissance de ses propres impressions, il faut que lêtre humain commence par se connaître. Une impression sensible ne devient en définitive sensation, que s’il se mêle à la modification qu'elle produit un acte intérieur dans lequel le moi s'affirme et s’attribue ce qu’il éprouve. Dès l'analyse des phénomènes psychologiques les plus simples, on doit tenir compte de cet élément personnel. Une étude de l’homme en doit préciser le rôle ; les psychologues ne peuvent en tout cas en ignorer l'existence. C’est précisément ce que n’ont pas fait ceux qui, pour suivre la méthode des sciences physiques ont voulu parler de faits objectivement donnés. Aussi Maine de Biran leur reproche de n’avoir pas su découvrir en l’homme ce qu’on aperçoit dès la première perception : la conscience de soi.
L'activité volontaire et la conscience de soi, voilà donc ce que ne permet pas d'atteindre la méthode communément pratiquée par les hommes du xvin° siècle. En préconisant l’emploi de cette méthode ceux-ci ont voulu s'inspirer des procédés, qui avaient été mis en œuvre, avec tant de succès, dans les sciences de la nature : ils ont prétendu ne s’appuyer que sur des faits rigoureuse-
dans l’être fictif, cet être pourrait commencer à sentir son existence individuelle, acquérir une personnalité permanente, percevoir, distinguer les modifications les unes des autres, devenir enfin capable de quelqu’une des facultés ou opérations nombreuses qu’on lui attribue? » Jbid., p. 258. Il faut remarquer, d’ailleurs, que malgré ces réflexions, pourtant si pénétrantes, Tracy n’a jamais pu comprendre, et encore moins accepter, les idées biraniennes. À chaque instant, dans ses réponses, il croit n'être séparé de Maine de Biran que « par bien peu de choses ; peut-être seulement pär des mots », Ibid., p. 296. Et cependant, il reprend sa propre thèse, sans la plus légère hésitation, comme s’il n’avait pas saisi la portée des objections qui lui ont été faites; il conclut avec candeur : « la connaissance de mon moi est commencée dès que j'ai été modifié une fois », 1bid., p. 299. Cf. d’une façon générale, 1bid., p. 296-800.
ment observés, et dont l’existence semblait pour ainsi dire indépendante ; ils ont rejeté comme illusoire toute tentative pour dépasser ces faits et en saisir la cause profonde. Mais, ce faisant, ils ont fini par méconnaître tout un ensemble de réalités d’une importance fondamentale ; chose plus grave encore, ils n’ont pas aperçu la complexité de celles-là mêmes qu’ils croyaient observer : et, au total, pour avoir considéré certains faits comme plus empiriques que d’autres, ils se sont fermé Paccès à tout un monde. Déjà l’exemple des sciences physiques à montré les limites d'une telle méthode. N’y a-t-on pas vu qu’en dépit d’un effort sincère pour se maintenir sur le plan purement descriptif, le savant imagine, derrière la loi qu’il formule, une cause productive? Malgré lui, la notion d’une réalité supérieure à celle qu’il observe, le hante et l’obsède. Or, en psychologie, l'impossibilité de négliger ces notions est plus manifeste encore. Nul ne peut s’affranchir du sentiment intérieur d’une force consciente et volontaire. Maine de Biran le sait. Aussi répond-il d’une façon très nette aux questions posées dès le commencement du Mémoire sur la décomposition de la pensée. Xl s'agissait alors d’examiner, en fonction de la psychologie, la méthode définie par Locke et par Newton. Maine de Biran se demandait : s’il n’existe pas des faits que cette méthode ne permet point d’atteindre; puis, s’il n’existe pas, dans les faits mêmes qu’elle étudie, certains caractères essentiels qu'elle néglige. Sur ces deux points il répond maintenant en faisant ressortir la faiblesse de la méthode en question : il existe des phénomènes d'activité volontaire, qu’une méthode d'observation tout extérieure ne peut révéler, faute de pouvoir les saisir intérieurement et dans leur vraie nature ; par ailleurs, il existe aussi, intimement mêlé à tout état psychologique, un sentiment de conscience, dont seul un effort d’introspection peut faire connaître l'existence et définir la nature. De là ressort,
assurément, la condamnation d’une méthode et d’un esprit. Toutes les analyses inspirées par les principes de Locke et de Newton sont pauvres et stériles, parce qu’en excluant a priori la connaissance des phénomènes qui échappent à l’observation extérieure, elles mutilent arbitrairement le réel. Une vue plus exacte des choses, et notamment un regard moins prévenu Jeté sur l’homme, fait apercevoir un monde intérieur, sur lequel les procédés de la science n’ont point de prise et qu’il faut par conséquent étudier dans un esprit nouveau. Mieux que tout, ce sens du concret et de la vie met à nu la faiblesse des méthodes qui furent pratiquées au xvin siècle.
Au terme de cette enquête, Maine de Biran découvre à quel point l'idéal de ses années de jeunesse était mesquin et borné. Il sent qu'il doit s’en défaire, pour élargir sa méthode. Les critiques précédentes l’engagent même à préciser dès maintenant une attitude nouvelle.
Un premier point lui paraît acquis : les phénomènes de la vie psychologique ne peuvent être réellement con-. nus que par un effort d’aperception interne ‘. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer entre elles les données des différents sens. Pour qui veut bien y songer, entre les sensations auditives, visuelles, tactiles, olfactives et gustatives il n’y a rien de commun. Sans doute, arrive-{-1l parfois qu’on cherche à traduire ces sensations les unes par les autres : ainsi, pour se faire une idée de l’écarlate, un aveugle se contentera de penser au son de la trompette ?. Il ne s’agit-là, malgré tout, que d’une
l Essai sur les fondements de la psychologie, Introduction, $ 5: éd, tNIII p-58/et-suiv.
? Ibid., p. 74. Cette comparaison se trouve déjà chez Condillac, Traité des systèmes, ch. IV, éd. de 1798, p. 48-50, et chez Locke,
LA RECHERCHE DU FAIT PRIMITIF TAr
vague analogie : une couleur et un son n'ont rien de comparables ; plus généralement, entre les différentes classes de sensations, il n’existe aucune ressemblance qui permette de les considérer comme équivalentes. Une tentative, qui aurait pour but de les définir les unes par les autres, n’aboutirait donc qu’à des erreurs et à des absurdités. Les données des sens ayant toutes leurs caractères propres, on ne les peut connaître que par elles-mêmes : il faut les éprouver vraiment, pour en avoir quelqu'idée. « Les termes appropriés uniquement aux perceptions de la vue, par exemple, ne peuvent s'appliquer que d’une manière tout à fait illusoire aux perceptions du toucher et de l’ouïe » ; en ce cas, «il faut absolument consulter le sens auquel les idées particulières se rapportent, pour saisir la véritable signification des mots dont il s'agit » ‘. Bref, nulle connaissance n’est exacte, si elle ne vient du sentiment immédiat que seul l’exercice de chaque sens peut donner. Dès le niveau de la sensation, il importe d’invoquer le témoignage direct de la conscience.
Or, n’est-ce pas plus nécessaire encore, s’il s’agit de saisir dans sa nature même l’activité de la pensée? « Les signes employés pour exprimer les idées de réflexion ou les phénomènes du sens intérieur, ne sauraient être compris en aucune manière tant qu'on n'y emploie que l'imagination seule » ?. Condillac, en vérité, ne l’a pas cru : il a jugé stérile toute tentative ayant pour but d’atteindre en elle-même la vie psychologique, et, par suite, il a voulu ramener l'étude de la pensée à celle des phénomènes extérieurs qui l’accompagnent. Mais la faiblesse
Essai philosophique concernant l’entendement humain, liv. II, ch. IV, $ 5, et Liv. III, ch. IV, $ 11, traduction Coste, éd. in-4°, p. 81-82 et p. 340-34x.
1 Essai sur les fondements de la psychologie, Introduction, $ 5; éd. T., t. VIII, p. 65.
2P1bid p.00:
du système vient de là. Les opérations de l’esprit ne sauraient être traduites adéquatement dans un langage fait pour parler à l'imagination, et tout essai pour se représenter du dehors les opérations de la pensée en fausse inévitablement le caractère. Seul un retour sur soi, qui rende possible une connaissance intérieure et par le dedans, est susceptible d’apporter sur ce point ce qu’une description obiective et toute physique ne donne pas ; seul un repliement du sujet sur lui-même peut faire sentir ce qu'il y a d’inexprimable dans l’activité volontaire et dans la conscience de soi. Ainsi s'impose à Maine de Biran une méthode nouvelle : la discussion des principes acceptés par Condillac et par les philosophes du xvin° siècle montre la nécessité de recourir à l’aperception interne.
Est-ce à dire qu’il faille revenir à l’attitude qui fut celle des métaphysiciens du xvu* siècle, notamment de Descartes et de Leibniz? Maine de Biran ne le pense pas ‘. Evidemment ces philosophes ont eu, d’après lui,
1 Maine de Biran n'a étudié qu'’assez tard les systèmes de Descartes, de Leibniz, de Kant et des postkantiens. Pour la philosophie allemande, il s’est même contenté des exposés fort médiocres de Charles Villers, Philosophie de Kant ou principes fondamentaux de la philosophie transcendentale, 1801; de Kinker, Essai d’une eæposilion succincle de la crilique de la raison pure, traduit en 1801; de de Gérando, Histoire comparée des systèmes de philosophie, 1804; de Frédéric Ancillon, Sur l'existence ou sur les derniers systèmes de métaphysique qui ont paru en Allemagne, 1809. Ampère le lui reprochera : cf. Correspondance d'Ampère et de Maine de Biran, 4 septembre 1812, éd. T., t. VII, p. 520. Cependant la critique des grandes métaphysiques ne prend de l’importance chez Maine de Biran qu'avec le temps. Dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée, il n’y est consacré que quelques pages, les doctrines de Locke et de Condillac étant chacune l’objet d’un développement plus important; au contraire, dans l’Essai sur les fondements de la psychologie, deux chapitres d’égale longueur sont consacrés, l’un à « la philosophie a priori », l’autre à « la philosophie de l’expérience ». Il faut y voir la preuve que, dans l’évolution de la pensée biranienne, la réflexion sur les doctrines du xvn° siècle n’a d’abord joué qu’un rôle secondaire : c’est
un mérite éclatant. Ils ont jugé que la pensée ne saurait être décrite du dehors, comme un objet quelconque, et, pour la connaître, c’est en elle-même qu’ils ont tenté de l’'atteindre. Le premier, Descartes s'est placé « dans le point de vue de l'aperception interne » ‘ : il a voulu saisir directement la pensée telle qu'elle apparaît à la conscience individuelle, et, par son initiative, il a démontré que le sentiment de conscience est inséparable de la pensée même. A ce titre, il « est devenu vraiment le créateur ou le père d’une science qui, sous un titre quelconque, doit se fonder sur l’observation intérieure, en apprenant à l’esprit humain à se replier sur lui-même, à ne chercher qu’en lui les vrais principes de la science » ?. De son côté, Leibniz eut également le mérite de partir « des données prises dans l'intimité de la réflexion ou de la conscience » * : en abordant l’étude de l’entendement humain il a voulu saisir immédiatement le fait de conscience dans sa profondeur ; de là, chez lui, les idées si fécondes de tendance et d’effort, par lesquelles il explique l’activité des monades. De lui aussi on doit dire qu’il a vu quelle attitude s’imposait dans le domaine de l’esprit. Finalement, par l’analyse réflexive, Descartes et Leibniz ont mis en lumière ce qu’il y a de spécifique dans toutes les manifestations de la vie psychologique, et par là ils ont ouvert des horizons nouveaux. Par rapport aux philosophes du xviu® siècle, ils ont, en tout cas, une évidente supériorité : ils ont senti la nécessité de saisir en lui-même, et
bien la critique de la notion d’expérience, telle qu’elle était définie au xvurr° siècle, qui a provoqué le retour à d’autres méthodes. Pour que soient discutés, avec l’ampleur qu'ils méritent, les systèmes de Descartes et de Leibniz, il faut attendre en fait que de nouveaux problèmes se posent.
1 Essai sur les fondements de la psychologie, Part. I'°, sect. F°, CHPLOPNS ET E EC RT VIE D: 190.
2 Ibid., p. 130-131.
EPIDIT ASE UD PTS
non du dehors, le fait de conscience. Comme tels ils restent des maîtres.
Leur tort fut de vouloir pousser plus loin, et de chercher dans la conscience l’essence même de l'âme. Ils quittèrent ainsi le terrain des faits, pour se lancer dans le domaine de la métaphysique et de l’abstraction : aussi leurs conclusions sont-elles hypothétiques. Descartes, le premier, ne s’est pas arrêté aux données immédiates du sens intime, que lui révélait le cogito; mais s’élevant du sentiment du moi à la notion de chose pensante, il a prétendu établir l’existence absolue de lâme. Par un acte de réflexion qui s’attachait au sujet même de la pensée, il a cru « saisir l’absolu de l’existence dans l'absolu même de la pensée substantielle » ‘. C’est d’ailleurs par un effort analogue d’abstraction que Leibniz eut l’idée de considérer en elle-même la notion de force. Dépassant, à son tour, les données du sens intime, il pensa définir par là « l’essence même des monades, qui consiste dans une activité absolue, en vertu de laquelle chacune d’elle peut représenter l’univers à sa manière, sans aucune influence étrangère à sa nature même » ?. C'était, comme Descartes, pénétrer dans le champ de la métaphysique. Or Maine de Biran juge inutile de démontrer longuement tout ce qu'impliquent d’illusoire ces notions de substance pensante et de force inconditionnelle. La condamnation que le xvin® siècle a porté contre elles lui semble définitive. Il a toujours éprouvé, pour sa part, une certaine méfiance à l’égard des philosophies a priori, et son jugement n’a pas changé : tout effort pour dépasser ce que l’expérience enseigne lui semble arbitraire et vain *. Aussi, malgré l’intuition
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3 Résumant le jugement qu'il a porté sur les tentatives de Descartes et de Leibniz, Maine de Biran écrit dans l’Essai sur les fondements de la psychologie : « Ces deux génies éminemment médi-
plus juste qu’ils ont eue, les philosophes du xvne siècle ne sauraient offrir une méthode qui soit pleinement satisfaisante.
Dès lors la voie où doit s'engager Maine de Biran ne peut se définir d’une manière simple. Ce n’est ni celle du xvin siècle, ni celle du xvrr. En n’accueillant que des faits objectivement constatés, la méthode pratiquée par les philosophes du xvin siècle a rendu impossible toute connaissance profonde de la vie psychologique ; mais elle a mis en évidence la nécessité où se trouve l'esprit de s'appuyer toujours sur les données de l’expérience : et de ce principe, malgré l'impasse où il peut mener, nul ne saurait s’affranchir. C’est pour n’en avoir pas tenu compte que les grandes doctrines du xvn° siècle ont glissé dans la métaphysique pure : ce faisant, elles se sont perdues dans des abstractions, issues d’une pensée travaillant sur elle seule; mais aussi elles ont montré ce que ne révèle point une observation superficielle et ce que seul un effort d’aperception interne est susceptible de découvrir. Désormais il s’agit de rapprocher ces méthodes, en les corrigeant l’une par l’autre. D’après Maine de Biran, on doit s’appuyer sur l’expérience et rejeter comme illusoire toute spéculation a priori. Il importe cependant que l'expérience ne soit pas arbitrairement restreinte : on a parfois tendance à considérer certains faits comme privilégiés, parce qu’ils parlent davantage à l’imagination ; ce serait toutefois une erreur que de négliger ceux dont l’existence est d’un autre ordre et ne se manifeste par aucun signe. Il con-
tatifs saisissent le fait de conscience dans sa profondeur; mais ils ne savent pas ou ne veulent pas s’arrêter, et croient devoir remontee plus haut pour trouver le principe générateur de la science. Tout ce qu'ils ont voulu placer au delà est hypothétique, arbitraire, sujet aux doutes et aux illusions, comme étant non seulement supérieur, mais de plus contraire au sens primitif du sens intime ». Ibid., p. 138-139. Cf. également, Mémoire sur la décomposition de la pensée, Part. I"°, introduction, $ 5; éd. T., t. III, p. 113-128.
vient de faire appel au témoignage de la conscience, pour saisir ce qui ne se peut apercevoir qu’à la lumière de l'évidence interne. Se méfier des abstractions métaphysiques et se garder des étroitesses d’un empirisme vulgaire; n’accueillir que des faits, mais accueillir tous les faits, de quelqu’ordre qu'ils soient et dans leur réelle et vivante complexité : telle est la tâche qui s’impose. C’est de l’expérience, certes, que se réclame une pareille méthode, mais d’une expérience intérieure et vécue.
Au reste, Maine de Biran ne peut en préciser à l’avance la technique. Ici encore la comparaison avec Îles facultés des sens est fort instructive. On ne saurait définir une fonction, telle que la vue, autrement que par l'exercice même de cette faculté. Sans doute, arrive-t-on à concevoir par la pensée qu’il s’agit d'un mode original de perception; mais seul l’acte de voir permet d'appréhender en ce qu’elles ont de spécifique les sensations qui s’y rapportent. Il faut en fait que la vue s’exerce effectivement. À plus forte raison doit-il en être de même de la faculté réflexive, que met en jeu l'expérience intérieure. Par elle Maine de Biran s’efforce d'atteindre jusque dans sa profondeur et dans sa plénitude la vie psychologique. Il ne peut donc définir cet effort de réflexion avant de s'y être appliqué : autrement, ce serait le décrire d’une manière abstraite et tout extérieure, et, par conséquent, en dire ce qu’il n'est pas; seul l’accomplissement même de l'effort doit en donner Pidée, la réflexion sur soi ne se pouvant connaître que par elle-même. C’est au contenu de l’expérience qu'il appartient de révéler les moyens mis en œuvre, car il est impossible de décrire la méthode en dehors de la recherche elle-même. Les critiques précédentes ont fait éclater l'insuffisance des procédés utilisés par Maine de Biran; elles ont même laissé pressentir ce que devait concilier la nouvelle méthode : mais leur rôle s’est borné là. IL faut ensuite se mettre effective-
ment en quête de la vérité, si l’on veut savoir comment on trouvera : c’est en cherchant le fait primitif qu’on découvrira la méthode à suivre pour l’atteindre.
Nous assistons ici à un revirement complet de la pensée biranienne : il importe d’en bien préciser le sens. On n'apprécie pas toujours comme ïl convient les réflexions critiques de Maine de Biran sur la méthode pratiquée par les philosophes du xvim® siècle. Ces réflexions sont le plus souvent présentées à propos du problème de la causalité. On a dès lors tendance à n’y voir qu'un développement secondaire, destiné sans doute à préparer la doctrine future, mais dont l'importance paraît assez faible. Il faut avouer, d’ailleurs, que certains textes favorisent cette interprétation. Au début du Mémoire sur la décomposition de la pensée, le probième de la méthode est nettement posé ; mais aussitôt après Maine de Biran déclare qu’ « avant d’entreprendre la solution directe du problème, il faudrait d’abord en discuter les termes, en rechercher les données, et dans ce but examiner préliminairement de quelle espèce précise sont les idées que nous exprimons par les termes facultés ou puissances de sentir, de vouloir, de percevoir, de penser » ‘. En ces termes, il voit autant d’expressions, différentes dans la forme, mais identiques dans le fond, de l’idée de cause. Etudiant ensuite cette idée, il précise le double sens qu’elle revêt, selon qu'elle résume dans une formule abstraite un ensemble de faits comparables, ou qu’elle désigne une inconnue réelle et concrète. Comme chez Hume, le problème de la causalité semble passer au premier plan : tout paraît
1 Mémoire sur la décomposition de la pensée, Part. I", introdUCHON SSL RC RTE RP IN SD TE
en tout cas subordonné à sa discussion, et, dans le commencement, on discerne mal le rapport qu'il soutient avec le problème initial. Les analyses de Maine de Biran n’ont pourtant qu'un but. Si les deux sens de la notion de cause sont si soigneusement distingués, c'est pour mieux définir celui qui peut convenir au psychologue, et par là déterminer la méthode qui doit être suivie dans l’étude de l'esprit. Si l’on ne cherche sous le nom de cause qu’une formule générale englobant un grand nombre de faits, il suffit d'observer extérieurement ceuxci tels qu’ils sont aperçus du dehors. Mais si l’on veut appréhender une cause réelle, conçue comme une force agissante, on doit recourir à l'observation intérieure qui fait saisir les choses en elles-mêmes. C’est dire que le psychologue ne peut hésiter. Puisqu’il prétend connaître les facultés de l’esprit, ce n’est point une cause abstraite et purement symbolique, mais une cause individuelle et concrète qu'il lui faut atteindre ; il doit donc s’appuyer sur les données de l’aperception interne, beaucoup plus que sur celles des sens. Sa méthode lui est en quelque sorte imposée par l'objet même de sa recherche. Cette conclusion apparaît nettement dans l'Æssar sur les fondements de la psychologie *. À propos du problème de la causalité, c’est en fait le problème de la méthode qui s’y trouve discuté. Maine de Biran montre comment les philosophes du xviu* siècle ont appliqué à l’étude de l’entendement humain la méthode des sciences physiques. Ces philosophes, dit-il, n’ont tenu compte que des faits qui pouvaient être objectivement constatés. Ces faits, ils se sont bornés à les répartir en un certain nombre de classes, et toute explication a consisté pour eux à énoncer une loi générale résumant un ensemble d’observations. Malheureusement, une pareille méthode s’est
* Essai sur les fondements de la psychologie, Introduction, $ 4-5; éd. T., t. VIII, p. 44-83.
révélée tout à fait illusoire. Si l’on ne fait que classer les manifestations extérieures de la vie psychologique, les vrais caractères de celle-ci échappent. Pour les comprendre, il faut atteindre, au contraire, la cause réelle de ces manifestations : on doit chercher, par un retour sur soi, à en saisir directement la nature. Etablir que la notion de cause, telle que l’ont comprise les philosophes du xvrnf siècle, ne saurait convenir à la psychologie, c’est finalement reconnaître la vanité de la méthode que cette notion suppose admise. Par ses réflexions sur ce sujet, Maine de Biran a bien visé l’idéal qui, depuis Locke et Newton, s'était imposé à tous les esprits et dont lui-même s’était inspiré dans ses années de jeunesse. Et c’est effectivement de cet idéal qu'il a voulu apprécier la valeur.
L'examen critique ainsi conduit finit par rompre l’équilibre qui avait été réalisé jadis entre la doctrine du dualisme de la nature humaine et la méthode de l’empirisme : sous les exigences de la doctrine la méthode s’est effritée. A vrai dire, il était devenu nécessaire d’éprouver par une enquête sérieuse le bien-fondé des principes méthodologiques définis par les hommes du xvin® siècle. Maine de Biran avait senti que la méthode qu’il avait d’abord suivi n’était pas son œuvre ; 1l avait notamment compris que sa doctrine personnelle était indépendante de cette méthode, et, par suite, il avait implicitement reconiu que doctrine et méthode étaient mal adaptées l’une à l’autre, aucun lien véritable ne les unissant. Sans doute avait-il pu s’imaginer, au début, qu'entre elles un rapport étroit se nouerait. L'idée du dualisme de la nature humaine lui avait été suggérée par l'expérience de Îa vie, tandis que les principes de sa méthode restaient inspirés par l'empirisme de Locke ; mais cette diversité d’origine entre les éléments de sa pensée ne l’'empêchait. pas de croire alors que sa philosophie était homogène. La conception qu’il avait de l’homme pouvait sembler le
fruit des procédés de recherche hérités du xvin° siècle. La réflexion devait pourtant révéler entre ces éléments un désaccord très net. Assez vite Maine de Biran aperçut quels développements ses idées personnelles devaient recevoir. Comme en témoignent certaines lettres à de Gérando, il s’orienta spontanément vers la notion d’une activité de nature essentiellement volontaire et consciente d’elle-même. Sans préciser tout de suite les rapports de cette activité avec la faculté de sentir, il voulut marquer entre l’une et l’autre une différence profonde. Rien ne pouvait donc être plus urgent pour lui que de se demander si la méthode qu'il avait jusqu'alors suivie, était encore valable. Pouvait-elle atteindre cette activité intérieure et en donner une image exacte ? Ne risquait-on pas plutôt, avec les procédés de l’empirisme classique, de méconnaître les vrais caractères du réel ? La question était dictée par un sens aigu du concret et de la vie. Dès lors ce fut l’approfondissement de la doctrine qui fit sentir la faiblesse de la méthode. Maine de Biran comprit qu'il ne suffisait point d’opposer en la nature humaine la passivité et l’activité. Il voulut encore préciser les caractères de cette activité vivante, dont ses prédécesseurs n’avaient pas senti l’importance, et où luimême croyait voir la marque propre de l’homme. Aïnsi se rendit-il compte de ce qu'impliquaient confusément ses premières analyses. Toute véritable activité manifeste, au fond, un pouvoir d'initiative volontaire, et s'accompagne, en retour, d’un sentiment de conscience : voilà ce qu’enseigne à qui l’interroge l’expérience directe. Au contraire, la méthode pratiquée par les philosophes qui se réclament de Locke et de Newton, est incapable de définir les caractères profonds de la vie psychologique. En proclamant la nécessité de n’accueillir que les données d’une observation tout objective, elle s’interdit la connaissance du vouloir et elle ignore le redoublement intérieur de la conscience. Aussi Maine de Biran
dut-il avouer qu’elle n’atteint que des ombres. Pour n'avoir su donner une vision juste de l’homme, la méthode des sciences physiques parut devoir être abandonnée en psychologie. Et ce fut en définitive une connaissance plus exacte qui fit voir l’étroitesse des procédés anciens. Mais, sur le moment, un tel examen ne put avoir qu’un résultat négatif. Il révéla d’une manière éblouissante la faiblesse d’une méthode qu’on avait cru souveraine. En se proposant de n’accueillir que des faits objectivement constatés, on avait paru se conformer aux exigences de la science, mais on s'était interdit au total tout contact avec le réel ; on avait ignoré le déploiement d'activité intérieure et la conscience de soi, qui définissent ce qu’il y a de plus profond en l’homme, et, par conséquent, on s'était perdu dans un verbalisme creux. La méthode qui avait conduit à de tels échecs fut jugée. Maine de Biran ne put dire cependant ce qui devait la remplacer. Sans doute reconnut-il qu'il fallait atteindre en eux-mêmes les faits de conscience. Sans retomber dans des spéculations métaphysiques, il comprit qu’il était nécessaire d'évoquer une méthode qui sut tenir compte de la complexité des faits psychologiques, et qui pour cela apprit à les percevoir intérieurement. Dire ce que devait être en elle-même cette méthode, il n’en avait pas le moyen. Pour la définir, il aurait fallu l'avoir déjà pratiquée, car elle ne se peut connaître en dehors de l'acte qui en est l’application, et d'avance on ne sait que ce qu’elle n’est pas. Les critiques précédentes n’ont donc fait que déblayer le terrain : elles ont permis de rejeter, à cause de son étroitesse, la méthode que les philosophes du xvin* siècle ont cru devoir préconiser ; mais il reste à construire.