CHAPITRE I
Les critiques dirigées par Maine de Biran contre la méthode communément suivie au xvui siècle sont particulièrement précieuses. Elles révèlent l’insuffisance de cette méthode, et elles font voir à quel point ont été méconnus les caractères les plus profonds de la vie psychologique. Mais, du même coup, elles soulignent ces caractères, et elles mettent en lumière certains aspects, généralement cachés, de la nature humaine. En celle-ci deux traits sont à noter : l’existence d’une activité volontaire, essentiellement spontanée, dont aucun signe extérieur ne manifeste l’élan, et l’apparition du sentiment de conscience, issu d’un dédoublement intérieur, où l'être se connaît. C'est pour ne les avoir pas relevés que la philosophie du xvin® siècle s’est vue condamnée comme impuissante. Aussi convient-il maintenant de leur donner place dans une étude exhaustive de l'homme ; il ne faut proposer d’explication qu’après en avoir fait l’analyse. En y insistant, Maine de Biran signale d’une façon nouvelle les caractères essentiels, et trop souvent inaperçus, des phénomènes psychologiques ; ce dont il doit rendre compte avant tout, c’est de cette activité qui se double d’un sentiment de conscience.
A cet égard, un fait particulier retient son attention. Maine de Biran ne saurait se contenter, en effet, d’un travail critique, où la faiblesse des méthodes chères à lempirisme soit seule indiquée. Au cours de sa critique,
il aperçoit le moyen d’analyser en ce qu’elle a d’original la nature humaine. Bien plus, c’est en faisant ressortir l'existence de l’activité volontaire et du sentiment de conscience qu’il entrevoit le biais par où il faut envisager la vie humaine. N’y a-t-il pas, parmi tous les faits psychologiques, un fait priviligié, — l'effort, et, plus précisément, l’effort moteur volontaire, — où se découvrent, indissolublement unis, les deux caractères de la vie psychique, dont les penseurs du xvine siècle n’ont Jamais su reconnaître l'importance ? Tout effort suppose un déploiement d’activité volontaire. Par définition, il n’est autre chose qu’un ensemble de gestes, commencés librement et librement exécutés, en vertu d’un pouvoir d'initiative inhérent à l'être même. Aussi l’activité ne saurait-elle être nulle part mieux étudiée que dans la force même qui la détermine. Du reste, l'effort implique, en même temps que le développement d’une action, un sentiment de conscience. La cause agissante s'aperçoit intérieurement, dans une sorte de retour sur soi, où elle s’appréhende par opposition à ce qu'elle produit. Rien ne peut donc révéler plus pleinement la conscience que l’acte par lequel elle apparaît. Bref, « le sentiment de la force mot, qui produit le mouvement, et l'effet sentr de contraction musculaire, sont bien deux éléments constituuifs de la perception d'effort volontaire » *. Dans cet effort, l’action et la conscience se déterminent réciproquement : « un tel pouvoir se vérifie immédiatement par cela même qu’il s’exerce, et il ne s'exerce qu’en tant qu’il est ou peut être actuellement vérifié par la conscience » ?. On est donc en présence ici d’un fait particulier, qui offre les caractères mêmes de toute vie psychologique, et dont une étude concrète et précise est à
1 Mémoire sur la décomposition de la pensée, Part. I, introducton Sms ed el st TI Ep-260:
2 Essai sur les fondements de la psychologie, Introduction, $ 5; ts de ME TS Gt
faire. Pour atteindre ce qu'il y a de spécifique en la nature humaine, il suffit maintenant d'analyser le sentiment de l'effort. C’est sur ce point que doit porter toute la recherche : Maine de Biran y revient inlassablement.
Nul plus que lui ne s’est répété. Déjà l'introduction au Mémoire sur l'influence de l'habitude apportait l’esquisse des thèmes futurs. Plus tard, sous le titre de vie humaine, les Nouveaux essais d'anthropologie développeront encore les mêmes analyses. C’est toutefois dans les grandes œuvres de la maturité que se trouve l'étude la plus complète de l'effort volontaire. Depuis le Mémoire sur la décomposition de la pensée, jusqu'à l'Essai sur les fondements de la psychologie, elle est sans cesse reprise. Chacun des ouvrages de cette époque y est, au fond, consacré. Par ailleurs une abondante correspondance les complète, car, devant les objections formulées par ses amis, Maine de Biran éprouve le besoin de préciser son point de vue. Des notes nombreuses, des essais ou des fragments isolés s’y ajoutent aussi, où les mêmes idées sont examinées sans fin. Bref, tout révèle l'importance qui s'attache à la notion d’effort. Evidemment, les écrits où il en est question n’ont pas tous le même intérêt. Beaucoup se répètent. Certains d’entre eux, notamment la correspondance, n’ont pour but que d'exposer quelques points particuliers généralement mal compris. Encore, parmi ceux-ci, des divergences assez notables s’aperçoivent. Ainsi le Mémoire sur la décomposition de la pensée s'arrête longuement à discuter les points de vue jugés insuffisants, et 1l ne s’élève qu’ensuite à des idées nouvelles : il accuse une lente et laborieuse conquête. Avec l’£ssai sur les fondements de la psychologie, il y a pleine possession d’une doctrine qui s’affirme : les thèses essentielles se trouvent immédiatement définies, dans toute la force de leur nouveauté, quitte à se voir comparées, par après, à celles qu’elles excluent. Mais ce sont finalement les
mêmes idées qui partout reparaissent, parfois indiquées d’un mot, parfois amplement développées, toujours reprises, jamais abandonnées; tour à tour l’une ou l’autre passe au premier plan, mais chaque fois elles sont toutes implicitement données dans une inextricable abondance. Au reste, à travers les méandres infiris de “ces textes, une grande pensée reparaît, et, en dépit de digressions nombreuses, la réflexion gravite autour d’un même thème, celui de l'effort. L'intérêt de ces analyses est capital. L’effort se présente, en effet, comme une activité libre, en même temps qu’il se trouve accompagné d’un sentiment de conscience : deux caractères qui font de lui un fait privilégié. Nul autre ne laisse voir aussi clairement les traits essentiels de toute vie psychologique. Saisir en ce qu’il a d’original l'effort volontaire, c’est par conséquent étreindre la nature humaine dans sa profondeur, c’est la comprendre enfin et la définir. Aussi convient-il de chercher, avec tous les moyens dont on dispose, de quoi est fait cet effort.
Le premier souci de Maine de Biran est de se tourner vers la physiologie. Ne doit-il pas se tenir au contact des faits? De tout temps il a considéré que, pour une œuvre de recherche, il fallait partir des données de l'expérience ; aucun motif n’est venu justifier l’abandon de cet idéal; c’est donc sur le terrain des faits qu'il entend se placer. Rien, dès lors, ne doit lui sembler plus naturel que de s’adresser aux sciences physiologiques. Par nature, celles-ci sont expérimentales : elles sont fondées sur l’observation patiente et méthodique des phénomènes de la vie, et, dans leurs conclusions, elles ne présentent que le résultat de ces observations. Pour étudier l'effort volontaire, on ne saurait négliger leurs indications ; à tout le moins convient-il d’en tenir
compte. Sans doute, le point de vue du physiologiste peut paraître trop étroit. Les faits, dont le savant entreprend l'étude, ne sont aperçus par lui que sous leur aspect extérieur; dans l’analyse de leffort, en particulier, seules les manifestations organiques, par lesquelles se traduit le vouloir profond, deviennent objets de science. De là peut-être certaines réserves à faire sur la valeur des explications proposées. Il faut s’y référer néanmoins. Rien ne servirait d’invoquer immédiatement une notion métaphysique de force virtuelle, indépendante de toute condition d’exercice ; il est plus prudent et plus sage de s’appuyer sur un fait d’expérience, tel que celui de mouvement volontaire. Si, devant l’effort qui accompagne ce mouvement, la science se révèle impuissante, il sera temps de recourir alors à des principes d’un ordre plus relevé ; mais il n’en pourra être question qu'après avoir épuisé les considérations tirées de la science pure. Aussi Maine de Biran commence-t-il par chercher si des explications physiologiques sont susceptibles de donner du sentiment de l’effort une analyse
exhaustive ‘.
! « La physiologie va même jusqu’à expliquer hypothétiquement, et d’une manière plus ou moins probable, ce qui se passe dans diverses circonstances de ces mouvements volontaires et involontaires, elle nous dit quels sont les ‘nstruments mis en jeu, ceux d’où part l’action, ceux qui la transmettent et la reçoivent. Si cette science expérimentale pouvait donc déterminer la condition organique propre, qui correspond au mouvement voulu, et le différencie nettement de celui qui ne l’est pas, ne serait-ce pas elle qui aurait trouvé le signe ou le symbole du vouloir et ne pourrionsnous pas dès lors faire mieux que bégayer sur le ressort intérieur auquel se lie le sentiment d’une puissance d’effort, et par suite celui de l’individualité ? » Mémoire sur la décomposition de la pen- SM RONESSCTEME ENS NS Go Ms UE os nome 0e surtout dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée, Part. II, sect. [%, ch. Il, que se trouvent les discussions relatives aux explications physiologiques. Dans les autres ouvrages la description physiologique ne sera reprise qu’à titre de comparaison ou de symbole : cf. Essai sur les fondements de la psychologie, Part. Fe, sect. IL, ch IT; "éd. t. VIII; p."r90-et-suiv.
Dans cet essai, il utilise un certain nombre de notions physiologiques, qui lui permettent de poser clairement le problème. Pour la plupart, ces notions sont empruntées à Bichat; mais leur sens est parfois précisé d’une manière assez nouvelle. En 1800, quelques années par conséquent avant que Maine de Biran entreprenne la rédaction du Mémoire sur la décomposition de la pensée, Bichat avait publié ses Recherches physiologiques sur la vie et la mort. 1 y avait étudié les phénomènes vivants d’une façon positive, ne cherchant point à donner de la vie une définition abstraite, mais la considérant, d'un point de vue strictement objectif, comme « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort » ‘. Suivant ce principe, il avait ramené les différentes propriétés de la vie à celle de sentir et à celle de se mouvoir, c'est-à-dire à la sensibilité et à la contractilité ?. Mais, à ses yeux, chacune de ces facultés devait être à son tour subdivisée, car il existe deux vies en l’homme, l’une essentiellement organique, l’autre spécifiquement animale : par la première l’individu n’existe qu’en lui-même et n’a que des rapports de nutrition avec ce qui l’entoure ; dans la seconde, au contraire, il établit entre le monde et lui des relations nombreuses et variées *. En
1 Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort, Part. I", article 1°.
2 « Il est facile de voir que les propriétés vitales se réduisent à celles de sentir et de se mouvoir ». Ibid., Part. [°, art. 7, $ 3.
3 « L’une est commune au végétal et à l’animal, l’autre est le partage spécial de ce dernier. Jetez, en effet, les yeux sur deux individus de chacun de ces règnes vivants, vous verrez l’un n'’exister qu’au-dedans de lui, n'avoir avec ce qui l’environne que des rapports de nutrition, naître, croître et périr fixé au sol qui en reçut le germe ; l’autre allier à cette vie intérieure, dont il jouit au plus haut degré, une vie extérieure qui établit des relations nombreuses entre lui et les objets voisins, marie son existence à celles de tous les autres êtres, l’en éloigne ou l’en rapproche suivant ses craintes ou ses besoins, et semble ainsi, en lui appropriant tout dans la nature, rapporter tout à son existence isolée... J'appelle vie organique l’ensemble des fonctions de la première classe, parce
chacune de ces vies la sensibilité et la contractilité comportent donc des caractères différents. Il y a sensibilité organique, quand l'impression s’arrête à l’organe même qui la reçoit, et sensibilité animale, lorsque l'impression, dépassant cet organe, atteint le cerveau ‘. Pareillement la contractilité est dite organique, lorsqu'elle a son principe dans l'organe qui se meut, et animale, quand elle vient du cerveau et se trouve par conséquent sous la dépendance de la volonté ?. Ces deux espèces de contrac-
que tous les êtres organisés, végétaux ou animaux, en jouissent à un degré plus ou moins marqué, et que la texture organique est la seule condition nécessaire à son exercice. Les fonctions réunies de la seconde classe forment la vie animale, ainsi nommée parce qu’elle est l’attribut exclusif du règne animal ». Ibid., Part. [®, ATEN SSD
1 « Dans la vie organique, la sensibilité est la faculté de recevoir une impression ; dans la vie animale, c’est la faculté de recevoir une impression, plus, de la rapporter à un centre commun. L'’estomac est sensible à la présence des aliments, le cœur à l’abord du sang, le conduit excréteur au contact du fluide qui lui est propre : mais le terme de cette sensibilité est dans l’organe même; elle n’en dépasse pas les limites. La peau, les yeux, les oreilles, les membranes du nez, de la bouche, toutes les surfaces muqueuses à leur origine, les nerfs, etc., sentent l'impression des corps qui les touchent, et la transmettent ensuite au cerveau, qui est le centre général de la sensibilité de ces divers organes... Quoiqu’au premier coup d'œil ces deux sensibilités, animale et organique, présentent une différence notable, cependant leur nature paraît être essentiellement la même; l’une n’est probablement que le maximum de l’autre. C'est toujours la même force qui, plus ou moins intense, se présente sous divers caractères ». Ibid., Part. F®, ATOS 0:
? « Il est une contractilité animale et une contractilité organique. L’une, essentiellement soumise à l'influence de la volonté, a son principe dans le cerveau, reçoit de lui les irradiations qui la mettent en jeu, cesse d'exister dès que les organes où on l’observe ne communiquent plus avec lui par les nerfs, participe constamnent à tous les états où il se trouve, a exclusivement son siège dans les muscles qu’on nomme volontaires, et préside à la locomotion, à la voix, aux mouvements généraux de la tête, du thorax, de l’abdomen, etc... L'autre, indépendante d’un centre commun, trouve son principe dans l’organe même qui se meut, échappe à tous les actes volontaires, et donne lieu aux phénomènes diges-
tilité s'associent d’une manière très étroite aux deux modes de sensibilité : elles en sont pour ainsi dire une suite. [l existe toutefois dans la vie animale une particularité singulière, car la sensibilité peut s’y exercer sans que la contractilité la suive nécessairement : dans la vie organique la sensibilité et la contractilité ne se séparent Jamais ; mais dans la vie animale il n’y a point de liaison directe entre la sensation et le mouvement, et tout dépend du cerveau qui peut, en suspendant son action, interrompre le rapport des fonctions sensibles et des fonctions motrices ‘. L’effort volontaire, qui suppose un déploiement d'activité cérébrale, le fait bien voir : aussi son étude devrait-elle trouver naturellement place dans une analyse complète de la vie animale. Maine de Biran le sait. Pour sa part, il accepte, dans leurs lignes essentielles, les explications esquissées par Bichat. Il reconnaît volontiers, d’un point de vue physiologique, l'existence d’impressions venues du dehors et auxquelles
tifs, circulatoires, sécrétoires, absorbants, nutritifs, etc. » Ibid., Parti arte SR
1 « L’une et l’autr: espèce de contractilité se lient à l'espèce correspondante de sensibilité ; elles en sont, pour ainsi dire, une suite. Les sensations des objets extérieurs mettent en action la contractilité animale. Avant que la contractilité orgarique du cœur ne s’exerce, sa sensibilité a été préliminairement excitée par l’abord du sang. Cependant l’enchaînement n’est pas le même dans les deux espèces de facultés. La sensibilité animale peut isolément s'exercer, sans que la contractilité analogue entre nécessairement pour cela en exercice : il y a un rapport général entre la sensation et la locomotion; maïs ce rapport n’est pas direct et actuel. Au contraire, la contractilité organique ne se sépare jamais de la sensibilité de même espèce... La raison de cette différence dans le rapport des deux espèces de sensibilité et de contractilité est très simple : il n’y a dans la vie organique aucun intermédiaire dans l’exercice des deux facultés. Le même organe est le terme où aboutit la sensation, et le principe d’où part la contraction. Dans la vie animale, au contraire, il y a entre ces deux actes des fonctions moyennes, celles des nerfs et du cerveau, fonctions qui peuvent, en s’interrompant, interrompre le rapport ». Ibid., Part. I", art. 720000:
succède une réaction motrice : « les impressions faites d’abord sur les extrémités nerveuses, suivant un physiologiste célèbre, étant transmises au centre commun du système sensitif et moteur, ce centre réagit d’abord sur l’organe nerveux, et de là résulte la sensation; puis sur les parties musculaires, et de là suit la contraction ou le mouvement » ‘. Mais laissant de côté l'étude de la sensibilité, il se limite exclusivement à celle de la contractilité musculaire. D’ailleurs, sur ce point, il adopte encore la division proposée par Bichat : il reconnaît l’existence d’une contractilité organique, — insensible ou sensible, peu importe, — qui est « inhérente à la fibre musculaire », et d’une contractilité animale, qui a sa cause « dans un centre commun d’où part l’influence ou l'irradiation motrice » ?. Entre ces deux contractilités, comme le disait également Bichat, toute la différence dépend du rôle que joue le cerveau : selon qu'il intervient ou qu’il n’est pas intéressé, la contraction possède des caractères différents. Sur tous ces points, le Mémoire sur la décomposition de la pensée reprend, en somme, les analyses développées dans les Recherches physiologiques sur la vie et la mort. Aux yeux de Maine de Biran, il importe toutefois de distinguer dans la contractilité animale deux modes que Bichat n’avait pas séparés : « 1° le centre unique, considéré comme moteur, peut recevoir, de la part des organes placés hors de sa dépendance directe, une impulsion provocante qui détermine sa réaction alors forcée, et pour ainsi dire mécanique ; 2° l’action motrice peut aussi commencer directement dans ce centre, ou n'être déterminée que par des impressions reçues ou nées dans son propre sein » *. Or seule cette dernière peut être considérée comme volon-
! Mémoire sur la décomposition de la pensée, Part. II, sect. Ir°, ch. II, $ 3; éd. T., t. III, p. 197-198.
2 Ibid., p. 199-200.
3 Ibid., p. 200-201.
taire, parce que seule elle implique une initiative de lindividu. Du point de vue biranien, ce ne sont donc pas deux, mais trois espèces de contractions qu’il faut compter : l’une, toute organique, se produit immédiatement en chaque organe particulier ; la seconde, spécifiquement animale, vient du centre cérébral, mais en réponse à quelqu’excitation extérieure ; la dernière enfin, réellement volontaire, dérive du centre cérébral en vertu d’une détermination spontanée. Ces précisions étant apportées, le problème qui se pose paraît assez simple : il s’agit de savoir si les données de la physiologie suffisent à rendre compte de la contractilité volontaire. En cherchant à expliquer la notion d’effort par des considérations d'ordre physiologique, Maine de Biran s’aperçoit, en effet, que sa tâche est très précise. Manifestement les phénomènes de contractilité organique et de contractilité animale ne sont pas accompagnés d’effort : ils « excluent tout sentiment de puissance, et s’accomplissent par une force aveugle » . Seule la contractilité volontaire implique ce sentiment d’une « puissance individuelle d’effort ou d’action » ? : c’est par conséquent sur elle que doivent porter toutes les analyses. Il appartient à la physiologie de dire si elle peut expliquer cette dernière espèce de contractilité : au cas où elle y réussirait, l’étude de l'effort volontaire serait close.
Une première hypothèse s’offre tout de suite à l’esprit : elle consiste à supposer l’existence d’un « centre unique de motilité » *. Cette explication découle évidemment des anciens systèmes de physiologie; c’est à eux du moins que Maine de Biran paraît faire allusion. Pour les physiologistes du xvin® siècle, c’est en effet du cerveau, considéré comme un centre unique d’action, que dépend,
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malgré des différences de forme, toute espèce de contractilité. Tout mouvement y aurait sa source. Sans doute le cerveau ne ferait d’abord que réagir à des excitations reçues. Les impressions ressenties par les organes lui seraient transmises, avec toutes leurs variétés, par l’ensemble du système nerveux, et, sous cette influence, certaines réactions motrices se trouveraient automatiquement déclenchées. Les mouvements exécutés par l'être vivant apparaîtraient comme la suite d’une impulsion subie. A la longue, il arriverait cependant qu’une action spontanée se dessine à son tour. En recevant les mêmes excitations et en répondant toujours par des mouvements analogues, le centre de motilité contracterait d’une manière insensible des déterminations internes, lui permettant d'agir ensuite par sa propre énergie. « Prenant peu à peu une sorte d'initiative ou de prédominance » ‘, il saurait enfin diriger et commander l’action : d’instrument passif qu'il était d’abord, il deviendrait principe de mouvement. Mais qu'il s'agisse d’un effort voulu ou d’une réaction instinctive, il n’y aurait au total qu’un centre organique : seuls ses modes d'activité varieraient. L’effort comme le mouvement irréfléchi émaneraient donc d’un même centre.
De graves objections surgissent pourtant : Maine de Biran signale en particulier deux difficultés, qui lui paraissent décisives. Dans beaucoup de cas, dit-il, l’activité volontaire et l’activité instinctive sont simultanées. « Nous surprenons souvent en nous, dans un même instant, l’action de deux forces dont celle qui est nôtre, que nous appelons volonté ou moi, s'oppose à l’autre, lui résiste ou lui cède, s’empare des actes aveugles qu’elle entraînait, les arrête ou leur donne une autre direction » ?, Or, « comment se ferait-il que le même centre
CR, D 205 2 Ibid., p. 206.
indivisible fût tout à la fois le sujet, l’agent, le spectateur éclairé et l’instrument passif de déterminations si diverses » ‘ ? L'homme étant alors divisé contre lui-même, on ne saurait attribuer au même centre organique deux modes contraires d'activité. D’ailleurs, il arrive parfois que le centre cérébral entre en action par lui-même, sans déterminer pour autant des mouvements qui soient vraiment volontaires. « On trouve plusieurs exemples de ce cas dans les phénomènes de l’habitude, dans ceux du somnambulisme où les mouvements sont très coordonnés quoiqu'il n'y ait pas de mot, ni par conséquent de vouloir proprement dit » ?. Les mouvements issus de cette activité organique sont peut-être sentis comme de simples impressions musculaires, mais ils ne sont accompagnés d’aucun sentiment d'effort. Pour expliquer celui-ci, il ne suffit donc point d’invoquer l’existence d’une initiative cérébrale, cette initiative pouvant se produire sans qu’il y ait un vrai vouloir. Ainsi l'hypothèse d’un centre unique ne rend pas compte de ce qui est spécifique dans Pactivité volontaire : elle finit par confondre celle-ci avec les mouvements aveugles de l’instinct, si bien que l’effort ne se distingue plus d’un geste irréfléchi ; elle n’explique donc rien.
Mais ne pourrait-on point supposer encore qu’il existe dans le cerveau deux centres séparés, ayant chacun leur rôle et leur fonction? Cette seconde hypothèse aurait l'avantage d'éviter les écueils auxquels se heurte la précédente. Elle est d’ailleurs suggérée par certaines vues de Cabanis. Là encore Maine de Biran procède par allusion, mais de façon très claire. Il rappelle la distinction qui avait été faite dans les Rapports du physique et du moral de l’homme entre deux espèces de déterminations : les unes, aveugles et irréfléchies, appartiennent à lins-
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tinct; les autres, par la conscience qui les accompagne, relèvent de la volonté. Cabanis prétendait même ratta-. cher les unes et les autres à des fonctions organiques différentes, et proposait d’étudier séparément les organes des sens et la sensibilité interne. Aussi l’idée de retrouver une division semblable à l’intérieur du cerveau devait naturellement s'imposer : des hommes comme Lacaze et Pinel la partagèrent, et Gall ne fit qu’en tirer toutes les conséquences. En acceptant avec eux cette hypothèse, on se trouverait conduit à concevoir, dans le cerveau, deux ou plusieurs centres différents, qui n’auraient pas la même fonction. Qu’on en imagine deux, par exemple : à l’un se rattacheraient les mouvements réactionnels, provoqués par les affections profondes de l'organisme ; à l’autre appartiendrait l’initiative volontaire. On s’expliquerait ainsi la diversité des actes humains d’une manière très simple : au début de la vie, seul serait mis en jeu « le centre de réaction motrice », qui se trouve sous la dépendance « des impressions intérieures vives et confuses »; mais bientôt « le centre d'action directe » apprendrait, en se développant, à déployer son action, donnant par là naissance à « l'effort senti et voulu » ‘. Il resterait vrai que toute activité émane du cerveau; mais à l’intérieur de celui-ci deux centres devraient être discernés : et le fait qu’ils s’exercent tantôt ensemble et tantôt séparément justifierait assez la distinction qui les oppose.
Maine de Biran ne croit pas cependant que l’explication soit satisfaisante. Certes, il reconnaît à cette nouvelle hypothèse le mérite d’avoir donné des faits une description fidèle. Elle a fait voir, dit-il, qu’il existe en l’homme un dualisme essentiel. En séparant les mouvements instinctifs de ceux qui sont accomplis par une volonté libre, ses partisans ont montré la complexité de