‹ L'expérience de l'effort et de la grâce chez Maine de BiranChapitre 9 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Vers la fin de 1799, Maine de Biran a pour ainsi dire terminé ce qu’on devrait appeler ses années d’apprentissage. La méditation l’a conduit à se mieux connaître et à se mieux juger : de l’ensemble d'idées qui se sont dégagées pour lui des expériences de la vie quotidienne, il a tiré une conception personnelle de l’homme, on pourrait presque dire une philosophie, tout au moins l’ébauche d’une doctrine. Par ailleurs, la lecture lui a révélé une attitude d’esprit nouvelle : il a pris aux philosophes de son temps une méthode, dont le principe est de s’abstenir de toute métaphysique pour mieux se soumettre aux données de l’expérience, et il a prétendu s’y tenir. À ses yeux, doctrine et méthode se sont accordées, la première paraissant découler de la seconde. Mais c’est alors qu’une occasion se présente, lui permettant de préciser tout à fait sa pensée, d’en définir la nuance et d’en souligner le caractère. La Classe des sciences morales et politiques de l’Institut met, en effet, au concours, le 15 vendémiaire an VIII (6 octobre 1799), le sujet suivant : « Déterminer quelle est l’influence de l’habitude sur la faculté de penser, ou, en d’autres termes, faire voir l'effet que produit sur chacune de nos facultés intellectuelles la fréquente répétition des mêmes opéra-

tions » ‘. Et à ce concours Maine de Biran décide de prendre part.

La question était à l’ordre du jour, mais elle n'avait Jamais été traitée avec toute l’ampleur désirable. Déjà, dans le système de Condillac, l'habitude tenait une place importante. Elle était considérée d’une façon très schématique, comme la répétition pure et simple d’une première sensation; pourtant son rôle était considérable. Sous son influence la sensation primitive se trouvait renforcée, elle se transformait progressivement et finissait par donner naissance à l’ensemble des facultés de l'entendement. Mais il ne s’agissait toujours que d’un phénomène psychologique élémentaire. Ce phénomène pouvait être essentiel au développement des connaissances humaines ; son mécanisme restait simple. Ce furent les idéologues qui en aperçurent les premiers toute la complexité. Destutt de Tracy et Cabanis notèrent que l’habitude n’est pas toujours ce que croyait Condillac. Ils remarquèrent qu'elle produit des effets en apparence contradictoires, puisque tantôt elle affaiblit la sensibilité, alors que parfois elle lavive. Ils comprirent qu’on ne pouvait l’expliquer d’une manière uniforme, et qu’elle devait dépendre des facultés différentes sur lesquelles elle s’exerce. Pressentant l’importance des aperçus nouveaux qui en résulteraient, ils en esquissèrent l’étude ; mais leurs indications restèrent encore très restreintes ?.

Avec Maine de Biran le problème prend tout de suite un intérêt nouveau. C’est qu’en abordant à son tour la question de l’habitude, Maine de Biran la rattache immédiatement à l’ensemble de ses préoccupations personnelles ; au lieu de limiter son étude à celle du phéno-

1 Mémoires de l’Institut national des Sciences morales et politiques, ct. IV; p.11.

2 Destutt de Tracy, Mémoire sur la faculté de penser, 3° mémoire, ch. Il; Cabanis, Rapports du physique et du moral de l’homme, 3° mémoire, $ 6.

mène psychologique en question, il élargit le champ de ses recherches, il entreprend une œuvre beaucoup plus vaste, il finit par traiter de la vie psychologique tout entière. Comme Cabanis et Tracy, il est frappé du double caractère que présentent les effets de l'habitude, et c’est sans nul doute le point de départ de sa pensée. Mais il s'aperçoit très vite que cette opposition en révèle une autre, plus profonde, intérieure à l'esprit luimême !. Aussi sa recherche s'appuie-t-elle sur une analyse psychologique qui montre en l’homme lexistence de deux puissances distinctes, celle de sentir et celle de se mouvoir. Il lui devient facile ensuite, lorsque cette distinction est faite, de comprendre la disparité des effets produits par l’habitude, la répétition n’ayant pas les mêmes conséquences suivant qu’elle s’exerce sur la faculté de sentir ou sur celle de se mouvoir : toute ambiguïté disparaît, parce qu’on en voit la cause. De ce fait, il n’est plus question d’une étude de détail sur quelque point particulier de psychologie, mais il s’agit d’une œuvre impliquant une conception d’ensemble de la vie mentale. Le sujet mis au concours par l’Institut est plus étendu qu’il le semblait d’abord : une réponse ne peut y être apportée que par une analyse des facultés mêmes de l'esprit.

Le mémoire où ces analyses sont résumées ne fut pas écrit d’un seul jet. La question de l'habitude avait été proposée une première fois comme sujet de concours, le 15 vendémiaire an VIIT (6 octobre 1799), et Maine de Biran avait composé un premier mémoire. Celui-ci n'ayant obtenu qu'une mention très honorable et le prix n'ayant pas été décerné, le sujet fut remis au concours par l’Institut, le 15 germinal an IX (6 avril 1801). Maine de Biran en profita pour remanier sa rédaction primi-

1 Mémoire sur l'influence de l’habitude, Introduction ; éd. T., t'ALISp Anos2r/t

üve, et le prix lui fut accordé, le 17 messidor an X (6 juillet 1802). Peu après il ajouta encore, pour la publication, quelques notes complémentaires. Toutefois, malgré ces remaniements et ces corrections, les lignes essentielles du mémoire ne varient guère d’un texte à l’autre. La même idée se retrouve, celle de distinguer au sein de la pensée deux facultés fondamentales et d’expliquer par elles les effets contradictoires de l'habitude t.

Le Mémoire sur l'influence de l'habitude contient donc l’esquisse d’une psychologie. Mais cette psychologie, Maine de Biran ne l’emprunte à personne : c’est de lui, et de lui seul, qu’elle vient; c’est son expérience qu’elle exprime. Au cours de ses premières réflexions, n’a-t-il pas éprouvé sur lui-même le bien-fondé de ce qu’il expose maintenant ?

Le Premier journal a révélé les aspirations et les désirs d’une âme instable. Ce sont les événements quotidiens et l’expérience de chaque jour qui ont amené Maine de Biran à réfléchir sur lui. Et des réflexions ainsi conduites est né un problème d'ordre essentiellement pratique : que faire pour obtenir le calme et la paix intérieure ? Or, à cette question, malgré quelques doutes passagers, une seule réponse a paru convenir : assurer en soi le règne d’une activité consciente et forte, qui, dominant toutes les impressions sensibles, sache réaliser l’ordre et l'unité dans la vie. Il a donc fallu

1 Sur les deux mémoires de Maine de Biran consulter : Picavet, La philosophie de Maine de Biran de l'an IX à l’an XI d’après les deux mémoires découverts aux archives de l’Institut, Communication faite à l’Académie des Sciences morales et politiques, 1890 ; Delbos, Les deux mémoires de Maine de Biran sur l'habitude, Année philosophique, 1910, et Maine de Biran et son œuvre philosophique, Ch. V et VI, Paris, 1931; Tisserand, Introduction de l'éditeur au t. II des Œuvres de Maine de Biran, Paris, 1922.

reconnaître que l'existence d'une activité de ce genre n'est pas une chimère. Heureusement, le témoignage de la conscience en a laissé pressentir la présence au cœur de l’homme; bien plus, le sens intime en a fait toucher du doigt la réalité bienfaisante. La plupart des philosophes l'avaient sans doute méconnue, mais par ignorance ou par incompréhension; une observation plus juste à montré leur erreur. L'activité humaine s'est présentée, en définitive, comme un fait incontestable. Maine de Biran s’est assez peu soucié de connaître la nature profonde de cette force : l’essentiel n’était-il pas de pouvoir compter sur elle, et, dans les besoins de la vie comme dans la recherche philosophique, de sentir son importance et de reconnaître son rôle? Or, sur ce point, nulle hésitation ne lui a semblé permise.

De cette expérience s’est ainsi dégagée une vérité profonde : l’homme est double. D’un côté, il se voit passif, assujetti aux impressions qui l’assaillent, écrasé sous leur nombre et souvent entraîné par elles; mais, par ailleurs, il est actif, il possède une force libre, capable de se déterminer et d’agir par elle-même, indépendante de toute impulsion extérieure : et la vie est faite du conflit de ces deux forces. Maine de Biran a personnellement souffert de cette lutte. Lorsque toutes sortes d’impressions physiques l’accablaient, aussi bien celles qui venaient du monde extérieur que celles dont l’état de son organisme était la cause, il se trouvait passif; il se sentait actif et libre, au contraire, quand le mouvement de sa pensée lui permettait de se soustraire aux suggestions des sens et de juger les choses en ellesmêmes. La dualité de la nature humaine et l’antagonisme de deux forces distinctes l’ont donc continuellement hanté. Sa conception même de la vie en découle. C’est de là que vient sa philosophie, et c’est là, par conséquent, ce qui inspire, du début jusqu’à la fin, le Mémoire sur l'influence de l'habitude.

Que pouvait apporter, dans ces conditions, la lecture de philosophes tels que Cabanis et Destutt de Tracy?

À première vue, l'influence de Cabanis paraît assez profonde. Dans les Rapports du physique et du moral de l’homme *, Cabanis n’a-t-il pas montré l'existence d’impressions internes à l’origine de nos idées et de nos déterminations morales ? N’a-t-il pas insisté, avant Maine de Biran, sur l'importance du physique chez l’homme? Par les principes de sa philosophie, il se rattachait évidemment à l'idéologie et au sensualisme de Condillac : lui aussi admettait sans discussion, et comme évidente, l'affirmation selon laquelle toutes les connaissances humaines viennent des sens ; l’analyse intellectuelle des facultés de l’esprit comme les données de la physiologie le lui prouvaient également ?. Néanmoins, il Jugeait nécessaire de se livrer à une étude directe de ce problème. Que la sensibilité physique fût au principe et à l’origine de toute connaissance, il n’en doutait pas. Ce

1 Cabanis, Rapports du physique et du moral de l’homme, 2 vol., comprenant 12 mémoires : les six premiers, lus à l’Institut en 1796, parurent en 1799; les six derniers parurent en 1802.

2 « La sensibilité physique est le dernier terme auquel on arrive dans l’étude des phénomènes de la vie, et dans la recherche méthodique de leur véritable enchaînement ; c’est aussi le dernier résultat, ou, suivant la manière commune de parler, le principe le plus général que fournit l’analyse des facultés intellectuelles et des affections de l’âme » (Rapports du physique et du moral de l’homme, 1° mémoire, $ 8; Paris, 1802, t. I, p. 38). — « Nous ne sommes pas sans doute réduits encore à prouver que la sensibilité physique est la source de toutes les idées et de toutes les habitudes qui constituent l'existence morale de l’homme : Locke, Bonnet, Condillac, Helvétius ont porté cette vérité jusqu’au dernier degré de la démonstration. Parmi les personnes instruites, et qui font quelque usage de leur raison, il n’en est maintenant aucune qui puisse élever le moindre doute à cet égard. D’un autre côté, les physiologistes ont prouvé que tous les mouvements vitaux sont le produit des impressions reçues par les parties sensibles : et ces deux résultats fondamentaux, rapprochés dans un examen réfléchi, ne forment qu’une seule et même vérité » (/bid., 2° mémoire, $ 1, t. I, p. 84-85).

qu’il se demandait, c’est si cette sensibilité ne consiste qu’en sensations claires et conscientes, provoquées par des objets extérieurs ; il croyait remarquer qu’elle est aussi constituée par des impressions organiques, dont les effets se font sentir intérieurement sans qu’on en ait conscience. Condillac avait cru pouvoir tout expliquer à partir de la simple sensation, et c’est pourquoi il avait essayé de ramener l'instinct à l'habitude ; mais son point de vue était trop étroit, aux yeux de Cabanis. En fait, nous recevons des impressions qui nous viennent du monde extérieur par l'intermédiaire de nos sens ; mais nous éprouvons, en même temps, une foule d’impressions internes, dont la cause est dans l’état de notre corps, et qui, restant obscures, provoquent des mouvements involontaires. De ces deux sources d’impressions dérivent des idées et des déterminations différentes. Les unes dépendent plus particulièrement des sens externes, et les autres de la sensibilité interne : aux premières se rattachent presque toutes les idées conscientes et les déterminations raisonnées ; aux secondes, les sentiments obscurs et inconscients, les impulsions aveugles et les

instincts ‘. La science de l’homme doit donc tenir

1 « La question nouvelle qui se présente, est de savoir s’il est vrai, comme l'ont établi Condillac et quelques autres, que les idées et les déterminations morales se forment toutes et dépendent uniquement de ce qu'ils appellent sensations; si par conséquent, suivant la phrase reçue, toutes nos idées nous viennent des sens, et par les objets extérieurs; ou si les impressions internes contribuent également à la production des déterminations morales et des idées, suivant certaines lois dont l’étude de l’homme sain et malade peut nous faire remarquer la constance » (Rapports du physique et du moral de l’homme, 2° mémoire, $ 4, t. I, p. ro4- 105). — « Les observations précédentes prouvent donc que les idées et les déterminations morales ne dépendent pas uniquement de ce qu’on nomme les sensations, c’est-à-dire des impressions distinctes reçues par les organes des sens proprement dits; mais que les impressions résultantes des fonctions de plusieurs organes internes y contribuent plus ou moins, et, dans certains cas, paraissent les produire uniquement » (Rapports du physique et du moral de l’homme, 2° mémoire, $ 4, t. I, p. 112-118).

compte de cette double série d'observations. C’est dire, comme le fera Maine de Biran, qu’elle doit s'intéresser au physique autant qu’au moral de l’homme.

Par ailleurs, au moment où paraissaient ces études de Cabanis, Destutt de Tracy développait, dans un Mémoire sur la faculté de penser, une théorie ingénieuse dont lPimportance ne pouvait pas davantage échapper à Maine de Biran ‘. À propos du problème que soulevait alors le jugement d’extériorité, il insistait sur le rôle du mouvement volontaire, et, comme Maine de Biran, il reconnaissait l’existence d'une activité motrice en l’homme. Certes, Destutt de Tracy admettait avec l’école de Condillac que toute connaissance dérive de la sensation. C'était pour lui une vérité dont la démonstration n’avait plus besoin d’être faite : depuis longtemps elle l'avait été, et d’ailleurs son évidence l’imposait. D’après lui, la seule question qui demeurait encore en suspens, et dont il importait par conséquent de reprendre l’examen, était celle de la connaissance des choses extérieures. Condillac avait admirablement montré que les sensations de l’odorat, de l’ouïe, du goût et de la vue n’apportent avec elles aucune idée de cause externe. Mais ensuite il s’était exagéré l’importance des données tactiles, en croyant qu’elles suggèrent par elles-mêmes la notion d’extériorité. Finalement, il avait reconnu la prépondérance du toucher actif, auquel il avait attribué la découverte du monde extérieur; mais cette explication manquait chez lui de précision, et elle n’était pas mise en valeur. En reprenant une idée analogue, Tracy entendait donc lui donner toute la netteté qui convenait. Il distinguait, d’un côté, la faculté de recevoir des impressions, c’està-dire l’odorat, le goût, l’ouïe, la vue et le toucher ; de

1 Destutt de Tracy, Mémoire sur la faculté de penser, dans les Mémoires de l’Institut national des Sciences et des Arts (sciences morales et politiques), pour l’an IV de la République, t. I, p. 283-450.

l’autre, celle d'accomplir des mouvements. La motilité lui apparaissait dès lors comme quelque chose de nouveau : c'était un sens distinct et qui s’ajoutait à d’autres. À lui seul le toucher n’aurait pu faire connaître la réalité du monde extérieur ; il fallait qu'intervint la faculté de se mouvoir ; celle-ci, en rencontrant une résistance, suggérait l’idée d’obstacle et par suite celle de corps ; tout dérivait ensuite de ce premier jugement ‘. Ainsi se trouvait souligné, pour la première fois et d’une façon nouvelle, le rôle de l’activité motrice dans la perception sensible.

Les travaux de Cabanis et de Tracy apportaient donc à Maine de Biran des indications précieuses. Lui-même le reconnaît à maintes reprises. Déjà, dans un projet

1 « Nous avons vu que toutes nos sensations sont en elles-mêmes des modifications intérieures de notre moi, qui ne nous donnent aucune idée de leurs causes occasionnelles, des corps. Nous avons vu de plus que, comme Condillac l’a prononcé formellement à propos des odeurs, tant que nous ignorons que deux perceptions simultanées nous viennent de deux corps différents, nous n’avons aucun moyen de reconnaître que la modification composée qui en résulte n’est pas simple et une, mais est formée de deux perceptions différentes, et que par conséquent il est impossible que nous comparions ensemble ces deux perceptions composantes, et que l’action de notre jugement commence. Enfin, nous avons vu encore que la sensation de mouvement avait cela de particulier, qu’elle était tantôt libre, tantôt contrainte, et souvent aussi libre dans un sens en même temps qu'elle est contrainte dans un autre, comme lorsque notre pied ou notre main se meut suivant la surface d’un corps contre lequel il appuie avec effort. Dans ce cas, qui n’est pas rare, nous avons simultanément la sensation de mouvement libre dans un sens, et celle de mouvement contraint dans un autre : il est impossible que nous ne les distinguions pas; et voilà le premier acte de notre jugement, la première comparaison qui nous soit possible. Par le résultat de cette comparaison, la direction suivant laquelle notre mouvement est libre, nous donne l’idée que longtemps après nous exprimerons par le mot vide; et la direction suivant laquelle notre mouvement est contraint, nous donne celle que nous représenterons par le mot obstacle, idée qui est la base fondamentale, essentielle et nécessaire, de l’idée de corps, qui lui est identique, si l’on dépouille celle-ci de tous ses accessoires » (Mémoire sur la faculté de penser, Partie II, ch. VI, p. 373-374).

d'introduction qu’il écrivit pour son premier mémoire, il note l'importance des idées de Cabanis : « Il était réservé à l’auteur de l’Aistoire des sensations de porter la lumière de la physiologie dans cette partie de la métaphysique qui doit servir de base à toutes les autres. » ‘. « Ce fut donc une découverte précieuse en philosophie, un nouveau champ ouvert, un nouveau domaine ajouté à l'analyse, que de distinguer les impressions et les déterminations, dépendantes de l'activité des organes internes, de celles qui se rapportent à l’action de ceux que l’on a proprement appelé sens ; cette découverte explique bien des phénomènes, sauve bien des contradictions et donne au principe de la sensibilité physique une étendue, une généralité'qu’elle ne pouvait comporter tant qu'on en restreignait les limites à l’exercice des sens extérieurs » *. Au moment de publier le mémoire qui avait été couronné par l’Institut, il éprouve aussi le besoin de signaler par une note ce qu’il doit à Destutt de Tracy : « Le citoyen Destutt de Tracy est le premier qui ait clairement rattaché l’origine de la connaissance, de la distinction de nos manières d’être entre elles, et du moi qui les éprouve, du jugement enfin d'existence réelle et de tous les autres jugements qui en dérivent, à la faculté de mouvoir, ou à la motilité volontaire (Voyez les Mémoires de la Classe des sciences morales et politiques, vol. I, an IV, et surtout les Eléments d’idéologie que je regrette d'avoir connus trop tard et lorsque mon mémoire était presque entièrement terminé). Je n’ai guère fait que développer les premières idées de ce philosophe estimable, en cherchant dans les impressions et le jeu de chaque organe en particulier, les effets de cette cause ou faculté motrice, dont il avait

1 Mémoire sur l'influence de l'habitude, premier projet d’introduction; éd. T., 1. II, p. 348.

2 Ibid., p. 360.

déjà apprécié l’influence générale dans la formation de nos idées et la génération de nos connaissances » *. Un peu plus tard enfin, vers 1804, Maine de Biran n’allait-il pas jusqu’à écrire à Destutt de Tracy : « Vous pouvez croire que vos deux premiers mémoires de l’Institut, votre /déologie, et maintenant la Grammaire que je tiens m’ont fourni, outre l'instruction directe et positive sur les choses, le texte de presque toutes mes méditations idéologiques depuis cinq ans, comme l’ouvrage de notre grand et excellent ami ? m’a fourni toutes les sources pour l'application de la physiologie à la science de l’entendement humain. C’est à vous deux qui êtes unis dans mon esprit et mon cœur, comme vous l’êtes entre vous par une tendre amitié, c’est à vous que Je rapporte toutes mes idées et tout ce que je suis à l’époque présente de ma vie intellectuelle. La première lecture des mémoires précités fit dans mon esprit une révolution dont il conservera probablement toujours les traces, quelques modifications nouvelles que d’autres circonstances et cette sorte de fatum, qui entraîne souvent mes idées, comme le reste, puissent lui imprimer à l'avenir. Vivement frappé du nouveau principe que vous introduisiez alors dans la science de nos idées ou de l’origine toute nouvelle que vous donniez aux facultés de notre intelligence, je m’attachai à éclaircir par moimême, à commenter ce principe Jusqu'à ce qu'il ne laissât plus de nuage dans mon esprit; je notai scrupuleusement chaque phrase, chaque expression, je rapprochai le sens de notre Condillac du vôtre ; de ces rapprochements et de toutes ces comparaisons qui m'ont tant occupé, et dont je conserve encore des notes volumineuses sont ressortis enfin des points de vue qui me

! Mémoire sur l'influence de l'habitude, Introduction; éd. T., t El, p.22, note r-

? Il s’agit de Cabanis et des Rapports du physique et du moral de l’homme.

sont propres en résultat, et dont vous avez lu l’expositon dans mes deux mémoires successifs sur l’habitude » *, On pourrait donc croire qu’en 1802 la pensée de Maine de Biran n'avait rien d'original : celui-ci n'aurait été qu'un disciple fidèle des idéologues et, par conséquent, le continuateur de Condillac ; pour constituer une théorie du dualisme de la nature humaine, il n'aurait eu qu’à rapprocher les idées de Cabanis sur la sensibilité interne et celles de Destutt de Tracy sur la motilité volontaire; il aurait emprunté à ses contemporains l'essentiel de sa doctrine.

En fait, il n’en est rien cependant, et sa pensée est plus originale qu’elle ne le paraît d’abord. Elle s’inspire, au fond, de principes qui n’ont rien de commun avec ceux de Condillac. Sans doute, Maine de Biran admet, avec toute l’école sensualiste, que la connaissance humaine s’appuie sur les données des sens; mais ceci n'implique nullement qu’il accepte les conséquences communément tirées de cette affirmation. Les notes qu'il a laissées sur le problème de l’/n/luence des signes constituent au contraire — nous l’avons vu — une critique très vive de la philosophie de Condillac. Au surplus, n’est-il pas curieux qu’en étudiant Cabanis et Tracy, Maine de Biran ne retienne de leurs œuvres que les théories par où ces derniers se séparaient du sensualisme ? C’est qu’en fait il n’a jamais été un véritable disciple de Condillac : « à mesure qu’on fait des progrès, on y trouve plus de lacunes et même de contradictions » ?. Au reste, il ne fut pas davantage le disciple des idéologues. S'il a lu Cabanis et Tracy, s’il leur a pris certaines suggestions ou certaines remarques, c’est en toute indépendance de pensée. Il avait déjà par devers lui ses idées personnelles,

1 Correspondance entre Destutt de Tracy et Maine de Biran,

éd ;"t. Nil, p. 230-287.

2 Mémoire sur l'influence de l'habitude, Introduction, note

manuscrite de l’exemplaire de l’Institut; éd. T., t. IT, p. 12.

lorsqu'il a connu les Rapports du physique et du mora de l’homme et le Mémoire sur la faculté de penser. Le témoignage du Premier journal est formel. Dès 1795, Maine de Biran y parle des impressions affectives qui le troublent et dont il reconnaît sans peine l’origine organique ‘. En même temps, il note l’existence d’une force volontaire qui s'oppose à la passivité des sens : peutêtre ne la rattache-t-il pas encore d’une façon précise au sens musculaire, comme le fera Tracy; mais il n'en méconnaît pas le rôle. Quand il lira les analyses de Cabanis et de Tracy, ce sont donc ses propres idées qu'il croira y apercevoir. Il ne s'agira, en toute rigueur, que d’une ressemblance plus ou moins nette entre leurs pensées, et non d’une influence de l’une sur l’autre. Il n’est pas étonnant, par suite, qu'entre les doctrines des idéologues et la pensée biranienne il y ait parfois des différences essentielles.

Entre les idées de Cabanis et celles de Maine de Biran, par exemple, l’analogie est loin d’être complète. Certes, Maine de Biran trouve dans les Rapports du physique et du moral de l’homme des indications qui lui semblent justes sur le rôle de la sensibilité interne. Mais en insistant à son tour sur les faits dont avait parlé Cabanis, il en interprète l'importance d’une façon nouvelle. Cabanis s'était contenté d'élargir la base, sur laquelle repose l'édifice des connaissances humaines. Il avait voulu combler une lacune laissée par Condillac. A côté des sensations proprement dites, provoquées par des objets extérieurs, il avait reconnu l'existence d’impres-

1 Par ailleurs van Hulthem écrivait à Maine de Biran, le 6 frimaire an VIT : « J’ai lu une partie des mémoires de Cabanis, en applaudissant aux observations justes et lumineuses qu’il fait sur l'influence du physique sur les facultés intellectuelles, et en remarquant avec plaisir, que souvent vous m'aviez fait les mêmes observations, j'ai été frappé comme vous de ce mélange impur d’erreurs grossières et dangereuses dont ils sont souillés » (Lettres de van Hulthem à Maine de Biran, éd. T., t. VI, p. 65).

sions inconscientes d’origine interne ; et aux unes comme aux autres il avait essayé de rattacher des déterminations morales différentes. Malgré tout, ses remarques n’avaient abouti cependant qu’à étendre le domaine de la sensibilité : une source nouvelle d'impressions avait été découverte qui s’était juxtaposée à d’autres; mais de telles analyses n’avaient fait que compléter la théorie de Condillac, sans en modifier le principe. C’est, au contraire, une conception originale et neuve qu'apporte Maine de Biran. Il s’efforce de montrer que les affections passives, signalées par Cabanis, se retrouvent partout. Loin de constituer une classe à part parmi les phénomènes psychologiques, elles apparaissent dans toutes les opérations de l'esprit. Sans doute peut-on les saisir presque à l’état pur dans les impressions de la vie organique ; mais elles existent ailleurs aussi, et jusque dans les perceptions les plus claires. Les données de la vue, de l’ouie et du toucher n’impliquent-elles pas un élément passif ? A tous ses degrés la sensibilité humaine n'est-elle pas faite d’impressions obscures, que l'effort seul rend conscientes? Il s’agit donc moins, pour Maine de Biran, de juxtaposer deux sources de connaissances, que de décrire deux aspects profonds et permanents de la vie psychique. Il ne s’agit plus d'ajouter avec Cabanis un nouveau chapitre à l'étude de la psychologie humaine; il s’agit de procéder à une refonte de cette psychologie, en faisant voir un des caractères essentiels de l’esprit. C’est une nouvelle conception de la vie qui apparaît. Or, seule l'expérience personnelle pouvait la suggérer à Maine de Biran. Sa faiblesse, les malaises et les troubles dont il souffrait, ses échecs et son dégoût de luimême lui révélaient l'impuissance de la nature. Il se sentait de toutes parts envahi d’impressions étrangères. À ses yeux, l’inertie et la passivité ne pouvaient être réservées à quelque faculté spéciale ; elles s’étendaient partout. Et c’est ce que Cabanis était loin d'avoir senti.

De son côté, Destutt de Tracy n’avait qu’une originalité médiocre. Aussi Maine de Biran lui doit moins qu'il ne pense : en lisant le Mémoire sur la faculté de penser, il trouve sans doute des suggestions précieuses, notamment sur le rôle de la motilité; mais les conceptions qu’il développe à son tour lui restent essentiellement personnelles. Tracy n'avait prétendu qu’à redresser certaines erreurs de Condillac. Ce dernier avait eu le tort, d’après lui, de ne pas voir limportance du mouvement volontaire dans la connaissance du monde extérieur. En reprenant le même problème, il fallait donc réparer cette faute : Tracy entendait montrer que la connaissance des corps dérive de la faculté qu’a l’homme de se mouvoir. Seulement il n’accordait encore à cette faculté qu’une place fort restreinte. Parfois, il allait bien jusqu’à dire qu’elle forme « une moitié de notre faculté générale de sentir » ‘; mais habituellement il n’y voyait qu’un mode particulier de cette même faculté. En somme, c’était toujours ne faire de la motilité qu'un sens qui s'ajoute à d’autres, une faculté distincte à côté de facultés dont l’existence était déjà connue. C’était, ici aussi, compléter l’œuvre de Condillac, sans en modifier le principe. Maine de Biran apporte, au contraire, une conception différente. À ses yeux, l’activité volontaire révèle un aspect radicalement nouveau de la nature humaine. Ce n’est pas une faculté de sentir semblable à celle dont Condillac, Cabanis ou Tracy ont parlé. C’est quelque chose d’unique, qui n’enrichit pas seulement notre nature d’êtres sentants, mais en dévoile une caractéristique essentielle. Bien plus, c’est une fonction qu’on trouve inhérente à l’exercice de tous les sens, de la vue, de l’ouie, du toucher, etc. Loin d’être une source de connaissances juxtaposable

! Destutt de Tracy, Mémoire sur la faculté de penser, IÉMHÉMOITE CHR ND 002:

à d’autres, elle anime toutes les opérations de l’esprit, se mêle à toutes les données des sens, se retrouve partout et toujours. Avec elle apparaît, comme avec la passivité des affections pures, un caractère réellement original de la vie psychologique. C’est ce que ne montrait pas Destutt de Tracy, dont les analyses étaient à cet égard singulièrement étroites, comme l’étaient de leur côté celles de Cabanis. [ci encore, l’expérience de la vie pouvait seule instruire Maine de Biran. Les efforts quotidiens à soutenir contre lui-même lui découvraient l’existence d’une inlassable énergie. Il percevait, à travers les impressions qui l’accablaient, la marque d’une activité intérieure, dont le domaine n’avait point de bornes. Seul il en connaissait le caractère vrai.

Ainsi se dégage donc le véritable enseignement du Mémoire sur l'influence de l'habitude.

La doctrine que développe Maine de Biran n’est empruntée, ni à Cabanis, ni à Destutt de Tracy. On se croit parfois en droit de conclure avec Tisserand que « l’originalité de Maine de Biran, dans son Premier mémoire, consiste moins dans le fond même des idées, qu’il emprunte à Cabanis, Barthez, de Tracy, que dans leur synthèse et application qu’il en fait au sujet proposé par l’Institut » ‘. Et de fait il est vrai qu’un des traits caractéristiques de l’œuvre biranienne réside dans « l'application » qui est faite d’une doctrine des facultés humaines au problème de l’habitude. Il serait excessif, cependant, de s’imaginer que c’est là toute l'originalité de cette œuvre. « Le fond même des idées », chez Maine de Biran, est personnel. Avant lui personne n’avait songé à opposer aussi nettement la passivité des impressions sensibles et l’activité volontaire. Cabanis et Tracy avaient attiré l’attention des philosophes sur des phéno-

1 Tisserand, Introduction de l'éditeur au t. II des Œuvres de Maine de Biran, p. xxvi.

mènes, dont l'importance avait jusqu’alors échappé; mais ils n’avaient pas aperçu les conséquences qu’impliquaient certaines de leurs remarques. Maine de Biran comprend mieux la différence radicale qui sépare en l’homme l'être passif et l’être actif. Il sait y voir la marque d’un dualisme foncier, inhérent à la nature humaine. La doctrine qui se dégage de là prend d’ailleurs, chez lui, un caractère tout à fait nouveau par les analyses qui la justifient. Il ne s’agit pas seulement de décrire deux facultés antithétiques — l'une passive, l’autre active — dressées l’une en face de l’autre; il importe plutôt de montrer la fusion intime et profonde de deux éléments irréductibles. À propos de chaque sens — du toucher, de la vue, de l’ouïe, du goût, de l’odorat, — on peut apprécier désormais le mystérieux mélange de deux fonctions contraires, on perçoit le heurt de deux forces distinctes. Nul n’avait encore fait de pareilles analyses ; aucune lecture ne pouvait donc en inspirer le principe. Les souffrances intérieures de la vie apportaient, au contraire, à Maine de Biran un témoignage incomparable : elles lui faisaient voir, bien avant les idéologues et plus profondément qu’eux tous, le conflit qui est au fond de toute existence ; elles lui montraient la contradiction de la nature. Il lui suffisait de transposer ensuite sur le plan de la psychologie ce qu’il avait trouvé dans l’observation de lui-même. C'est de là, sans nul doute, qu'a jailli, dans sa simplicité, l’idée qui domine son Mémoire.

Qu'il y ait eu par la suite des influences qui se soient exercées sur lui, c’est possible; c’est même certain. En ce qui concerne la méthode notamment, nous verrons bientôt jusqu’à quel point Maine de Biran est resté prisonnier d’un esprit qui était celui de son époque. Mais pour le fond de la pensée, il a su garder une indépendance pleine et entière. On peut évidemment relever, dans le mémoire écrit, des détails d’expression, certains

tours de phrase, qui rappellent les idéologues. On rencontre même, en particulier dans le premier mémoire, un goût assez prononcé pour les explications physiologiques comme les aimaient Cabanis ou Bonnet. Ce ne sont là, malgré tout, que des détails secondaires; tout au plus s’agit-il d’une rencontre de pensée, mais non d’une influence. Si Maine de Biran reprend pour son compte certaines indications de Cabanis ou de Tracy, c’est parce qu’il y trouve la confirmation de quelquesunes de ses idées les plus chères. Ne déclare-t-il pas, dans l’introduction de son Mémoire, que ses « propres réflexions », non moins que la lecture de certains «ouvrages », lui ont fourni presque toute son analyse des facultés humaines ? ‘. Il transforme ce qu’il emprunte à d’autres; il n’en peut même tirer parti que parce qu’il est parvenu de lui-même à ses propres conclusions. Finalement, c’est lui qu’il retrouve en ses maîtres ; et si quelques expressions viennent effectivement de Cabanis ou de Tracy, la pensée profonde reste personnelle *.

Quelle est donc la doctrine dont l'application au problème de l’habitude va permettre de traiter la question mise au concours par l’Institut ?

C’est un empirisme assoupli et élargi. Maine de Biran commence, selon la mode classique, par une étude des

1 Mémoire sur l'influence de l’habitude, Introduction ; éd. T., LAID 10:

2 La question de l'influence de Bichat ne se pose pas ici. Les Recherches physiologiques sur la vie et la mort, où se trouve esquissée une distinction entre la vie organique et la vie animale qui correspond en partie à celle que fait Maine de Biran entre les facultés passives et les facultés actives, parurent il est vrai en 1800; mais elles ne furent connues de Maine de Biran — le témoignage de ce dernier est formel — qu'après la publication du Mémoire sur l'influence de l'habitude. Cf. Note au citoyen B..., éd. T., t. VII, p. 197-198.

sens. Avec tout le xvirre siècle, il reconnaît qu’à l’origine de la vie psychologique se trouve « la faculté de recevoir des impressions » ‘. Mais, tout de suite, il précise le sens de cette thèse : la terminologie même dont il se sert en témoigne. Habituellement les philosophes parlent de sensations ; cet usage présente cependant des inconvénients, et Maine de Biran préfère, pour sa part, le mot impression, qui est plus général. Ce dernier terme ne désigne pas seulement les données des sens proprement dits; il évoque indistinctement « tout ce que nous pouvons éprouver, apercevoir ou connaître, en nous ou hors de nous, par l’action des objets externes, comme indépendamment de cette action » ?; il a donc l'avantage de prévenir certaines confusions et d’éviter certaines erreurs. Au reste, l’essentiel est de bien mettre en lumière l’origine commune de toutes les opérations de la pensée. Cest pourquoi « il était nécessaire, dans le principe, de rappeler continuellement que la sensation était l’origine de nos facultés » *.

Mais ce principe une fois rappelé, Maine de Biran introduit une distinction capitale, que nul avant lui n'avait aussi nettement soulignée. Les impressions, que ressent l'être vivant, peuvent présenter des caractères opposés. Si J'éprouve un sentiment de bien-être ou de malaise, ou, plus simplement encore, si j’ai une sensation de chaleur, je suis dans un état passif : je n’ai pas le pouvoir d'agir sur l’impression que je subis ; je suis absorbé tout entier en ce que je sens ; l’existence d’un moi qui se distingue de ses manières d’être est alors impossible. Par contre, si j’accomplis un mouvement, si je fais un geste ou si je me déplace d’un lieu dans un autre, Je me sens éminemment actif : créant en quelque

! Mémoire sur l'influence de l’habitude, Introduction ; éd. T., Ds dE Te 192

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3 Ibid., p. 19, note.

sorte l’impression que j'éprouve, je peux agir sur elle et j'en prends conscience; un dédoublement s'opère, qui oppose le moi qui veut mouvoir au moi qui est mû, en sorte qu’apparaît un véritable jugement de personnalité, par lequel je me distingue de mes affections. Entre la faculté de se mouvoir et celle de sentir l’expérience fait donc voir une opposition de nature, profonde, irréductible. La remarque est importante : encore une fois, les indications de Destutt de Tracy sur ce point étaient timides et incomplètes, et c’est en vérité Maine de Biran qui le premier sut clairement distinguer l’activité de la passivité, « comme on distingue un rameau principal du tronc de l’arbre, ou plutôt deux arbres jumeaux qui se tiennent et se confondent dans la même souche » !. Toutefois cette distinction doit être précisée. Il est bien rare que l’activité et la passivité existent à l’état pur. Sans doute est-il des cas où elles se présentent sous cette forme : dans « l’exercice de notre loco-mobilité », par exemple, ou dans « les affections insolites des organes internes » ?, il est évident que les deux facultés de mouvoir et de sentir ne se mêlent pas. Mais le plus souvent, elles s'unissent et se confondent : les impressions des sens sont alors le résultat d'un mélange. Il est vrai, « le sentiment et le mouvement s’y trouvent combinés, dans des proportions très différentes » * : si la passivité domine, il y a sensation ; si l’activité l'emporte, il se forme une perception; mais, dans tous les cas, Pimpression résulte du heurt de l’activité contre la passivité. Aussi importe-t-il de montrer le conflit de ces deux forces dans l’exercice de chacun des sens, et c’est à quoi s’attache Maine de Biran. L'analyse psychologique se fait plus pénétrante et plus précise, vraiment

‘Ibex MIDI PR 20 TOME D 6.

originale et vraiment neuve. Il s’agit désormais d’une étude, qui révèle jusque dans les états de conscience en apparence les plus simples un dualisme irréductible *. C’est sous ce jour que Maine de Biran considère d’abord le toucher, et il n’a pas de peine à y apercevoir deux facultés « parfaitement réunies, mais faciles à reconnaître » ?. Qu’on se laisse aller, dit-il, à poser la main sur un corps quelconque : de ce contact naissent des impressions confuses, agréables ou pénibles, mais toujours imprécises. Que l’on fasse, au contraire, un effort pour porter un objet ou saisir quelque chose : du mouvement accompli sortent des impressions nettes et distinctes, d’où jaillit un jugement. Il faut y voir la preuve que dans ce qu'on nomme le toucher coexistent

1 À vrai dire, Cabanis avait déjà signalé l’existence d’une activité organique jusque dans la sensation. Toutefois, entre la sensibilité et l’activité il n'avait pas marqué, comme Maine de Biran, une opposition de nature, et il n’avait vu aucun conflit; chez lui, l’activité, qui était décrite comme une sorte « d’attention de l’organe sensitif », semblait plutôt une suite ou un prolongement, par choc en retour, de la sensibilité même. L'originalité de Maine de Biran demeure donc entière. Cf. Cabanis, Rapports du physique et du moral de l’homme, 2° mémoire, $ 6, Paris, 1802, t. I, p. 141-142 : « L'observation réfléchie de soi-même suffit pour faire voir que les extrémités sentantes des nerfs reçoivent d’abord, pour ainsi dire, un premier avertissement; mais que les résultats en sont incomplets, si l'attention de l’organe sensitif ne met ces extrémités en état de recevoir et de lui transmettre l’impression tout entière... L’on peut donc considérer les opérations de la sensibilité comme se faisant en deux temps. D'abord les extrémités des nerfs reçoivent et transmettent le premier avertissement à tout l’organe sensitif, ou seulement, comme on le verra ci-après, à l’un de ses systèmes isolés; ensuite l’organe sensitif réagit sur elles, pour les mettre en état de recevoir toute l’impression : de sorte que la sensibilité, qui, dans le premier temps, semble avoir reflué de la circonférence au centre, revient, dans le second, du centre à la circonférence ; et que, pour tout dire en un mot, les nerfs exercent sur eux-mêmes une véritable réaction pour le sentiment, comme ils en exercent une autre sur les parties musculaires pour le mouvement. »

? Mémoire sur l'influence de l'habitude, Introduction; éd. T., ME TEE

deux fonctions contraires, l'une passive, l’autre active. Il convient même d'ajouter que la première ne prend de valeur qu’en se mêlant à la seconde. Le simple contact de la main avec un objet extérieur n’apprend rien sur cet objet, car aucune cause n’intervient alors qui fasse « distinguer le mot de ses modifications » ‘:; inversement, derrière l'effort une résistance se dessine, qui révèle « un rapport entre l’être qui meut ou qui veut mouvoir, et un obstacle quelconque qui s’oppose à son mouvement » ?. L’effort est donc ce qui permet à la sensibilité d’apparaître ou plutôt de devenir consciente : à mesure qu'il s’accroît, la perception s’affine, alors que celle-ci s’obscurcit, quand il se relâche. En ce sens, il n’y a de véritable sensation tactile que parce que la main est un organe capable de se mouvoir et de se déplacer ; il n’y a de connaissance que parce qu’il y a mouvement. Non seulement, dans le toucher, deux facultés distinctes se rapprochent, mais elles sont si profondément mêlées qu’elles collaborent à la même tâche, l'une appelant autre.

Les mêmes remarques s’appliquent aux impressions visuelles. Ici aussi, deux facultés se rencontrent. D'un côté, il y a dans la vue une sensibilité très vive, extrémement délicate, mais toute passive et dont la valeur est nulle. D’un autre côté, il existe une mobilité particulière de l’œil, qui permet à celui-ci de s'orienter au milieu des images qu’il perçoit et de se fixer sur son objet. L'opposition de la passivité et de l’activité se retrouve donc encore. Mais, ici comme ailleurs, elle est inhérente à toute perception. Par elles-mêmes les impressions visuelles n’apportent aucune connaissance claire. Seule « l’activité motrice qui y concourt » * permet de

L Jbid., p.25.

ÉRTOUL- RD 220:

8 Jbid., p. 35.

déméler leur chaos. Ce sont d’abord les mouvements de l'œil lui-même qui rendent possible ce travail. Puis l’association, qui s'établit entre la vue et le toucher, achève d'éclairer les sensations visuelles par les données tactiles. Finalement, il n’y a de perception distincte que par un effort : il faut toujours qu’à la passivité de l’œil se mêle une secrète activité. De même, pour les impressions de l’ouie. On pourrait croire, en vérité, qu'elles sont purement passives. Ce n’est pourtant qu’une apparence, et n’y a-t-il pas derrière la passivité de la donnée sensible une réelle activité? « Pour bien entendre, il faut écouter : or, qu'est-ce qu'écouter, sinon déployer une action sur les muscles destinés à communiquer divers degrés de tension à la membrane du tympan » ’? Et si ces mouvements sont trop faibles, il y est suppléé par ceux de l'organe vocal : en répétant les sons entendus, ceux-ci s'associent, de la manière la plus intime, aux impressions de l’ouie. À côté d’une sensibilité toute passive, un examen plus attentif révèle une activité fondamentale. C’est même à celle-ci que revient le rôle prépondérant dans l’œuvre de la connaissance. Pour percevoir les sons distinctement il est nécessaire de pouvoir les reproduire, car « si nous parlons, parce que nous entendons, il est vrai de dire que nous n’entendons bien qu’autant que nous parlons » ?. Ici encore, « c’est un organe supérieurement mobile qui communique son activité à celui dont la sensibilité prédomine » *.

Dans les sensations du goût, un dualisme semblable existe également. La part de la sensibilité y est évidemment fort grande : elle est faite d’impressions confuses et variables, de sensations obscures qui affectent l’organisme ; elle devient « presque générale et très complexe » *. Pourtant des mouvements s’y mêlent : « l’ef-

1 Ibid., p. 38-39.

2RTDId paire DBIDId ED Are CUT OA

fort, qui a lieu dans la mastication ou la pression des lèvres, des dents, du palais contre les corps solides, suffirait sans doute pour nous donner des idées plus ou moins confuses de la résistance, et de quelques-uns de ses modes » !. Mais l'effort est, malgré tout, très limité, car « la sensation est le but, et dès qu’elle existe, elle absorbe tout ce qui n’est pas elle » ?. Dans une certaine mesure, l'attention peut rendre les impressions plus distinctes et faire savourer, par exemple, ce que l’on veut goûter. La perception reste cependant fugitive. L’impression passive reparaît vite, qui accable et recouvre l'effort. C’est pourquoi, finalement, les sensations du goût sont plus obscures que celles du toucher. Par contre, celles de l’odorat leur sont comparables. Elles sont, elles aussi, essentiellement affectives et confuses ; elles intéressent avant tout la sensibilité passive. Et cependant elles aussi peuvent être quelquefois vivifiées par l’effort, car elles s’associent « au mouvement de la respiration » . Evidemment cette activité est trop uniforme pour permettre l’analyse des impressions ellesmêmes. Comme pour le goût, la conscience claire n’y peut subsister longtemps ; très vite la sensation l’annule et toute perception s'éteint. Toujours est-il que, malgré la prédominance de la passivité, il existe, ici comme pour le goût, une activité latente et sourde, qui marque les bornes du pouvoir humain.

Au reste, la même opposition de deux fonctions contraires se retrouve dans les facultés les plus hautes de l'esprit. La vie psychologique ne saurait en effet se réduire aux impressions immédiates des sens. Condillac l'avait déjà dit. N’avait-il pas montré que la sensation ne disparaît pas aussitôt que l’objet qui l'a provoquée

1 Ibid., p. 42-43.

2AIbiId pr 43.

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cesse d’agir sur l'organe sensible? Par un effort d’attention la pensée retient quelque temps le souvenir des modifications éprouvées; elle les fait survivre à ellesmêmes. Il suffit donc à Maine de Biran de reprendre ces remarques. Il note ainsi que les impressions sensibles ne s’évanouissent pas entièrement avec la cause qui les a produites. Elles se prolongent; plus exactement, le changement qu’elles apportent persiste et leur survit sous forme de déterminations mentales ‘. Or, de ces déterminations naissent des facultés nouvelles, dont Maine de Biran s’efforce, à son tour, d'entreprendre l'analyse.

Il distingue deux grands types de déterminations, les unes sensitives, les autres motrices, retrouvant par là, sur un nouveau plan, l’opposition de la passivité et de l’activité. La remarque n’a rien qui doive surprendre. Toute détermination n'est-elle pas la suite d’une impression primitive ? Dès lors, comme il y a deux sortes d’impressions ne doit-il pas y avoir deux sortes de déterminations ? Parfois la cause extérieure, dont l'influence s’est exercée déjà sur l’organisme, agit à nouveau : il n’en peut résulter évidemment qu’ « une modification semblable à la première et différente seulement par le degré » ?; cette modification nouvelle reste donc inconsciente, comme celle qui l’a précédée ; elle ne donne lieu à aucun souvenir. Mais parfois l'organe lui-même conserve une certaine tendance à reproduire le mouvement accompli précédemment : « cet effort renouvelé diffère du premier par une plus grande facilité » *; mais il est

1 « Une modification quelconque ne peut être que le résultat d’un changement opéré dans le sens ou dans quelque centre du système : or, ce changement lui-même qui persiste et survit plus ou moins à l'impression, nous l’appelons en général détermination. » Ibid., p. 47.

Abd p.48:

8 Jbid., p. 51.

aisément reconnu, car il implique comme la première fois « un sujet qui veut, toujours identique à lui-même, et un terme variable, la résistance » ! ; la seule différence importante est que, cette fois, le mouvement est libre et non contraint, d’où l’impossibilité de confondre l’impression avec le souvenir et la perception avec l’idée. La détermination motrice s’oppose à la détermination sensitive comme la faculté de se mouvoir à celle de sentir. Aussi ne s’agit-il pas seulement d’établir une distinction abstraite ; c’est une opposition réelle qu’il faut signaler.

Mais, ici encore, l’activité et la passivité se manifestent rarement à l’état pur ; le plus souvent elles se trouvent unies et mêlées l’une à l’autre. Cest qu’en effet « l'impression d’effort, qui est l’origine commune de nos perceptions et de nos idées, est susceptible d’une infinité de nuances » ?. Normalement l’activité se déploie en mouvements volontaires, d’où jaillissent des perceptions et des idées. Mais il lui arrive de s’affaiblir, sans que pourtant les images correspondantes disparaissent : alors « les impressions et les idées, auxquelles cette activité a concouru dans l’origine, demeurent distinctes, et lui survivent » *. Du rôle plus ou moins grand de l’activité volontaire dépendent ainsi la mémoire et l’imagination. Dans un cas, l’activité l'emporte : les idées peuvent être rappelées par un effort semblable à celui qui les a déjà formées. Dans l’autre cas, la passivité domine : les images semblent renaître spontanément dans l’organe de la pensée. C’est pourquoi l’homme est entraîné par son imagination, tandis qu’il dispose de sa mémoire. Entre ces deux facultés, où dominent tantôt les éléments actifs et tantôt les éléments passifs, la dis-

LTD pe Dre 2 Ibid., p. 54.

SPIDUT DR 12

tinction est nette. Elle reproduit celle de la sensation et de la perception : dans la sensation et dans la perception, le sentiment et le mouvement se trouvaient combinés en des proportions très différentes ; de même ici, c’est le mélange inégal des déterminations motrices et des déterminations sensitives qui sépare la mémoire de l’imagination. La même dualité se retrouve partout.

De tels principes permettent, en tout cas, à Maine de Biran d'étudier, dans le corps de son Mémoire, l'influence de l'habitude sur la faculté de penser. Cette étude n’est « que la continuation des analyses qui précèdent »'. En apparence, il ne s’agit que de répondre à la question posée par l’Institut, et d'expliquer la variété des effets produits par l'habitude. Au fond, c’est à défendre et à justifier ses premières analyses que Maine de Biran s’attache. Il veut montrer, une fois de plus, que l’homme est double, et que l’habitude en altère précisément le vrai visage. Celle-ci masque dans l’être humain toute activité réelle, en effaçant le sentiment même de l'effort ; plus tard elle permet, par contre, d'en reprendre le contrôle et de s'en assurer la maîtrise : son empire est donc immense. On conçoit, de ce fait, quelles difficultés arrêtent le psychologue ; mais on comprend aussi quelle méthode s'impose : il faut dépouiller l’homme de ce qu'il a lentement acquis, si l’on veut apercevoir dans sa complexité la nature véritable de son être.

Que l’habitude ait pour premier résultat de dissimuler en l’homme toute activité, c’est ce que montre l'étude des facultés inférieures de l'esprit. Malgré des effets qui semblent contraires, l'habitude finit toujours par y faire régner une apparente passivité. Considérons d’abord la sensation. L’habitude l’émousse et l’affaiblit. « Si je suis longtemps exposé au même degré de température, si je sens fréquemment la même odeur, la même saveur, je

1 Jbid., p. 66.

finirai par ne plus rien sentir du tout, et quoique la cause subsiste toujours également au dehors, elle sera, pour moi, comme n’existant pas » ‘. Tout se passe comme si la nature entretenait, dans les différentes parües du corps, une espèce de « mouvement vital », dont l'intensité constituerait le « ton naturel » de chaque organe : aussi longtemps que rien ne vient troubler l'équilibre général du corps, il ne règne en l’être vivant qu'un « sentiment uniforme de l'existence » ; mais le Jour où, sous l’action d’une cause extérieure, se produit un changement brusque dans une des parties du corps, un déséquilibre s’ensuit entre l’ensemble de lorganisme et l’organe excité, et, par suite, un sentiment de trouble apparaît, donnant naissance à une sensation. C’est alors qu’un mouvement intérieur se dessine, qui tend à ramener l’équilibre primitif, « soit en abaissant le ton de l'organe excité, soit en élevant successivement celui de l'ensemble » ? : dans la mesure où un nouvel équilibre est réalisé, la sensation s’éteint ; mais ce résultat n’est obtenu que par le développement d’un besoin qui devient tyrannique, car, si désormais l’excitant vient à disparaître, un trouble contraire au précédent surgit, déterminant une inquiétude nouvelle et un nouveau désir. Quelle que soit, au reste, l’étendue de ces répercussions, la faculté de sentir se trouve finalement affaiblie, parce que le déséquilibre d’où est née la sensation tend à disparaître. Plus les sensations se prolongent ou se répètent, plus l'être vivant s’engourdit dans la passivité. L’habitude ne fait ici qu'accentuer le caractère même de la sensation.

Dans le cas de la perception ses effets sont moins simples. Contrairement à ce qu’elle produisait dans la sensation, l'habitude rend la perception plus claire et

2/Tbid., Sect. I, ch. 1%) éd.0T., t. Il, p.74. 2]bid., p.77.

plus distincte. Elle permet à l’homme de mieux connaitre le corps qui résiste à son toucher ; elle lui laisse distinguer avec une plus grande netteté les jeux de lumière et d’ombre ; elle lui fait saisir jusque dans leurs nuances les couleurs et les sons. Une pareille finesse vient d’abord d’un affaiblissement progressif de la sensation, à laquelle se heurtait l'effort. Elle résulte aussi de la précision que prennent par l’habitude les mouvements des organes, et de l’aisance qu’ils acquièrent pour aller au devant de l'impression sensible. L'association des impressions et des mouvements entre eux permet enfin à l’esprit de s’aider à chaque instant de ce qu’il sait déjà *. Ainsi la perception devient-elle facile et prompte. Mais, en même temps, elle s’accompagne d’un affaiblissement et d’une disparition de l'effort. Si la perception se fait plus distincte et plus claire, inversement « l'individu s’aveugle plus complètement sur la part active qu’il y prend » *?. C’est le cas, par exemple, de la perception tactile : « l'effort musculaire disparaît ou n’est plus senér que dans son produit, la résistance extérieure » *. L'homme en vient à oublier le rôle actif qu'il a joué, pour ne considérer que l’impression finale qu’a suscitée son effort.

1 C'est même par l'association d’impressions simultanées que se constitue l’idée d’un objet possédant certaines qualités, et c’est par l’association d’impressions successives que se forment les idées de cause et d'effet. « L’habitude nous crée des causes dans l’ordre des successifs, comme des essences dans celui des coexistants, et ces relations de priorité et de postériorité que nous nommons idées de cause et d’effet, ont tout leur fondement dans les déterminations de l’organe de la pensée assujetti par l’habitude à retracer nos impressions successives dans le même ordre selon lequel elles se sont constamment reproduites » (Ibid., Sect. T°, ch. III, p. 132). Il est curieux de noter, qu’à l’époque du Mémoire sur l'influence de l'habitude, la pensée de Maine de Biran est, sur ce point, très proche de celle de Hume. Plus tard, c’est en un sens tout à fait opposé qu'elle se développera.

EDIT Sec te ECh AIT ED 102:

3 Ibid., p. 106.

C'est celle-ci maintenant qui attire toute son attention : il croit subir simplement l'impression qu’il éprouve et n'avoir qu’à s’y abandonner. Par là la faculté de percevoir tend effectivement « à se rapprocher, par la promptitude, l’aisance et la passivité apparente, de la sensa- Lion proprement dite » ‘, L'homme, par l'effet de l'habitude, semble passivement livré aux impressions qui l’assaillent.

Son imagination elle-même n'échappe pas à cette règle. Certes, elle a ceci d’étrange, qu’au lieu de sentir ses produits pâlir et s’effacer sous l’action de l’habitude, elle les voit acquérir une extraordinaire vivacité. Ainsi les craintes que font naître toutes les superstitions, loin de s’atténuer avec le temps, prennent chaque jour sur l'esprit un ascendant plus fort. Les passions, plutôt que de se calmer, s’avivent et grandissent ; leur puissance devient souveraine. Il semble qu’en pareils cas l’habitude n’émousse plus la sensibilité. Pourtant de tels effets ne sont pas vraiment nouveaux ; ils sont seulement plus complexes. Ils viennent de ce que l’habitude se heurte ici à une sorte de penchant instinctif. L’homme n’est-il pas animé d’un besoin perpétuel de changement, qui lui fait désirer avant tout le renouvellement et la variété de ce qui l’attire ? Aussi l'habitude renforce-t-elle cette tendance, comme elle le fait pour tout mouvement : il faut à l’homme de nouveaux excitants qui occupent son imagination. Seul un sentiment paisible doit s’affaiblir lorsque l’objet désiré se trouve atteint, quand la passion peut jouir avec calme de ce qu’elle réclamait, alors le charme se détruit et lentement l'imagination s’apaise. L’habitude finit, de la sorte, par faire régner dans tous les cas une apparente passivité. Que l'imagination s’exalte ou qu’elle s’apaise, il semble que l’homme en soit toujours l’esclave, comme il l'était de ses sensa-

1 Jbid., p. 103. Cf. aussi Sect. II, conclusion, p. 303.

tions. Toute activité personnelle s’efface derrière les données des sens, et c’est avec les débris d’impressions antérieures que la pensée se forge un monde imaginaire où elle se meut. Là encore, l'esprit est passif. Quoiqu’elle produise des effets contraires sur la faculté de sentir et sur celle de se mouvoir, l’habitude finit donc par éliminer de la vie représentative tout effort actif, et par n’y laisser dominer qu’un jeu d’impressions purement passives. (est ce que veut exprimer Maine de Biran par le titre même de la première section de son mémoire : Des habitudes passives ; et c’est ce qu'il montre par ailleurs en une page très nette, qui résume sur ce point toute sa pensée. « Tel est donc, dit-il, l’effet général de l'habitude dans le développement progressif de nos premières facultés : c'est de tendre sans cesse à rapprocher, à confondre deux genres d'impressions distinctes par leur nature ; de cacher à l’individu, avec sa propre action, la différence qui sépare la sensation simple de la perception et du jugement; de convertir enfin par là même les signes volontaires du rappel en signes passifs de l'imagination. Lorsque la faculté perceptive est parvenue à ce degré de perfectionnement d’un côté, d’aveuglement dans son exercice de l’autre, l'individu demeure donc passivement livré à l'impulsion des causes externes, qui le meuvent souvent sans qu’il s’en aperçoive, ou aux dispositions organiques, aux saillies involontaires de la sensibilité, à la renaissance périodique des mêmes besoins, qui ne le réveillent momentanément de sa léthargie que pour Py replonger l’instant d’après ; circonscrit dans un cercle d'opérations qui se répètent toujours de la même manière, il les exécute sans y songer, avec distraction et comme dans une sorte de somnambulisme. S'il y a en lui une capacité de réflexion, un pouvoir de réagir sur tout ce qui l’environne et de se modifier lui-même, ce pouvoir est masqué par l’habitude, par la facilité et la

spontanéité des mouvements premiers, ou signes naturels, sur lesquels il se fonde. Pour qu’il passe du virtuel à l'effectif, il faut que l'individu soit déterminé à refaire avec intention tout ce qu'il a fait auparavant par habitude ; qu’il remonte à l’origine de ses signes, démêle leurs fonctions, les institue de nouveau par un acte de sa volonté, les associe fixement, et par une suite de répétitions réfléchies, à toutes les impressions de ses sens, tous les produits de sa pensée, tout ce qu'il aperçoit, tout ce qu’il sent en lui et hors de lui. Iei s’ouvre à la perfectibilité une carrière indéfinie » ‘, Tel sera précisément l'objet de la seconde section du mémoire : Des habitudes actives. Maine de Biran veut y montrer qu’après nous avoir livrés passivement à nos impressions, l'habitude est susceptible de nous en dégager et de nous en assurer le contrôle.

C’est grâce au langage que doit s’effectuer, d’après lui, cette libération *. L’homme s’aperçoit en effet que dans la perception se trouvent, indissolublement mêlés, un mouvement volontaire et une impression sensible. Le mouvement volontaire peut donc servir de signe naturel, et désigner l’impression sensible à la production de laquelle il a concouru. Il suffit à l’homme de « lier, par une attention commune et répétée, des modifications, des idées quelconques, aux mouvements ou aux impressions qui sont toujours en sa puissance, pour faire participer les unes à la même activité qui dirige les autres, et acquérir ainsi sur sa pensée le même pouvoir qu’il exerce sur ses organes mobiles, et par eux sur la nature

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2 Condillac s'était engagé déjà dans cette voie. Dans l’Essai sur l’origine des connaissances humaines, il s'était efforcé de montrer que le langage seul permet à l’homme de disposer de ses idées, et par conséquent de s'élever jusqu'aux connaissances les plus hautes. Maine de Biran reprend ici une thèse analogue; mais, en notant que les signes du langage sont des mouvements, il y découvre un caractère que n'avait pas vu Condillac.

extérieure » ‘. Dans la mesure où ils restent disponibles, de pareils signes viennent « révéler à l'individu l’espèce d’empire qu’il peut exercer sur plusieurs de ses modifications » ?, et ils le rendent à nouveau maître de ses idées. D'ailleurs, « parmi les mouvements volontaires qui peuvent également servir de signes de rappel, ceux de la voix, outre la disponibilité et la commodité parfaite de leur exercice, ont l’avantage unique et infiniment précieux de rendre l'individu doublement présent à luimême, par l'effort qu'ils déterminent et l'impression qu'ils produisent ; ils justifient la préférence qui leur est accordée dans les communications mentales ou sociales » *. Ainsi s'explique l’importance du langage. Avec lui la passivité, où aboutissait d’abord l’habitude, est vaincue ; la pensée est affranchie. Effectivement l’homme acquiert, par l'usage des signes volontaires qu’il institue, le pouvoir de dominer ses impressions, et il dispose enfin des images que sa mémoire peut lui fournir.

Cependant un tel pouvoir n’est pas toujours égal. En fait, il surgit de nombreux obstacles, qui tiennent à la nature des impressions liées aux signes. Il arrive, par exemple, que tout l'effort de pensée doit se porter d’abord sur l'articulation des mots, et que l'attention ne peut par conséquent se fixer sur les représentations encore très faibles que devrait évoquer la parole. Ainsi, lorsqu'on veut apprendre un texte par cœur, un effort est nécessaire pour enchaîner les uns aux autres les mots et les phrases, et momentanément il importe assez peu que l'esprit s’attache au sens du discours. Avec le temps les mouvements moteurs finissent pourtant par s’exécuter sans peine ; ils deviennent plus faciles. Mais il ne

! Mémoire sur l'influence de l'habitude, Sect. II, ch. Ier, éd. T., HAT ED ETSS.

? Ibid., Sect. IT, conclusion, p. 305.

3 Ibid., p. 306.

subsiste en ce cas qu’un pur automatisme, dont la pensée reste absente : on récite machinalement le texte appris. Ne faisant que reproduire une série de mouvements, sans y attacher aucun sens, la mémoire fonctionne à vide : elle est alors mécanique. En d’autres cas, au contraire, elle se heurte à des impressions trop vives. C’est ainsi que les sentiments et les modifications affectives des sens ne sauraient être réellement évoqués. Comment éveiller par un mot des sentiments de plaisir qui dépendent d’un état physique du corps ? Ce sont des modes essentiellement passifs de la sensibilité. Comme tels ils échappent à tout effort et ne peuvent être rappelés par des signes précis. Tout au plus ceux-ci ont-ils parfois un pouvoir excitatif, lorsqu'ils se sont trouvés étroitement associés à certains sentiments; mais ils restent au fond sans valeur. Pour évoquer les affections des sens, les mots sont finalement impuissants : il n'existe qu'une mémoire sensitive. Seul un juste équilibre entre « le rappel du signe » et « l'apparition claire d’une idée bien circonscrite » ‘ peut donner lieu à la mémoire représentative. En d’autres termes, il faut qu'au mouvement volontaire, qui constitue le signe, vienne s'associer l’idée, qui symbolise l’image anciennement perçue. Et, comme « il n’y a d’association régulière possible, que dans le développement égal et simultané de la force motrice sur les termes » ?, il importe que la détermination du mouvement n’ait pas trop d'intensité et que l’impression finale ne soit pas trop forte. C’est ce dont devrait tenir compte tout éducateur soucieux d'éviter le verbalisme comme l'obscurité. D’énormes progrès sont alors possibles. L’homme apprend à former toutes sortes de notions abstraites. Il peut sans difficulté les rapprocher et les désigner par le

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même mot. Il s'élève de la sorte jusqu'aux idées de nombre, de temps et d’étendue. Et c’est en maître qu’il dispose de ses pensées.

Seulement la routine le guette encore, et risque de détruire ce qu’a fait le langage. Elle altère trop souvent les jugements portés sur les choses. Sous prétexte que les premiers signes du langage étaient appliqués à des objets sensibles, l’homme s’imagine que les objets intelligibles qu’il désigne ensuite sont aussi réels que les premiers. Il en vient à leur conférer une existence autonome, et à en faire de véritables entités. Et tandis qu’au début il réfléchissait avant d’ajouter foi à ce qui lui semblait évident, il se contente désormais du témoignage de sa mémoire, il « croit bien plus à ce qu’il dit, entend et répète sans cesse, qu'à ce qu'il voit » ‘, et son jugement devient mécanique. A leur tour les plus longs raisonnements finissent par se faire sans qu’il ait besoin d'y songer. Il ne lui est plus nécessaire de s’appesantir sur chacun des termes dont ils se composent : car en facilitant les opérations intermédiaires, voire même en les annulant, l’habitude simplifie le raisonnement ; elle le précipite et l’allège, pour n’en laisser subsister que le résultat. « Tout est livré de nouveau à un pur mécanisme » *. C’est dire le risque que court la pensée. Le langage, qui l’avait une première fois affranchie de la passivité où elle s’enfonçait, constitue maintenant une menace ; et, pour elle, une lutte s’impose, si elle veut se dégager de cette routine, de cet esclavage et de cette mort.

L'habitude exerce ainsi sur la faculté de penser une double influence. Parfois elle endort l’esprit dans une passivité complète, comme elle peut aussi lui ouvrir une voie de progrès indéfinis. Tantôt elle est un instrument

l Jbid., Sect. II, ch. V, p. 257-258.

2 Jbid., Sect. IT, conclusion, p. 310.

de servitude, tantôt un moyen de libération. Mais ces effets contraires ne se peuvent comprendre que parce qu’elle agit différemment sur la faculté de sentir et sur celle dese mouvoir. Elle affaiblit la première, tandis qu’elle exalte la seconde. Chaque fois que les impressions sensibles passent au premier plan, quelle que soit au reste la part des éléments moteurs qui s’y associent, la pensée demeure donc passive, et l’habitude, en laissant agir les mêmes causes, ne fait que l’engourdir davantage. Par contre, si l’effort domine, l’activité réelle de l'individu devient prépondérante, la pensée s’éclaire, et l'habitude, en la fortifiant, lui donne plus de puissance et de netteté. Ainsi se trouve confirmée, d’une manière nouvelle, la distinction entre la passivité et l’activité. Il avait pu sembler que cette opposition de deux natures en l’homme manquait encore de preuves. Voici maintenant que l'étude du problème mis au concours par Pinstitut la justifie pleinement, et que l’analyse psychologique rejoint sur ce point l'expérience de la vie.

L'originalité de la doctrine biranienne ne fait point de doute. En apercevant au fond de la nature humaine deux principes distincts, l’un de passivité et l’autre d’activité, Maine de Biran accomplit une œuvre personnelle. Et cette œuvre prend un caractère vraiment nouveau, quand est souligné ensuite le mystérieux conflit de ces éléments contraires. Une conception nouvelle de lPhomme est née de là. Sans doute, à l’époque du Mémoire sur Pinfluence de l'habitude, il lui manque encore certaines précisions, et elle n’a pas l’ampleur qu’elle connaîtra plus tard. Le rapport de la passivité à l’activité n’est guère défini. Notamment, rien n’est dit pour élucider la vraie nature de cette force qui se mêle aux données des sens. Maine de Biran se borne en définitive à noter l’existence d’une

pareille activité, sans en approfondir l'essence. C'est qu’il est malgré tout prisonnier d’une méthode qui le retient. Il croit nécessaire d'adopter encore l'attitude que semble imposer, dans la recherche, la philosophie empiriste. Bref, lorsqu'il aborde l’étude de la vie psychologique, les procédés d’analyse qu’il emploie, ressemblent à ceux qu’on avait adoptés avant lui. Or, par cette docilité à la tradition reçue, il n’est pas original.

Lui-même l’a très vite reconnu. À peine son Mémoire imprimé, il écrit à de Gérando pour lui exprimer son inquiétude : « Je suis vivement inquiet, je vous l’avoue, sur la première impression, qu'aura pu vous laisser la lecture de mon mémoire. Je vous ai dit avec franchise que j'étais loin d’en être satisfait, et plus j'y réfléchis maintenant dans le calme de la retraite, plus mon mécontentement augmente, plus je sens de regret d’avoir cédé aux conseils qui ont déterminé la trop prompte impression d'un mémoire aussi imparfait » ‘. Plus précisément, il craint que certains lecteurs interprètent mal sa pensée : ils pourraient ne pas bien « discerner le fond de la doctrine d’avec les formes ou les expressions qui semblent là trop matérialistes » ?; et, par suite, ils ne concevraient pas comme il convient la distinction fondamentale de deux vies en l’homme. C’est dire à quel point reste imparfaite l’œuvre qui s'inspire d’une méthode trop simple, directement empruntée aux sciences physiques. D'ailleurs, dix ans plus tard, en écrivant l’introduction à Essai sur les fondements de la psychologie, Maine de Biran s’exprimera dans les mêmes termes. Faisant allusion au Mémoire sur l'influence de l'habitude, « j'étais encore dans l’âge, dira-t-il, où l'imagination, prédominant sur la réflexion, veut tout attirer à elle. Prévenu

? Lettres de Maine de Biran à de Gérando, 26 vendémiaire an XI; éd T.; t. VI, pe 148.

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pour les doctrines qui mettent l’entendement humain en images, je croyais pouvoir étudier la pensée dans les mouvements du cerveau et marcher sur les traces de Bonnet, de Hartley et d’autres physiologistes physiciens, qui m'ont semblé depuis avoir confondu et dénaturé tout l’objet de la métaphysique » . Bref, il reconnaîtra que les phénomènes psychologiques n’ont été considérés par lui que du dehors, en ne faisant appel qu'à « l’expérience extérieure ou physique » ?. Il avouera les liens qui le rattachaient alors à ses devanciers.

En quoi Maine de Biran suit-il donc une méthode qui n'est pas personnelle? Et qui donc, à cet égard, lui a servi de guide ?

En fait, c’est aux idéologues que Maine de Biran emprunte sa méthode. Ceux-ci ne prétendaient que continuer l’œuvre de Condillac. Ils s’inspiraient, comme leur maître, des principes de l’empirisme anglais et se rattachaient, par conséquent, au mouvement philosophique issu de Locke et de Newton. Ces derniers avaient manifesté la même hostilité à l’égard de la métaphysique, et ils avaient dit, tous deux, la nécessité de faire appel, en toutes choses, aux données de l'observation. Condillac n'avait pensé qu à suivre leur exemple, « ne cherchant à voir les choses que comme elles sont » *. Aussi les idéologues se proposèrent-ils, à leur tour, de ne recourir qu’à l’observation et à l’expérience. Cette attitude, Tracy la définissait admirablement dans son Mémoire sur la faculté de penser *. I] insistait sur la nécessité de s’abstenir de toute métaphysique. On ne saurait pénétrer,

1 Essai sur les fondements de la psychologie, Introduction, $ 1°*; dsl te ANVIIT ep: 4:

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8 Condillac, Essai sur l’origine des connaissances humaines, Iniroduction ; éd. 1798, p. 5.

4 Destutt de Tracy, Mémoire sur la faculté de penser, 2° partie. Mémoires de l’Institut national des Sciences et des Arts pour l’an IV de la République, t. I, p. 322-326.

disait-il, la nature des êtres et des causes premières : aussi l'étude de l’esprit doit-elle se poursuivre en dehors de toute recherche de ce genre; l’idée d’une psychologie qui se flatterait de connaître le fond de Pâme humaine, doit être délibérément écartée. Il importe de savoir limiter son ambition : l’analyse des facultés de l’esprit peut seule donner des connaissances précises et sûres, parce qu’elle n’a pour but que de décrire et non d'expliquer ; dès lors, ce que cette analyse ne découvre pas, 1l faut consentir à l’ignorer. Ainsi se trouvait très justement nommée la section de l’Institut, dont Destutt de Tracy faisait partie : section de l’analyse des sensations et des idées. Et le nom d’/déologie convenait parfaitement à la science qu’il s'agissait de fonder. Au reste l'attitude que Tracy définissait dans son Mémoire était adoptée par Volney, Guinguené, Garat, Cabanis, de Gérando, Laromiguière, bref par tout le groupe d'Auteuil, qui se réunissait chez Cabanis, dans l’ancien salon de Mme Helvétius. On préconisait une méthode d’analyse raisonnée, qu’on opposait à l’intuition romantique; et, par cette méthode, on faisait revivre l'esprit du xvrrre siècle.

Or Maine de Biran prétend continuer la même tradition. Au moment où il écrit le Mémoire sur l'influence de l'habitude, il n'hésite pas sur la méthode qu'il pense devoir adopter. Pour le fond des idées, c’est surtout à son expérience personnelle de la vie qu’il fait appel ; mais le point de vue auquel il se place reste celui de ses juges, et il n’imagine pas encore qu'une méthode nouvelle puisse être inaugurée. « Je parlais une langue qui leur était familière » ‘, dira-t-il dans la préface de son livre, entendant marquer par là les liens qui l’unissaient aux idéologues. De leur côté, ceux-ci voyaient en Maine de Biran un de leurs disciples. Les objections de détail,

1 Mémoire sur l'influence de l'habitude, Préface de l’auteur ; ol ibn Gall jo SP

qu’ils pouvaient formuler, ne les empêchaient pas de sentir revivre en lui l’esprit qui était le leur : le rapport de Desiutt de Tracy sur l'attribution du prix en fait foi ; et Maine de Biran en eut personnellement la preuve au cours des visites qu’il fit à ses juges. Faisant part à son ami, l’abbé de Féletz, de ce que lui ont dit à ce sujet Cabanis et Tracy : « Mon mémoire, écrit-il, paraît avoir fait une grande impression sur ces deux philosophes, ils m'en ont fait un éloge, que ma modestie et ma raison même ne sauraient entièrement adopter. Laromiguière, Lebreton et Daunou, qui ont aussi pris connaissance de l'ouvrage, m'en ont dit les choses les plus flatteuses : tous ces messieurs m'ont engagé à l’imprimer de suite » ‘. Par l'esprit qui l’anime et par la méthode qu’il emploie, Maine de Biran a donc conscience de se rattacher aux idéologues.

Il s’en explique d’ailleurs avec la plus grande netteté. Déjà, dans le projet d'introduction rédigé pour le premier mémoire, il déclare qu’on ne doit avoir recours en philosophie qu’à l'observation et à l’expérience. II esquisse rapidement l’histoire des efforts accomplis en ce sens. Indiquant l’idée qui fut celle de Locke et de Newton, il montre que Condillac et ses disciples l'ont reprise et développée : avec eux il ne s’agit que de décrire les faits et les classer ; découvrir une loi, c’est marquer le lien de dépendance qui unit un ensemble de faits bien constatés. Les idéologues l’ont parfaitement compris, et pour son compte, Maine de Biran a le même idéal. Aussi, dans l'introduction définitive du Mémoire, souligne-t-il brièvement, mais avec force, les principes dont il s'inspire. Il rappelle qu’en psychologie, comme ailleurs, on doit adopter la marche du physicien : « on doit, à son exemple, ne s'occuper que du rapport et de

1 Lettres de Maine de Biran à l’abbé de Féletz, 11 thermidor Ain NC EE ASS AS ME so

la succession des phénomènes, en laissant derrière soi et sous le voile qui les couvre, les causes premières qui ne sauraient jamais devenir pour l’homme objets de connaissances » ‘. Et il s’explique aussitôt, donnant la raison qui justifie, à ses yeux, le précepte qu’il vient de formuler : « Nous ne savons rien sur la nature des forces. Elles ne se manifestent à nous que par leurs effets ; l'esprit humain observe ces effets, suit le fil de leurs diverses analogies, calcule leurs rapports quand ils sont susceptibles de mesure : là sont les bornes de sa puissance » ?. On ne pouvait, en vérité, parler plus clairement, ni définir avec plus de vigueur un esprit et une méthode de recherche.

Appliquant dès lors ces principes à l’étude de l’esprit humain, Maine de Bjiran espère constituer ce qu’il nomme la physique expérimentale de l'âme. C’est encore dans l’introduction à son Mémoire qu'il prend soin de préciser son dessein : « dans tout ce qui va suivre, je n'ai d'autre vue que de rechercher et d’analyser des effets, tels qu'il nous est donné de les connaître, en réfléchissant d’un côté sur ce que nous éprouvons dans l’exercice de nos sens et de nos facultés diverses, et en étudiant de l’autre les conditions ou le jeu des organes d’où paraît dépendre cet exercice » *. A ses yeux, il faut commencer par étudier d’une façon purement descriptive les différentes opérations de l'esprit. Il est ensuite permis de les attribuer, si l’on veut, à des facultés particulières : ainsi rattache-t-on les mouvements variés qu'exécute l’être vivant à la faculté de se mouvoir, et les impressions qu'il éprouve à celle de sentir. Mais il est évident que les facultés ainsi définies ne correspondent qu à des notions abstraites, sans rapports avec le réel,

! Mémoire sur l'influence de l'habitude, Introduction ; éd. T., LA bper0:

2 Ibid., p. 16.

8 Ibid., p. 15.

et qu’elles servent à désigner seulement, d'une manière plus brève, la cause inconnue dont dépendent les faits observés. En toute rigueur, on ne peut connaître que des phénomènes physiologiques ou psychologiques ; il ne peut être question que d’en faire l’analyse et d’en préciser les rapports. « Etudier seulement dans la réflexion intime et dans les résultats — connus où supposés — du jeu des organes, ce que la métaphysique a longtemps recherché dans la nature de l’âme même, c’est donc abandonner une cause dont nous ne connaissons que le nom, pour nous en tenir aux faits d’expérience et d’observation qui sont de notre domaine propre ; c’est appliquer directement à l’idéologie l'excellente méthode de philosopher, pratiquée avant tant de succès, dans tous les genres, par les bons esprits et les génies qui honorent notre siècle » ‘. Ainsi, le Mémoire sur linfluence de l'habitude, en étudiant dans l'esprit qui avait été celui de Locke et de Newton la faculté de sentir et celle de se mouvoir, reste-t-il fidèle au principe d’un empirisme rigoureux.

Pourtant une telle méthode est lourde de conséquences. Elle s’interdit — on vient de le voir — toute recherche métaphysique sur la cause cachée des phénomènes. Elle s'astreint systématiquement à n'invoquer que l’expérience sensible. Pour s’y conformer il convient de n’avoir recours qu’à l’analyse patiente et minutieuse des faits. Il suffit de décrire et de classer. Qu’est-ce à dire, en somme, sinon qu’il faut observer les phénomènes du dehors et comme autant d’objets distincts? Le précepte est dangereux cependant, car de cette attitude résulte une appréciation uniforme des faits constatés. L'étude objective de ceux-ci ne donne sur leur importance et sur leur rôle, ni lumière, ni précision. Tous paraissent homogènes et semblent appartenir à un même

1 Ibid., p. 16.

plan de réalité, parce que leur nature profonde demeure inconnue; entre les facultés de l'esprit, par exemple, nulle opposition essentielle n’éclate, parce qu’une description purement extérieure ne révèle pas le fond des choses. Sans doute des différences notables sont bien signalées ; mais il ne s’agit que de distinctions secondaires, et, au total, les faits envisagés paraissent toujours de même ordre. En définitive tout se confond : pour qui les examine suivant les méthodes d’une observation scientifique, les phénomènes se simplifient à l'extrême ; la réalité se dépouille en quelque sorte de toute profondeur. Les facultés psychologiques sont mises sur le même plan, et décrites comme des objets où se retrouve une même nature.

C'est du moins ce que Maine de Biran est entraîné à dire. S'il a découvert l’idée féconde d’un dualisme de la nature humaine, et si de cette idée sortiront plus tard des réflexions vraiment profondes et neuves, actuellement tout est étouffé chez lui par la méthode dont” la doctrine se dit le fruit. Voulant se limiter à une analyse descriptive des faits, Maine de Biran écarte toute métaphysique : par suite, au lieu d'arriver à saisir en ellesmêmes la passivité et l’activité, il se trouve conduit à les distinguer seulement du dehors. Il ne peut voir entre elles une opposition fondamentale de nature, mais tout au plus une simple différence de caractère ; ilen parle comme de deux choses, qui sont comparables et qui se trouvent sur le même plan. L'image même dont il use le laisse bien voir : il faut distinguer, dit-il, la faculté de se mouvoir et celle de sentir, « comme on distingue un rameau principal du tronc de l'arbre, ou plutôt deux arbres jumeaux qui se tiennent et se confondent dans la même souche » *. Mieux que tout commentaire cette image de la « souche » commune marque « l’unité primordiale

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des deux forces sensitive et motrice » ‘. En conduisant à penser que toutes les fonctions psychologiques sont de même ordre, elle montre donc à quel point les données de l’observation objective sont par elles seules impuissantes à faire comprendre la nature profonde des facultés en question. Par elle, on voit, en tout cas, quelles graves répercussions ont alors entraînées jusque dans la doctrine biranienne les procédés méthodologiques empruntés aux philosophes du xvine siècle.

C'est effectivement de cette méthode, dont l’empirisme anglais à posé les principes, qu’est inspiré le Mémoire sur l'influence de l'habitude.

Par la docilité dont il a fait preuve ici, Maine de Biran n’a-t-il cherché qu’à se concilier la bienveillance de ses juges? Il est permis de se le demander. Le Mémoire sur l'influence de l'habitude répondait à une question mise au concours par l'Institut; il était destiné à être lu et jugé par ceux qui en avaient proposé le sujet ; le succès dépendait de leur impression. Maine de Biran pouvait donc chercher à plaire : il devait évidemment songer au prix qu'il désirait obtenir, et il pouvait penser qu’en se plaçant au point de vue qui était celui même des idéologues, il avait chance de voir son travail mieux apprécié. Ainsi des considérations utilitaires sont peut-être intervenues. Il n’est guère probable toutefois qu’elles aient été décisives. Deux ans plus tard, en 1804, le Mémoire sur la décomposition de la pensée sera rédigé, lui aussi, pour un concours de l’Institut ; lui aussi devra être jugé par des idéologues ; plus encore que pour le Mémoire sur l'influence de l’habitude, la question qui en sera l’occasion impliquera les principes et la méthode du sensualisme. Or, Maine de Biran n’hésitera pas à exposer une philosophie personnelle, précisant, en même temps qu’une doctrine originale, une méthode vraiment

1 Jbid., p. 23, note 1.

nouvelle. S'il ne l’a pas fait dès 1802, c’est donc qu’il n’était pas encore maître de sa méthode à cette époque. Il ne s'était pas encore dégagé de l’influence qu'exerçait sur lui l'idéal de ses maîtres.

C’est, par conséquent, avec une sincérité parfaite qu’il croit devoir adopter, en écrivant son ‘Mémoire, l'esprit et les procédés des philosophes du xvrn° siècle. Peu de temps après la publication de son livre, il a compris à quelles conséquences il se trouvait ainsi entraîné ; mais sur le moment, malgré les tendances de sa propre pensée, il n’éprouve aucune hésitation : en se limitant aux données de l'expérience sensible, il a conscience de pratiquer une méthode à la fois sûre et féconde. Dès ses premières réflexions, ne s’était-il pas spontanément rallié à cette méthode ? Ses notes de jeunesse ont révélé, à côté d'intuitions neuves, une attitude qui, sous le nom d’expérience, unissait les idées de Condillac et celles de Rousseau ; et cette attitude, sans doute un peu timide, s'explique par l’ascendant que devait exercer, sur une pensée jeune encore, une tradition vieille d’un siècle et qui paraissait solide. À cet égard, nul changement ne se manifeste dans le Mémoire sur l'influence de l'habitude : là encore se trouve suivie la méthode qui s’interdit toute recherche métaphysique et qui, ne s'appuyant que sur des faits sensibles, reste dans les bornes assez étroites d’une observation toute objective.

Au Mémoire sur l'influence de l'habitude on donne parfois un sens qu’il n’a pas. On dit que le fond de la doctrine est emprunté par Maine de Biran aux idéologues et, plus particulièrement, à Cabanis et à Destutt de Tracy : Gabanis en étudiant le jeu des impressions organiques, et Destutt de Tracy en précisant le rôle de la motilité volontaire, auraient préparé l’œuvre nouvelle ;

celle-ci serait née du simple rapprochement de remarques déjà faites. On ajoute, il est vrai, qu’en accomplissant cette synthèse Maine de Biran a fait œuvre personnelle : il aurait modifié l'esprit des anciennes doctrines dont il s’inspirait; par sa méthode, il aurait donné aux thèses des idéologues un sens profond ; il aurait préludé avec hardiesse au véritable spiritualisme. On croit, en somme, qu’à de vieilles théories a été insufflé un esprit nouveau ; on pense que les idées de Cabanis et de Tracy prennent de ce fait une valeur inattendue; on dit que la métaphysique biranienne commence avec ie Mémoire sur linfluence de l'habitude.

Il semble pourtant, après les analyses précédentes, que ce Mémoire n’a pas la portée qu’on lui attribue. En fait, son originalité n’est pas où on la cherche. Ce qui y est personnel, c’est la doctrine : elle vient moins des idéologues, que des luttes et des souffrances d’un homme qui a désiré pour lui le calme et la paix du cœur, mais que rien n’a satisfait ; de là l’accent qu’on lui découvre; sous le nom de dualisme, elle traduit en termes abstraits une expérience authentique, et décrit deux forces réelles dont l’opposition est constante. Toutefois, dans l'analyse, la méthode mise en œuvre est encore celle qu’a définie le xvin° siècle : l’étude objective et l'expérience sensible semblent seules utilisables, parce que seules elles reposent sur l'observation des faits, et que seules elles paraissent vraiment scientifiques ; aussi sont-elles pratiquées à l’exclusion de toute autre méthode. En ce sens le Mémoire sur l'influence de l'habitude reste dans la ligne des œuvres de jeunesse : loin d’annoncer une philosophie nouvelle, il clôt une période d’apprentissage.

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