CHAPITRE PREMIER
En 1812, Maine de Biran a fini d'élaborer sa philosophie de l'effort. Peu à peu, ses analyses se sont resserrées autour d’un problème, qui ne paraissait autrefois ni très riche, ni très fécond ; et elles ont finalement abouti à la découverte de ce qu'ignoraient, sans même le pressentir, les philosophes du xvri° siècle. Quelque chose a désormais été défini, qui explique l’homme. Maine de Biran a su apercevoir, au cœur de tout être, la présence d’un effort qui se cherche, se trouve et s’affirme, et dont le jaillissement se manifeste, avec une force variable, à travers les différentes formes de la vie psychologique. La personnalité humaine ne doit s’expliquer dès lors que par ce mouvement. De nouvelles questions ne peuvent être éludées, si l’on entend préciser les prolongements d’une telle conception ; mais, jusqu’à présent, c'est à mettre en lumière les résultats d’une expérience vécue, puis à formuler la doctrine où se résume cette expérience, que s’est attaché Maine de Biran. Du Mémoire sur la décomposition de la pensée à l’Essai sur les fondements de la psychologie, 1 n’a fait que dégager les enseignements d’une découverte, dont l’importance s’est révélée chaque jour plus grande.
Mais voici qu’à partir de 1813, un problème se pose, qui fait rebondir la pensée biranienne : c’est celui de l'absolu. La découverte de l'effort a laissé voir ce qu’une observation extérieure et superficielle ne remarquait
point ; elle a permis de dépasser le pur phénomène, et d'atteindre une réalité, dont sans doute on ne saurait dire qu’elle se suffise, mais à laquelle se mesure du moins tout ce qui est relatif. Or, n’y aurait-il pas à s'élever maintenant au delà du fait primitif, qui apparaît avec l'effort? Pour satisfaire pleinement l'esprit, ne faudrait-il pas élargir l'enquête qui s’achève, et tenter, en s'appuyant sur les données acquises, de ressaisir les choses en soi? Cette question est celle que de tout temps les métaphysiciens ont soulevée : Maine de Biran ne saurait donc l'oublier, ni s’en défaire par un geste de refus. D'ailleurs, auprès de lui, plusieurs de ses amis en sentent la gravité; ils y cherchent une réponse. Ampère, que Maine de Biran connaît depuis 1805, croit devoir affirmer l’existence de « rapports », qui sont « absolument indépendants de la nature des termes entre lesquels ils existent » ‘, et qui constituent de ce fait un monde nouménal distinct du monde des phénomènes : d’après lui, comme pour Platon, les relations entre les noumènes sont l’objet même de la connaissance scientifique. Royer-Collard cherche, de son côté, à reprendre la philosophie de Reïd, et à établir, conformément aux croyances communes, la réalité du moi, de la matière et de Dieu, à titre de substances : dans ses cours de 1812 et 1813 à la Faculté des Lettres, il esquisse une métaphysique, qui annonce l’éclectisme de Cousin. Un mouvement se dessine donc qui pousse les esprits à la recherche de l’universel et de labsolu. Maine de Biran n’y échappe pas. Pour sa part, il s’y trouve naturellement porté par le cours de ses réflexions, car il n’a pas encore déterminé ce qui se cache derrière l'effort. Le sentiment de sa faiblesse et de sa misère, qui lui fait désirer un appui moral, l’incline au reste dans
! Ampère, Correspondance d'Ampère et de Maine de Biran, AUD MNIL,. pi 208:
le même sens. Les circonstances s’y joignant et les discussions avec Ampère, Royer-Collard et Guizot y donnant Occasion, il aborde donc de nouveaux problèmes.
Ceux-ci sont examinés principalement dans les Rapports des sciences naturelles avec la psychologie et dans le Commentaire sur les Méditations métaphysiques de Descartes. Certaines questions de détail sont reprises dans des notes rédigées à la suite de conversations ou de lectures : on y trouve un complément aux grandes études précédentes. L’ensemble est enfin résumé par Maine de Biran, vers la fin de sa vice, en quelques pages des Considérations sur les principes d’une division des faits psychologiques et physiologiques, de la Note sur l’idée d'existence et des Nouveaux essais d’'anthropologie. Dans tous ces écrits, la même question est sans cesse posée. Existe-t-il, par delà leffort, des réalités ayant un caractère universel et absolu? Et, s’il en existe, peut-on les atteindre avec les seules ressources de la pensée? Bien des philosophes l'ont cru et se sont orientés vers le rationalisme. Il importe à Maine de Biran de voir si leurs prétentions sont légitimes #.
1 Cf. pour ces questions : Mémoire sur la décomposition de la pensée, Introduction, $ 5, 3-4; éd. T., t. III, p. 113-135 et p. 138-139; Essai sur les fondements de la psychologie, Part. F®, secholscn el ete Part le; secte ech- IV éd et NIET p. 123-144 et p. 217-278; Rapports des sciences naturelles avec la psychologie, Sect. I"; éd. B., p. 146-239; Commentaire sur les Méditations métaphysiques de Descartes, éd. B., p. 73-125; Conversation avec MM. de Gérando et Ampère, publiée par Tisserand, Revue de métaphysique et de morale, mai 1906, p. 417-428; Note sur l'écrit de M. Royer-Collard, éd. C., t. II, p. 355-376; Réponse à M. Guizot, éd. C., t. IT, p. 377-398 ; Discours lu dans une assemblée philosophique, publié par Tisserand, Revue de métaphysique et de morale, mai 1906, p. 429-438; Note sur un passage très remarquable du Témoignage du sens intime, éd. C., t. IT, p. 297- 317; Notes sur quelques passages de l'abbé de Lignac, éd. B., p. 310-317; Prolégomènes psychologiques, éd. C., t. IE, p. 297- 314; Considérations sur les principes d'une division des faits psychologiques et physiologiques, éd. C., t. IE, p. 168-194; Note sur l’idée d’existence, Part. I"e et Part. II, $ 4; éd. Tisserand, p. 37-7x