‹ L'expérience de l'effort et de la grâce chez Maine de BiranChapitre 17 sur 24 · DITES D TO · texte numérisé non relu

DITES D TO

2 Conversation avec MM. de Gérando et Ampère, éd. Tisserand, Revue de métaphysique et de morale, mai 1906, p. 421.

la suppression de notre propre pensée, puisque cette tentative impliquerait l’affirmation, et par conséquent l'existence, de ce que nous voudrions nier ! ; par ailleurs, nous ne pouvons connaître intérieurement notre existence, sans apercevoir en même temps que certaines lois ou certaines exigences s’y rattachent étroitement et lui sont inhérentes * : ces lois de la pensée, qui s’expriment en des notions appréhendées par réflexion, possèdent donc pour nous un caractère de nécessité, qui leur vient de la conscience en qui elles résident, et qui leur confère une valeur spéciale. Certes ces lois ne subsistent pas par elles-mêmes, ainsi que le disait Ampère ; mais elles permettent de poser d’une façon nouvelle le problème de la métaphysique. C’est pourquoi Maine de Biran entend se laisser guider par elles.

Elles le conduisent à affirmer l'existence de certains objets. Il lui est, en effet, impossible de se soustraire aux normes qui sont constitutives de la pensée, puisque, pour s’en affranchir, il lui faudrait renoncer à sa propre existence : elles font partie de sa nature et correspondent à une irréductible exigence ; elles ne font qu’un avec lui. Il suffit donc que ces lois incitent à poser certaines thèses métaphysiques, pour qu'aussitôt l’énoncé de ces thèses apparaisse inéluctable et que l'esprit vienne tacitement y adhérer. Par la plus impérieuse des nécessités une ontologie s’ébauche, où les réalités que postule toute pensée réfléchie, sont proclamées. « La notion ou croyance d’une réalité absolue, indépendante

! «Je ne puis me concevoir tour à tour comme existant et n’existant pas, qu’en pensant à l'existence ; et cette idée d’existence n’a pas de contraire possible; car la non-existence suppose la notion positive d’une existence présente actuellement, que l'esprit tend à écarter en appliquant le signe rien ou néant ». Ibid., p. 422.

? « Nous ne pouvons apercevoir notre existence individuelle sans apercevoir que nous avons ces lois, nous pouvons donc dire qu’elles sont inhérentes à nous-mêmes ou à notre pensée ». Ibid., p. 425.

de toute connaissance ou des faits qui la supposent et s'y rattachent, donne seule une base réelle et permanente à ces faits successifs et variables dans l’un au moins de leurs éléments » ‘. Assurément, ces choses en soi, dont l'existence paraît s'imposer en vertu de quelque loi mystérieuse, ne sont pas vraiment et pleinement connues : elles gardent quelque chose d’indéterminé ; elles sont pressenties plutôt qu'appréhendées; elles demeurent simples objets de croyance. Comme le prescrit Maine de Biran, il importe donc de distinguer « ce que nous connaissons ou pouvons connaître par l’exercice de toutes nos facultés », et « ce que nous croyons ou sommes nécessités à croire comme indépendant de l'exercice de ces facultés, et sans pouvoir y appliquer aucun de nos moyens de connaître » ?. Bref, ce n’est qu’au nom d’une croyance instinctive que se trouve établi ce que nous pensons de l’absolu : sans être atteint d’une manière positive, celui-ci se laisse affirmer comme par une obscure divination.

Quelque chose se trouve dès lors changé. Certes, il demeure évident que la pensée n’est pas en contact direct avec l’absolu : elle n’atteint pas de réalités substantielles, ni ne peut, à plus forte raison, expliquer les faits de l’expérience sensible par la considération des choses en soi. Il reste non moins certain que l’observation des faits particuliers ne permet pas à l’esprit de s'élever à des vérités universelles : il manquerait toujours aux propositions qu’on pourrait induire des données sensibles le caractère de nécessité qui appartient à l’absolu. Encore une fois, toute tentative en ce sens ou dans l’autre est vouée à un échec. Seules les remarques sur l’existence des lois qui sont inhérentes à la pensée,

1 Rapports des sciences naturelles avec la psychologie, Sect. [°° ; Éd BD 210 MID DrR2E02

deviennent décisives. Maine de Biran s’aperçoit qu’une exigence, inexplicable mais irrésistible, le contraint à avancer certaines affirmations : la fécondité de l’analyse réflexive n’est pas épuisée par l’aperception du moi, et il apparaît que quelque chose doit exister qui déborde et dépasse les faits connus. Par là se révèle, en somme, un besoin de croire que nul ne saurait méconnaître ; en son genre il correspond à une faculté originale, qui est indépendante de toute autre et dont l’apport enrichit la pensée. « Nous n’ajoutons le caractère universel à des propositions individuelles ou particulières, qu’autant que cet universel est donné indépendamment d’elles, en vertu d’un principe antérieur de croyance inhérent à notre nature » ‘. C’est dire que, sans pouvoir donner une vision claire de l’absolu, une tendance mystérieuse et dont nous ne saurions nous affranchir, nous laisse présumer que derrière les phénomènes se cachent des substances.

Maine de Biran commence par envisager le sentiment de l'existence individuelle, tel qu’il apparaît avec la conscience du moi. En toute rigueur, a-t-il dit, l'effort ne s'aperçoit qu'autant qu'il dure : à l’état de veille, l’action volontaire implique la connaissance de soi ; dans le sommeil, l'être humain cesse d’être présent à luimême. Une exigence intérieure contraint pourtant le moi, qui est incarné dans l'effort, à prolonger son existence au delà du temps où il se connaît. L’individu ne peut admettre qu’il n’ait commencé d’exister que le jour où 1] s’est apparu à lui-même ; il ne peut concevoir qu’il disparaisse réellement dans le sommeil, et que son réveil soit une véritable renaissance : nécessairement il se conçoit comme le mode d’une réalité qui le dépasse, et il imagine une âme, dont le vouloir n’est effectivement que la manifestation. « Je conçois le moi comme le sujet

1 Jbid., p. 200.

apercevant, ou qui aperçoit actuellement ; mais le mot n’existe pas toujours, ou n’est pas toujours apercevant : la notion de l’âme est celle d’un être qui reste le même alors qu’il n’aperçoit pas; et dans l'intervalle de deux aperceptions, ce qui reste sans s’apercevoir est l’âme substance » ‘. De cette âme, Maine de Biran affirme, bien entendu, ne rien connaître. D’après lui, ce fut chez Descartes une erreur que de vouloir pénétrer la nature de la substance pensante, et le mérite de Kant est d’avoir montré clairement l’inanité d’une telle prétention. En fait, « nous savons seulement que cette substance est, ou existe, en induisant son existence du sentiment de la personnalité », mais « nous ignorons absolument ce qu'est ou quelle chose est cette âme » ?. On ne peut éviter de croire que l’activité du moi se rattache à une substance, « réalité absolue de l’être qui reste ou qui dure » *; en elle-même cette substance demeure cependant inconnaissable. Et c’est pourquoi Maine de Biran parle de « l’activité absolue d’une substance ou force que nous sommes obligés d'admettre, sans la connaître, sous le nom d'âme » *.

Du sentiment de l’existence individuelle découle d’ailleurs, par la même voie, la croyance en la réalité substantielle des corps. Il suffit que nous éprouvions une sensation ou, mieux encore, que nous ayons conscience d’une résistance qui s’oppose à notre effort, pour qu’aussitôt nous imaginions un objet extérieur dont l'impression que nous ressentons est l’effet : « nous rapportons ce changement dont notre effort voulu ou le moi n’est point cause, à l’objet même, comme à une

1 Note sur l'écrit de M. Royer-Collard, éd. C., t. II, p. 363.

2 Ibid., p. 359-360.

8 Nouveaux essais d'anthropologie, Part. II, sect. Ir°; éd. N., LAIT D 0019:

4 Rapports des sciences naturelles avec la psychologie, Sect. I°°; éd. B., p. 166.

force ou cause efficiente extérieure » ‘. Bien plus, « en concevant la cause extérieure d’une modification interne quelconque, nous lui attribuons la permanence et la réalité du moi » ; et, d’autre part, « nous supposons ou croyons que l’objet a pour nous modifier ou pour produire des changements dans notre sensibilité, une force pareille à celle de notre moi pour produire des changements sur les organes mobiles de notre corps » ?. Ainsi s’ébauche la croyance en la substantialité des choses extérieures : celles-ci se définissent comme autant d’objets, qui subsistent par eux-mêmes, avant comme après leurs manifestations. Ce n’est pas à dire que nous ayons connaissance de ce qu’ils sont réellement :-« nous croyons, dit Maine de Biran, qu’il existe des objets, causes des sensations, sans avoir aucun moyen de connaître, ni aucune raison de demander ce que sont ces causes en elles-mêmes et indépendamment de leurs effets » *. En d’autres termes, « il faut bien prendre garde à ne pas confondre la notion indéterminée de la cause ou force en soi, dont nous ne pouvons nous empêcher de croire la réalité absolue, et l’idée ou la représentation particulière de ce que peut être cette cause relativement à nos moyens de connaître ou de nous représenter objectivement les existences particulières » ‘.. Il est vrai que nous sommes obligés d’affirmer l’existence d’une « résistance ou inertie absolue » *, que nous appelons corps; mais toute recherche ultérieure sur l’essence de cette force, conçue à l’image de celle que révèle l’activité volontaire, est inutile et vaine. Ici encore un absolu se devine, que nous ne pouvons vraiment connaître.

l Ibid., Sect. III, p. 261.

2 Ibid., p. 261-262.

8 Ibid., p. 263.

+ Note sur l’idée d'existence, Part. Ir, $ 2; éd. Tisserand, p. 59.

5 Rapports des sciences naturelles avec la psychologie, Sect. I" ; Éd EAP 2100!

Une dernière affirmation — celle de l'existence de Dieu — s’impose, elle aussi, en vertu d’une impérieuse exigence de la pensée. À vrai dire, Maine de Biran n'insiste guère sur ce nouvel objet de croyance, et il ne traite le plus souvent que de la réalité substantielle de l'âme et du corps. En quelques textes assez brefs, mais suggestifs, il marque cependant l’analogie qui existe entre ces questions et le problème de Dieu. À son avis, nous ne pouvons éviter de concevoir un Être nécessaire, dont dépendent toutes les substances créées. En particulier, la réflexion sur ce que nous sommes nous conduit à imaginer, au-dessus des êtres que nous connaissons, une puissance suprême, qui soit pour ceux-ci la source même de l’être. « Considérant cette existence individuelle comme contingente, temporaire, notre esprit remonte jusqu’à une cause efficiente, nécessaire, éternelle, qui a réalisé l’être contingent » ‘. Plus précisément même, c’est après avoir conçu la notion d’âme que Maine de Biran juge nécessaire d’admettre la croyance en l’existence de Dieu. Celle-ci n’est pas requise pour expliquer le sentiment du moi qui apparaît avec l'effort ; mais c’est de la substance de l’âme qu’elle doit rendre compte. « Il faut s’être élevé par la réflexion et l’abstraction jusqu’à la notion de l’essence pour concevoir que n’étant pas nous-mêmes les auteurs de cette essence, elle dépend d’une cause suprême qui est à l'essence et à l’existence qui ont un commencement ce que notre âme, force motrice, est aux mouvements qu’elle fait commencer dans le corps » ?. Il est bien évident, d’ailleurs, que la nature de Dieu demeure mystérieuse et inaccessible à l’homme. Son action créatrice

1 Notes sur quelques passages de l’abbé de Lignac, éd. B., p. 812. Cf. également : Exposition de la doctrine philosophique de Leibniz, éd. C., t. IV, p. 345-346.

2 Notes sur quelges passages de l’abbé de Lignac, éd. B., p. 312.

et sa toute-puissance ne sauraient être niées ; mais son essence reste impénétrable. Plus encore que l’âme et le corps, l’absolu de la divinité n’est pas objet de connaissance claire.

Devant le sentiment du moi et devant la résistance extérieure qui arrête l’effort, Maine de Biran croit devoir dépasser ce que saisit immédiatement l’observation et recourir à des substances ; par delà celles-ci il pressent même un Dieu créateur. « Certes, dit-il, je sais combien il est nécessaire et rigoureux, cet admirable enchaïnement d’idées ou de notions par lequel lesprit humain s’élève du fait primitif de la conscience ou du moi, joint aux premières intuitions qui nous donnent un monde extérieur phénoménal, jusqu’à la réalité d’un monde invisible de substances et de causes, et enfin jusqu’à la cause suprême de toutes les existences. Mais je pense aussi qu’il faut soigneusement distinguer ce que nous sentons ou apercevons d’abord immédiatement comme étant en nous ou nous-mêmes, de ce que nous croyons ou concevons exister indépendamment de nous d’après des lois de notre entendement développé » . Derrière les phénomènes qui seuls sont directement accessibles, Maine de Biran imagine que des noumènes subsistent qui correspondent à des choses en soi. L’absolu n’est donc pas une chimère, puisqu'on ne peut se dispenser d’en affirmer l’existence ; mais en fait il est illusoire de prétendre le connaître, puisque par définition la pensée ne peut s'élever jusqu’à lui. L’inquiétude métaphysique, qui porte l’esprit vers la recherche de ce qui est immuable, s'explique et s’apaise en même temps.

La distinction des phénomènes et des noumènes résoud, en somme, toute difficulté. Si l’on considère ce qui est, il est bien certain que les noumènes sont anté-

1 Réponse à M. Guizot, éd. C., t. II, p. 387.

rieurs aux phénomènes. Le relatif suppose nécessairement l’absolu : car comment pourrait apparaître telle ou telle manifestation sensible, si quelque chose ne préexistait, dont ces manifestations représentent un attribut ou une qualité. « Avant d’agir, avant d’être modifié d’une manière quelconque déterminée, de se manifester sous tel attribut, qualité ou propriété, il faut étre absolument ou à titre de substance, de chose en soi, de noumêne » ‘. De toute nécessité quelque chose existe avant qu'il y ait connaissance de quoi que ce soit. Mais s’il est vrai qu’à cet égard l’absolu soit premier, on doit aussi reconnaître que, du point de vue de la connaissance, les phénomènes sont antérieurs aux noumènes. « Avant d’avoir ou pour avoir la croyance d’un absolu quelconque, ou chose en soi, d’une substance, y compris notre âme, il faut se sentir exister ou se connaître sous un attribut, une première qualité déterminée, ou à titre de fait primitif » *. On ne peut reconnaître l’existence d’un objet que par un acte de pensée auquel se trouve implicitement mêlé le sentiment du moi. C’est donc du fait de conscience que doit partir tout esprit en quête de connaissance, une relation phénoménale étant d’abord donnée. Il faut concevoir l’antériorité de l’absolu sur le relatif, dans l’ordre de l'être, et celle du relatif sur l'absolu, dans l’ordre du connaître. Ce sont deux conclusions également évidentes et nécessaires, que l’opposition des phénomènes et des noumènes justifie sans peine. Elles ont, en tout cas, le mérite de donner leur vrai sens aux préoccupations métaphysiques qui agitent les esprits, et d’en préciser définitivement la valeur. Ces affirmations ne se conçoivent cependant que si Von a soin de distinguer entre connaître et croire. Comme l’exposent longuement les Rapports des sciences

1 Rapports des sciences naturelles avec la psychologie, Sect. F°°; éd.B p.167.

ZPTDIT MD Tor

naturelles avec la psychologie, il faut séparer « ce que nous connaissons ou pouvons connaître par l’exercice de toutes nos facultés, de ce que nous croyons et sommes nécessités à croire comme indépendant de l'exercice de ces facultés » ‘. Connaître, c’est appréhender, soit par expérience sensible, soit par aperception interne, un ensemble de faits nécessairement relatifs ; croire, c’est être contraint, en vertu d’une exigence impérieuse, à affirmer l'existence de réalités, par ailleurs inaccessibles. C’est donc à la croyance qu’il appartient de traiter de l'absolu et de poser certains principes d'ordre universel, mais c’est à la science qu’il revient de saisir le relatif et d’en décrire les manifestations particulières. Celle-ci est première en fait, puisque, dans la pratique, toute recherche s’ouvre par la connaissance d’une relation, tandis qu’en droit celle-là seule a valeur et poids qui invite à concevoir une essence immuable. Le monde des phénomènes et le monde des noumènes relèvent, à cet égard, de deux disciplines distinctes, qui leur permettent de n’être pas confondus. Les difficultés métaphysiques, que soulevait la recherche de l’absolu, se trouvent par conséquent rejetées hors du domaine de la discussion dialectique. Peut-être ne peut-on les éluder, ni s’y soustraire tout à fait, puisqu'elles correspondent à une authentique réalité ; toutefois il apparaît clairement que leur étude ne permet d'aboutir ni à un savoir, ni à une certitude. Toute construction d'ordre ontologique est jugée d’avance.

Maine de Biran se trouve finalement dans une impasse. À la question de savoir s’il existe une méthode qui permette de s’élever par réflexion sur soi jusqu’à

MUDUP ID 2T0:

l'absolu, il répond négativement. Autour de lui, les esprits s’efforçaient de dépasser l’empirisme vulgaire et d'atteindre les choses en soi ; dans le passé, Descartes avait construit un système qui, s'appuyant sur les données de la conscience, développait une métaphysique substantialiste : mais, pour sa part, Maine de Biran croit devoir renoncer à toute spéculation pure. Il considère comme vaines les tentatives de la pensée, pour découvrir derrière les faits de l’expérience sensible des substances, les idées que la pensée trouve en elle ne conduisant à aucune réalité stable, et rien n'étant plus chimérique que de vouloir saisir dans des notions intérieurement appréhendées quelqu’essence indépendante et immuable. Tout au plus accorde-t-il que c’est pour l’homme un invincible besoin, que d’imaginer derrière tout fait une cause cachée, comme de croire à l’existence d’un absolu. Il n’en maintient pas moins que labsolu reste en lui-même inaccessible : on doit affirmer son existence, mais sa nature demeure impénétrable, et par suite aucun essai pour se hausser jusqu’à lui ne peut aboutir. C’est, au fond, ce que Kant avait déjà soutenu. La thèse d’après laquelle la connaissance porte sur des phénomènes et non sur des choses en soi, se trouvait développée dans la Critique de la raison pure ; il y était dit que l’entendement ne peut saisir que des faits, mais que la raison doit admettre, pour expliquer l'apparition de ceux-ci, l’existence de noumènes. Maine de Biran devait naturellement s’inspirer de ces remarques. En dehors de l'influence kantienne, ses propres tendances le portaient vers des conceptions analogues. Le souci de se tenir toujours sur le terrain de l’observation et de l'expérience lui faisait notamment écarter comme illusoire toute question sur l’essence des choses. Son attitude actuelle est donc le résultat d’un examen logique et réfléchi. Elle exprime l’idée que tout passage à l'absolu est impossible ; plus exactement, elle signifie LE ROY 21

que l'esprit humain ne peut découvrir par ses seules forces ce qui constitue le fond du réel, et que l’analyse réflexive est impuissante à faire connaître les choses en soi ; bref, elle manifeste la décision d'abandonner toute œuvre exclusivement spéculative. Peu importe assurément que certaines indications de Kant aient été citées à ce sujet. Dans ses réflexions personnelles, — complétées, si l’on veut, par quelques lectures, — Maine de Biran trouve des motifs suffisants pour condamner les efforts des métaphysiciens tels que Descartes. Il estime que la recherche rationnelle de labsolu se termine toujours par un échec.

De cet échec doit cependant sortir un enseignement précieux. Les Rapports des sciences naturelles avec la psychologie font remarquer que si l'absolu ne peut être appréhendé, c'est en raison du processus même de la connaissance humaine. L’homme ne peut se dépouiller entièrement de son être, afin de s’identifier à la réalité qui lui est offerte ; en dépit des soins qu’il met à s’effacer, il mêle toujours un peu de lui aux choses qu’il entend saisir ; plus précisément, l’acte de connaissance suppose qu'une relation s’établit entre le moi qui prend conscience de ses opérations et l’objet dont l’existence doit être reconnue. Chercher à définir en lui-même l'absolu est donc illusoire. Par définition l'absolu est insaisissable, puisque, pour le capter, il faudrait qu’on lui fasse perdre le caractère d’absolu, et que, pour lui conserver ce caractère, il faudrait qu’on renonce à le connaître : ce sont, en somme, les conditions mêmes de la connaissance qui empêchent l’homme de le posséder en son indépendance, et c’est pourquoi tout effort pour s’en emparer, loin de l’atteindre, le manque. L’impuissance paraît ici sans remède. Elle est cependant suggestive. Certes, il est clair que si l’absolu échappe à toute prise, c’est parce qu'il faudrait, pour s’élever jusqu’à lui, cesser d'être soi-même ; mais l’insuccès n’est pas défi-

nitif, car dans la mesure où l'expérience laisse pressentir la nécessité d’un principe supérieur, un certain contact s’établit entre le moi et une réalité transcendante. Ce contact ne nous fait pas sortir de nous-mêmes et ne nous livre pas le réel dans son essence ; mais il peut nous enseigner le rapport de cet absolu à notre être, c’est-à-dire l’ordre de dépendance où nous sommes à son égard, comme l’attitude qu’impose la perspective ainsi définie. Par participation concrète à ce qui dépasse le relatif, quelque chose de l'absolu se révèle ; et si par là nous n’arrivons pas tout à fait au plan des choses en soi, du moins apercevons-nous le chemin qui ‘y mène et le lien qui l’unit au plan où nous nous trouvons. Bref, l’expérience vécue laisse l'espoir de résoudre de manière satisfaisante les difficultés où s’embarrassait la spéculation. L'essentiel est de comprendre que toute issue n’est pas fermée : l'échec des méthodes rationnelles n’interdit pas de recourir à la participation directe ; puisque, sans correspondre à un concept que l’entendement puisse appréhender, l’absolu est une réalité qui subsiste au delà de ce que la pensée saisit, rien n’empéche de chercher à le connaître dans sa relation avec ce qui est en fait éprouvé par la conscience.

Pour incomplète qu’elle soit, cette conclusion est capitale : elle laisse deviner par quelle méthode les difficultés auxquelles donne lieu la spéculation pure doivent être levées. À l’avance, il est assurément impossible de décrire quelle est exactement cette méthode; tout au plus, est-il permis de l’entrevoir, des précisions plus grandes ne pouvant venir qu’avec la mise en œuvre. Ce qui est sûr, c’est qu’une expérience plus large est seule capable de dépasser, par la participation qu'elle assure à une vie plus haute, les bornes que la raison ne peut franchir. En ce sens la recherche de l'absolu suggère des remarques analogues à celles qu'avait suscitées la recherche du fait primitif. Devant les procédés d’obser-

vation que préconisaient les philosophes et les savants du xvir* siècle, Maine de Biran avait senti le besoin d'une rénovation profonde : ayant compris que la méthode définie par Locke et par Newton n’est pas applicable à l’étude de l’homme, parce qu’elle en laisse échapper l’élément spécifique, il avait tenté de recourir à une expérience d’un autre type, faite pour saisir la réalité qu’elle se proposait d’atteindre, puisqu'elle l’utilisait, mais exigeant une initiative hardie, qui permettait de s'installer par un saut brusque au cœur même de l'effort. Or, la même situation se retrouve ici. Devant les méthodes que lui offrent les métaphysiciens du xvri° siècle, Maine de Biran a le désir de chercher une voie nouvelle : s’apercevant que le système d’un Descartes ou d’un Leibniz n’énonce aucune vérité certaine et ne résoud pas de façon satisfaisante le mystère de l'absolu, il renonce à saisir par raisonnement discursif les choses en soi, etse borne à vouloir les éprouver dans le rapport qu’elles peuvent avoir avec lui, comme si de ce contact devait naître, sinon une connaissance claire, du moins une expérience plus suggestive et plus féconde. C'est dire, que la critique de la métaphysique cartésienne joue, dans la recherche de l’absolu, le rôle qu'avait joué la critique de la science newtonienne, dans la recherche du fait primitif. Dans l’un et l’autre cas, Maine de Biran constate l’échec de procédés traditionnels, et voit se dessiner l’ébauche d'une méthode vraiment neuve parce que réellement vécue. Jusqu’à présent, il ne s’agit encore que de déblayer le terrain : Maine de Biran refuse de se livrer à des spéculations métaphysiques, parce que ce lui semble un jeu stérile; mais, s’il pressent une attitude plus vraie, il lui reste toujours à la définir.

Page 1