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vraies toutes celles qui me paraîtront avoir une liaison nécessaire avec ces premières, et de laisser toutes les autres dans l’incertitude, sans les rejeter ni les admettre, et sans me tourmenter à les éclaircir quand elles ne mènent à rien d’utile pour la pratique » *.
Ce mépris pour la métaphysique et cet appel au sentiment intérieur devaient frapper Maine de Biran : tout de suite, 1l se reconnaît disciple de Rousseau. N'oublions pas, en effet, qu’à l’origine Maine de Biran n’est point un philosophe de métier ; il est un homme qui cherche à réaliser un certain équilibre intérieur, et qui veut vivre avant de philosopher. Est-il étonnant, après cela, qu’il se soucie peu des spéculations abstraites portant sur la nature des choses ? Toutes les hypothèses et tous les raisonnements métaphysiques ne peuvent lui apparaître que comme des tentatives sans intérêt. Ses déclarations sont d’ailleurs fort claires. Il ne voit dans les grands problèmes agités par les philosophes que des questions oiseuses ; pour sa part, il ne se sent aucun goût pour de telles recherches, et il entend se tenir à l’écart de toute controverse : s'appuyer en ces matières sur des notions philosophiques, c'est marcher « sur des outres pleines de vent » ?. Nous ne possédons « aucun moyen pour connaître la nature des choses et à plus forte raison notre propre nature. Aussi lorsqu'on lit ce que les philosophes ont écrit sur ce sujet obscur, on trouve qu'aucun n’est d'accord » *. En vérité, Rousseau n’avait guère à le convaincre : sur ce point l’accord existait d’avance entre eux.
Il devait également se faire sans peine en ce qui concerne le rôle à reconnaître au sentiment. Comme Rousseau, Maine de Biran éprouve le besoin d'échapper au
Mrs Se
2 Méditation sur la mort près du lit funèbre de sa sœur Vicloire, Éd TREND Te
3 De l'homme, éd. T., t. I, p. 15-16.
doute, et, malgré les contradictions où il voit se perdre les philosophes, il pense qu’un certain nombre de vérités fondamentales peuvent être énoncées avec certitude. Il n’a donc aucune difficulté à reconnaître l’existence de cette « lumière intérieure », dont parlait Rousseau. C’est elle, dont il invoque le témoignage sous le nom de « sens intime » !, et qu’il charge de dissiper ses doutes. À son tour, il y voit la source de vérités précieuses. « Les âmes sensibles, dit-il, ont un instinct particulier qui les conduit, qui les entraîne avec bien plus de force que la raison ; elles ont des démonstrations à leurs manières, plus convaincantes que celles qui procèdent par le calcul » *. Les suggestions de Rousseau à cet égard ont été fécondes : elles ont fait comprendre à Maine de Biran, mieux que ne l'aurait peut-être permis la seule réflexion personnelle, qu’au delà de la raison toujours incertaine il est un ensemble de croyances indiscutables, dont l’affirmation s'impose et pour lesquelles le témoignage du sens intime suffit.
Cette méthode originale aurait été, malgré tout, sans valeur, si elle n’avait servi à résoudre des problèmes précis. De fait, Rousseau voulait l'appliquer à l'examen des problèmes qui concernent la conduite de la vie, et il commençait par l'étude de l’homme. De son côté, Maine de Biran s’intéresse aux mêmes questions ; il est
1 Rousseau avait dit, au début de la Profession de foi du vicaire savoyard, éd. Musset-Pathay, t. IV, p. 19-20 : « Je compris encore que, loin de me délivrer de mes doutes inutiles, les philosophes ne feraient que multiplier ceux qui me tourmentaient et n’en résoudraient aucun. Je pris donc un autre guide; et je me dis : Consultons la lumière intérieure, elle m'égarera moins qu'ils ne m'’égarent, ou, du moins, mon erreur sera la mienne, et je me dépraverai moins en suivant mes propres illusions qu’en me livrant à leurs mensonges ». C’est ce que répète Maine de Biran dans sa Méditation sur la mort, éd. T., t. I, p. r1 : « Voulons-nous cesser d’errer dans l'incertitude au gré de toutes ces opinions futiles, laissons là tous les livres et n’écoutons que le sens intime ».