‹ L'expérience de l'effort et de la grâce chez Maine de BiranChapitre 7 sur 24 · DORE M PUR EN PCT E · texte numérisé non relu

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parvenu, pour son compte, à des thèses voisines de celles de Rousseau : aussi doit-il trouver dans les analyses de celui-ci une confirmation précieuse de ses propres idées.

Dans la Profession de foi du vicaire savoyard, Rousseau abordait l'étude de l’homme aussitôt après les considérations méthodologiques sur la nécessité d’un appel au sentiment ; et il montrait immédiatement l'existence en tout être humain de deux principes différents, l’un de passivité et l’autre d’activité. Plus tard, cette opposition se traduisait, pour lui, sur le plan moral, par la lutte de la volonté contre les impulsions des sens. Il voyait l'homme emporté par deux mouvements contraires, l’un l’élevant vers les vérités éternelles, la justice et la beauté morale, l’autre l’asservissant aux passions et aux sens. Et le conflit de ces deux forces constituait, à ses yeux, le fond des existences humaines. Dès le plan de la vie psychologique il signalait cependant un dualisme analogue. Là aussi, disait-il, deux principes distincts coexistent, l’un purement sensitif et qui n’agit point, l’autre doué d’une force intelligente et qui juge. Par le premier s'effectue la connaissance du monde extérieur, et grâce au second apparaît la pénsée réfléchie. Peu importe que l’on ignore tout de leur essence profonde. Quelle est leur nature ? De quelle cause cachée dépendent-ils ? Ce sont des questions insolubles, et qui n’ont pas d'intérêt pratique. L’essentiel est de se fier à ce que dit la conscience ; or, là-dessus, son témoignage est formel : l’homme est double. « Je ne suis donc pas simplement un être sensitif et passif, mais un être actif et intelligent » ?.

Ces remarques condamnaient évidemment le sensualisme de Condillac, et Rousseau ne manquait pas de l'in-

1 Rousseau, Émile, Liv. IV, Profession de foi du vicaire savoyard ; éd. Musset-Pathay, t. IV, p. 25.

diquer. En une page vigoureuse, il s’attaquait à la thèse même du Traité des sensations : il critiquait avec force l’idée suivant laquelle tout dérive de la sensation, et il s’efforçait de prouver qu’à la passivité des sens s’oppose en fait un principe secret d'activité. Pour justifier de telles affirmations, il allait même jusqu’à développer une théorie nouvelle du jugement, où apparaissait une philosophie que devait reprendre plus tard Maine de Biran. Il notait qu'aucune pensée ne s’explique par le jeu des impressions passivement subies. Tout jugement suppose, au contraire, l'existence d’un être actif, capable de considérer à la fois deux sensations, et de les replier en quelque sorte l’une sur l’autre, afin de les comparer. C’est de l’intervention de « cette force intelligente qui superpose et puis qui prononce » !, et dont le pouvoir se manifeste par l'emploi du mot est, que dépendent, en définitive, pour Rousseau, la comparaison et le jugement réfléchi. Sans elle, il serait impossible à l’homme de discerner les rapports qui existent entre deux objets. Sans elle, il serait impossible au philosophe de comprendre que des erreurs se glissent parfois dans les jugements. Qu'on appelle comme on voudra « cette force de mon esprit qui rapproche et compare mes sensations » ?, toujours est-il que sa réalité ne fait point de doute et que son importance est au moins égale à celle des impressions sensibles.

Malheureusement, Rousseau ne tirait à peu près rien de ces analyses. Et, en 1793, Maine de Biran n’est pas en mesure d’en profiter, n’ayant pas encore pris conscience de ses propres idées. Plus tard, une fois sa doctrine constituée, il sera le premier à souligner l’impor-

tance et la profondeur de ces remarques *. Dans ses DEN EN Did Rp 25:

3 Essai sur les fondements de la psychologie, Part. IT, introductons Ed NL UIX- Ip 1280.

premières années, il n’en retient que l’affirmation du dualisme de la nature humaine. Cette affirmation ne fait, au reste, que confirmer ce que lui révélait déjà Pexpérience de la vie. Au milieu de ses efforts pour retrouver le calme et la paix du cœur, une expérience indéniable, contre laquelle nul raisonnement ne peut valoir, lui a révélé la présence d’une activité interne, capable de s'opposer à l’inertie des sens. Aussi se trouve-t-il naturellement conduit à soutenir avec Rousseau, contre le sensualisme, qu’il existe en l’homme un principe de spontanéité. C’est sur les données de la conscience et du sentiment que, comme Rousseau, il fonde sa conviction. L’inquiétude de l’âme, son instabilité continuelle, le besoin toujours inassouvi qui la tourmente de tenter chaque jour quelque chose de nouveau, bref, tous ses désirs profonds, ne dénotent-ils point une puissance d’agir qui n’est pas satisfaite ? Et l’effort, qui malgré les déceptions reste tendu vers la recherche d'un mystérieux bonheur, ne découvre-t-il pas enfin l'intensité du vouloir et la force de l’énergie humaine ? Le sentiment intérieur ne trompe pas. « Il faut donc, ce me semble, reconnaître dans l'homme une activité d’âme particulière à notre espèce » ‘.

De cette activité, Maine de Biran avoue cependant ne rien savoir. S'il en constate l’existence, il s’interdit en même temps toute recherche qui dépasserait les données de la simple observation. En quoi finalement consiste une telle force ? Quelle en est l’origine ? Quelle en est la valeur ? D'où vient-elle, et où nous conduit-elle ? Autant de questions, qu’il lui paraît impossible de résoudre. Ici encore, Maine de Biran reste fidèle à la méthode de Rousseau. Peu lui importent les théories philosophiques ou religieuses, qui cherchent à définir l’essence dernière de l’âme ; ce qui le préoccupe avant tout, c’est de

1 De l’homme, éd. T., t. I, p. 27.

recueillir des faits qui soient bien établis et dont la connaissance puisse être utile. Ce serait une erreur de recourir ensuite à des hypothèses métaphysiques ou religieuses, pour expliquer plus complètement ces faits : on ne trouverait, au terme des spéculations ainsi conduites, qu'incertitude et doute. Mieux vaut, plus simplement, constater les faits, les étudier comme des phénomènes naturels, et faire effort pour les bien connaître. N'est-ce pas d’ailleurs tout ce qu’il importe pratiquement de savoir ? Sur ce point, Rousseau et Maine de Biran sont également d'accord.

Mais l’influence de Rousseau ne s'arrête pas là. Sur l'étude qu’il avait faite de la nature humaine, Rousseau greffait l'esquisse d’une philosophie religieuse ; il en développait longuement les principaux articles. Or, sur ces questions aussi Maine de Biran consent à le suivre. À plusieurs reprises, il y revient, et, d’une façon générale, se contente de reprendre sur les mêmes sujets les mêmes thèses, laissant voir par là l'influence qu’il subit.

En vérité, Rousseau consacrait les plus longs développements de la Profession de foi du vicaire savoyard à l’exposé des principales affirmations religieuses, que lui révélait la lumière intérieure. Et, pour commencer, il s’efforçait d’établir, au nom de l’évidence et sans discussion possible, Pexistence de Dieu. En fait, il reprenait certaines démonstrations classiques, où le raisonnement tient une large place. Il invoquait d’abord l’idée de cause : les mouvements qui s’observent dans le monde n'étant point spontanés, et la raison ne pouvant remonter à l'infini dans la série des causes qu’elle imagine, il faut admettre, disait-il, l’existence d’une volonté, qui meut l'univers et dont toute la nature dépend. Puis venaient des considérations tirées de l’ordre du monde : l’harmonie qui règne dans l’univers et la beauté des êtres vivants excluent en effet l’hypothèse d'un mécanisme aveugle, et conduisent à recon-

4o LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE

naître l’action d’une Intelligence suprême. L’une et l’autre preuve avaient donc pour résultat d’amener l’esprit à proclamer l'existence d’un Être intelligent et libre, créateur et ordonnateur du monde. Dans cette dialectique le sentiment devait jouer cependant un rôle capital. Aux yeux de Rousseau, les preuves de la raison gardaient quelque chose d’incomplet et d’obscur. Comment s'exerce la volonté qui donne le branle à l’univers? Quel dessein s’est proposée l'intelligence suprême? Les démonstrations ne le faisaient pas voir; elles laissaient par conséquent subsister une grave incertitude sur la valeur des conclusions énoncées. Rousseau estimait donc nécessaire de faire appel au sentiment intérieur : celui-ci fait aussitôt cesser toute hésitation, pensait-il ; son témoignage force la conviction, sans que l'esprit puisse s’y refuser. Ainsi la croyance en Dieu apparaissait indiscutable, parce qu’elle répondait à un besoin du cœur. « Je crois donc que le monde est gouverné par une volonté puissante et sage ; je le vois, ou plutôt je le sens, et cela m'importe à savoir » *.

Le dogme de l’immortalité de l'âme était envisagé de la même manière. Pour l’établir, Rousseau commençait par s'appuyer sur la distinction de deux substances en l’homme : « J’y crus découvrir, disait-il, deux principes distincts, dont l’un l’élevait à l’étude des vérités éternelles, à l’amour de la justice et du beau moral, aux régions du monde intellectuel dont la contemplation fait les délices du sage, et dont l’autre le ramenait bassement en lui-même, l’asservissait à l’empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres, et contrariait par elles tout ce que lui inspirait le sentiment du premier » ?. Il notait que, si la passion vient des mouvements du corps, l’activité inhérente à l’homme est indépendante

! Rousseau, Émile, Liv. IV, Profession de foi du vicaire savoyard ; éd. Musset-Pathay, t. IV, p. 37.

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