Nouveaux Essais, IV
2. Lettre ii Alberti, (i., VII, llj. Cf. Emile BoutrouX, Introduction <\ la Manadolorjie, 1880, p. 54, et Meyerson, Identité et réalité, 2° édit., 1912, p. W^\.
sioti, (I. n! elle est la contra-partie ne se comprennent sans la force.
Kt ici, cl icst' ci ir ie use, la relativité que Descartes avait posée comme inhérente à La nature même du mouvement, va servir à Leibniz d'appui pour fonder l'absolu de la force. En effet, si l'on pousse jusqu'au bout1 les conséquences de cette relative et Descartes ne l'a pas fait puisqu'il a érigé le mouvemenl eu une tealité, dont la somme serait constante), il faut admettre l'équivalence complète des hypothèses qui rendent égalemen} compte des phénomènes : dans le cas où deux corps s'approchent l'un de l'autre, avec une, vitesse donnée, peu importe que l'on attribue à l'un le mouvement, à l'autre le repos; « Nous sentirons la même douleur, soit que notre main se précipite sur une pierre qui repose, suspendue à une corde, soit que ce soit la pierre qui heurte notre main avec la même vitesse; Et nous pouvons pareillement, selon les besoins de la cause, adopter le langage qui permet l'explication la plus appropriée et la plus simple des phénomènes ; par exemple, nous invoquons dans les Sphériques le mouvement du premier mobile et dans la théorie des planètes nous utilisons l'hypothèse de Copernic, si bien, dit Leibniz, que ces controverses qui ont provoqué tant d'agitations (où même les Théologiens furent mêlés) se réduisent complètement à rien. Et, en effet, quoique la force soit quelque chose de réel et d'absolu, le mouvement appartient cependant à la classe des phénomènes relatifs ; or, la vérité n'est pas considérée autant dans les phénomènes que dans les causes. » (Ibid., VI, 248.)
En d'autres termes, la sorte de scepticisme scientifique qui en toute rigueur logique est impliquée par la relativité du mouvement, achève d'en dénoncer la phénoménalité ; mais cela même, aux yeux de Leibniz, atteste qu'il est impossible de s'en "tenir au plan du phénomène : « Le mouvement, si on n'y considère que ce qu'il comprend précisément et formellement, c'est-à-dire un changement de place, n'est pas une chose entièrement réelle, et quand plusieurs corps changent de situation entre eux, il n'y est pas possible de déterminer par la seule considération de ces changements, à qui entre eux le mouvement et le repos doit être attribué, comme je pourrais faire voir géométriquement, si je m'y voulais arrêter maintenant. Mais la force ou cause prochaine de ces changements est quelque chose de plus réel, et il y a assez de fondement
1. Spécimen dynamieum, Part., II, VI, 247. Cf. Lettre à Hui/gen§ du I2-r22 juin 169,4, (M.i II, 1854), où Leibniz reproche â Newton d'avoir voulu faire une exception à la relativité du mouvement circulaire : « Rien ne rompt la loi générale de l'équivalence des hypothèses. »
LA CAUSALITÉ SELON I.KIPNIZ
pour l'attribuer à un corps plus qu'à l'autre ; aussi n'est-ce que par là qu'on peut connaître à qui le mouvement appartient davantage l. »
105. — Ainsi, les conditions mêmes dans lesquelles se développe la mécanique leibnizienne, expliquent et en un sens exigent le passage de la notion scientifique de la force, telle qu'elle est employée dans les calculs en vue de dégager de l'expérience les lois des phénomènes, à une notion métaphysique qui l'apparente à Yentéléehie de la métaphysique péripatéticienne. Dans le Spécimen dynamicum, de 1695, Leibniz écrit : « Duplex est Vis activa {quarn cum nonnullis non maie Virtutem appelles) nempe ut primitiva, qnœ in omni substantia corporea per se inest (cum corpus omnimode quiescens a rerum natura abhorrere arbitrer), aut derivativa, quœ primitive velut limitatione, per corporum inter se conflictus resultans, varie exercetur. Et primitiva quidem (quœ nihil aliud est, quarn êwslfy&a *j r.'onrî) animas vel formas substanti-âli respondet. » (M., VI, 236.) Assurément « ces causes générales ne sauraient fournir l'explication des phénomènes » ; et les Scolastiques ont eu tort de prétendre saisir, par elles, « les causes propres et spéciales des choses sensibles. » (Ibid.) Mais le tort, en quelque sorte symétrique, de Descartes, c'est d'avoir voulu éliminer de la métaphysique les causes générales. Se substituant à l'aristotélisme, le cartésianisme a ébranlé, dans sa base traditionnelle, la théorie de la substantialité, sans être parvenu à la reconstituer. L'article publié par Leibniz dans les Acta eruditorum, de Leipzig, un an avant le Spécimen dynamicum, et intitulé : De primas philosophias emendatione et de Notione subslantias, opère cette reconstitution, en prenant pour base l'idée de force. (G., IV, 463.) Par la force ou puissance (explique-t-il dans une première Esquisse d'un Système nouveau pour expliquer la nature des substances, et leur communication entre elles, aussi bien que l'union de Vâme acre le corps), je n'entends pas le pouvoir ou la simple faculté qui n'est qu'une possibilité prochaine pour agir et qui étant comme morte même rie produit jamais une
1. Discours de Métaphysique, 16S6, § 1S, G., IV, 444. Cf. Système nouveau de la nature et de la communie aùon des substances aussi bien <///< de l'union qu'il y a entre Vâme et le corps. Journal des Suçants, juin L695 (G-, IV, 486) ; « Quant au mouvement absolu, rien ne peut le détermine t mathématiquement, puisque tout se termine en rapports... Cependant il est raisonnable d'attribuer aux corps des véritables mouvements, suivant la supposition qui rend raison des phénomènes, de la manière la. plus intelligible, cette dénomination étant conforme à la notion de l'Action, que nous venons d'établir. »
action sans être excitée par dehors ; mais j'entends un milieu entre le pouvoir et L'action, qui enveloppe un effort, un acte, une entéléchie ; car La force passe d'elle-même à l'action en tant que rien ne l'empêche. C'est pourquoi je la considère comme Le constitutif de la substance, étant le principe de l'action (un en est le caractère. Ainsi je trouve que la cause efficient »• des actions physiques est du ressort de la métaphysique. »> (G., IV, 472.)
L/œuvre de purification intellectuelle, qui avait été tentée par Descartes, se trouve à nouveau compromise : « Il fallut donc rappeler et comme réhabiliter les formes substantielles, si décriées aujourd'hui, mais d'une manière qui les rendît intelligibles et qui séparât l'usage qu'on en doit faire, de l'abus qu'on en a fait. Je trouvai donc que leur nature consiste dans la force, et que de cela s'ensuit quelque chose d'analogique au sentiment et à l'appétit ; et qu'ainsi il fallait les concevoir à l'imitation de la notion que nous avons des âmes l. » Or, les âmes agissent selon les lois des causes finales par appétitions, fins et moyens. Les corps agissent par les lois des causes efficientes ou des mouvements. Et les deux règnes, celui des causes efficientes et celui des causes finales, sont harmoniques entre eux 2. Leibniz fait « usage des Finales », non seulement pour augmenter l'admiration de l'Auteur suprême, mais encore pour faire des découvertes dans son ouvrage 3. Et son exemple favori à cet égard, c'est le débat sur la Réfraction entre Descartes et Fermât. Non seulement la démonstration que Descartes a fondée sur les principes de mécanisme « ne vaut rien » * ; mais « Snellius, qui est le premier inventeur des règles de réfraction, a suivi apparemment la méthode dont les anciens se sont servis pour la Gatoptrique, qui est en effect par les causes finales5. »
1. Système nouveau, G., IV, 479. Cf. Réponse aux Réflexions contenues dans la seconde édition du dictionnaire critique de M. Bayle, article Rorarius, sur le système de V Harmonie préétablie (publiées en 1712), G., IV, 562 : « Les raisons de mécanique qui sont développées dans les corps sont réunies et pour ainsi dire concentrées dans les âmes ou Entéléchies, et y trouvent même leur source. »
2. .\ionadologie, § 79. Cf. G., IV, 344 : « L'effet doit être expliqué par la connaissance de la cause, laquelle étant intelligente, on doit joindre la considération des fins qu'elle a eues aux instruments dont elle s'est servie. »
3. Tentamen Anagogicum. Essay Anagogigue dans la recherche des causes. G., VII, 276.
4. Cf. G., IV, 302 : Descartes « a bien rencontré en établissant la proportion des sinus, mais c'était en tâtonnant, car les raisons qu'il en a apportées pour prouver les lois de la réfraction ne valent rien ». Voir sur ce point, G. Milhaud, Nouvelles Etudes sur V Histoire de la Pensée scientifique, 1911, p. 185, et Descartes savant, 1921, p. 108 et suiv.
5. Discours de Métaphysique, XXII, G., IV, 448. Cf. Couturat, la
LA CAUSALITÉ SELON LEIBNIZ
Avec la finalité, reparaît enfin laXXoiW?. que Leibniz rattache au principe des indiscernables, et qu'il se flatte d'avoir compris, par là, mieux qu'Aristote 1.
106. — Les formules de Leibniz (et nous nous sommes bornés à reproduire celles qui nous paraissaient montrer le mieux l'enchaînement des idées) aboutissent donc à définir une régression systématique vers la tradition péripatéticienne : « Cum Platone, [c'est-à-dire avec le Socrate du Phédon, partisan de la finalité anthropomorphique 2] et Aristotele contra Democritum et Cartesium in corpore aliquam vim activam, sive evreXc^stav agnosco, ut ita recte mihi Aristoteles naturam définisse videatur principium motus et quietis 3. »
Leibniz rapproche Démo-cri te et Descartes afin de justifier le retour aux formes substantielles comme marquant un progrès vers le spiritualisme. Gassendi avait été le premier « moderne » auquel il s'était attaché ; mais Gassendi l'avait inquiété par sa fidélité aux enseignements d'Epicure, par la difficulté avec laquelle il abordait les problèmes de l'âme et de Dieu.
C'est pourquoi Leibniz avait dans sa jeunesse rêvé d'une conciliation entre l'atomisme et le péripatétisme, qu'il avait cru atteindre un moment par l'hypothèse du point psychique 4, destinée d'ailleurs à survivre dans le système de la Monadologie 5. Son attitude envers Descartes est le reflet de son attiture antérieure à l'égard de Démocrite ; l'appui que le mécanisme, orienté par Hobbes vers le matérialisme, peut trouver dans les Principîa Philosophiœ, constitue à ses yeux un danger et comme une menace que ne sauraient compenser l'affirmation de l'autonomie du monde spirituel, l'attribution à l'âme du libre arbitre, et qui apparaîtront plus manifestes encore par le parti que Spinoza tire du cartésianisme. Certes,
Logique de Leibniz, 1901, p. 229, et Leibnizens nach.gclassene Schriften physikalischen, mcc/tanischen und technischen Inhalts, édit. Gerland, Abliandlunqen zur Geschic/ite der Mathcmatischen \\ isscn.se/taften, XXI, Leipzig 1906, p. 61.
1. De ipsa natura sioe de ci insita actionibusque Crcaturarum, pro Dynarnicis suis conjïrrnandis illustrandisque. G., IV, 514. Cf. Nouoeauae Essais, II, 27, $ 3 : « La vérité est que tout corps est altérable, et même altéré toujours actuellement, en sorte qu'il diffère en lui-même de tout autre. »