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Pari. III, Prop. VI (Théor. VI

2. Si la constitution de la théorie est l'oeuvre de Newton, il importe cependant de rappeler que Barrow, le maître de Newton, dans la première de ses Lectiones fjeometricae (1670), a exposé une théorie du temps comme grandeur mathématique caractérisée par l'uniformité de son cours. De la possibilité de considérer l'instant comme une particule indéfiniment petite, Barrow conclut à la possibilité de reconstituer le temps, soit par la simple sommation des moments suecessifs, soit par le jlwn pour ainsi dire continu d'un seul moment, p. 0. Cf. les Etapes de la philosophie mathématique, g 113, p. 190.

3. L Histoire, des principes de la dynamique acant Newton, Revue de Métaphysique, Î921, p. 680.

mettre de L'ordre dans les notions fondamentales de la philosophie naturelle. Car il est vrai que le but de la philosophie naturelle est, d'expliquer les phénomènes du mouvement, et que le mouvement lui-même se mesure par l'espace et le temps. Or, qui dit mesure, dit rapport. Par là les cartésiens se sont crus autorisés à interpréter dans un sens idéaliste et relativiste tout l'édifice de la science. Mais voici qu'à cet -idéalisme rrlativistc, Newton oppose un réalisme de Yabsolu. Derrière l'espace mesuré, le temps mesuré, le mouvement mesuré, qui sont notions relatives aux conventions adoptées pour la mesure, il y a un espace véritable, un temps véritable, un mouvement véritable, qui sont les choses à mesurer. Et pour faire le discernement décisif entre ce qui est réel et ce qui est relatif, on doit se référer à la force : « Les causes, par lesquelles se distinguent les uns des autres mouvements véritables et mouvements relatifs, ce sont les forces imprimées dans les corps pour leur donner le mouvement ; car le mouvement vrai d'un corps ne peut être produit ni changé que par des forces imprimées, à ce corps même, au lieu que son mouvement relatif peut être produit et changé sans qu'il éprouve l'action d'aucune force. » (Part. /, Défin. vm, Sch.)

A l'appui de cette thèse, Newton donne l'exemple devenu classique : un seau, attaché à une corde préalablement tordue, est rempli d'eau. Lorsque la corde se détortille, le mouvement de l'eau, qui est dans le vase, est, à travers ses diverses phases, tout différent du mouvement du vase lui-même 1. Nous sommes donc en présence d'un mouvement qui ne dépend pas, comme dans le système cartésien, du transport du voisinage des corps ambiants, d]un mouvement circulaire vrai par lequel se manifeste l'action effective d'une force 2.

110. — La philosophie naturelle de Newton est orientée vers une solution dogmatique du problème de la causalité. Réussitelle à donner cette solution ? Le fait, et qui va dominer le cours de la pensée humaine au xvnr siècle, c'est que la

1. Voir Macii, la Mécanique, Easposé historique et critique de son développement, trad. E. Bertrand, 1904, p. 221 et suiv. ; Meyerson, Identité et Réalité, 2e édit., p. 135.

2. De quoi il est curieux de rapprocher ce passage d'une lettre écrite par Leibniz à Burnett, G. III, 205 : « Lui [Huygens] et moi nous avions été justement de l'opinion de Mons. Newton sur le mouvement absolu, et par la môme raison de la force centrifuge que Mons. Newton allègue : Mais quand le livre de Mons. Newton parut, nous avions déjà changé de sentiment tous deux de la mémo façon, sans que l'un en eut communiqué avec l'autre, comme nous le reconnûmes depuis par nos lettres. » Voir en particulier la lettre de , Huygens du 4-14 septembre 1694. M., II, 199; et Œuvres de Chrîstiaan Huygens, t. X, La Hâve, 1905, p. 681.

LA CAUSALITÉ SELON NEWTON

réponse de Newton n'est ni entièrement affirmative, ni entièrement négative.

Deux forces élémentaires sont en présence dans les Principes : force d'inertie et force de gravitation. Or, ce qui est vrai de l'une n'est pas vrai de l'autre.

La force d'inertie est définie, au début du premier livre, comme une force inhérente à la matière ; la théorie de la force d'inertie, en liaison avec le principe de l'égalité entre l'action et la réaction, donne à la partie initiale de la mécanique newtonienne la forme d'une science à la fois rationnelle et réelle, rivalisant avec la géométrie euclidienne.

Il n'en est pas de même, loin de là, pour la théorie de la gravitation ; Newton souligne la complexité du problème, dès la première partie, dans le Scholie de la proposition 69, théorème XXIX : « Je me sers en général du mot attraction pour désigner toute tendance des corps à se rapprocher les uns des autres, que cette tendance provienne, soit de l'action des corps se cherchant mutuellement, en s'agitant les uns les autres par les Esprits qu'ils émettent, soit de l'action de l'Ether, de l'Air, ou de quelque milieu ou corporel ou incorporel, qui par une impulsion quelconque meuve les uns vers les autres les corps nageant en lui. » Et Newton ajoute immédiatement qu'attractions et impulsions n'interviendront ici qu'à titre de quantités et de proportions mathématiques, ainsi qu'il l'a déjà d'ailleurs expliqué dans ses Définitions1. « Plus tard, lorsqu'on descendra de la mathématique à la physique, on mettra en rapport avec les Phénomènes les conséquences tirées par le calcul des conditions du problème, de manière à savoir quelles sont celles de ces conditions qui répondent à chaque espèce particulière de corps attractifs, et alors enfin il sera permis de discuter avec plus de sécurité sur la nature des diverses forces, sur les causes et sur les raisons physiques. »

Or, quand on passe à la troisième partie de l'ouvrage, au Système au Monde, on voit que Newton a bien résolu le problème de comparer les résultats du calcul avec les données tirées de l'expérience, Ainsi a-t-il mis hors de doute, suivant la méthode de la Philosophie expérimentale, l'existence des

1. Cf. déf. VIII : « Au reste, je prends ici dans le môme sens les attractions et les impulsions accélératrices et motrices, et je me sers indifféremment des mots d attraction, d'impulsion, ou de propension quelconque vers un centre, car je considère ces forces mathématiquement et non physiquement. Ainsi le lecteur doit bien se garder de croire que j'aie voulu designer par ces mots une espèce d'action, de cause ou de raison physique, et lorsque je dis que les centres attirent, lorsque je parle de leurs forces, il ne doit pas penser que j'aie voulu attribuer aucune force réelle a ces centres que je considère comme des points mathématiques. »

234 L'EXPÉRIENCE ihmaim: ET LA CAUSALITÉ PHYSIQUE

lois de la gravitation, par lesquelles on rend compte des mouvements des corps célestes et de notre mer. Mais Newton ajoute : « Quant à la raison des propriétés de la gravitation, je n'ai pas encore pu la déduire des phénomènes, et je n'invente pas d'hypothèses. En effet, tout ce qui n'est pas déduit des Phénomènes, doit être appelé hypothèse, et il n'y a pas de place dans la Philosophie expérimentale pour des hypothèses, qu'elles soient métaphysiques ou physiques, appuyées sur les qualités occultes ou mécaniques. »

Ce texte classique a servi de point de départ au dogme posifciviste, qui proscrit la cause au profit de la loi. Et assurément il est loisible de vouloir repenser toute l'œuvre de Newton à la lumière de la philosophie contemporaine des sciences. Néanmoins, lorsque l'on pose le problème du point de vue historique, pour le xvir siècle, on ne voit nullement que, soit Newton, soit l'école newtonienne, ait jamais songé à exclure de la science la recherche des causes. La critique de la relation causale est tout entière l'œuvre de l'occasionalisme cartésien, qui a directement inspiré sur ce point Berkeley et Hume.

Sans insister d'ailleurs sur le dernier paragraphe du Soholie final de Newton, consacré à l'action possible d'un Esprit très subtil, il suffit de prendre sa déclaration à la lettre, ainsi que l'a fait si justement M. Meyerson l. « Hactenus Phœnomena et maris nostri per Vim gravitatis exposui, sed causam Gravitatis nondum assignavi. » Newton n'a pas encore résolu le problème de la cause, et il juge antiscientifique de proposer des conjectures, alors qu'il n'est pas en état d'en établir la vérité. Cela ne veut pas du tout dire qu'à ses yeux cette vérité serait sans intérêt intrinsèque ou sans portée scientifique. Cela signifie seulement qu'ayant découvert la formule de la loi, Newton s'est trouvé, ainsi que l'avait été Galilée, arrêté devant la question soulevée par cette découverte elle-même : Quelle est la cause de la loi ?

Or, de ce que la cause de la gravitation qui en droit devrait être cherchée, en fait n'a pas été atteinte, résulte cette conséquence immédiate, d'une hétérogénéité, d'une inégalité de niveau, entre les deux théories fondamentales dont procède le système : théorie de l'inertie et théorie de la gravitation. L'édifice newtonien, pour qui lui demande une doctrine de philosophie naturelle, demeure inachevé jusqu'à paraître incohérent. Et Newton lui-même n'indique-t-il à quel point l'équilibre de son système est instable, lorsqu'il termine l'énoncé de la troisième Règle pour philosopher par cette

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