Postulats de la Pensée Empirique en général. B. I
LA PORTÉE DU RELATIVISME CRITIQUE
législation universelle dont la mise en œuvre aboutit à définir l'expérience, non comme étant seulement un ensemble de perceptions étalées dans l'espace et dans le temps, mais comme présentant l'unité d'une coordination organique, d'un système bien lié.
145. — Enfin, par le fait que sont transformées les notions et d'objet et de sujet, est renouvelée la perspective suivant laquelle étaient envisagés les rapports de la nature et de l'homme.
Pour Aristote ces rapports sont simples : la nature existe d'une façon absolue, de telle sorte que le passage de la nature à l'homme s'accomplit dans le plan de l'objet. L'homme apparaît à son rang dans l'ordre des êtres, et les conditions générales qui permettent de résoudre le problème de l'univers physique sont, telles quelles, transportées sur le terrain de la psychologie. La dualité de la matière et de la forme s'applique d'une façon également satisfaisante et à la pierre qui tombe et à l'âme qui pense ; le postulat réaliste en vertu duquel l'âme el la pierre apparaissent liées l'une à l'autre dans la hiérarchie des êtres, fait descendre l'interprétation spiritualiste dans le monde du corps, introduit la représentation matérialiste dans le monde de l'esprit.
L'avènement de la science a mis fin à cette implication, a cette confusion, de notions essentiellement hétérogènes. Désormais le mouvement requiert de l'esprit, non la force qui le produit, mais la loi qui le régit, et qui est à la source du parallélisme entre le cours de l'activité intellectuelle et le cours de la réalité extérieure. La philosophie première était, suivant la tradition aristotélicienne, une théorie de Y être en tant qu'être, par rapport à quoi s'ordonneront ensuite les théories de la nature inanimée, de la nature vivante, de la nature pensante. La philosophie première, suivant Descartes, c'est celle qui établit, conformément au titre même de la partie initiale des Prinri pia philosophiœ, les principes de la connaissance humaine.
Seulement parce qu'il fait du mouvement une essence simple (fui dans l'absolu correspond à l'évidence d'une intuition simple, de la façon dont la courbe dans l'espace correspond à L'équation dans l'esprit, Descartes conçoit l'objet de la science comme une réalité en soi. Le mécanisme a pour but, non p&s seulement d'expliquer le monde phénoménal des qualit< mais d'y substituer le monde intellectuel des quantités, de telle sorte que ce monde devrait en quelque sorte faire tableau pour l'entendement comme le monde sensible faisait tableau pour l'imagination.
308 l 'i &PÉRIEN< E HUMAINE ET LA CAUSALITÉ PHYSIQUE
L'interprétation spinoziste du parallélisme assouplit sans doute l'idée de la correspondance cartésienne entre les idées et les choses. Elle est inséparable en effet du progrès dialectique grâce auquel âme et univers traversent, solidaires l'un dt1 l'autre, trois plans d'existence. Au degré inférieur, la vie imaginative est calquée sur le morcellement en individus, tandis qu'au plan supérieur l'étendue est spiritualisme pour devenir adéquate à l'unité indivisible de l'intellection.
Toutefois il était réservé à la Critique de dégager de leur enveloppe dogmatique l'idéalisme et le relativisme qui sont impliqués dans l'application de l'instrument mathématique au contrôle expérimental, et par là de réussir à dissiper le paradoxe d'une quantité qui consiste nécessairement en rapports et dont on voudrait pourtant qu'elle existât en soi et par soi. La quantité n'est qu'une forme, qui demeure vide sans l'intuition de la qualité ; mais la qualité à son tour ne saurait être séparée de ce qui la précède et de ce qui l'entoure ; à l'isoler pour en faire une donnée en soi, on est dupe d'un mirage et on ne saisit qu'une abstraction. Les formes de la quantité sont nécessaires pour fonder la réalité de la qualité. Il n'y a pas de tableau duquel on puisse dire qu'il sera présenté dans l'expérience avant de recevoir les cadres de la raison ; le cadre précède le tableau, ou (au risque d'aller au delà de ce que suggère et permet la métaphore) l'encadrement est une condition nécessaire à la présentation du tableau.
La vérité cesse donc de se définir par un parallélisme entre les idées du sujet et les réalités de la nature. C'est une connexion entre une forme, qui n'est rien si ne lui est offerte du dehors l'occasion de s'appliquer et de se manifester, et' une matière qui ne commence à exister qu'à partir du moment où elle a satisfait aux doubles conditions de l'intuition a priori et de l'unification intellectuelle. Le prétendu représenté procède du représentant, au lieu de jouer le rôle d'un original par rapport à une copie ; le prétendu représentant prescrit des lois au représenté, loin d'en refléter l'image. Dès lors, on doit conclure que Vidéalité de la forme tient en échec le réalisme de la matière ; comme la réalité de la matière tient en échec Vidéalisme de la forme. Pas de sujet en soi qui transpose l'esprit en substance ; pas d'objet en soi qui fasse de la nature un absolu. Et dans un cas comme dans l'autre, c'est l'existence objective d'un temps médiateur qui interdit d'achever dans leur idée, ou l'être spirituel que prétendait poser la psychologie rationnelle, ou le système de la nature que prétendait déterminer la cosmologie rationnelle.
LA PORTÉ 1^ DU RELATIVISME CRITIQUE
La profondeur et l'originalité du relativisme critique transparaissent dans cette conception paradoxale : L'idéalisme transcendant al n'exclut pas le réalisme empirique1. Et c'est de quoi la doctrine de la causalité a fourni la preuve la plus claire : la synthèse de la causalité s'applique à mesure que des événements se succèdent dans le temps ; elle donne lieu à une œuvre illimitée de progression et de régression. Ce serait pour la raison se contredire que de prétendre s'arracher à cette succession irréversible et perpétuelle, pour poser dans l'absolu la nature comme un tout inconditionnel.
146. — Ainsi, après avoir étudié la doctrine kantienne de la causalité de l'intérieur du système, et dans son rapport avec les autres parties, nous sommes amenés à y voir, d'un point de vue plus général, une étape décisive pour le développement de la pensée moderne, et particulièrement de la philosophie scientifique.
Fonder la causalité sur la connexion nécessaire, la réciprocité, entre la raison et l'expérience, ce n'est pas seulement découvrir le sens véritable du relativisme kantien, c'est pousser la critique au delà même des limites apparentes que semble avoir déterminées la lettre de l'exposition kantienne. En effet, à considérer dans son ensemble la déduction transcendantale des catégories, à suivre l'exposé des Premiers principes métaphysiques de la science de la nature, on est frappé au premier abord par l'effort tenté pour anticiper sur la matière en partant de la forme, pour faire rentrer la science moderne dans les cadres du tableau jadis établi par Aristote et depuis demeuré valable sub specie quadam œ ternit atis. Mais, lorsqu'on porte son attention sur les remarques par lesquelles Kant a justifié la Deuxième Analogie de VExpérience, on parvient à se convaincre que, dans ce qu'elle a de spécifique, la causalité kantienne est réfractaire à ce traitement a priori. Elle ne s'épuise pas dans le principe d'inertie qui en exprime seulement, sous la forme où Kant l'emploie, le côté négatif, signifiant l'impossibilité de faire intervenir des forces transcendantes au plan des phénomènes. La causalité kantienne implique une référence constante au cours empirique de la nature. En contraste avec la permanence de la substance, elle réclame une certaine résistance à l'homogénéité de la quantité rationnelle ; et c'est sur quoi Kant est conduit à insister, d'une façon curieuse et significative, dans ses Remarques touchant les alternatives de la troisième antinomie, où on le voit plaider
1. Critique de la liaison pare, P" Edition, Critique du quatrième paralogisme <l'j la psychologie transeehdantal/e. B. II, 451.
les circonstances atténuantes pour Vinintelligibîlité de la causalité dite intelligible. « Même dans le cas de la causalité qui a lieu suivant les lois naturelles, nous devons nous contenter dé reconnaître a priori qu'une telle causalité doit être admise, bien que nous soyons incapables de comprendre comment il se peut qu'Un certain état d'une chose soit amené par celui d'une autre et qu'à cet égard nous devions nous en tenir à l'expérience l. »
L'irréversibilité de la cause, que l'expérience nous enseigne, restreint ce que pourrait avoir d'absolu la rationalité de la
physique rationnelle », comme le paradoxe des objets symétriques tenait en échec la rationalité absolue de la géométrie "iiclidienne. Elle introduit dans la science de la nature, pour la justifier comme savoir réel, cette solidarité entre les rapports d'ordre intellectuel et ce je ne sais quoi d'irréductible qui est le fond même de l'expérience, par quoi l'idéalisme moderne a revêtu un caractère de relativité tout à la fois et de positivité. En ce sens Kant suit bien le courant de roccasionalisme malebranchiste, qui lui avait été révélé, au moins sous un aspect essentiel, par la reproduction que Hume en avait donnée. Mais Kant a précisé la notion de la causalité, il l'a spécifiée comme l'antithèse de la substance ; et par là il a obtenu ce résultat remarquable de fournir Jes cadres dans lesquels entreront comme d'elles-mêmes les deux lois fondamentales de la thermodynamique, loi dé Robert Mayer, loi de Carnot-Cl-aisius, pour satisfaire aux deux exigences complémentaires de la conservation substantielle et de l'irréversibilité causale-, L'idéalisme transcendantal présenterait, à cet égard, un phénomène du même genre que l'idéalisme mathématique de Platon, donnant l'interprétation philosophique, et réclamant en un sens la constitution, d'une discipline positive, telle que la géométrie analytique, qui devait naître plus de vingt siècles après. Et c'est pourquoi, à propos du kantisme comme à propos du platonisme 3, on peut parler et de grandeur durable et de décadence immédiate.
1. Sur la thèse de la troisième antinomie. B. Il, 65. Cf. Sur Yantithèsc : « Si vous ne trouviez pas par l'expérience que la possibilité d'un changement en général, est réelle, jamais vous ne pourriez imaginer a priori comment est possible cette succession perpétuelle d'être et de non être, »
2. Lasswitz. Die moderne Knergetik in ihrer Bedeutung fur die Erkenntnissk-ritik. Philosophische Monatschrift. T. XXIX, 1893, p. 17.
3. Les Etapes de la philosophie mathématique, § 39, p. 70. Rappelons que, dans une conversation qui serait, de l'année 1797, Kant aurait dit : « Je suis vemj, avec mes écrits, un siècle trop tôt. C'est dans cent ans que l'on <:ommenc3ra à bien me comprendre; alors on se remettra à lire mes livres, < t l'on saura les faire valoir. » Cité par Delbos, Introduction à la Traduction des Fondements de la métaphysique dès mœurs, p. 16.