‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 147 sur 263 · LA SURVIVANCE DU CONCEPTUALISME · texte numérisé non relu

LA SURVIVANCE DU CONCEPTUALISME

147. — Après avoir dressé l'inventaire de cette conscience intellectuelle que Kant a déterminée par la réflexion sur la science moderne, nous devons procéder à une tâche inverse et complémentaire : montrer à quel point la décadence immédiate de la philosophie critique devait peser sur les savants eux-mêmes. A cet égard, et dans la génération même qui a suivi Kant, le développement de la biologie présente un exemple trop éclatant pour ne pas être rappelé ici.

En 1809, Lamarck fait paraître un ouvrage auquel l'avait préparé la pratique la plus longue des aspects variés que fournissent le monde végétal et le monde animal. Pour cet ouvrage, plus fourni d'exemples précis et topiques qu'on ne le dit d'ordinaire, mais dont on ne saurait contester pourtant que la hardiesse des idées y devance de beaucoup la valeur probante des faits, Lamarck revendique le titre de Philosophie, habile qu'il •était, suivant l'expression remarquable de Geoffroy-Sain t- Hilaire, « à poser des principes qu'il avait puisés dans des idées •calculées de causalité 1 » .

Ces idées, ce sont celles-là même qui ont fait leur preuve depuis que l'intelligence humaine a tourné l'instrument mathématique vers l'explication de l'univers physique : c'est la solidarité qui dans l'espace relie l'objet particulier à l'ensemble de la nature, c'est dans le temps la dépendance de tout événement par rapport an cours changeant des circonstances et des conditions. De telles idées ont été imposées par la mécanique céleste de Newton. Le mouvement d'une planète n'est déterminé qu'en fonction d'autres membres du système solaire qui par leur masse et suivant leur distance agissent sur elle, comme elle agit sur eux, et en relation avec la réalité de cette variable indépendante que le temps constitue. Sans parvenir encore à introduire dans la biologie la précision rigoureuse que

t. Mr'moire sur le degré d'influence du monde ambiant pour modifier le$ formes animales (1831). Académie des Sciences X. S., t. XII, 1833, p. 81.

des procédés Côrtains de mesure pourraient 'seuls assurer, Lamarck est pourtant bien Y archéologue de la nature dont Kant souhaitai! La venue dans un passage célèbre de la Critique de la inculte de juger \ et auquel il avait par avance dicté un programme. Le jeu d'actions et de réactions qui se coordonne dans les lois de la biologie, lui servira pour retracer l'histoire de là terre el de la vie, comme les formules de l'inertie et de la gra- \ ita l ion donnaient à Kant et donnent à Laplace le moyen de retracer, ou de chercher du moins à deviner, YHistoire du Ciel. Or, parce que Lamarck avait eu cette initiative de féconder lence de la vie en y transportant ce qui avait assuré le succès des sciences du monde inanimé 2, parce qu'il avait, suivant les expressions déjà citées de Kant, substitué dans un domaine nouveau VAlïheity VUniversitas, à VAllgemeinheit, à rUniversalitas, son œuvre devait demeurer sans écho et sans influence durant toute la première moitié du xixe siècle. C'est -ans rapport direct avec elle, à rencontre de ce qu'il y avait en elle de plus profondément philosophique et vrai, que Darwin impose à l'opinion la thèse évolutionniste. Encore faudrait-il, dans l'accueil rencontré par YOrigine des Espèces, en outre des faits positifs et nombreux que Darwin introduisait si heureusement dans la biologie, faire la part de l'instinct romantique, flatté par la poésie des tableaux évoqués à propos de la sélection sexuelle ou de la fécondation des plantes, par le pessimisme de la perspective à laquelle conduisait la notion de concurrence vitale.

148. En revanche, la faveur des contemporains de Lamarck ira presque tout entière au système de Guvier. Pour Lamarck, l'individu, séparé de l'univers, est, comme pour un Spinoza ou pour un Newton, un abstrait ; pour Guvier il est , comme il était pour Aristote, le concret. Il porte sa raison d'être en lui-même, dans ses qualités intrinsèques, de même que la pierre ou le feu possédait un olxsïoç to-o; : « Tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos, dont les parties se correspondent mutuellement, et concourent à la même action définitive par une réaction réciproque 3. » Dès lors il peut être compris, indépendamment de tout ce qui arrive, par

1. Méthodologie du, Jugement téléologique, § 79, trad. Barni, t. II, 1846, p. 112.

t. Dans un article consacré à Lamarck [Reçue philosophique, nov.déc. 1920), M. Lenoir à fort heureusement insisté sur le lien qui rattachait l'inspiration de Lamarck à l'esprit de la mécanique newtonienne : « Il importe de retenir que Lamarck, après Buffun, abordc»des forces réputées mystérieuses en physicien, et affirme leur intelligibilité. » (P. 383.)

':; Discours sur 'les Révolutions de la Surface du Globe, 1825, éd. Hoefer, 1864, p. 129.

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