‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 148 sur 263 · LA SURVIVANCE DU CONCEPT U AL IS ME · texte numérisé non relu

LA SURVIVANCE DU CONCEPT U AL IS ME

ailleurs, dans le monde qui l'entoure, de tout ce qui est arrivé dans les époques qui le précèdent. La considération de la causalité dans l'espace et dans le temps demeure étrangère à sa définition et à son explication : l'intelligence, telle qu'on Fa vue à l'œuvre depuis Galilée et Descartes, l'intelligence qui calcule et qui expérimente/ qui expérimente avec d'autant plus de minutie qu'elle a calculé avec plus de précision, et qui est conduite par la minutie croissante des expériences à une. précision nouvelle des calculs, cette intelligence-là n'inspire en aucune façon les procédés zoologiques de Cuvier. Le rôle essentiel appartient aux fonctions d'abstraction et de généralisation qui permettent de dresser un tableau hiérarchique de concepts spécifiques ou génériques.. Il suffira, suivant la méthode aristotélicienne, de renverser ce tableau, pour obtenuun plan qui s'adapte aux cadres de la déduction syllogistique et, moyennant l'anthropomorphisme du Dieu scolastique, ce plan sera présenté comme exprimant l'idée mère de la création.

Toutefois, et par là même qu'elle s'apparente à l'instrument purement formel de la logique aristotélicienne, cette déduction n'est-elle pas un artifice littéraire, ou pour tout dire, et d'un point de vue strictement scientifique, un trompe-Vœil ? Il est clair, en effet, que les caractères dominateurs exprimeront tout au plus des points de bifurcation, d'où il est loisible de descendre dans différentes directions : le genre ne peut commander l'espèce, puisqu'il est un et que les espèces sont multiples.

Aussi bien l'embarras de Cuvier est-il manifeste dans le fameux chapitre du Discours sur les Révolutions de la Surface du globe, où il expose l'application à l'étude des fossiles, du Principe de la corrélation des formes dans les êtres organisés. D'ordinaire, on se borne à en détacher les phrases où l'auteur parle avec assurance : « De même qu'en prenant chaque propriété séparément pour base d'une équation particulière, on retrouverait et l'équation ordinaire et' toutes les autres propriétés quelconques, de même l'ongle, l'omoplate, le condyle, le fémur, et tous les autres os pris chacun séparément, donnent la dent ou se donnent réciproquement. » Mais tout de suite Cuvier ajoute; « Et en commençant par chacun d'eux, celui qui posséderait rationnellement les lois de l'économie organique pourrait refaire tout l'animal. » La netteté catégorique de l'affirmation fait place à une expression conditionnelle. Puis, Cuvier développe l'exemple des animaux à sabots ; e( alors il est amené à insister sur les difficultés croissantes que l'on rencontre à mesure que l'on veut serrer de près la réalité particulière : « Toutes ces choses (dit-il à propos des carac-

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Lères don1 le principe des corrélations organiques permet de douer les animaux à sabots) se déduisent Tune de l'autre, selon leur plus ou moins de généralité, et de manière que les unes sonl essentielles et exclusivement propres aux animaux à -abois, el que les autres, quoique également nécessaires dans

ses animaux, ne leur seront pas exclusives, mais pourront se retrouver dans d'autres animaux, où le reste des conditions permettra encore celles-là. Si l'on descend ensuite aux ordres ou subdivisions de la classe des animaux à sabots, et que l'on examine quelles modifications subissent les conditions générales, ou plutôt quelles conditions particulières il s'y joint, d'après le caractère propre à chacun de ces ordres, les raisons des conditions subordonnées commencent à paraître moins claires. » Il ne saurait plus être question de nécessité interne, ni de rien qui confère une certitude mathématique à l'histoire naturelle : « Il est un grand nombre de cas où notre connaissance théorique des rapports de formes ne suffirait point, si elle n'était appuyée sur l'observation. » Enfin, pour étendre l'observation à des cas nouveaux, pour l'appliquer à la reconstitution des animaux fossiles, Cuvier fait un appel discret, mais combien significatif, au tour de main, à l'art du coup de pouce : « La moindre facette d'os, la moindre apophyse ont un caractère déterminé, relatif à la classe, à l'ordre, au genre et à l'espèce auxquels elles appartiennent, au point que toutes les fois que l'on a seulement une extrémité d'os bien conservée, on peut, avec de l'application et en s'aidant avec un peu d'adresse de l'analogie et de la comparaison effective, déterminer toutes ces choses aussi sûrement que si l'on possédait l'animal tout entier. J'ai fait bien des fois l'expérience de cette méthode sur les portions d'animaux connus, avant d'y mettre entièrement ma confiance pour les fossiles ; mais elle a toujours eu des succès si infaillibles, que je n'ai plus aucun doute sur la certitude des résultats qu'elle m'a donnés. »

Rien n'est plus téméraire, dans les conditions où est placée l'humanité, que de se prétendre juge ou de se porter garant d'une infaillibilité, quelle qu'elle soit. Cuvier, comme tous les

istoriehs, réussit facilement à paraître prévoir ce dont il était déjà informé par ailleurs ; mais, quand il est en face de l'inconnu et qu'il cherche à s'orienter dans un domaine inexploré,

es concepts de corrélation sont trop. généraux pour s'appliquer au détail de l'organisme, et l'habileté professionnelle n'empêche qu'il ne s'égare. Déjà Blainville faisait remarquer que k M. Cuvier a trouvé lui-même son principe en défaut : Le '«pi/Hum giganteum, qu'il avait déterminé sur une seule dent complète, se rencontra être, quand on découvrit la tête entière,

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