‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 149 sur 263 · LA SURVIVANCE DU CONCEPTUALISA. M E · texte numérisé non relu

LA SURVIVANCE DU CONCEPTUALISA. M E

avec des dents absolument les mêmes, un dinotherium , animal perdu qui n'est point un tapir et qui semble être un pachyderme aquatique, comme le morse, quoique bien différent. Ce principe de M. Cuvier est donc faux dans sa généralité, même en s'en tenant aux dents, où il a cependant une application plus fréqLiemment possible 1. »

Tout illusoires qu'elles sont et toutes stériles, comparées à la fécondité presque illimitée de la biologie lamarckienne, les conceptions de Cuvier devaient garder leur prestige durant tout le xixe siècle dans une partie notable du monde scientifique, témoin l'anecdote suivante que sa date rend particulièrement instructive. En 1897, Giard alla au Muséum d'Histoire naturelle, tout plein de la gloire de Cuvier, pour y retrouver les traces de Lamarck qui y avait appartenu pendant plus de trente ans : « Je suis bien embarrassé pour vous répondre, lui dit Alphonse Milne Edwards; voyez notre archiviste. M. Hamy, qui vous renseignera peut-être ; Lamarck a tenu une si petite place parmi nous 2. »

149. — Par là on s'expliquera sans peine que plus d'un philosophe ait cru pouvoir trouver dans l'exposition de Cuvier l'expression de la véritable méthode scientifique. Et ainsi nous sommes conduits à l'examen d'un problème qui, cette fois, n'intéresse plus la biologie seule, qui touche aux rapports de la science et de la philosophie. M. Bergson a écrit, dans les dernières lignes de V Evolution créatrice (p. 399) : « La philosophie... est l'approfondissement du devenir en général, l'évolutionnisme vrai, et par conséquent le vrai prolongement de la science, — pourvu qu'on entende par ce dernier mot un ensemble de vérités constatées ou démontrées, et non pas une certaine scolastique nouvelle qui a poussé pendant la seconde moitié du xixe siècle autour de la physique de Galilée, comme l'ancienne autour d'Aristote. »

Le problème ne saurait être mieux défini, et le procès est encore pendant entre la scolastique et la philosophie. Mais, à la lumière de l'opposition radicale que la constitution de la science nous amène à établir entre la conception de l'universel et l'intelligence de l'univers, nous sommes fondés à nous demander si la philosophie est en présence d'une autre scolastique que de la scolastique péripatéticienne. Et de cette survivance paradoxale, il y aurait lieu de rendre responsable, sui-

1. Histoire des sciences de l'organisation, t. III, p. 398. Cf. Paul Jankt, Les causes Jlnales, 2e édit., 1882, p. G05.

2. H. de Vahignv [le Temps, du 9 juin 1909), upud Revault d'Allonnes. lamarck, p. 23.

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vant nous, non ©as la physique de Galilée, mais, bien au contraire, La subordination de cette physique, toute relativiste et toute inéeaniste, au dynamisme abstrait et au dogmatisme conceptuel de la zoologie cuviériste.

A cet égard, d'ailleurs, nous n'avons qu'à interroger l'écrivain le plus représentatif de la période à laquelle M. Bergson fait allusion : Hippolyte Taine. Il faut bien commencer par signaler un malentendu fondamental, mais que la moindre réflexion suffit à écarter. Taine aimait à se réclamer de Spinoza 1 ; seulement il « faisait » du Spinoza, style Napoléon ///, tout comme Victor Cousin, cherchant à reconstituer le spiritualisme sur une interprétation psychologique du Cogito, « faisait » du Descartes, style Louis-Philippe. Précisément parce que Spinoza procède de la science galiléenne et cartésienne pour qui un phénomène s'explique, dans sa singularité, par l'entrecroisement et par la sommation de conditions également individuelles, parce que la nature est à ses yeux le tout individuel qui se constitue par la réaction réciproque des parties individuelles, nul n'a dénoncé avec le plus de force l'inanité des universaux : Yhomme, le cheval, le chien, qui marquent le degré suprême de la confusion 2. Dans sa théorie des passions (III, 46), Spinoza, qui avait été en butte au matérialisme des sectes chrétiennes de son temps, explique par quel jeu d'imagination les hommes, dupes de la dénomination universelle d'une classe ou d'une nation, étendent à l'ensemble de cette classe ou de cette nation, les sentiments qu'a occasionnés la conduite d'un individu. La méditation de cette proposition ne devait-elle pas suffire pour faire apercevoir l'exacte valeur des méthodes historiques cultivées par Taine ? Serait-il possible de rêver un démenti aussi complet de l'intelligence spinoziste que l'apologie des idées générales qui forme la conclusion de l'ouvrage, publié par Taine en 1857, sur les Philosophes français du xrx€ siècle ? « Par l'abstraction, on dégage dans les faits extérieurs les habitudes intérieures, générales et dominantes. Par l'abstraction, dans chaque groupe de qualités morales, on dégage la qualité générale et génératrice. On suppose qu'elle est cause, et on vérifie cette supposition en regardant si elle a les propriétés des faits générateurs. Peu à peu se forme la pyramide des causes, et les faits dispersés reçoivent de l'architecture philosophique leurs attaches et leurs positions... Supposez que ce travail soit fait pour tous les peuples et pour toute l'histoire, pour la psychologip, pour toutes

1. Cf. Délbos, le Problème moral dans la philosophie de Spinoza et. dans l'Histoire du spinozisme, 1893, p. 498.

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