‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 174 sur 263 · Partie. Ch. VI, trad. Guymot, 1902, p. lG'i · texte numérisé non relu

Partie. Ch. VI, trad. Guymot, 1902, p. lG'i

I l XPÉRIENCB HUMAINE ET LA CAUSALITE PHYSIQUE

système solaire apparaît comme épuisant à tout instant quelque chose de la mutabilité qu'il contient. Au début était le maximum d'utilisation de l'énergie : cette mutabilité est allée sans cesse en diminuant. D'où vient-elle? » (P. 265.)

167. — Ainsi, selon un mouvement de flux et de reflux qui se rencontre fréquemment dans l'histoire de l'humanité, à l'action métaphysique qui a suivi la divulgation du principe de conservation, correspond avec une égale intensité une réaction, née de la réflexion sur le principe de dégradation. Quelles sont les bases de l'une et de l'autre ? Quelles places respectives doivent revenir, dans la physique générale, aux deux notions de l'énergie et de l'entropie? Quel rapport ces notions soutiennent-elles avec la causalité naturelle?

Ces questions capitales ont fait l'objet des recherches particulièrement approfondies de M. Meyerson. S'inspirant de l'antinomie bergsonienne entre la rationalité abstraite, qui n'est capable que de poser a -priori une formule de conservation, et l'intuition qui prend contact avec le cours véritable de la réalité, appuyant d'ailleurs ses vues théoriques sur une étude merveilleusement riche, lucide et concrète, de tous les faits qui intéressent l'histoire et la théorie de la physique, l'auteur d'Identité et Réalité arrive aux conclusions suivantes.

Tout d'abord, le principe de conservation doit être regardé comme l'expression de la causalité ; car la causalité n'est réductible ni à une succession empirique ni à une relation de fonction : c'est une équation dont le caractère rationnel est manifesté par le spectacle qu'a donné l'esprit humain dans les différents domaines de la science, devançant l'expérience pour affirmer, a priori, en mécanique la conservation de la vitesse {principe d'inertie), en chimie la conservation de la matière principe de Lavoisier). Mais ici se produit, d'après M. Meyerson, le paradoxe auquel l'histoire de la pensée humaine est redevable de son aspect dramatique : les exigences de la raison, si justifiées qu'elles apparaissent d'abord, si fécondes qu'elles aient été pour l'avancement du savoir, sont contradictoires en droit, elles ne sauraient être poussées jusqu'au bout sans amener une catastrophe universelle : « Les matières, élémentaires qui existaient avant le phénomène ont subsisté après ; de ce côté, il n'y a pas eu de changement. Le poids est également le même ; là encore rien n'est modifié. Enfin, l'énergie aussi s'est conservée. En somme, aussi loin que va notre explication, il ne s est rien passé. Et comme le phénomène n'est que changement, il est clair qu'à mesure que nous l'avons

expliqué, nous l'avons fait évanouir. Toute partie expliquée d'un phénomène est une partie niée *. »

Dès lors, s'il est vrai que la science de la nature ne saurait se constituer sans les anticipations fécondes de la raison, il est également vrai que l'idée d'une science rationnelle de la nature est une contradiction dans les termes ; car la raison ne saurait atteindre son idéal sans passer en quelque sorte pardessus la nature. Une science de la nature, c'est tout le contraire, suivant M. Meyerson, d'une science rationnelle, c'est un savoir effectif qui tient en échec l'acosmisme inhérent à la forme d'identité sur laquelle se fondent les principes de conservation, « qui rétablit la réalité dans ses droits ». {Ibid., p. 315.) Et ainsi apparaît le rôle éminent du principe de Carnot-Clausius : « C'est nous qui cherchons à établir la réalité dans la nature, qui la lui apportons, qui la lui supposons, si l'on veut bien donner à ce vocable le sens qu'il a dans le terme enfant- supposé. C'est là ce que nous appelons comprendre la nature ou l'expliquer2. Celle-ci s'y prête dans une certaine mesure, mais elle s'en défend aussi. La réalité se, révolte, ne permet pas qu'on la nie. Le principe de Carnot est l'expression de la résistance que la nature oppose à la contrainte que notre entendement, par le principe de causalité, tente d'exercer sur elle. » (317-318.)

168. — A la dualité des principes de la thermodynamique, M. Meyerson rattache donc un dualisme radical où figurent d'un côté la raison et la causalité, de l'autre l'expérience et la réalité. Mais invinciblement on se demande si cette interprétation s'impose véritablement, en dehors des postulats du système propre à M. Meyerson, et si l'antinomie qu'il imagine entre la science rationnelle et la nature réelle ne participe pas au caractère des antinomies, qui est de s'évanouir avec la terminologie dont elles procèdent.

A nos yeux, une raison telle qu'elle ne parvient jamais à rendre compte de la réalité n'a aucune espèce de droit à être appelée raison ; une conception de la causalité dont l'essence est de nier le changement et le cours du temps, c'est exactement le contraire de la causalité.

Sans doute on s'estime fondé à répliquer qu'un Descartes et un Leibniz auraient considéré le principe de conservation comme le fondement unique de leur cosmologie, comme épui-

Page 1