Identité et Réalité, 2° édit., 1912, p
2. Cette conception a été encore développée par M. Meyerson dans l'ouvrage considérable où la thèse d'Identité et Réalité se trouve confirmée et élargre : De V Explication dans /es Sciences, 2 vol., 1921.
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saut à lui seul L'idée de causalité. Pour notre part, toutefois, nous ne voyons la que l'occasion du dilemme suivant. Ou la solution cartésienne serait effectivement la bonne, et dans ce cas (otite difficulté se trouve supprimée puisque les formules d'égalité ou d'identité ne se heurteront jamais à la résistance du réel. Ou bien, comme le soutient M. Meyerson, les Cartésiens auraient abouti à ce résultat étrange de supprimer ce qu'ils axaient pris a tâche d'expliquer, de nier l'ordre de succession concrète qui est le caractère le plus ostensif des événements universels ; et alors il est impossible que Ton prétende à la. fois et dénoncer leur erreur et maintenir leur vocabulaire. L'illusion de quelques-uns des représentants du rationalisme ne sauiait, une fois qu'elle a été reconnue comme telle, faire loi pour la raison considérée dans sa nature intrinsèque et véritable, et la condamner à demeurer éternellement prisonnière de la chimère et de la contradiction.
D'autre part, et en fait, l'histoire du rationalisme, autant que nous avons pu la comprendre, ne nous autorise nullement, bien au contraire, à faire de la méconnaissance et de l'inintelligence du réel un attribut constitutif, et comme une grâce d'état, de la raison. Nous avons insisté sur l'élaboration de la doctrine kantienne qui marque, selon nous, un progrès décisif pour une théorie rationnelle de la causalité, précisément parce que la philosophie nous a paru être redevable à la critique d'une double acquisition. En premier lieu, la cause, tout en requérant comme une condition préalable de sa détermination, un élément de permanence, se caractérise par ce qu'elle ajoute à cet élément de permanence, en s'appuyant sur l'irréversibilité de la succession temporelle 1. En second lieu, substance et cause ne sont nullement des réalités qui se définissent comme des choses et se représentent à l'intuition ; ce sont des rapports, qui ne prennent une valeur de vérité que par leur connexion avec le contenu de l'expérience.
De là résulte la conclusion suivante : les nuages entassés par les controverses sur la conservation et la dégradation de l'énergie viennent de ce que le xixe siècle a trop longtemps oublié l'enseignement de la critique kantienne, qu'il s'est laissé entraîner dans une sorte d'oscillation perpétuelle entre un dogmatisme métacritiqu'e et un positivisme acritique.
1. Supra ?! 131. Cf. les observations de M. Louis Weber, à la Société française de philosophie. Séance du 31 décembre 1908. Bulletin, mars 1909,9' année, p. 99. Nous rappelons que la question avait également été discutée par John Stuart Mill au chapitre XVI de YExamen des principes de
Hamilto'ft 1805).
ÉNERGIE ET ENTROPIE
169. — Que l'on passe, donc, du plan du réalisme ontologique au plan de l'idéalisme relativiste. et d elle-même se dégagera la signification authentique que la science attribue a la notion d'énergie. M. Meyerson écrit dans la seconde édition d'Identité et Réalité (p. 309-310 : « L'énergie n'est en réalité qu'une intégrale... Les manuels de physique contiennent en réalité deux définitions diseordantes*de l'énergie, une première qui est verbale, intelligible, apte à établir notre conviction, mais erronée, et une seconde qui est mathématique, exacte, mais dépourvue d'expression verbale. Le professeur donne d'abord la première, prévoyant, avec une psychologie inconsciente mais sûre, que l'étudiant, dans ses travaux, ne fera réellement usage que de la seconde. » Seul, donc, le relativisme mathématique interprète dans un sens correct l'emploi du mot énergie par le physicien. Or, il suffît de se référer à cette interprétation pour trancher dans sa racine tout le jeu de métaphores grâce auquel on croyait se représenter les transformations de la cause unique, et où l'on appuyait un substantialisme. soit matérialiste, soit spiritualiste. Autrement dit, nous retrouva ns ici le spectacle auquel nous avait fait assister le xvn siècle, lorsqu'il prétendait tirer du mécanisme ou du dynamisme une métaphysique du mouvement ou de la force. Descartes, afin d'ériger en absolu le mouvement qui était Vincariant de l'univers, devait détourner son attention de ce qui. selon l'esprit même de la géométrie analytique, caractérise la quantité iwt?, à savoir qu'elle est affectée d'un signe. Et de même Leibniz conçoit la quantité mv2, par opposition et par symétrie avec mv, comme pouvant soutenir l'édifice d'une cosmologie dynamiste : mais le passage de l'expression mathématique à la réalité métaphysique perd son apparence séduisante de simplicité si l'on donne à la force vive la formule exacte qu'exige le calcul intégral de Leibniz lui-même : } mv - ; le coefficient | n'apparaît-il pas ici comme la marque indélébile d'une relativité qui interdira le passage à l'absolu ? Et ce qui est vrai du mouvement ou de la force sera plus vrai encore, s'il est possible, de l'énergie.
Pour le savant, considéré dans toute la rigueur et toute la sincérité de sa pensée, la force est, par rapport au mouvement qui est directement mesurable, une abstraction du premier degré ; l'énergie est une abstraction du deuxième degré, puisque son composant potentiel n'est pas homogène à son composant cinétique : « Les longueurs, les masses et les temps entrent à la fois dans les équations de la mécanique céleste et n'en demeurent pas moins irréductibles. De même, on ne peu' confondre l'énergie potentielle, qui ne dépend pas du temps.
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;i\ ec la force vive c|iii en dépend. Les équations de la physique ne sont pas des relations analytiques : ce sont des relations quantitatives entre grandeurs qualitativement irréductibles. Il en esi sans doute de même dans les équations de la Thermodynamique l. »
\wr le dogmatisme de l'énergie, tomberait également, sous la poussée de la réflexion critique, le dogmatisme opposé, qui se réclame du principe de la dégradation. Car l'accroissement de dégradation, auquel on a donné le nom d'entropie, n'est pas susceptible (Tune définition verbale, intelligible ; l'entropie ne se représente que d'une façon indirecte, comme une réplique à l'intuition d'une énergie indestructible, comme un échec à la. métaphysique du mécanisme ; de telle sorte que le système cosmologique bâti sur l'entropie ne serait qu'une imitation à rebours du système bâti sur l'énergie. De quoi Bernard Rrunhes n'est pas loin de convenir lorsqu'il écrit : « Il y a des personnes, en tous les cas, qui se sont interdit d'avance le droit de faire leurs réserves sur l'extension du principe de Carnot à l'ensemble de l'univers. Ce sont les personnes qui n'ont aucun scrupule à énoncer, pour l'univers, le principe de la conservation de la matière ou celui de la conservation de l'énergie "2. »
170. — Dégagées, au contraire, de toute extrapolation téméraire, maintenues sur le terrain de la science positive, les deux notions s'enregistrent d'elles-mêmes dans la perspective de la philosophie critique. Ce qui prouve que l'énergie n'est pas une chose en soi, c'est que la définition de l'énergie est insé-
1. Lippmarm, La Théorie cinétique des gaz et le principe de Carnot, apud Rapports présentés au Congrès international de Physique, réuni à Paris en L900, t. I, p. 550. L'importance du facteur-temps a été bien mise en évidence par Hirn : « On voit quelle idée incorrecte bien des personnes se font de ce que nous nommons la puissance d'un moteur. Lorsqu'elles entendent parler d'une machine à vapeur, d'une roue hydraulique de vingt chevaux par exemple, elles se figurent que vingt chevaux attelés ensemble et agissant à La fois seraient entraînés par le moteur. Elles confondent ainsi l'efforl exercé un instant donné, et qui ne suppose aucune durée nécessaire, avec le travail mécanique qui suppose l'idée du temps. Lorsqu'Archimède disait qu'avec un levier et un point d'appui il soulèverait le monde, il croyait sans doute avoir multiplié presque à l'infini la puissance de l'homme ; en réalité, et sans s'en douter peut-être, il nous a rendus bien petits. Soulever la terre signifie, en effet, employer le travail du moteur dont nous pouvons disposer, à élever à une certaine hauteur un poids égal à celui du globe terrestre. Or, réellement, quel temps faudrait-il à un homme très vigoureux, travaillant jour et nuit, sans jamais se reposer, pour soulever un tel poids à un millimètre de hauteur? Il lui faudrait deux millions de millions de siècles! Archimède, en vérité, nous a bien humiliés. » (Conséquences philosophiques et rnétaph ysique* de la Thermodynamique, 1868, p. 21.)