LES DIFFÉRENTES DIRECTIONS DE L'ATOMISME
en tant qu'élément, c'est au contraire l'expérience du composé en tant que composé 1. L'apparence d'indétermination que présente notre libre arbitre, est transportée par l'imagination de la personne humaine à la personne en « miniature » que constitue l'individu atomique, et attribuée à la matière comme une propriété fondamentale sans qu'aucun effort soit tenté pour rapprocher dans l'esprit les notions hétérogènes d'existence matérielle et d'initiative volontaire.
Si donc l'atomisme proprement dit est constitué, dans la pureté de son type, par l'atomistique démocritéenne, il faudrait dire de l'atomistique épicurienne, qu'elle est antiatomiste ; et l'antithèse exprimera l'opposition des attitudes que les deux écoles observent à l'égard de la nature. Démocrite, autant que nous sommes renseignés, est le savant guidé dans ses spéculations par la recherche désintéressée du vrai, tandis qu'Epicure est l'ancêtre authentique du pragmatisme. Peu importe à ses yeux la pluralité des explications, leur indétermination ou leur incertitude, pourvu que la mythologie soit écartée, avec la perturbation psychique qui en est la conséquence
Déjà donc, l'antiquité, en transmettant à la pensée moderne l'héritage de l'atomisme, lui léguait en réalité un seul mot et deux choses. La première chose, c'était un système cosmologique où les êtres composés trouvent leur explication dans le simple en tant qu'il possède des propriétés intrinsèques indépendamment de toute considération de composé ; l'autre chose est le système inverse où l'attribution de propriétés à l'atome procède de la considération des propriétés manifestées par les composés.
177 . — Mais le spectacle change encore avec l'avènement de la physique mathématique. Ce que l'atomisme opposait à la dialectique verbale de la scolastique, c'était un jeu d'imagination qui demeurait au seuil de la géométrie, puisqu'il se bornait à des séparations et à des rapprochements d'éléments échappant, non seulement à toute perception effective, mais à toute mesure éventuelle. A ce mécanisme tout statique, parce qu'il ne fait appel qu'à la représentation passive des choses,
1. Dans les pages qu'il a consacrées à Magnus, Helrnholtz a eu i'occasion de citer, et d'approuver, cette remarqua de Thomson (lord Kelvin) sur l'introduction des a-tomes dans la physique théorique : En les admettant on ne peut expliquer aucune propriété des corps, que l'on n'ait attribuée auparavant aux atonies oux-mèmes. » (L871, apud Vortràge tind Reden, 4" édiL, t. II, Braunschweig, 1896, p. 45. Cf. Hannequin, Essai critique^ p. 237 ; et Çouturat, Recuede Métaphysique, 1897, p. 111).
2. Lettre à Pythoclès, trad. Hamelin, Reçue de Metaph ijsique, 1910, p. 427.
Descartes substitue un mécanisme proprement cinétique, celui qui prend pour ba&e l'intelligence du mouvement. « La théorie de la matière chez Descartes est donc, disait Hamelin, une théorie toul ô l'ait distincte des autres. Les corpuscules ne sont pas supposes ; il sont expliqués ; les qualités primitives que leur conservait Démocrite, sont expliquées elles aussi l. » Tandis que Gassendi ressuscitait les doctrines qui font de l'atome un absolu au delà duquel il n'y a pas lieu de remonter, la tâche que Descartes impose à la raison est de creuser au delà de l'image atomique. Pour rendre compte du mouvement corpusculaire, le cartésianisme invoquera ce même phénomène • lu tourbillon qu'il considère comme -fondamental dans la théorie astronomique. L'antagonisme des deux tendances, qui se manifeste dès l'origine de la science positive, devait s'accentuer par le développement de la mécanique, par la constitution de la dynamique en particulier. Et, afin de bien mettre en lumière ce point, qui est fondamental pour fixer le rapport entre la représentation atomistique et l'explication causale, nous prendrons comme base de référence une page qui a été souvent citée, d'un discours de du Bois-Reymond, Sur Us limites de la connaissance de la nature (1872), et que M. Meyerson a commentée spécialement. Après avoir rappelé avec quelle rigueur Huygens faisait dépendre du postulat mécaniste la destinée de la physique, M. Meyerson écrit : « Des savants modernes ont été, si possible, plus explicites encore ; E. du Bois-Reymond, dans im passage qui rappelle étrangement celui de Huygens, définit la science comme « l'action par laquelle nous ramenons les modifications dans l'univers physique à la mécanique des atomes », et continue : « C'est un fait psychologique que là où cette déduction réussit, notre besoin de causalité se trouve satisfait pour le moment2. »
Or, derrière la similitude des terminologies, il nous semble qu'il se cache, entre la science de Huygens et la science de du Bois-Reymond, une opposition radicale ; pour Huygens, les atomes ont une propriété intrinsèque, qui leur appartient en tant qu'éléments de matière, c'est la dureté 3. Ils se rencontrent
1. Le système de Descartes, publié par L. Robin, 2" édit., 1921, p. 337.
Z. Identité et réalité, 2- édit., 1921, p. 97. Cf. du Bois Reymond, Ueber die Grenzen, des Aaturerkennens, 8e édit. Leipzig, 1898, p. 16.
3. Duhcm a cité, au cours de ses études sur l'évolution de la Mécanique [Reçue générale des Sciences, 30 janvier 1903, p. 08, col A) les objections adressées par Denis Papin à Huygens, qui mettent en évidence le caractère de l'atomistique hugénienne : « Une chose qui me fait de la peine, c'est ce que vous dite>...que vous croyez que la dureté parfaite est de l'essence des corps : il me semble que c'est làsupposer une qualité inhérenie qui nous éloigne des Principes Mathématiques ou Mécaniques: car enfin un atome, quelque petit qu'on
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à travers l'espace dans le phénomène du choc, et il n'y a rien d'autre à faire intervenir pour rendre raison des phénomènes de la nature.
Aux antipodes de cet atomismë véritable, où les atomes incarnent l'absolu de la substance et de la cause, se place la mécanique des atomes telle que l'entend du Bois-Reymond. Il ne s'agit même plus d'un mécanisme ; nous en avons en face de nous un dynamisme, inspiré de cette conception newtonienne à laquelle Huygens opposait une fin de non-recevoir radicale. Aussi bien du Bois-Reymond, dans cette page du début de son Discours, n'emploie-t-il jamais toute seule l'expression de mécanique des atomes, il y ajoute ces mots « causés par leurs forces centrales » ; ce qui met hors de conteste le renversement dans la notion 'de relation causale. Les atomes, en tant qu'éléments de masse, ri entrent 'pour rien dans leur propre mécanique. La fonction de causalité, que Huygens concentrait dans l'atome, passe ici à la force, dans laquelle l'atome n'a pas à s'ingérer, par rapport à quoi il est un simple sujet d'inhérence : « Quand les changements dans le monde matériel, écrit du Bois-Reymond, ont été réduits à une somme constante d'énergie potentielle et motrice inhérente à une masse constante de matière, il ne reste plus rien à expliquer dans ces changements. » (Ibid.) Dès lors, et en ce qui concerne la causalité proprement dite, il est d'un intérêt tout à fait secondaire que cette masse constante soit réalisée dans une multiplicité d'individus matériels : l'atome est assurément une « image commode 1 », mais pour ceux-là seulement qui aiment les images. La physique des forces centrales, dont se réclame du Bois-Reymond, a, en effet, trouvé un embarras bien plutôt qu'un appui dans l' intuition d'un support étendu ; et la théorie classique, qui s'est développée dans la physique mathématique du début du xixe siècle sur la base des spéculations de Boscovich, élimine la masse de matière pour ne conserver que
le prenne, est pourtant composé de parties réellement distinctes et les unes hors des autres; la moitié orientale est réellement distincte de la moitié occidentale ; de sorte que, si je donne un coup seulement à la partie orientale pour la pousser vers le midi, il n'y ;i aucune raison mécanique qui m'oblige a croire que la partie occidentale ira aussi du même coté ; il me semble que, pour s'en tenir absolument aux principes de Mécanique, il faut croire que la matière d'elle-même n'a aucune liaison des parties, etque la dureté qui s'éprouve en certains corps no vient que du mouvement des liqueurs environnantes, qui pressent les parties moins agitées les unes vers les autres. » Lettre du 18 juin 1690, apud Œucrcs complètes de Christiaan Fjuygens, t. IX, La Haye, 1901, p. 12'.). — Cf. Leibniz, Demoristratio contra Atomos sumta ex Atomorum contactu, 23 octobre 1H90, édit. Gerhardt, t. VII, p. 284; et Hannequin, Etudes d'Histoire des Sciences, etc., t. II, p. 39. 1. Couturat, Reçue de Métaphysique, 1897, p. 113.
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le centre inétendu de force. « On n'a pas manqué, remarque Cournot, d'appliquer à la physique moléculaire la conception ncwtonienne de l'action à distance qui avait si bien réussi en astronomie; et effectivement, plus on a étudié les phénomènes moléculaires, plus on a eu de motifs d'admettre qu'il n'intervient jamais de choc ni de contact proprement dit entre les particules matérielles. On ne saurait concevoir les corps qui tombent sous nos sens que comme des systèmes de particules infinitésimales ou d'atomes, maintenus à distance par des forces attractives et répulsives qui s'équilibrent ou qui, lorsque l'équilibre du système a été troublé, impriment aux par- ( icules une série de vibrations autour de leurs positions d'équilibre. Notre imagination se satisfait en se peignant ces molécules, ces atomes, comme- des corps en miniature, qui ont des dimensions, une figure, à quoi nous ajoutons volontiers une rigidité et une impénétrabilité absolues : mais en réalité ces dimensions, cette figure, cette rigidité hypothétique n'entrent pour rien dans l'explication des phénomènes, ne tombent sous aucune observation, n'ont aucun fondement scientifique, soit empirique, soit rationnel. De tout l'échafaudage du système atomistique, il ne subsiste scientifiquement et rationnellement que la conception de points mobiles, centres de forces attractives ou répulsives, qui les maintiennent à distance les uns des autres : voilà le dernier mot du newtonianisme 1. »
Là où M. Meyerson signalait la continuation d'une même pensée, il nous paraît donc impossible de ne pas apercevoir, pour parler encore une fois avec Cournot, deux systèmes en contraste. L'un n'admet que des corps susceptibles de mouve-
1. Cournot, Considérations, t. II, 1872, p. 316. A un certain moment de son récent ouvrage : De C Explication dans les Sciences, il nous semble que M. Meyerson donnerait lui-même ouverture à cette interprétation, qui cuiiteste à la représentation de la matière atomique un rôle prépondérant pour le renouvellement des conceptions atomistiques : « On accepte, comme un principe courant, cet énoncé qu'il faut expliquer les phénomènes par la matière et le mouvement. Or, la matière nous apparaît elle-même — nous l'avons vu en examinant le point de départ des diverses théories — comme quelque chose de mystérieux, à quoi nous cherchons une explication. Car, si tel n'était pas le cas, on ne comprendrait point qu'on eût tenté de la ramener à des atom< s — qu'on qualifie quelquefois de matériels, mais qui sont, certes, tout autre chose de la matière, étant donné les propriétés étranges qui les en distinguent, telles que leur insécabilité et leur élasticité absolue. On comprendrait moins encore que l'on eût voulu composer la matière à l'aide des anneaux de Kelvin ou des points singuliers de Helmholtz, c'est-à-dire la ramener à l'éther, avec ses propriétés contradictoires, et enfin l'expliquer par l'électricité, c'est-à-dire par quelque chose de foncièrement inexplicable. C'est donc qu'en effet, des deux termes que nous venons de mentionner, le premier — la matière — ne peut nous offrir, au point de vue de l'explication, aucun concours efficace, la force explicative étant exclusivement logée — si l'en no"s permel cette expression — dans le second, dans le mouvement. » T. I, 1921, p. 164.
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ment et de repos, corps dont l'impénétrabilité constitue l'individualité et la substance ; et, forcé par l'expérience de refuser aux corps qui tombent sous nos sens une véritable impénétrabilité, le philosophe reporte « cet attribut sur des corpuscules qui échappent aux sens, c'est-à-dire sur des atomes » . Par contre, « l'idée de force une fois admise rend la conception de l'atome rationnellement superflue, et ne la laisse subsister que pour le besoin de l'imagination et la commodité du discours 1 ».
Le premier de ces systèmes est « ï'atomisme pur », comme le deuxième est le « dynamisme pur » . On peut sans doute faire rentrer ce dernier dans le cadre de la « philosophie corpusculaire », puisqu'il introduit dans l'explication des phénomènes naturels la considération fondamentale de la discontinuité. Mais, si l'on veut que ce soit un atomisme, on sera dans l'obligation d'ajouter que c'est un atomisme sans atomes, du fait que toute position d'une matière étendue s'en trouve éliminée.
178. — L'évolution de la mécanique moderne atteste ainsi une dissociation totale entre la métaphysique a priori qui s'attache à la forme de la discontinuité, et la représentation imaginative qui exige l'intuition d'une substance* De notre point de vue, cette conclusion est importante ; en effet, elle nous permet de concevoir le spectacle, en quelque sorte inverse, d'une atomistique où la discontinuité donnée dans l'expérience ne s'accompagne d'aucune spéculation métaphysique sur l'atome comme chose en soi. Autrement dit, le paradoxe d'un atomisme sans atomes comporte une antithèse qui sera tout autre chose, suivant nous, qu'une fausse fenêtre pour la symétrie : des atomes sans atomisme. Il y aura des atomes, en ce sens qu'à une certaine échelle dans la division des corps inorganiques, le physicien est amené par la pratique des méthodes expérimentales à constater l'existence de « grains » d'une grandeur déterminée, séparés les uns des autres comme le sont deux êtres vivants. La réalité des « atomes » sera un fait acquis, mais acquis à titre phénoménal, et sous la condition d'entendre par atome, non le simple qui est indivisible, mais l'individu qui pourrait être composé, comme l'est une plante ou un animal. L'existence de semblables atomes n'impliquera nullement Ï'atomisme, c'est-à-dire le système qui attribue à l'atome un pouvoir d'explication tel que l'atome soit doublement l'absolu, du point de vue de la réalité, parce qu'il est l'élément dernier de le nature, du point de vue de l'esprit,
1. /faite de l'Enc/iatnemènt, § 107, édit., 1011, p. 190-191.
l.'l XPÉRIENCE HUMAINE ET LA CAUSALITÉ PHYSIQUE
parce qu'il ©si Le principe suprême de l'intelligible : ultima ratio rentra. Tout au contraire, il pourrait arriver que l'introduction de la méthode expérimentale dans les théories moléculaires aboutît à dévoiler, dans l'intérieur de l'atome, uni1 complication comparable à celle d'un système solaire, à I Miser des problèmes aussi difficiles que ceux de la mécanique céleste, à concevoir môme des « sous-atomes » ou des « protoatomes ».
bans un article consacré à Mme Desbordes- Valmore, Sainte- Beuve définissait ainsi une certaine forme de la pensée romantique : « Vivre, puisqu'il le faut, de la vie de tous, subir les hasards, les nécessités du grand chemin... ; puis se dédoubler soi-même, et dans une part plus secrète réserver ce qui ne doit pas tarir i. » Cette psychologie romantique de l'être qui ne livre aux contingences sociales que la superficie de soi, en réservant les profondeurs inépuisables et inaccessibles de la vie intérieure, il est admirable de la retrouver dans les conclusions auxquelles conduit l'examen des transformations radioactives : « La particule infiniment petite que nous désignons sous le nom d'atome est un système extrêmement compliqué. L'atome n'est pas composé seulement de charges électriques animées de mouvements plus ou moins réguliers. Il doit comprendre deux parties assez distinctes l'une de l'autre. La première région constituant la partie externe de l'atome, se révèle à nous par des manifestations diverses (rayonnement électromagnétique, liaisons moléculaires, etc..) ; elle est sensible aux actions que nous pouvons faire agir de l'extérieur (champ magnétique, décharges électriques, etc..) ; c'est dans cette région que se produisent les mouvements réguliers des charges électriques. La seconde région est pour ainsi dire inaccessible, par un procédé inconnu elle se trouve protégée très efficacement des agents physiques extérieurs, elle doit renfermer certains éléments dans un état continuel d'agitation désordonnée, et Ton peut penser qu'elle est le siège du phénomène de la gravitation. Le volume occupé par ce noyau interne est peut-être extrêmement petit par rapport au volume total de l'atome, de telle sorte que les atomes peuvent recevoir des chocs de l'extérieur et même être traversés de part en part par des projectiles sans que le noyau central soit affecté ni même réellement rencontré. Ce 'noyau central ne se révèle à nous, que lors d'une explosion violente amenée accidentellement par l'agitation désordonnée interne. Cette image de l'atome est assez semblable à celle d'une planète dont l'atmosphère