‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 188 sur 263 · L'INTERPRÉTATION CRITIQUE DE L'ATOMISTIQUE · texte numérisé non relu

L'INTERPRÉTATION CRITIQUE DE L'ATOMISTIQUE

179. — De cette thèse, que résulte-t-il pour la philosophie i les sciences ou, si Ton préfère, pour le rapport entre la science el La philosophie? Henri Poincaré disait dans la Conférence qui terminait la Série sur la Constitution de la matière : « Quand Démoerite a inventé les atomes, il les considérait comme des éléments absolument indivisibles et au delà desquels il n'y a plus rien à chercher. C'est cela que cela veut dire en grec ; et c'est d'ailleurs pour cela qu'il les avait inventés ; derrière l'atome, il ne voulait plus de mystère. L'atome du chimiste ne lui aurait donc pas donné satisfaction, car cet atome n'est nullement indivisible, il n'est pas un véritable élément, il n'est pas exempt de mystère ; cet atome est un monde. Démoerite aurait estimé qu'après nous être donné tant de mal pour le trouver, nous ne sommes pas plus avancés qu'au début ; ces philosophes ne sont jamais contents » Nous ne prenons pas le trait final à la lettre. Nous n'y cherchons pas une intention d'opposer savants et philosophes : les uns s'attribuant le privilège d'aller de l'avant sans se croire engagés par la parole de leurs prédécesseurs ; les autres condamnés à figurer comme témoins des âges disparus, destinés à mesurer par l'immutabilité de leurs aspirations et de leurs réflexions le progrès effectif de la pensée scientifique. Entre l'esprit scientifique et l'esprit philosophique le conflit est superficiel, ou plutôt il n'existe qu'entre les aspects les plus superficiels de l'un et de l'autre, et c'est de quoi il n'y a pas de preuve plus éclatante que l'œuvre de Poincaré. En revanche, le passage que nous venons de citer donne une expression saisissante à l'antagonisme de la pensée antique et de la pensée moderne, par quoi s''expliqueraient, suivant nous, et la grandeur et la décadence de l'atomisme métaphysique.

Poincaré imagine que le philosophe dit au savant : Du

1. Les Rapports de la matière et de Véther, apud Les idées modernes. etc., p. 350.

l'interprétation critique de l'atomistique

moment que vous rencontrez les atomes, il faut vous y arrêter ; vous avez du monde atteint les bornes. Que révèle un tel langage ? C'est, par-dessus les faits expérimentaux, un besoin dont on peut dire qu'il accompagne dès son origine, qu'il inspire peut-être, tout travail humain. Il est véritable, en effet, qu'on ne travaille que pour se reposer. Mais la qualité du repos est liée à la> qualité du travail. Le véritable repos n'est pas la détente paresseuse et l'oubli, c'est la joie tranquille et pleine dans la contemplation de l'œuvre accomplie, c'est, comme l'a dit admirablement Aristote, « l'acte sans déplacement » du penseur qui jouit de sa pensée. Si telle est la perspective la plus élevée de l'effort humain, il était tout naturel qu'elle fût appliquée à l'effort de connaissance. L'artisan de la science prétend recevoir de la nature la même joie que procure au sculpteur la statue achevée ; il veut donc que la connaissance de la nature soit parfaite, c'est-à-dire qu'elle comporte un point d'arrêt définitif. Une fois qu'il y sera parvenu, il aura le droit de regarder dans son ensemble une œuvre à la fois finie et complète, et de s'y satisfaire.

Cette espérance, liée à une vision esthétique de l'univers, est si puissante qu'elle ramène vers un dogmatisme atomistique les penseurs qui en avaient pourtant dénoncé avec le plus de clarté les postulats arbitraires. Leibniz écrit à la fin de sa carrière : « Tous ceux qui sont pour le Vide, se laissent plus mener par l'imagination que par la raison. Quand j'étais jeune garçon, je donnai aussi dans le Vide et dans les Atomes ; mais la raison me ramena. L'imagination était riante. On borne là ses recherches ; on fixe la méditation comme avec un clou ; on croit avoir trouvé les premiers éléments, un non plus ultra. Nous voudrions que la Nature n'allât pas plus loin, qu'elle fût finie, comme notre esprit 1. » Mais ce même Leibniz venait d'écrire la Monadologie, où il restaure, en le transportant de l'ordre physique dans un ordre métaphysique qui voudrait être un ordre de spiritualité, le rythme réaliste, sinon matérialiste, de la pensée démocritéenne2 : « Il faut qu'il y ait des substances simples, puisqu'il y a des composés; car le composé n'est autre chose qu'un amas ou aggregatum des simples. Or, là où il n'y a point de parties, il n'y a ni étendue, ni figure, ni divisibilité possible. Et ces Monades sont les véritables Atomes de la Nature et en un mot les Eléments des choses. » (§ 2 et 3.) Et l'auteur» de la Nouvelle Monadologie accomplit une volte-face du même ordre. Il n'hésite pas à

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