‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 190 sur 263 · Pensées, f° 352 et 355, scct. II, fr. 72, t. I, p · texte numérisé non relu

Pensées, f° 352 et 355, scct. II, fr. 72, t. I, p

2. Je dois ;'i l'obligeance de M. Jean Wahl, professeur de Philosophie à rtlniversité de Besançon, l'indication de passades extrêmement curieux de Mersenne dans l'Harmonie universelle contenant la thc'orie et la pratique il" lu Musique (163H). 11 s'y trouve développé d'une façon fort abondante le thème qui ?era repris/par Pascal. Cf. Livre VIII, troisième proposition: » Donner L'usage des mathématiques en faveur des prédicateurs et la manière de tirer des motifs d'humiliié de toutes les sciences... Tout ce qui est porte un caractère divin qui témoigne l'infinité absolue du créateur, et qui montre

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Cette conclusion pessimiste souligne l'intention de la pensée pascalienne : enlever à l'homme le sentiment de quiétude qu'il aurait puisé dans l'achèvement de son œuvre scientifique, dans une connaissance exhaustive de l'univers. Puisque le conflit de puissance à puissance est le fond du problème pour une conception réaliste de la religion, c'est une victoire pour le réalisme religieux que d'humilier la faiblesse humaine devant la force du Créateur. Toutefois, cette réplique à l'anthropomorphisme des anciens, et qui se place sur le même plan que lui, marque seulement un moment, et un moment vite dépassé, dans la pensée du xvne siècle. Les paradoxes de l'infini, auxquels se heurtèrent les méthodes infinitésimales de la géométrie pascalienne, sont résolues par la découverte de l'algorithme différentiel 1. L'infini est intégré à la raison, et la communication rétablie entre l'homme et Dieu, si Dieu, élevé au-dessus des mythes incertains et des figuratifs équivoques, est, en esprit et en vérité, le Dieu des savants et des philosophes.

L'idéalisme de l'infini est donc tout autre chose qu'un échec au réalisme du fini. Sa signification est d'exprimer cette fécondité illimitée que la science moderne révèle dans l'intelligence et qui permet de définir l'intellectualisme, pris en son acception authentique, comme la philosophie de l'activité pure. L'esprit, c'est ce pour quoi, suivant la formule de Spinoza, toute détermination est négation, c'est ce qui, suivant la formule de Malebranche, se sent toujours du mouvement pour aller plus loin.

Une fois de plus donc, la méditation de l'histoire fournit au philosophe le fil conducteur qui lui permet de s'orienter à travers la confusion apparente des doctrines. Et en effet, si l'image anthropomorphique d'un univers que l'esprit serait capable d'épuiser et d'achever, réapparaît dans des systèmes comme ceux de Leibniz ou de Renouvier, en dépit des difficultés inextricables qu'y opposent l'idéalisme de l'un et le phénoménisme de l'autre, on s'explique à quel point la tentation a dû être forte de chercher un appui pour cette image dans les découvertes inattendues de la science contemporaine comme si la nature présentait enfin la réalisation spontanée et immédiate du rêve démocritéen.

que la juridiction de l'esprit humain est entre ces deux sortrs d'infini, sans qu'il puisse l'étendre d'un côté ni d'autre, et il a de merveilleux sujets de s'humilier lorsqu'il considère son peu de lumière et son ignorance, laquelle est si grande qu'il ne comprend rien en perfection et qu'il est aveugle au milieu des premiers principes qui servent d'alphabet à la Nature » (p. 16-18). 1. Les Etapes de la Philosophie mathématique, 1912, § 105, p. 176. *

«>1 >ii l'expérience humaine et la causalité physique

Seulement, cette tentation sera réprimée par le progrès de la réflexion critique. Lorsque l'on invoque l'atomisme physique des modernes, pour une vérification expérimentale de l'axiome paresseux1 d'Aristote : il faut s'arrêter quelque part, on esi aussi Loin que possible d'exprimer une exigence permanente de l'entendement humain. Tout au contraire, on ne fait qui1 traduire une survivance de la période préscientifique, en opposition à l'esprit de cette philosophie qui depuis le \\ il siècle aperçoit l'élan de la science comme se poursuivant sans lin dans le double sens de la progression et de la régression, comme constituant symétriquement et inséparablement, ainsi que le proposaient les Principia Philosophie?, une mécanique céleste et ce qu'on pourrait appeler une astronomie corpusculaire.

Sans parler ici des poètes et des voyants de la Renaissance, des Nicolas de Cues et des Giordano Bruno, on aperçoit qu'un D.i seartes et un Pascal auraient retrouvé l'écho de leur propre pensée dans les vues exprimées, à la fin de son ouvrage sur les Atomes, par M. Jean Perrin : « Les atomes ne sont pas ces éléments éternels et insécables dont l'irréductible simplicité donnait au Possible une borne, et, dans leur inimaginable petitesse, nous commençons à pressentir un fourmillement prodigieux de Mondes nouveaux. Ainsi l'astronome découvre, saisi de vertige, au delà des cieux familiers, au delà de ces gouffres d'ombre que la lumière met des millénaires à franchir, de pales flocons perdus dans l'espace, voies lactées, démesurément lointaines dont la faible lueur nous révèle encore la palpitation ardente de millions d'Astres géants. La Nature déploie la même splendeur sans limites dans l'Atome ou dans la Nébuleuse, et tout moyen nouveau de connaissance la montre plus vaste et diverse, plus féconde, plus imprévue, plus belle, plus riche d'insondable Immensité. » (1913, p. 291.)

181. — Du point de vue du rationalisme moderne, le paradoxe ne serait donc pas que la physique contemporaine, en réussissant, par des méthodes d'une merveilleuse précision, à compter, à peser, à mesurer les atomes, rencontrât dans son succès même l'occasion de nouveaux problèmes qui se posent à l'intérieur de. l'atome ; ce serait au contraire que la seule position de l'atome en tant que tel, vînt mettre le point final à ses recherches comme si d'un coup la nature lui avait livré la totalité de son secret. Déjà, Cournot écrivait dans ses Considérations (11, 127) : « Il n'est pas philosophiquement admissible que l'esprit humain soit outillé pour avoir le dernier mot des choses, comme il faut convenir qu'il l'aurait, si les atomes

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dont la conception lui est si, commode, jouissaient d'une existence effective et substantielle. »

Mais il y a plus, et ce qui dépasserait toute vraisemblance, c'est que ce dernier mot des choses, l'homme y fût parvenu en se détournant de la vision directe qui avait suggéré à Démocrite le système de l'atomisme, qu'il eût été ramené à l'intuition du simple et de l'absolu en maniant un instrument tel que le calcul des probabilités, si subtil et si surprenant à son origine qu'il avait effrayé le sens commun, pourtant averti, d'un d'Alembert ou d'un Auguste Comte. Ici encore l'enseignement véritable des choses est, en fait, autrement instructif et profond que les prévisions abstraites des hommes.

Le développement des théories atomiques dans les voies où il a manifesté le plus de fécondité, avec la dynamique de l'électron d'une part, avec la théorie des quanta de l'autre, conduit à deux conséquences inverses et complémentaires. D'une part, il achève de détacher l'atome du support substantiel sur lequel avait été greffée l'ontologie de la matière ; d'autre part, il reporte l'esprit vers la considération des moyens mathématiques mis en œuvre pour la conquête de la nature, et il achève de nous débarrasser du dogmatisme — fût-ce du dogmatisme opposé au réalisme atomistique, du dogmatisme de la continuité qu'Ostwald, par exemple, avait essayé de fonder sur une interprétation étroite et exclusive de l'analyse dans ses rapports avec la physique.

Le principe de la conservation de la masse est ce qui remplit le mieux l'idée que l'on puisse se faire d'un principe. La for- 'mule dont procède l'atomisme : rien ne vient de rien, rien ne retourne à rien — subsista, depuis Démocrite, malgré les démentis de l'expérience ou, si l'on préfère, malgré l'impossibilité pratique d'en trouver la justification dans l'expérience, jusqu'au jour où l'expérience elle-même vint en apporter la justification, où elle permit, avec Lavoisier, l'établissement de la chimie scientifique. Dès lors, le crédit du principe fut tel qu'on y vit une évidence a priori, une exigence irrécusable de la- raison ; et c'est ce qui faisait dire à Jules Tannery : « Ce même corps, que l'on pesait tout à l'heure avec une balance, il suffirait de monter du fond de la vallée sur le sommet de la montagne, d'aller un peu loin vers le nord ou vers le sud pour voir son poids changer, si, au lieu d'une balance, on se servait d'un peson très sensible. Comment soutenir, après cela, que le principe de la conservation de la masse ait en lui quelque évidence métaphysique, qui doit le faire admettre a priori, et qu'il exprime l'indestructibilité de la matière, l'impossibilité que le néant devienne de l'être, ou que l'être

'l' i L'BX PB R1BNÇJE HUMAINE ET LA. CAUSALITE PHYSIQUE

retourne au néant? Qu'il y ait des penseurs à soutenir cette opinion, cela étonne1. » Le principe de Lavoisier devra donc T h e relatif à l'expérience ; mais on ne doit pas conclure de là qu'il puisse se réclamer de telle ou telle expérience particulière, qui suffirait à le fonder avec exactitude. Il exprime une f lçoe générale de manier l'expérience, et telle que l'esprit y trouve toujours satisfaction, parce qu'aussi bien il s'arrange pour qu'il en soit ainsi : « Des expériences grossières, écrit Jules Tannery, faites avec des appareils imparfaits, ont donné d'abord L'idée de l'invariabilité de la masse : elles permettaient seulement d'affirmer que la masse variait très peu, mais comme il n'y a pas de loi mathématique plus simple que celle de la constance d'un nombre, c'est à celle-là qu'on s'est arrêté, et quand elle s'est trouvée en défaut, au lieu d'admettre la variation de la masse, au lieu d'admettre en particulier qu'elle dépend de la température ou de la pression" atmosphérique, on s'est ingénié à réaliser des conditions d'expériences où la constance de la masse fût conservée : Regarder la masse comme constante est la meilleure hypothèse, parce qu'elle nous permet la représentation la plus simple de l'univers ; mais, logiquement, d'autres hypothèses, qui ne feraient que compliquer les calculs, seraient tout aussi légitimes. » (Ibid., p. 29.) Une telle conception des 'principes exprime exactement cette phase de la science qui a succédé à la physique des forces centrales, et que Poincaré a désignée comme « physique des principes a ».

Qu'arrivera-t-il, maintenant, si les progrès combinés de la théorie et de l'expérience contraignent le savant d'abandonner cette hypothèse dont il ne disait pas seulement qu'elle était, mais dont il prédisait qu'elle demeurerait, la représentation la plus simple de l'univers, comparable par là au système euclidien de la géométrie ? La « physique des principes » perdra sans doute ce qu'elle avait le droit de regarder comme son appui le plus solide ; mais dans son échec elle aura cetfe consolation de voir se justifier l'attitude originale, faite de réserve prudente et de désinvolture cavalière, qu'elle avait adoptée pour soutenir les principes, à la façon dont on sait que la corde soutient le pendu. En tout cas, et par delà le principe de Lavoisier, qui implique la conservation de la masse, se trouve atteint le réalisme de la matière, qui avait inspiré les conceptions atomistiques, de telle sorte que, tirant les con-

1. Le rôle du nombre dans les Sciences, paru dans la Revue de Paris, i#r juillet lSOfi, réimprimé apud Science et Philosophie, 1912, p. 28.

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