La Valeur de la Science, p
l'interprétatioiN critique de l'atomistique
séquences de l'accord entre les théories électromagnétiques •de M. Max Abraham et les déterminations expérimentales de MM. Kaufmann et Simon x, Poincaré pouvait conclure à la « fin de la matière » :
« Un électron isolé se déplaçant à travers l'éther engendre un courant électrique, c'est-à-dire un champ électromagnétique. Ce champ correspond à une certaine quantité d'énergie localisée, non dans l'électron, mais dans l'éther. Une variation, en grandeur ou en direction, de la vitesse de l'électron modifie le champ et se traduit par une variation de l'énergie électromagnétique de l'éther. Alors que, dans la mécanique newtonienne, la dépense d'énergie n'est due qu'à l'inertie du corps en mouvement, ici une partie de cette dépense est due à ce qu'on peut appeler l'inertie de l'éther relativement aux formes électromagnétiques. Cette inertie de l'éther est un phénomène bien connu ; c'est ce que les électriciens appellent la self-induction. Un courant dans un fil a de la peine à s'établir, de même qu'un mobile en repos a de la peine à se mettre en mouvement, c'est une véritable inertie. En revanche, un courant, une fois établi, tend à se maintenir, de même qu'un mobile une fois lancé ne s'arrête pas tout seul ; et c'est pourquoi vous voyez jaillir des étincelles quand le trolley quitte un instant le fil qui amène le courant. L'inertie de l'éther augmente avec la vitesse et sa limite devient infinie lorsque la vitesse tend vers la vitesse de la lumière. La masse apparente de l'électron augmente donc avec la vitesse ; les expériences de Kaufmann montrent que la masse réelle constante de l'électron est négligeable par rapport à la masse apparente ; elle peut être considérée comme nulle, de sorte que si c'est la masse qui constitue la matière, on pourrait presque- dire qu'il n'y a plus de matière. Dans cette nouvelle conception, la masse constante de la matière a disparu. L'éther seul, et non plus la matière, est inerte. Seul, l'éther oppose une résistance au mouvement, si bien que l'on pourrait dire : il n'y a pas de matière, il n'y a que des trous dans l'éther 2. »
182. — Il est vrai que si l'on voulait coûte que coûte maintenir le parti pris du réalisme, l'imagination pourrait encore s'accrocher aux points singuliers de l'éther. Telle serait du moins, selon M. Meyerson, l'attitude psychologique des savants : « Si nous saisissons le monde de la théorie scientifi-
1. Cf. Houllf.viguk, Les Idées des physiciens sur la matière, Année Psychologique, XIV, 1908, p. 108.
1. La Mécanique nouvelle, Revue scientifique, 7 août 1909, p. 171, col. B.
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que au moment même, pour ainsi dire, où il va évoluer dans le néant, nous le trouverons aussi ontologique que celui de la réalité de sens commun : les points singuliers de l'éther, tant <|iui par un moyen quelconque nous les différencierons du milieu, seront tout aussi réels, tout aussi objets, plus indépendants au fond dans leur existence de nous et de notre sensation, que n'importe quelle chose de notre perception1. »
Pour nous, le réalisme du sens commun, si difficile à défendre devant l'intelligence critique sur le terrain en quelque sorte naturel de la perception, devient un défi au bon sens quand il se transporte sur le terrain artificiel de la physique mathématique. On sait avec quelle vivacité Poincaré, en termes clairs et sans réplique, le faisait observer, dénonçant la naïveté et la vanité des efforts du théoricien pour réaliser les concepts qui servent de thème aux combinaisons de l'analyse. « Derrière la matière qu'atteignent nos sens et que l'expérience nous fait connaître, il voudra voir une autre matière, la seule véritable à ses yeux, qui n'aura plus que des qualités purement géométriques et dont les atomes ne seront plus que des points mathématiques soumis aux seules lois de la dynamique. Et pourtant ces atomes invisibles et sans couleur, il cherchera, par une inconsciente contradiction, à se les représenter et par conséquent à les rapprocher le plus possible de la matière vulgaire 2. »
Or l'homme aura beau s'enfoncer dans ses préjugés : dès lors qu'il existe véritablement en son esprit « une inconsciente contradiction », la nature l'en fera sortir ; il suffit de se fier à elle, en suivant la minutie croissante de la connaissance expérimentale. Et c'est ce qui s'est produit, « justement au point de rencontre de la théorie cinétique et de la théorie électromagnétique, lorsqu'il s'est agi d'étudier les échanges d'énergie entre la matière et l'éther, les phénomènes de rayonnement et les équilibres thermodynamiques qui en résultent3 ». Là s'est présenté un écart entre le résultat direct de l'expérience et les conséquences que l'on tire de la mécanique statique si l'on continue d'y supposer l'énergie de l'oscillation qui était en jeu dans ces divers phénomènes, susceptible de variation continue. L'expérience dément la théorie, sans compter que la théorie elle-même aboutirait à cette conclusion paradoxale, que « la densité du rayonnement devien-