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l » i L'EXPÉRIENCE HUMAINE ET LA CAUSA f.lTÉ PHYSIQUE
eipes sont multiples. 11 faudra donc calculer à part les conséquences que chacun de ces principes comporte, et les réunir dans mie somme commune, constituant le résultat que l'expérience devra ou confirmer ou infirmer. Gomment, dans ces conditions, ne serait-on pas frappé de la disproportion extraordinaire entre la simplicité brutale de la réponse, que la nature est sommée de faire, en un oui ou un non, et la complexité des éléments que Ton a dû au préalable rassembler afin de parvenir à formuler l'ultimatum ? L'accord avec l'expérience ne saurait nullement fournir d'une théorie une preuve véritablement apodictique, c'est-à-dire la démonstration que cette théorie seule exprime la réalité, qu'une autre théorie, partant de principes différents, ne pourrait, par une combinaison d'ordre différent, conduire à une formule finale qui serait capable, elle aussi, de soutenir victorieusement la comparaison avec les données de l'observation.
Encore moins le désaccord d'une théorie avec l'expérience ne nous permettra de conclure que la théorie tout entière est fausse. Il convient seulement de penser que sur certains points, sur un point peut-être (et l'expérience, suivant la remarque de Leibniz, ne fournit aucune indication suffisant à nous fixer d'une façon précise et objective), la théorie a besoin d'être amendée, soit que l'on y introduise un principe supplémentaire, soit que l'on modifie la façon d'appliquer un principe déjà employé.
De toutes façons il sera impossible de saisir, dans la pratique effective de la science, ce moment, décisif pour la doctrine classique du raisonnement expérimental, où les anticipations dues à la puissance inventive de la raison humaine, viendraient, ou se fondre dans le cours véritable des choses, ou s'effacer devant lui : « La physique n'est pas une machine qui se laisse démonter... L'horloger auquel on donne une montre qui ne marche pas en sépare tous les rouages et les examine un par un, jusqu'à ce qu'il ait trouvé celui qui est faussé ou brisé ; le médecin auquel on présente un malade ne peut le disséquer pour établir son diagnostic ; il doit deviner le siège du mal par la seule inspection des effets produits sur le corps tout entier ; c'est à celui-ci, non à celui-là, que ressemble le physicien chargé de redresser une théorie boiteuse. Uexperimentum crucis est impossible en physique 1. »
La mécanique n'avait assurément rien perdu à cesser d'être considérée comme une partie de la mathématique, puisque la mathématique, selon l'opinion des savants les plus autorisés,
J. Duhem, Reçue des questions scientifiques, Juillet 1894, p. 192.
MÉCANIQUE ET PHYSIQUE
était devenue une combinaison abstraite dé symboles et de conventions sans capacité intrinsèque de vérité, sans rapport direct avec la réalité. Mais elle n'aura pas gagné grand'chose à se rapprocher des sciences expérimentales, car l'idée d'une expérience qui permettrait de calquer le savoir sur les choses, . indépendamment -de toute théorie, à l'exclusion de Yintellectus sibi permissus, se révèle aussi décevante qu'elle était séduisante. A cet égard, l'analyse qu'a faite Duhem des expériences de Regnault sur la compressibilité des gaz, demeure classique. Ce que l'on prend communément pour l'observation minutieuse et précise de certains phénomènes, de certains faits, ce sont, suivant Duhem, des coïncidences relevées sur des appareils de mesure entre des traits marqués à l'avance et l'image de certains phénomènes. Or ces coïncidences n'acquièrent une portée, elles ne reçoivent même une signification, que par l'interprétation qu'on en donne, et qui suppose l'ensemble des théories physiques admises par l'observateur. « Qu'est-ce que la valeur du volume occupé par le gaz, qu'est-ce que la valeur de la pression qu'il supporte, qu'est-ce que le degré de température auquel il est porté ? Sont-ce des faits ? Non, ce sont trois abstractions l. » Les faits ne peuvent plus être regardés comme des données, imposées du dehors à la -réceptivité de l'observateur. Le mot se rapproche de son acception étymologique, les faits sont fabriqués, avec la collaboration de la nature sans doute, mais par l'intervention artificielle du savant qui les caractérise en tant que faits scientifiques, distincts de la pure intuition qualitative, du fait brut.
La mécanique avait rêvé d'être médiatrice entre la vérité des principes et la vérité des faits. Or il n'y a plus de fait qui soit vrai en soi ; le fait scientifique a pour condition d'existence les principes de la science. Dès lors, comment subsisterait la vérité des principes, sans la vérité préalable des faits ? Biot, dans un article célèbre sur l'Esprit de- système, déclarait que la considération du fluide magnétique ou électrique, du calorique, était admise par les véritables physiciens, « uniquement comme une hypothèse commode, à laquelle ils se gardent bien d'attacher des idées de réalité, et qu'ils sont prêts à modifier ou à abandonner entièrement dès que les faits s'y montreront contraires'2 ». Mais, si les faits dépendent des théories, les théories ne rencontreront plus dans les faits les points de résistance qui auraient pu seuls devenir des points
1. Réflexions sur la p/iysique expérimentale . (Reçue des questions scientifiques, juillet 1891, p 181.) Cf. Abel Hf.y, La théorie de la physique chez les physiciens contemporains, 1907, p. 130.
2. (1809) apud Mélanges scientifiques et littéraires, t. II, 1858, p. 114.
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otfappui. L'hypothèse devra dès lors être cultivée pour l'hypo- , et La oornmodité deviendra une sorte de fin en soi, selon La concept ion des astronomes grecs qu'Osiander avait reprise dans l'avertissement au Traité de Copernic, et qui, du point de \ ne de Etaihem, exprime l'esprit de la science véritable.
197. — Ce que présentait pourtant de nouveau et de paradoxal cette interprétation du savoir positif, un exemple l'indique dîune façon assez frappante, c'est celui de Joseph Bertrand, auquel Poincaré fait honneur d'avoir, par sa pénétrante critique, ramené les penseurs de sa génération « à ce demi-scepticisme qui est pour le savant le commencement de La sagesse 1 ». Au cours de ses études sur les Fondateurs de r Astronomie moderne (1865), il rencontre X Avertissement d'Osiander, et après avoir cité les lignes principales, il ajoute : « Ces lignes, dans lesquelles la prudence simule le scepticisme, sont la négation de la science. » (3e Edit., p. 51.)
Or cela même qui, au jugement d'un Joseph Bertrand, était la négation de la science, apparaît dans la génération à laquelle appartient Duhem, et suivant l'interprétation qui sera donnée vulgairement des réflexions philosophiques de Henri Poincaré, comme la doctrine propre de la science. Sans avoir à revenir, ni sur la physionomie intellectuelle d'un Henri Poincaré infiniment plus complexe et plus nuancée que la plupart de ses commentateurs ne l'ont présentée 2, ni sur le parti qu'on a tiré de la critique des sciences pour un renouvellement brillant et profond de l'apologétique religieuse 3, nous retiendrons seulement le trait qui devait demeurer dans l'esprit public comme un symptôme de crise : c'est que le savant n'était jamais placé par la nature en présence d'une alternative décisive entre le vrai et le faux, par suite que le mot de vérité, dans l'acception catégorique qui jusque-là en avait fait la valeur, devait tendre à disparaître du vocabulaire scientifique pour faire place aux termes de convention ou de commodité. Sur quoi d'ailleurs, Henri Poincaré prenait soin d'insister particulièrement auprès des philosophes dans ce Mémoire consacré aux Principes de la Mécanique auquel nous nous sommes référé déjà, et qui a été lu en 1900 au Congrès de Philosophie de Paris *.
La loi d'inertie par exemple se généralise en un principe qui est tout autre chose qu'une loi expérimentale : « Une loi expé-