Cf. Leip.ni/, M. VI, 217, supra
2. La Mécanique. Nouvelle. (Revue Scientifique, 7 août 1009, p. 171, Col. B.
3. Voir Ferdinand Brunetière, l'Homme et l'Œaore, par George Konsegrive, 1908, p. 34.
torique et dogmatique effectuées par M. Bertrand Russell et par Couturat. Non seulement, dans leurs très précieuses études sur l<i système leibnizien, ils en ont incliné l'interprétation dans le sens d'un panlogisme purement analytique qui l'amenait le principe de raison suffisante au principe d'identité. Mais encore, de la possibilité de traduire en langage symbolique le contenu de la mathématique, de la mécanique et même de la physique, ils tiraient cette conclusion que tout le c< tfitenu du savoir rationnel pouvait faire l'objet d'une démonstration a priori et être absorbé entièrement dans la logique. « Le fait que toutes les mathématiques sont une Logique symbolique est une des grandes découvertes de notre époque K »
En face de cette logistique qui semblait ressusciter le corps de l'ontologie médiévale, l'empirisme reprenait la conception traditionnelle de faits donnés en eux-mêmes,- détachés de tout rapport intelligible. Ces faits se présentent comme événements contingents d'une conscience individuelle, réfractaires à toute forme, soit analytique, soit synthétique, qui se déduirait a priori des caractères de la raison ; ils ne comportent en définitive d'autre lien que les relations purement externes de contiguïté ou de succession.
La crise de la science au début du xxe siècle a donc bien son origine, comme celle que Kant a essayé de résoudre, dans la renaissance de l'instinct réaliste, sous la double forme du réalisme logique, qui réduit le contenu de l'intelligence à l'ordre abstrait des cadres verbaux, du réalisme qualitatif qui ramène le contenu de l'univers à un tourbillon de sensations incohérentes. Entre ces deux formes il ne reste plus de place pour ce qui fait la valeur propre de la science moderne : un réseau de relations nécessaires comprenant en elles et régissant le cours des phénomènes naturels,
200. — Puisque tel est le problème qui se pose aujourd'hui, nous avo-ns naturellement à nous demander si le relativisme critiqûe de Kant peut encore servir de remède, ou s'il est désormais inopérant.
Ce qui, suivant nous, a donné à la solution kantienne son originale profondeur et sa positivité véritable, c'est que Kant a su voir le cœur de la difficulté dans la mathématique, et c'est dans la mathématique même qu'il a découvert la connexion de la raison et de l'expérience. Du coup, la notion d'expérience s'est trouvée transformée, Au lieu de l'expérience en soi, qui attend la raison, le savant est en présence d'une
1. Russell, Th e Principles oj Mathematics, t. I, 1903, p. 5.
IA PHYSIQUE DES PRINCIPES
expérience déjà « informée » par l'esprit humain. Partant de là, Kant est passé à la causalité ; il a réussi à en découvrir le fondement tout à la fois dans son rapport à l'exigence d'égalité, qui est satisfaite par le principe de substance, et dans sa liaison avec le cours objectif du temps. Seulement, parce que Kant n'a envisagé la relation entre la mathématique et la physique que comme relation entre la géométrie euclidienne et la mécanique newtonienne, sa conclusion a revêtu un caractère si précis et si étroit que la solidité et la fécondité risquaient d'en être compromises au cours du xix€ siècle. Dès lors que la géométrie euclidienne est devenue un cas particulier de la science de l'espace, que la physique a cessé d'être une promotion de la mécanique rationnelle, on ne saurait plus se contenter de la conclusion kantienne, et rapporter une matière empirique, toute prête à entrer dans les cadres préformés de l'espace et du temps, à des principes doués par eux-mêmes d'une définition certaine et d'une valeur apodictique. L'œuvre critique doit être poussée jusqu'au bout, de manière à tirer toutes les conséquences que comporte la double réforme, accomplie par Kant lui-même, de la notion de la logique et de la notion de l'expérience.
A la logique scolastique, Kant a opposé la logique transcen- .dantale. Dans sa partie positive, qui est Y Analytique, cette logique réfléchit sur l'acte propre de l'esprit, sur le jugement unificateur ; elle en dégage les conditions, qui s'inscrivent dans le Gode constitutif de la science. Le malheur est que la logique transcendantale n'a pas, dans la pensée de Kant, supplanté la logique d'Aristote qui demeure le type, consacré pour l'éternité, de l'instrument proprement rationnel 1. Le jugement, en tant qu'il s'applique à la nature, n'est encore que la fonction de l'entendement ; le raisonnement dépasse le jugement, car il est seul capable d'exprimer, et d'épuiser, la puissance de la raison en achevant dans l'inconditionnel la synthèse des conditions 2. Pour la détermination du tableau des catégories (comme d'ailleurs pour rétablissement de ce monde intelligible, dont la métaphysique kantienne a pour but de démontrer la réalité pratique), le primat appartient à la logique d'Aristote. Ainsi l'idéal scolastique survit à la critique kantienne; avec les progrès formels de l'algorithme dus à Boole, à M. Peano, à M. Russell, il devait ramener assez naturellement le néoleibnizianisme des logisticiens contemporains.
1. Critique de la Raison Pure. Préface de la Seconde Edition. (1787 B. I, 17.
2. Introduction à la Dialectique Transcendantale. Du Vusaqe logique de la raison, B. I, 3G7.
»•» » L*RXPÈRIBNÇE HUMAJNE ET LIA CAUSALITÉ PHYSIQUE
De même que l'idéalisme kantien a laissé subsister, à sa limita supérieure L'ombre du réalisme logique, de même il n'a -h pousser la critique de l'expérience jusqu'à exclure le l" stulat du Féalisnje psychologique. Kant dénonçait sans doute L'erreur fondamentale de Hume qui, suivant l'exemple de iM'i-keley, avait isolé dans la science le contenu de la sensation ei L'avait érigé eu absolu d'existence. Grâce à la méthode d'analyse réfiexive, il avait établi que l'homme ne connaît le donné sensible qutè travers les formes a priori de la sensibilité. Mais entre le donné et ces formes, le seul rapport conçu par Kant est un rapport tout extérieur de contenant à contenu : « Dans Le phénomène ou dans ce par quoi tous les objets nous sont donnés, il y a deux éléments : la forme de l'intuition (l'espace et le temps), qui peut être connue et déterminée tout à fait a priori, et La matière (le physique), ou le contenu, qui signifie un quelque chose qui se trouve dans l'espace et dans le temps, et par conséquent une existence correspondant à la sensation l. )) Ainsi, suivant Kant, il ne suffisait pas de dire que le jugement d'existence -est déterminé du point de vue de la modalité comme une affirmation relative à une apparition ; à cette apparition est attribué un contenu, qui fait correspondre au jugement une réalité d'intuition, qui est une chose. Î3ref, avec l'idéalisme kantien, la philosophie n'a pas été plus débarrassée de la chose en soi que de la déduction syllogistique.
Dans cette double insuffisance de la critique kantienne, nous serions portés à chercher l'origine du désarroi de la pensée scientifique à la fin du xixe siècle. En établissant la doctrine des jugements synthétiques a priori, Kant en a limité le domaine à la géométrie euclidienne {que l'arithmétique pythagoricienne accompagne par raison de symétrie) et à la mécanique newtonienne. Au delà de cette partie centrale subsistait la logique générale sur laquelle Wolfï avait tenté de bâtir le système universel des choses ; en deçà, la psychologie de la représentation intuitive dont Hume avait tiré sa théorie générale de l'existence. Or, d'une part, du fait que la géométrie euclidienne a cessé d'être la seule géométrie, une proposition comme l'égalité à deux droits de la somme des angles d'un triangle apparaît dépouillée de cette signification univoque et de cette valeur apodictique sur lesquelles le rationalisme classique avait fait fond ; d'autre part, du fait que la physique n'apparaît plus comme la promotion de la mécanique
1. Méthodologie transcendantale. Discipline de la Raison pure. B. IIr
LA PHYSIQUE DES PRINCIPES
rationnelle, il devient chimérique de dresser des principes de la mécanique un catalogue définitif auquel le philosophe ferait correspondre un tableau de catégories éternelles. On peut donc dire que le centre de la doctrine s'est aujourd'hui effondré. Ce qui a permis à Wolff et Hume de prendre alors leur revanche. Mais leur revanche à son tour est stérile et calamiteuse, parce qu'ils vont la prendre ensemble. Dogmatisme panlogique et scepticisme empirique, renaissant tous deux, se contredisent dans leurs positions fondamentales, ils se paralysent, ils concourent finalement à ruiner la valeur de la science, puisqu'ils s'accordent pour dissocier l'une de l'autre raison et expérience, alors que la critique kantienne avait pourtant réussi à démontrer ce point fondamental que l'intelligence du savoir moderne reposait sur leur connexion réciproque.
En un sens, nous devrons donc conclure que la philosophie scientifique de Kant est aujourd'hui dépassée par l'évolution de la pensée. Mais de cette constatation, il ne résulte nullement, selon nous, que l'idéalisme critique a fait son temps, et qu'il faudra renoncer à en suivre l'inspiration. Tout au contraire, les thèses qui rendent caduque à nos yeux la littéralité de la doctrine kantienne, sont liées aux points où celui qui s'était présenté comme le Copernic de la philosophie, est demeuré encore un trop fidèle ptoléméen : conservant, d'une part, ce postulat de l'aristoitélisme que les cadres généraux et immuables du discours fournissent une image exacte de la vie spirituelle ; d'autre part, ce postulat de Hume que l'expérience a un caractère d'intuition, que la réalité se définit par son contenu représentatif.