‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 220 sur 263 · Rivaud, Jbid., p. 290 et renvoi au Timee, 51 A · texte numérisé non relu

Rivaud, Jbid., p. 290 et renvoi au Timee, 51 A

server que.le monde intelligible, que l'univers des Idées. Afin donc d'échapper aux conséquences ruineuses de ce prétendu àcosmisme, Àristote croira devoir introduire à la base 'de la physique l'intuition d'une substance qui ne sera plus, sans doute, une matière physique, l'être en apparence plein de Démocrite, niais quelque chose de bien pire, quelque chose d'infiniment creux : le sujet de la phrase grammaticale et, pour ainsi dire, une màtière philologique.

Le succès de la tentative héraclitéenne et platonicienne était donc compromis pour plus de vingt siècles. La pensée moderne a dû reprendre l'œuvre critique à sa base, afin de parvenir à dénoncer l'ontologie inhérente au concept de substance, de dissiper, par l'examen des illusions psychologiques, la confusion entre le fait d'expérience et le contenu d'intuition, et de fonder l'affirmation véritable de l'univers, non sur la représentation d'une chose, sujet substantiel ou qualité sensible, mais sur le jugement pur d'existence.

210. — La pensée moderne tire son point de départ de ce qui vraisemblablement avait frappé Aristote, mais qui avait dû aussi l'effrayer : la disproportion entre la connaissance d'un monde qui apparaît doué d'une organisation stable, et la forme nue d'affirmation qui est comme la racine de la perception. Une telle disproportion fait comprendre, en effet, de quelle tâche l'enfant devra s'acquitter par une activité ininterrompue où les mouvements des. yeux, des mains, du corps tout entier, se dépensent, se corrigent, se composent, pour une coordination croissante de l'action qui aboutit à la mise en ordre d'un univers,

Dire qu'il y a coordination, c'est faire intervenir le principe de causalité, non évidemment à titre explicite et pour un raisonnement en forme, mais, ainsi que Leibniz y a fortement insisté, en tant que ressort intellectuel. D'autre part, et suivant la conceptic*.! fondamentale de la critique kantienne, le principe est, par rapport à l'objet de l'expérience, non régulateur, mais constitutif. Il n'y aura donc pas lieu, de poser face à face un principe de la raison et un monde sensible, dont on ne saurait dire d'ailleurs comment la forme de l'un s'applique à la matière de l'autre, pas lieu, par suite, de chercher à isoler par l'imagination ou par la raison, ou même à fixer dans une formule, ce que ce peut être la causalité en soi. La causalité ne se compare pas à une corde que l'on peut saisir et dessiner avant de la rouler autour des colis qu'elle sert à réunir, car la causalité n'a nullement pour fonction de lier des objets déjà donnés. Elle s'exerce par un

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acte de liaison qui donnera les objets, sans que liaison et objet puissent être considérés et représentés à part. En ce sens, il n'y a pas antériorité de la substance sur la cause. Tout au contraire, ce qui exprime dans le plan de la perception le principe de substance, c'est-à-dire la conception d'un faisceau stable et relativement immuable de sensations et d'images, apparaît comme le produit de la causalité.

Un objet pour un enfant c'est une substance, mais c'est une substance parce que c'est un système causal ; ce sera par exemple le bouton d'électricité qui est à la portée de sa main, et le lustre du plafond qui s'allume et s'éteint à volonté. Quand, dans l'escalier obscur d'une maison étrangère, nous appuyons au hasard sur un bouton en nous demandant si notre geste aura pour effet d'amener l'ouverture de la porte d'entrée ou l'éclairement de l'escalier, nous procédons à l'opération constitutive de l'objet. Nous faisions deux hypothèses de coordination ; la solution de l'alternative aboutit à une affirmation objective. De même, éclair et tonnerre forment liaison et se garantissent mutuellement leur existence. Nous ne doutons plus d'avoir vu l'éclair quand nous entendons le tonnerre ; nous identifions le bruit lointain du tonnerre lorsque l'apparition d'un éclair nous avertit qu'il y a bien un orage. C'est ainsi que l'affirmation du Cela est se- détermine son objet et étend peu à peu son domaine.

Dans les conditions normales, cette synthèse causale aboutit à une étape importante dans le processus de la systématisation qui donne naissance au monde sensible. Elle fixe un certain nombre de centres de convergence pour nos sensations : quelque chose qui se touche et qui se voit, qu'il suffît ou de toucher, par exemple dans la nuit, pour imaginer ce qui s'en voit, ou de voir de loin pour imaginer ce qui s'en touche ; à quoi peuvent se rattacher par surcroît des impressions de son, d'odeur, de saveur. Entre ces centres fixes s'opèrent des déplacements, des changements de toutes sortes, que la même œuvre de coordination causale relie les uns aux autres, en constituant du même coup l'extension continue de l'espace et le cours continu du temps, grâce à un travail inconscient qui est analogue au processus conscient que nous trouverons dans le développement de la science, et qui s'éclaire définitivement par cette analogie.

Ce à quoi le Cela est aboutit, ce ne sera donc plus une multiplicité d'affirmations qui se succèdent comme le feraient des piqûres d'épingle, et qui se remplacent comme on peut dire qu'un clou chasse l'autre. Ce qui est, c'est V univers, c'est-à-dire l'ensemble du décor que nous apercevons en

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ouvrant les yeux le matin pour reprendre possession- à la fois de nous-mêmes et du monde, c'est l'ensemble des décors dont nous acccumulons les images dans notre conscience au '•ours de La journée quand nous marchons, quand nous modifions les objets autour de nous. Sans doute cet univers n'a d'autre contenu que des sensations et des images ; mais sensations et images sont reliées par un courant d'intelligibilité dont la causalité est l'expression, elles sont devenues un tout un, susceptible d'être affirmé comme constant, ou plus exactement comme étant l'existence totale.

211. — Les fonctions d'espace et de temps, de substance et de causalité se sont solidairement déployées pour constituer l'univers de la perception : « On ne gagne pas des batailles avec une seule arme, mais avec le concours simultané de toutes espèces de troupes l. » Or cet univers, qualitativement défini, sans intervention des procédés de mesure et de contrôle liés à l'emploi des mathématiques et de l'expérimentation, peut-on dire qu'il se ferme sur soi ? ou bien la perception, premier degré d'exercice pour les forces de l'intelligence humaine, ouvrirait-elle la voie à une connaissance supérieure qu'elle réclamerait elle-même comme son complément, et qui serait la connaissance scientifique ?

A cette question, d'une importance décisive pour l'objet de notre étude, nous savons déjà que nous ne répondrions pas d'une façon suffisante si nous nous bornions à constater que l'univers, tel que nous le présente la perception sensible, manque de cohérence. Il est vrai que les hommes s'exposent à être déçus en essayant d'anticiper sur le cours des phénomènes alors que leur fait défaut la clé des relations qui régissent le déterminisme, et ils s'en aperçoivent à leurs dépens ; mais les déceptions n'étaient pas regardées comme des insuffisances et des lacunes du savoir, tant que l'humanité n'était pas parvenue au plan de la science. C'est à partir de la physique cartésienne que l'on a compris que la physique péripatéticienne n'était autre chose que métaphysique. Dans la Conception préscientifique du savoir, la contingence était envisagée, non d'une façon négative et comme le signe d'un échec auquel il fallait pourvoir par' un progrès de connaissance, mais d'une façon positive et comme une confirmation pour une interprétation anthropomorphique de la nature.

1. Nernst, Sur la récente Évolution de la Thermodynamique, trad. Dufrais.se, Revue Scientifique, 21 juin 1913, p. 777.

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Ainsi l'apparition de la vérité, suivant la formule de Spinoza, est aussi manifestation de l'erreur. La constitution de la science positive a fait apercevoir les postulats tacites et indéfendables sur lesquels reposait ce que le P. Noël, au cours de sa polémique avec les Pascal, appelait d'un nom si caractéristique le sens commun des physiciens l. Ce prétendu sens commun qui, suivant les scolastiques du début du xvne siècle, représentait tout ce qui s'était accumulé de sagesse depuis Aristote, c'est, pour nos yeux d'aujourd'hui, un tissu de croyances qui sont non seulement fausses et fantastiques, mais toutes voisines de l'absurde. Qu'y a-t-il de plus contraire au bon sens que de substituer au particulier, qui est réel, le général, inévitablement décevant, ou de considérer le solide comme plus matériel que le fluide, la terre et l'eau comme des éléments simples, ou de concevoir la causalité comme indépendante du temps parce que simultanément se manifestent l'illuminant et l'illuminé ? Du point de vue moderne, le monde de la perception, ramené à soi, abstraction faite de toute spéculation transcendante qui lui superpose le règne des essences et des forces, c'est un univers qui s'échappe perpétuellement à lui-même dans la discontinuité de son devenir. Et si l'on voulait poser un univers de qualités dont on pourrait affirmer la suffisance à soi-même, on devrait substituer à l'intuition empirique une intuition d'une autre sorte, celle dont M. Bergson nous a donné le sentiment vif interne, c'est-à-dire qu'on devrait se rendre capable « d'aller chercher l'expérience à sa source, ou plutôt au-dessus de ce tournant décisif où, s'infléchissant dans le sens de notre utilité, elle devient proprement l'expérience humaine^ ».

212. — Mais, ceci fût-il accordé dans un plan de spéculation supérieur à nos moyens ordinaires de connaissance, le problème que nous cherchons à résoudre, du rapport entre l'ordre de la perception et l'ordre de la science, ne s'en poserait pas moins à l'intérieur de l'expérience humaine. Et, à cet égard, d'ailleurs, nous pouvons invoquer la doctrine même de Matière et Mémoire en témoignage contre la théorie qui ferait de la perception sensible le terme absolu de l'activité intellectuelle. Suivant M. Bergson, si le monde des qualités originelles échappe à la science, il ne suit nullement de là qu'il la contredise. La science marque, sur la perception, un progrès vers cette réalité qui, dans son intégrité, demeure inac-

1. (1647) Apud Pascal Œaores, édit. Hachette, t. II, 1908, p. 83. Z. Matière et Mémoire, 18%, p. ^03.

eessible aux prises de la représentation humaine. L'évolution des doctrines physiques ne tend-elle pas à rétablir dans les chi s< s La continuité? « De fait, nous voyons force et matière se rapprocher et se rejoindre à mesure que le physicien en approfondit Les effets. Nous voyons la force se matérialiser, L'atome s'idéaliser, ces deux termes converger vers une limite commune, L'univers retrouver ainsi sa continuité... Dans l'une ot l'autre hypothèse [lignes de force de Faraday ou atomestourbillons de lord Kelvin], nous voyons s'évanouir, à mesure que nous approchons des derniers éléments de la matière, la discontinuité que notre perception établissait à la surface. I /analyse psychologique nous révélait déjà que cette discontinuité est relative à nos besoins : toute philosophie de la nature finit par la trouver incompatible avec les propriétés générales de la matière r. »

Conclusion qui rejoint, et qui confirme, la thèse maîtresse que le rationalisme classique du xvir siècle appuyait au développement des mathématiques modernes et qui définit l'intelligence par la capacité de l'infini et du continu. Les fonctions d'espace et de temps, de substance et de causalité, que nous avons vues à l'œuvre pour constituer l'univers de la perception, n'y épuisent pas leur fécondité. Nous allons voir qu'elles sont appelées à se prolonger au delà de cette connaissance qualitative, pour engendrer l'univers de la science.

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