Cournot. Essai, ch. xx, § nouv. édit. 1912, p
LA CONNEXION CAUSALE
des causes ; nous sommes donc en état de calculer l'intégralité des effets. Pourtant cette conclusion ne serait tout à fait exacte que si nous pouvions détacher de l'ensemble cosmologique qui nous est donné une série de causes indépendantes qui manifesteraient, chacune dans leur série, leur caractère essentiel, sans que du fait de leur rencontre dût jamais sortir une conséquence qui introduirait une inflexion brusque dans le cours des choses. Or cette conception qui subordonnerait la destinée de l'univers à une harmonie préétablie, à une raison prédéterminante, nous avons essayé de montrer qu'elle était étrangère à l'esprit du déterminisme scientifique, lequel se contente de suivre et d'enregistrer le jeu, non tout à fait imprévisible, mais du moins original en ses manifestations perpétuellement renouvelées, du synchronisme universel. « Si je vois un homme de vingt ans, disait Henni Poincaré, je suis sûr qu'il a franchi toutes les étapes depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte et, par conséquent, qu'il n'y a pas eu depuis vingt ans sur la terre un cataclysme qui y ait détruit toute vie, mais cela ne prouve en aucune façon qu'il n'y en aura pas d'ici à vingt ans l. » Non seulement, à l'égard de ce cataclysme l'inquiétude, tout au moins théorique, demeure légitime, par le fait que l'analyse révèle tous les jours davantage "la complexité des circonstances d'ordre astronomique ou physico-chimique qui maintiennent l'équilibre à la surface de notre planète 2 (et nous laissons de côté les risques de destruction par un retour de la société à un état de barbarie plus complet encore que n'a été le moyen âge). Mais il y a un autre facteur d'indétermination que cette ignorance des influences externes dont dépend la subsistance de la vie ou de l'humanité. La science elle-même, par son progrès, fournit des armes contre la certitude des prévisions qu'on s'efforce de lui arracher. La fécondité de ses applications multiplie les surprises pour ce qui touche tout au moins la destinée de notre planète. Il y a une cinquantaine d'années, on donnait communément comme exemple de prédiction scientifique la possibilité de fixer, en supposant une certaine régularité dans les conditions de l'exploitation et de l'utilisation, le moment où l'Angleterre aurait usé son dernier morceau de charbon. Depuis, les découvertes du moteur à explosion et du transport de l'énergie, qui permettent de recourir aux sources de pétroles ou aux chutes d'eau, nous contraignent de rectifier
1. L'évolution des lois, apud Dernières pensées, 1913, p. 17.
2. Cf. Henderson, La finalité <lu milieu cosmique, apud Bulletin de la Société française de / kilotophie, séance du 20 janvier Î92Î. 21* cannée, ri« 2, avril 1921, p. 12.
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la oourbè de la consommation future et de remanier le tableau* de nos prévisions.
235. — De ce devenir de fait, qui entraîne l'univers, reconstitue en quelque sorte à chaque instant, dans son avenir comme dans son passé, sur la base de la causalité, on est amené à soulever la question du devenir de droit. Notre idée du passé ou de l'avenir évolue sans cesse suivant la connaissance que nous avons des lois. Or, ces lois, qui engendrent la contexture spatiale et temporelle de la réalité, ne sont-ellespas susceptibles elles-mêmes de changer? Tel est le problème qu'Emile Boutroux a posé dans la thèse sur la Contingence des lois de la nature, qui a préludé, en 1874, au renouvellement de la critique scientifique : « Les lois particulières paraissent nécessaires parce qu'elles rentrent nécessairement dans les loisgénérales ; mais, si les lois particulières peuvent varier, si peu que ce soit, l'édifice du destin s'écroule. » (3e édit., 1898, p. 65.)
Pour le savant, sans doute, tout se passe comme si une semblable question n'existe pas ; c'est ce que fait remarquer Henri Poincaré dans l'étude qu'il a consacrée à Y Evolution des lois : « Nous ne pouvons rien savoir du passé qu'à la condition d'admettre que les lois n'ont pas changé ; si nous l'admettons, la question est insoluble, de même que toutes celles qui se rapportent au passé 1. »
Mais, tout insoluble qu'elle est, il n'est pas sans intérêt que semblable question ait pu être soulevée. L'ombre de la question se reflète en quelque sorte sur chacune de nos affirmations, elle fixe d'une façon plus précise sa teneur de vérité. Que l'on nous permette, pour faire ressortir cette conclusion dans toute sa clarté, d'en montrer rapidement l'application au problème du miracle.
Non que nous nous proposions ici de le résoudre. Il ne s'agit que de savoir comment, ou plus exactement si, on parvient à le poser. Croire qu'il s'est produit ou qu'il se produit encore des miracles, cela peut être un article de foi, suivant la lettre de telle ou telle confession particulière ;-mais décider par son esprit si la notion de miracle a un sens, ou si ce n'est qu'un flatus vocis, cela est de l'ordre humain, cela rentre dans la compétence de la raison. Or, par définition même, l'idée de miracle ne saurait être simple et positive ; car le miracle est au delà de la nature : l'on ne pourrait prétendre à une comparaison entre les ressources proprement