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CHAPITRE L CAUSALITÉ ET FINALITÉ

236. — Partant du temps, nous avons montré que c'était en méconnaître la nature que de prétendre le détacher du contenu qui le remplit, qui plus exactement en constitue le cours, que d'en faire une forme indifférente en quelque sorte à son propre devenir : le temps est inséparable de la relation causale par quoi se crée peu à peu le champ temporel. Et inversement, partant de la causalité, nous avons essayé d'établir que c'était en altérer le 'caractère réel que de prétendre le considérer à part de l'ensemble singulier et universel dont la causalité forme l'armature, de le concentrer dans une essence préexistant et survivant à ses applications particulières en tel lieu et à tel moment. En d'autres termes, nous ne nous flattons plus d'isoler la cause en tant qu' « élément de la représentation ». Le renouvellement de la psychologie de l'intelligence, à quoi la science contemporaine donne occasion, ou pour mieux dire à quoi elle nous oblige, a pour conséquence d'intégrer la cause à titre de fonction active dans la manœuvre d'ensemble par laquelle l'homme lance des courants d'intelligibilité, destinés à créer la trame spatiale et temporelle du monde.

A quelles conclusions cette conception va-t-elle nous conduire, touchant les questions essentielles que les logiciens et les métaphysiciens ont coutume d'agiter à propos de la causalité ?

Tout d'abord, la causalité apparaîtra comme un principe, dont on donne communément les énoncés suivants : D'une

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part, tout fait (ou tout phénomène) a une cause. D'autre part, les mêmes causes sont suivies des mêmes effets.

En tant que règles pratiques, perpétuellement présentes et en œuvre dans la vie quotidienne comme dans l'atmosphère d'un laboratoire, ces formules ne sauraient être contestées. Mais, quand il s'agit, comme nous nous le proposons ici, de fixée l'attitude philosophique à prendre devant la causalité, alors il convient de se demander si on a le droit d'y voir une vérité positive, dont il sera nécessaire — et dont pourtant il apparaîtra évidemment impossible — de posséder la justification : ce serait une pétition de principe de supposer acquise la vérité de la causalité ; ce serait une contradiction d'imaginer Y au delà de cette vérité, le principe qui serait plus principe que le principe lui-même. L'impératif de la recherche intellectuelle (ainsi que nous l'avons rappelé à propos de la raison suffisante de Leibniz), ne saurait s'exprimer exactement que sous une forme négative : Il n'y a pas de phénomène qui puisse être limité à lui-même, indépendamment de ses antécédents, qui ne suscite un effort pour le relier à l'infinité des circonstances qui en ont conditionné l'apparition, pas de phénomène singulier, en définitive, qui ne pose devant l'homme le problème de la constitution de l'univers. Le caractère négatif de cette proposition rend compte de l'attitude prise par l'homme pour son propre progrès. L'esprit humain accompagne chacune de ses conquêtes d'une inquiétude qui le fait toujours pousser plus loin le système d'organisation, passant ainsi du plan de la perception au plan de la science, et de l'horizon terrestre de la science, de l'acoustique et de la « barologie », aux perspectives astronomiques que l'étude de la lumière et de la gravitation lui ont ouvertes.

Si le rationalisme, s'attachant au « faux idéal » d'un dogmatisme positif, néglige le caractère négatif qui est inhérent à l'énonciation véritable de la causalité, il se condamne à un échec qui fait le jeu du pragmatisme, dont on pourrait même dire qu'il a provoqué la naissance du pragmatisme ; car le rôle historique que nous attribuons, pour notre part, au mouvement pragmatiste, c'est d'avoir constaté l'avortement d'un rationalisme mal compris. Et, en effet, on est facilement victorieux contre les philosophes qui voudraient cristalliser la fonction de causalité dans la formule spéculative : Tout fait a une cause. Une telle formule dresse l'absolu du fait en face de l'absolu de la cause. Mais cette apparence d'absolu est, en toute évidence, une illusion née de la limitation arbitraire qui est liée à la commodité pratique, ou

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peut-être à l'ignorance théorique. Il n'y a pas d'individu au sens plein du mot dans la nature inorganique \ alors qu'il n'y en a même pas dans le monde des vivants où le finalisme de Cuvier avait pourtant cru trouver en chaque individu un « système unique et clos ». Pour obéir aux formes substantialistes du langage, on dit communément que l'animal respire ; mais la respiration n'est pas une opération qui puisse lui être attribuée, comme venant de lui seul ; la respiration -est un échange entre le corps, visible parce qu'il est solide, et les gaz invisibles de l'atmosphère. La pierre tombe ou la cloche sonne ; mais ni la chute ni le son n'est un phénomène qui puisse être rapporté à un objet comme une qualité propre. La perception superficielle à laquelle d'abord s'arrête la conscience, nous porte à nous figurer que nous n'avons, dans le monde, affaire qu'à des monologues ; la science consiste précisément à nous faire comprendre que nous assistons à des dialogues, et que ces dialogues eux-mêmes ne sauraient s'expliquer en supposant simplement une cause, c'est-à-dire un monologue antérieur. La science évoque un drame aux cent actes divers, dont il convient tout à la fois et d'étendre et de dominer la coordination pour parvenir à concevoir un système d'univers.

Faits et causes se rejoignent ainsi, se continuent, se prolongent, dans la trame unique du monde. Il n'y a plus de place ou pour l'abstraction du fait, ou pour l'abstraction de la cause, telle que l'implique la formule simpliste et unilinéaire : Tout fait a une cause. Non seulement de telles abstractions participent aux défauts du formalisme conceptuel ; mais encore les concepts mis ici en oeuvre offrent ce paradoxe de prétendre capter dans leurs cadres tout faits ce qui se caractérise comme irréductible au concept. Le fait, c'est le concret, en tant qu'il résiste à toute abstraction. D'autre part la cause, quand elle est isolée du fait qui en serait la conséquence, se reflète dans la représentation de la force dont on s'explique qu'elle demeure insaisissable et équivoque, puisqu'elle est par définition l'entité de la cause, et qu'elle aspire à être autre chose que la représentation d'une entité.

237. — Du même point de vue, nous croyons pouvoir déterminer la portée de la maxime qui a joué un rôle si important

1. Cf. Boirac, Vidée du phénomène, I89J, p. 164 : « La notion de fait individuel ne correspond pas à une réalité véritable. Il n'y a pas de phénomène qu'on puisse distinguer absolument de ceux avec le-quels il se produit, comme s'il constituait un individu, une unité capable de subsister à part, avec ses caractères propres, fixés une fois pour toutes. »

dans les discussions philosophiques sur la causalité : Les mêmes causes sent suivies des mêmes effets. Cette formule correspond è un certain moment dans le développement de la perception et de la science. A la complexité indéfinie des phénomènes singuliers, nous substituons la représentation schématique des antécédents et des conséquents ; par là nous arrivons à définir des rapports comportant une répétition, susceptibles donc d'être soumis au contrôle de l'expérience qui les infirmera ou qui les confirmera. Rien de mieux, si l'on a conscience que l'on s'arrête volontairement et systématiquement à un degré de l'analyse que l'on sait provisoire et limité. Alors, en effet, la maxime trouvera son application.. Nous disposons de groupes d'antécédents sensiblement identiques à ceux que nous avons déjà vus à l'œuvre. Supposons que nous obtenons des conséquences sensiblement identiques à celles qui se sont déjà manifestées, nous marquons l'événement d'un caillou blanc. Mais s'il y a une divergence dans les conséquents, nous en concluons que les groupes d'antécédents, indiscernables pour nous ou crus à tort indiscernables, n'étaient pas en eux-mêmes identiques : ainsi sont intrinsèquement différents deux embryons, appartenant à deux types nettement distincts d'animaux, entre lesquels pourtant, à un certain stade de leur développement, nos moyens d'observation ne permettent pas de révéler de dissimilitude. Alors le problème se posera pour le savant de rendre compte des divergences constatées. Il pourra faire entrer en ligne des facteurs dont il connaissait déjà la nature ou l'influence, mais qui ne lui étaient pas apparus dans l'espèce, ou qu'il avait pensé pouvoir négliger ; peut-être n'y aura-t-il pas lieu de reviser les lois acquises ; il suffira de concevoir que ces lois s'appliquent dans le cas particulier d'une façon moins simple qu'il n'avait semblé d'abord, qu'il faut faire appel à une composition plus complexe d'éléments concourants, en un lieu et à un moment déterminés. Dans d'autres cas enfin, il arrive que la divergence entre les effets prévus et les conséquents observés ne puisse s'expliquer par la considération des lois déjà vérifiées par la science ; nous sommes alors en présence d'un problème nouveau, dont la solution déterminera une extension du savoir. Refusant d'admettre qu'aux mêmes conditions déterminantes puisse correspondre une différence des phénomènes conditionnés, nous contredirons l'apparence qui faisait croire à l'identité de ces conditions ; et en un sens nous ne ferons qu'une tautologie puisque, les causes n'étant déterminées en tant que causes que par corrélation avec les effets dont elles sont suivies, nous

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n'avions pas le droit d'identifier des causes qui n'avaient pas des effets identiques.

La seconde formule classique du principe joue ainsi, comme la première, sous une forme négative, sans qu'on puisse tirer de là aucune orientation positive pour la direction de la recherche. De quoi témoigne, avec une éloquence singulière, l'histoire de l'astronomie entre Le Verrier et Einstein. Il est difficile d'imaginer une analogie plus complète entre la position de ces deux problèmes : expliquer les anomalies d'Uranus, expliquer les anomalies de Mercure. La solution de l'un devait pourtant être rencontrée dans le cadre de la formule newtonienne de la gravitation, par la découverte d'une planète perturbatrice, tandis que, pour la solution de l'autre, il a fallu reviser les bases de ,1a mécanique newtonienne, cette revision donnant le moyen de mettre en œuvre un calcul de meilleure approximation.

L'examen des énoncés abstraits que l'on a proposés pour le principe de causalité, nous amène donc à cette conclusion : Ces énoncés sont utiles et raisonnables en tant que maximes pratiques. Par suite, si la science s'arrêtait là, on pourrait soutenir que l'interprétation pragmatiste est justifiée. Mais il appartient au rationalisme de montrer comment l'intelligence dépasse de tels énoncés, précisément parce qu'elle prend conscience de leur caractère de limitation provisoire et par suite de négation. Au contraire (et ici la discussion devient décisive pour l'orientation de la pensée philosophique), si le rationalisme commettait l'imprudence de transformer l'impératif pratique en vérité spéculative, s'il assumait ainsi la tâche de le justifier à titre positif et définitif, il se susciterait à lui-même une difficulté qui risquerait, sinon de compromettre le crédit, du moins d'affaiblir la portée, de la fonction de causalité.

238. — A l'examen de cette difficulté, Jules Lachelier a consacré la partie centrale de sa thèse sur le Fondement de V Induction. Jules Lachelier déduit a priori le principe de causalité : « Tous les phénomènes sont... soumis à la loi des causes efficientes, parce que cette loi est le seul fondement que nous puissions assigner à l'unité de l'univers et que cette unité est à son tour la condition suprême de la possibilité de la pensée1. » Avec la loi des causes efficientes, Jules Lachelier déduit, d'un coup et dans son ensemble, le mécanisme universel. En effet, la pensée appuie sur sa propre

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