‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 238 sur 263 · Sep tième Édition, 1916, p · texte numérisé non relu

Sep tième Édition, 1916, p

limité l'unité de la nature. Or, « il faut que* cette unité soit celle d'une diversité dans le temps et dans l'espace... Tous les phénomènes sont donc des mouvements, ou plutôt un mouvemeni unique, qui se poursuit autant que possible dans la même direction et avec la même vitesse, quelles que soient, du reste, les lois suivant lesquelles il se transforme » (p. 55). Mais U1 mécanisme, à le supposer achevé (peut-être par cela môme qu'on le suppose achevé), ne satisfait pas à toutes les conditions requises pour l'achèvement de la philosophie naturelle : « Demandons-nous quel fond nous pourrions faire sur Tordre actuel de la nature si nous n'avions, pour nous en garantir le maintien, que la loi des causes efficientes ou, ce qui revient au même, le mécanisme universel. » (P. 70.) La liaison des causes et des effets nous assure bien que tel mouvement sera suivi de tel autre mouvement. Elle ne nous fournit aucun motif d'admettre que ce mouvement antécédent se produira de nouveau une seconde fois, qu'il se répétera identique, qu'il y aura dans le monde quelque constance et quelque régularité, a fortiori que ces séries de mouvements successifs seront coordonnées de manière à ce queT par exemple, les corps élémentaires de la chimie, « continuent à se grouper dans le même ordre, plutôt que de former des combinaisons nouvelles, ou même de n'en plus former aucune... Le monde d'Epicure avant la rencontre des atomes ne nous offre qu'une faible idée du degré de dissolution où l'univers, en vertu de son propre mécanisme, pourrait être réduit d'un instant à l'autre ». Et Jules Lachelier conclut : « Une telle hypothèse nous paraît monstrueuse, et nous sommes persuadés que, lors même que telle ou telle loi particulière viendrait à se démentir, il subsisterait toujours une certaine harmonie entre les éléments de l'univers : mais d'où le saurions-nous si nous n'admettions pas a priori que cette harmonie est, en quelque sorte, l'intérêt suprême de la nature et que les causes dont elle semble le résultat nécessaire ne sont que des moyens sagement concertés pour l'établir? » (P. 71-72.)

Ainsi la dialectique de la causalité semble expier par une prompte défaite une victoire trop facile. De ce que la loi de causalité a été posée comme impliquant d'un coup la réalité d'un mécanisme universel et absolu, Jules Lachelier a été conduit, par la critique de ce mécanisme, à dépasser le plan de la causalité, à lui superposer, non pas à titre de réflexion sur le savoir scientifique mais comme condition déterminante de ce savoir lui-même, un idéal d'harmonie et de finalité. Or un tel idéal, tout séduisant qu'il est en raison de son caractère humain et esthétique, la science l'exclut en fait, parce qu'il

CAUSALITÉ ET FINALITÉ

ne comporte ni la précision d'un critérium ni la possibilité d'une vérification. Si la considération de l'ordre et de la finalité demeure encore dans l'esprit du savant, qu'il soit biologiste ou mathématicien, ce sera" postérieurement et par suite extérieurement à l'œuvre scientifique, elle-même, non à l'intérieur et pour la constitution de cette œuvre. Suivant les expressions kantiennes, elle correspond à un jugement réfléchissant sur V objet, non à un jugement déterminant de V objet. Jamais donc nous n'avons à confronter, comme si elles concouraient ensemble à fonder l'intelligence de la nature, causalité et finalité. La nature, telle qu'elle devrait être, afin d'exaucer notre aspiration vers le bien, pourrait être définie comme un système intérieurement harmonieux ; mais, telle qu'elle est, ou plus exactement telle qu'elle se constitue par l'effort du savant, elle relève d'un o<rdre qui n'a rien à voir avec la finalité du désir humain. Fort judicieusement, dans une étude sur Appareance and Reality de M. Bradley, M. Mac Taggart rappelle « les paroles frappantes » de Huxley : « On conçoit que la terre devienne un spectacle d'horreur que même l'imagination sinistre de l'auteur de Y Apocalypse serait impuissante à dépeindre. Et cependant, aux yeux de la science, il n'y aurait pas là plus de désordre que dans la paix dominicale d'une mer calme par une journée d'été 1. » En d'autres termes, il n'y a jamais lieu, pour un savant, de concevoir un désordre dans la nature ; car l'hypothèse d'un désordre est la contrepartie d'une affirmation sur l'ordre que nous nous attendons à constater, et cette affirmation est d'origine nettement prasmatiste et anthropomorphique. « L'idée de désordre, suivant la remarque profonde de M. Bergson, objectiverait, pour la commodité du langage, la déception d'un esprit qui trouve devant lui un ordre différent de celui dont il a besoin, ordre dont il n'a que faire pour le moment, et qui, en ce sens, n'existe pas pour lui 2. » Le physicien n'a aucune raison, tirée de la nature même de la science, pour se préoccuper de satisfaire à l'idéal d'un ordre cosmique, que cet idéal soit comme le cherchaient, à la suite d'Aristote, les Stoïciens et les Scolastiques, un ordre vital, voulu, ou qu'il soit encore un ordre d'harmonie intime. et d'eurythmie, tel que l'avait suggéré aux Pythagoriciens l'enthousiasme des premières grandes découvertes de physique mathématique, tel qu'un Cournot ou un Poincaré croyaient pouvoir encore le fonder sur la considération de la continuité et de la simplicité.

Page 1