‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 243 sur 263 · II, xii, Édit. Strow.s/.i, t. II, 1919, p · texte numérisé non relu

II, xii, Édit. Strow.s/.i, t. II, 1919, p

•Vit'. l'expèeue.\< e HUMAINE et la. causalité physique

(les phénomènes, mais comme fondement originel, comme principe producteur, de la réalité. A cet égard, le poids aura un avantage : il s'incarne dans la substance sensible; la matière &fi définit comme le pondérable, et se révèle à l'observation par la balance. A fortiori, la notion de traction, qui a n h appui direct dans la perception d'origine visuelle et surtout musculaire, est plus plausible que l'attraction qui passe par-dessus la condition de continuité représentative. Kl on comprend par là le mauvais cas dans lequel Newton sVst mis, et dans lequel il a mis la mécanique céleste, lorsqu'il a posé, en l'étendant à la pesanteur en général, à la - invitation qui régit le système solaire, le problème que la « barologie n semblait avoir résolu dans le domaine proprement physique.

Comment la science est-elle donc sortie d'embarras ? C'est par la refonte de la notion de masse, refonte issue du développement de rélectromagnétisme et soumise au contrôle de l'expérience. Le, poids, la matière, la masse, ont perdu définitivement aux yeux des savants et des philosophes le caractère d'absolu dont l'ontologie substantialiste les avait revêtus en quelque sorte immédiatement. On va de la pesanteur au poids, et tous les avantages que l'on attribuait aux théories fondées sur l'intuition d'une pression ou d'une traction, on comprend qu'ils venaient simplement de ce que la lenteur des mouvements, à la surface de la terre et à l'échelle de l'homme, permettait de négliger des causes de variations dont les effets demeurent insensibles, et semble ainsi conférer à une approximation pratique le caractère d'une rigueur théorique. Ainsi, les savants, dès le commencement du xvne siècle, s'étaient préoccupés de mesurer expérimentalement la vitesse de la lumière, et un correspondant de Descartes lui avait soumis le projet d'expérience suivant : « Si quelqu'un portant de nuit un flambeau à la main, et le faisant mouvoir, jette la vue sur un miroir éloigné de lui d'un quart de lieue, il pourra très aisément remarquer s'il sentira le mouvement qui se fait en sa main, auparavant que de le voir par le moyen du miroir l. » Rien ne peut être conçu de plus ingénieux, nous le savons, puisque c'est du même principe que se sont inspirées les expériences modernes. Alors pourtant, l'expérience eût donné un résultat négatif, et qui eût été de nature à consolider l'erreur

1. Trud. Clerselier, apud Lettres de M. Descartes, t. II, 1G59, p. 110. La lettre est du ~~J août 1634 (A; T. I, 308). Quant au nom du correspondant, M. Adam fait observer que le Journal de Reeckman rend bien 1 douteux qu'il s'agisse de lui, quoiqu'il ait songé à des expériences permettant de • décider si la lumière demande du temps pour se propager (A. T. X, 352).

LES LOIS ET LES HYPOTHÈSES 547

rite la doctrine cartésienne, car nous savons bien qu'elle n'était pas à l'échelle : il eût fallu pouvoir être en état de saisir un écart d'un trois cent millième de seconde. Ce n'est pas à la surface de la terre, c'est par des phénomènes astronomiques, que l'existence d'un temps de propagation lumineuse a été d'abord décelée par Olaf Rœmer.

En un sens donc la pensée moderne s'est trouvée en quelque sorte replacée en face de la dualité dont Descartes croyait avoir débarrassé la science : une physique terrestre et une physique céleste. Il est vrai qu'elles ne diffèrent plus qu'en degré, qu'en format ; mais pourtant à la diversité des formats, par les modifications qui y sont liées, soit dans la précision des calculs, soit dans la technique de l'expérimentation, correspondent pour l'une et pour l'autre, des physionomies que la philosophie des sciences doit se garder de confondre. Pourquoi se condamnerait-elle à ignorer de la terre ce qu'elle ne peut savoir du ciel, ou à exiger du ciel ce que l'on ne peut connaître: que de la terre ? Les problèmes de l'acoustique. et de l'optique sont également mis en équations ; cela ne veut pas dire que le rapport des équations aux phénomènes soit te même de part et d'autre. Dans l'acoustique, avant la mise en équations, le physicien possède des données certaines sur quoi il peut faire fond d'une façon positive et catégorique, tandis qu'en optique les relations antérieures à la mise en équations ■ sont des hypothèses dont les conséquences mathématiques ne fourniront pas la vérification directe, auxquelles elles apporteront simplement un surcroît de crédit.

247. — S'il n'y a pas de place pour une théorie simple et dogmatique des hypothèses, c'est sans doute qu'une telle théorie supposerait terminée la lutte entre les ressources de l'esprit humain et les résistances opposées par la nature ; la science, ou définitivement refoulée sur la ligne des relations purement mathématiques, ou ayant décidément pénétré au cœur de la causalité universelle. La complication sinueuse, l'irrégularité déconcertante, de la situation occupée par l'armée des savants, non seulement en largeur, relativement à l'étendue des territoires occupés, mais en profondeur, relativement à la densité intellectuelle des explications fournies, indique que nous sommes encore en pleine bataille, et obligés de faire flèche de tout bois. Nous croyons entendre directement la musique de l'univers, la recueillir avec nos oreilles, telle qu'elle est. Nous devons, en réalité, déchiffrer des partitions, suivant l'ordre et dans l'état où elles nous parviennent, comme il arriverait par exemple si nous n'avions con-

S( rvé La Symphonie pastorale que sous forme de réduction au piano, ou La Marseillaise que dans la transcription orchestrale pour musique militaire. Dans ces conditions il serait oiseux de délibérer sur la meilleure manière de procéder. On n'a pas le choix ; il faudra tenter la reconstitution de la Symphonie h L'aide de la' réduction, et il pourra y avoir sur les mêmes thèmes plusieurs réalisations, de même qu'on pourrait adapter différemment un chant ou des paroles au rythme de la Marseillaise. Aussi oiseux est de se demander quelles hypothèses seront les plus fécondes pour l'avancement de la science, celles qui partent d'une représentation proprement physique des phénomènes pour arriver à mettre le problème en équations, ou celles qui se bornent à chercher des relations analytiques, dont l'interprétation physique peut se faire attendre. On s'appuie sur ce qu'on trouve ; et on avance comme on peut.

De quoi nous avons trouvé dans le va-et-vient d'idées que nous avons suivi, à travers les trois siècles de la science positive, des preuves assez fortes pour que nous n'ayons plus à insister beaucoup. Nous nous bornerons à un exemple significatif : celui de Christian Huygens. Dans une étude récente, que nous avons eu fréquemment l'occasion de citer *, M. Pierre Boutroux relevait un jugement sévère sur le principe, invoqué par Fermât en optique : la nature opère toujours par les voies les plus courtes : « Pitoyable axiome, écrivait Huygens, par lequel je n'ai jamais vu qu'on ait bien démontré aucune vérité. » Mais ce principe, qui avec Leibniz et Maupertuis, semblait destiné à marquer l'intervention dans la physique d'un finalisme tout métaphysique, Lagrange en a donné un énoncé et une démonstration analytiques2. Et, à travers les modifications si profondes dans notre conception de la mécanique et de la physique, il n'a cessé d'apparaître comme une condition fondamentale pour l'application des formules de coordination aux phénomènes de, l'univers.

De même, en ce qui concerne la gravitation, nous avons dit déjà {supra, § 111) comme Huygens avait marqué son étonnement de voir Newton se livrer à des calculs difficiles qui n'avaient d'autre fondement que le principe absurde de la gravitation. Au point de vue d'une philosophie rationnelle, Huygens pouvait avoir raison : l'attraction, prise à la lettre,

1. Lettre du 8 mars 1662, à Lodeœijk Huygens, Œuvres complètes de Huygens, t. IV, La Haye, 1891, p. 71. Cf. L'histoire des Principes de la Dynamique avant Newton, Reçue de Métaphysique, 1921, p. 674, n. 1.

Page 1