‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 77 sur 263 · De Cœlo, IV, 3, 310 b 1G · texte numérisé non relu

De Cœlo, IV, 3, 310 b 1G

PHYSIQUE ET THÉOLOGIE 149

nature ou mouvements violents. Ceux-ci sont, du fait de cette désignation même, subordonnés à ceux-là A l'inverse donc de ce qui semble depuis Galilée et depuis Descartes s'imposer avec l'autorité d'une loi de l'esprit, c'est la causalité sans antécédent extérieur ou apparent, la causalité rapportée à la seule imagination de la forme interne, qui, selon Aristote, donnerait satisfaction complète à la raison2. La physique aurait pour forme fondamentale l'idée d'une nature apparentée à l'âme et à la divinité3, d'une nature qui est à la lettre un démiurge et un bon démiurge 4.

73. — Une telle conception est-elle d'accord avec l'expérience ? La question, aux yeux d' Aristote, ne soulève aucune difficulté ; car de la façon dont il a posé le problème, l'insuccès des prévisions proprement physiques sera, tout autant que leur succès, propre à confirmer l'assimilation de la nature inorganique au monde de l'art ou de la vie. Sans doute Aristote reconnaît l'existence d'un plan purement physique où les phénomènes se succèdent et se conditionnent d'une façon toute mécanique ; il entrevoit une sorte de rythme circulaire dans la réciprocité entre les nuages qui viennent de l'eau et l'eau qui vient des nuages :i ; les causes 'matérielles et motrices qui entrent en jeu dans la production de ces phénomènes, qui suffisent parfois pour leur explication complète, n'en constituent pas moins, dans la cosmologie péripatéticienne, des moyens pour des fins auxquelles

1. Phys., IV, 8, 215 a 1 i iq ôs rcapà cpuccv ûarépoc xrfc xaxà çûatv.

2. Cf. Pierre Boutroux, ['Histoire des Principes de la dynamique avant Newton : «. L'erreur capitale d' Aristote en ce qui concerne la chute des graves est, comme on sait, son adhésion à l'opinion suivante : Des corps inégalement lourds tombent avec des vitesses inégales et proportionnelles à leurs poids. Or, si nous analysons cette opinion, nous voyons qu'elle repose en définitive sur la méconnaissance ou sur la négation du fait suivant : la pesanteur d'une particule matérielle est la même, que cette particule appartienne à un gros ou à un petit corps. L'erreur ne provient nullement d'une conception défectueuse de la force, mais bien plutôt du fait que l'on ne considère pas du tout la pesanteur comme une force : on voit dans la pesanteur une qualité, une propriété du corps, qui dépend de sa structure et de ïjon intégrité. » (Revue de Métaphysique, octobredécembre 1921, p. 060.)

3. Cf. de Gen. an., III, 2, 762 a 18 : ^cvexou 6 'iv yyj xa! èv uypcp xà Çwa xat xà £uxà otà io ht yfj jxsv Côtop u^àp^etv, £v ô'ûôaxt Trvku;j.a, àv os xoûxto îiavxt ôèpftôxyjxa <yj/r/.ri, '&<rtz xpoîcov xivà Tuâvxa tyvy^ç sTvac ttatjptj. — EtH. Nie, VII, 14, 1153 b 32 : jfeav/ça yàp cpû<j£c ï'/j-i xi és.ïov.

4. De Gen. an., I, 23, 731 a 24 : xauxa 7câvTâ IuAôywç «puces ûi)\i.io\)^zX et II, 6, 744 b 16 : wcnrep otxovop,<K àyaOôç, -/ai cpûac; oùOèv oHcoââXX'eiv sïwOev è£ tov ïr,n Tcoirjaac te /j/r^-ùi.

5. De Gen. et Corr., II, 1, 338 b 8 : et jièv vi<poç èVcat, ôeï -jcrai, -/al eî u<jct ye, cet vtoù vétpoç £tvou ; ('('. Hamei.in, Commentaire du deuxième livre de la Physique, op. cit., p. 164.

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ils sont naturellement coordonnés et subordonnés. Et, en tant qu'ils sont matériels et mécaniques, de par les conditions qui leur sonl propres', ces moyens peuvent être contraints de sortir du cadre de leur finalité. Voici, par exemple, une scie : elle est, en tant que scie, adaptée à l'acte de scier ; mais en même temps ('lie est en fer, il arrive qu'elle se rouille, non parce qu'elle est une scie, mais parce qu'elle est en fer1. Le cours de la nature présente donc, du point de vue de la finalité, des troubles et des anomalies, qu'Aristote, fidèle à son procédé constant, ne manquera pas d'éclairer à la lumière de l'expérience humaine : « Le grammairien écrit parfois incorrectement et le médecin administre mal à propos sa potion ; ainsi il est évident qu'il peut se produire des erreurs dans les choses que la nature exécute2. » Autrement dit, la nature, impuissante comme l'homme à réaliser tout ce qu'elle voudrait, est sujette comme lui à la défaillance et au relâchement3.

On comprend par là que la démonstration, sous la forme la plus parfaite où elle puisse s'appliquer au monde terrestre, sous la forme du raisonnement syllogistique, ne puisse conduire à l'universel absolu. Elle doit, pour tenir compte de l'accident qui, par définition, lui échappe, se restreindre à ce qui se présente le plus souvent, au simple général 4. C'est ainsi qu'il appartient à la science, telle qu'Aristote la comprend, de réserver une place pour ce qui trouble l'uniformité du cours des choses. Mais on doit remarquer qu'Aristote n'entend nullement ériger cette indétermination, inhérente à la matière5, en un principe positif, comparable à la contingence du clinamen épicurien. Tout au contraire, selon Aristote comme selon Platon, la cause matérielle est cause nécessaire b ; de la matière et de la nécessité procèdent les

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