I. Cf. Adam, Vie et Œuvres 'le Deseantes
188 L*EXPfelilENCE HUMAINE ET l.A CAUSALITE IMIYsI^UK
uno fonnuU' de ^mservatiqn, formule posée a priori, en vertu de L'intelligibilité qui est inhérente à ridée même de l'équation.
91. La hardiesse de Descartes s'abrite sans doute derrièrele langage fhéologique. La causalité qui s'exerce dans le in. unie c'esl la causalité de Dieu. Mais les perfections infinies de Dieu, la. raison les découvre en soi, comme son propre idéal, de telle sotte que recourir à Dieu c'est, pour l'humanité, ►nférer effectivement le droit d'affirmer que la réalité universelle esl conforme aux lois qui la lui rendront intelligible. I /homme invoque la véracité divine, afin de se garantir à luimême qu'il étreint bien la nature telle qu'elle existe, lorsqu'il s'affranchit des apparences sensibles et qualitatives où lespéripatéticiens se sont laissés prendre comme au piège du malin génie, lorsqu'il tend ces « longues chaînes de raison » qui, suivant les expressions classiques du Discours de la Méthode, mènent par degrés des « objets les plus simples et les plus aisés à connaître... jusques à la connaissance des plus composés », lorsque enfin il pousse la confiance en soi au point de supposer « même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. » (A. T., VI, 18.)
Si la causalité cartésienne est adéquate à l'intelligibilité rationnelle, si elle est exhaustive en compréhension, elle ne laisse rien échapper de la nature universelle, elle est exhaustive en extension. « Je puis, écrit Descartes, dans un des derniers chapitres des Principes de la Philosophie, démontrer par un dénombrement très facile qu'il n'y a aucun phénomène en la nature dont l'explication ait été omise en ce traité1. » L'application de la causalité mécaniste déborde même les limites de la physique proprement dite. Elle enveloppe le domaine entier de la biologie, y compris cette partie de la physiologie qui voisine avec la psychologie. Ce que Descartes distingue, et distingue radicalement, de la réalité matérielle, c'est l'être pensant, non. l'être vivant, ou même l'être sentant. Ce qui n'a point conscience de soi est machine. Donc on peut partir des « engins » tels que la poulie, le coin, le tour, la vis, etc. (et Descartes en ramène la théorie, avec une clarté
1. IV, 199. Cf. 187 : « On ne remarque aucunes qualités qui soient si or-cultes, ni aucuns effets de sympathie ou antipathie, si merveilleux: et si étranges, ni enfin aucune autre chose si rare en la nature (pourvu qu'elle ne procède que des causes purement matérielles et destituées de pensée ou de libre arbitre! que la raison n'en puisse être donnée par le moyen de ces mêmes principes \dè eetix qui sont y é ne raie ment reçus et connus de tout le monde, à savoir1, dè la grandeur, figure, situation et mouvement des diverses parties de la matière]. »
LA CAUSALITÉ SELON DESCARTES
parfaite, à une formule unique d'équivalence1), il ne sera pas besoin d'introduire quelque principe hétérogène à l'ordre du mécanisme pur, pour de là passer à l'explication rationnelle des fonctions de nutrition et de locomotion, de la représentation par les sens, du jeu des souvenirs et des passions 2. La capacité pour Dieu d'établir de telles machines que les animaux paraissent être, et que peuvent être aussi les hommes dans la partie de leur activité qui leur est commune avec les animaux, est rendue évidente par la pratique des ingénieurs italiens en artifices d'eaux, qui ont ménagé les miracles de la Grotte d'Orphée au château neuf de Saint- Germain, et des Jardiiu de Diane à Fontainebleau 3.
L'attitude de Descartes vis-à-vis de la nature est donc inverse de celle qui caractérise l'aristotélisme. Aristote prend modèle sur le sculpteur : attentif à la finalité harmonieuse, à la grâce totale qui s'expriment dans la forme du vivant, le sculpteur s'efforce d'en douer la matière, d'y fixer, pour en faire l'objet de sa contemplation, l'équilibre éternel par quoi se définit la beauté. La considération des machines n'exerce guère d'influence sur la notion que l'antiquité se fait de l'intelligence4. Pendant vingt siècles, comprendre une chose, ce sera donc, avant tout: la rapporter à son type. On passe pardessus les particularités de l'individu pour sympathiser avec la conception de l'artiste humain ou de l'ouvrier divin, telle qu'elle apparaît à travers les répliques d'une même statue ou les représentants d'une même espèce. A partir du xvir siècle, le concept général est récusé parce qu'il ne sert qu'à décrire du dehors, à classer et à parler. On ne sait pas véritablement ce que c'est qu'une montre, tant que l'on se borne à contempler, et à célébrer, la régularité de sa marche. Il faut être capable de pénétrer à l'intérieur du mécanisme, d'en démonter les pièces, pour deviner la raison des roues et de leur
1. Lettre à Constantin Huygens, du 5 octobre 1037. A. T. I, 4:;ô. Voir Duhem, les Origines de la Statique, I, 1905, p 327. .2. Traitë de ? Homme. A. T.. XI. 201.
3. lbid.y p. 130. Voir Gaston Brière. F Architecture en Frame sous te règne à* Henri JY et pendant les premières années du règne de LouU A/77, apud Histoire de l'Art, publiée sous la direction d'André Michel, t. V. 2" part.. 1913, p. 710; et un article de Paul Gruyer dan-? le Supplément du Journal des Débats. 14 septembre 1910.
4. Voir Pierre Boutroux, F Histoire des principes de la Dynamique avant Neœton : « Le théoricien crrec a le mépris de la pratique. Il >"interesse beaucoup au niouvement des autres, mais très peu aux pn .blêmes techniques de la mécanique terrestre j!es Questions mécaniques, attribuées à Aris ote, ne sont peut-être pas de lui et, en tout cas, sont en marge dson œuvre; un savant, qui est en même temps un praticien, comme Héron d'Alexandrie, est dans le monde grec une fisrure exceptionnelle.] * Reçue de Métaphysique, octobre-décembre 1921, p. 663.
(90 L*BXPKItïJ HCE iiumaim; et la causalité physique
engrenage, pour reconstituer ensuite la machine et La remettre en manche. Telles sorti ltis opérations qui engendreront l'idée proprement dite, adéquate à la singularité de son objet, d'un nuit autre ordre i par Buite, que le concept générique.
02. A cette notion nouvelle de l'intelligence correspond éeessairemenl une notion nouvelle de l'expérience. La théorie aristotélicienne du mouvement se référait à deux données capitales de lexpérience immédiate. Sur la terre, d'une part, mi le mouvement le plus simple est celui qui va en ligne droite, il n'y a pas d'exemple que ce mouvement se continue de lui-même ; il est, comme tout ce qui participe ici-bas à la réalité vivante, destiné à se corrompre, à s'éteindre. D'autre part, dans le ciel, nous contemplons des mouvements qui se perpétuent, toujours identiques à eux-mêmes, et ce sont des mouvements circulaires.
Ces faits d'expérience, le cartésianisme les rencontre devant Lui, traduits par Aristote en concepts abstraits, que l'Occident hrétien avait érigés en formules d'orthodoxie. Or, ces faits, s'ils ne sauraient être contestés en tant que données d'une intuition immédiate, paraissent susceptibles d'être résolus, à ifaide de la méthode qui divise en « parcelles » la complexité les apparences phénoménales1 pour les « assimiler heureusement » aux. exigences de l'entendement : « Pource que nous habitons une terre dont la constitution est telle que tous les mouvements qui cessent ainsi par des raisons qui nous sont temps, et souvent par des raisons qui sont cachées à nos sens, nous avons jugé, dès le commencement de notre vie, que les mouvements qui cessent ainsi par des raisons qui nous sont inconnues, s'arrêtent d'eux-mêmes, et nous avons encore à -résent beaucoup d'inclination à croire le semblable de tous les autres qui sont au monde, à savoir que naturellement ils cessent d'eux-mêmes, et qu'ils tendent au repos, pource qu'il
1. Sur L'importance de cette analyse qui permet ensuite de composer un phénomène à l'aide de phénomènes partiels indépendants les uns des lutrcs », et qui avait définitivement conquis, avec Galilée, droit de cité dans ta science positive, voir Mach, la Mécanique, Exposé historique et critique de son développement, trad. Emile Bertrand, 1904, p. 147. — Nous mous bornons à rappeler que .Stevin avait, dans seS" Éléments de Statique, 1586, énoncé et partiellement démontré la loi du parallélogramme des forces, qu'il avait été précédé par Léonard de Vinci, dont Pierre Duhem a étudié le rôle. (Léonard de Vinci et la composition des forces concourantes Riblioteca matematica, Série III, t. IV, 1901, p. 338.) Cf., les Oriqincs de la Statique, t. I, 1905, p. 170 et, t.. II, 1906, note O, p. 347; Études sur béimard de Vinci, eewû qu'il a lus et ceux qui Vont lu, Première séi i< , 1906, p. 301. — Les textes essentiels des Notes de Léonard de Vinci et dr a Statique de Su-: vin -ont réunis dans Jouorr/r, Lectures de Mécanique t. L 1908, livre I. chapitre II, p. 45 et suiv.
LA i AUSAL11É SELON* DESCARTES
nous semble que nous en avons fait l'expérience en plusieurs rencontres. » (Principes, II, 37. Et ces raisons « qui sont cachées à nos sens », il est manifeste que l'expérience est capable parfois de les révéler : « Nous pouvons même sentir de la main la résistance de l'air si nous secouons assez vite un éventail qui soit étendu. » [Ibid., II, 38.)
On ne comprendrait donc pas le rationalisme de Descartes, tout exclusif qu'il est de l'empirisme, si l'on voulait y voir le type d'une philosophie qui, fermant les yeux à la réalité de la nature, se plairait à suivre dans l'abstrait et dans le vide un déroulement de formules a priori. Le cartésianisme contient, au contraire, une théorie complexe et subtile des points d'appui que l'expérience fournit à la raison. La physique aristotélicienne consacrait la réalité absolue de l'apparence sensible. Or, dès les premières lignes du Traité de la Lumière. Descartes invoque l'expérience — et peut-être une observation personnelle de l'ancien officier aux armées d'Allemagne — pour rompre le parallélisme entre la donnée sensible et la réalité physique : « Un gendarme revient d'une mêlée ; pendant la chaleur du combat, il aurait pu être blessé sans s'en apercevoir : mais maintenant qu'il commence à se refroidir, îi sent de la douleur, il croit être blessé ; on appelle un chirurgien, on ôte ses armes, on le visite, et on trouve enfin que ce qu'il sentait, n'était autre chose qu'une boucle ou une courroie qui, s'étant engagée sous ses armes, le pressait et l'incommodait. Si son attouchement, en lui faisant sentir cette courroie, en eût imprimé l'image en sa pensée, il n'aurait pas eu besoin d'un chirurgien pour l'avertir de ce qu'il sentait. » (A. T., XI, 6.)
De même, afin de justifier la loi d'inertie, il se réfère au maniement de la fronde, grâce auquel il est permis de constater que le mouvement rectiligne correspond seul à une tendance originelle et que les « mouvements ne sont irréguliers et courbés » qu'en vertu des diverses dispositions de la matière J. Ou encore, pour faire entendre la doctrine des tourbillons, il insiste sur des observations où les phénomènes sensibles portent en quelque sorte avec eux, et font éclater au regard, leur liaison. Il faudrait, croyons-nous, voir toul autre chose qu'une simple illustration dans la page classique des Principes. « Comme dans les détours des rivières, où l'eau se replie en elle-même, et tournoyant ainsi fait des cercles, si quelques fétus, ou autres corps fort légers, flottent parmi cette eau, on peut voir qu'elle les emporte, et les fait mouvoir