‹ L'Expérience religieuse de ChateaubriandChapitre 14 sur 126 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

blances, pour ne me réveiller jamais. Je m'évanouis dans un sentiment de religion1. »

Ainsi, le grain de foi nouvelle, semé en Amérique, fit sentir une poussée. Il fallait, pour qu'il levât ostensiblement et s'épanouît en toute vigueur, que ce sol trop longtemps négligé fut encore travaillé.

f C'est par la souffrance que Dieu ramène les siens ; c'est par les larmes qu'il prépare leurs yeux à sa douce vision. Rien ne dispose la structure intime de l'âme humaine en vue de la Foi, comme les épreuves. Ces ouvrières du Ciel revinrent à Chateaubriand tandis qu'il vivait à Londres. Ses plus douloureuses années, il les passa dans cette ville, devenue le rendezvous des émigrés. Il subsistait des modiques rétributions que lui valaient des traductions et de vagues travaux littéraires. A un moment, la misère affreuse, la faim aiguë le visitèrent : « Quand je passais devant les boutiques des boulangers, mon tourment était horrible. Par une rude soirée d'hiver, je restai deux heures planté devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des yeux tout ce que je voyais ; j'aurais mangé, non seulement les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles2 ».

Un jour, l'exilé reçut quelque argent de France. C'était l'envoi suprême de sa famille, ruinée par la Révolution. C'était aussi le salut. Ce viatique permit à Chateaubriand de composer et de faire imprimer son premier ouvrage, l'Essai sur les Révolutions.

Ce livre est un chaos, comme le confessera plus lard son auteur. Il a été écrit sous la triple influence de la philosophie du xvme siècle, d'un profond pessimisme

i. Mémoires, II, 92.

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