‹ L'expérience religieuse: essai de Psychologie descriptiveChapitre 13 sur 42 · LA RELIGION GOMME FAIT PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

LA RELIGION GOMME FAIT PSYCHOLOGIQUE

Domine, si error est, a te decepti sumus, reste très beau, très conforme au sentiment moderne. Seulement nous voulons que rBtemel sente que, si nous acceptons la piperie, nous l'acceptons le sachant et le voulant. Nous sommes résignés d'avance à perdre les intérêts de nos placements vertueux ; mais nous ne voudrions pas être exposés au ridicule de sembler y avoir beaucoup compté. » *

Il faudrait détacher le mot religion des idées qui lui sont d'ordinaire associées pour désigner de ce nom un tel parti pris d'ironie. Quelque sens qu'on y attache, il indique toujours, pour le commun des hommes, un état d'esprit sérieux. Si l'on voulait condenser en une seule phrase le message que la religion nous apporte, on dirait : « Malgré les apparences, toat n'est pas vanité dans cet univers, id Si la religion, au sens ordinaire, peut empêcher quelque chose, elle empêchera des propos goguenards comme ceux de Renan. Elle porte à la gravité, non à l'impertinence ; elle fait taire le vain bavardage et les badineries.

Si la religion est hostile à l'ironie légère, elle l'est également aux grognements de l'homme qui ne fait que gémir sur son sort. Plus d'une religion, il est vrai, nous présente le monde comme une tragédie, mais cette tragédie est une purification, et la catastrophe n'est pas définitive : il y a toujours au bout quelque espérance de salut. Il existe, nous le verrons assez, une mélancolie religieuse ; mais la mélancolie, au sens ordinaire du mot, perd tout droit d'être appelée religieuse quand la victime, suivant l'image si savoureuse de Marc-Aurèle, hurle et se débat comme un malheureux porc sous le couteau du sacrificateur. L'humeur sombre d'unSchopenliauer ou d'un Nietzsche, — et peut-être, à un moindre degré, pourrait-on le dire aussi de notre cher et triste Carlyl^ — est souvent une tristesse qui ennoblit ; souvent aussi c'est de la mauvaise humeur qui prend le mors aux dents. Les amères boutades des deux Allemands font penser aux cris plaintifs et perçants d'un rat qui agonise. Il y manque la note expiatoire qui résonne toujours dans la tristesse religieuse.

Toute attitude vraiment religieuse doit avoir quelque chose de grave, de sérieux et de tendre. Elle peut être joyeuse, mais

(I) Feuilles détachées, p. 39(-398. 3

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non railleuse ou grimaçante ; triste, mais non pas exaspérée ni blasphématoire. Les expériences religieuses que je me propose d'étudier sont des impressions solennelles. Ceci m'amène à restreindre encore une fois ma définition arbitraire de la religion : le mot divin n'y désigne pas d'une manière absolue tout ce qu'il y a de premier, de plus compréhensif et de plus réel. Nous entendrons exclusivement par le divin une réalité première de telle nature que l'individu se sente obligé de prendre vis-à-vis d'elle une attitude solennelle et grave, en laissant de côté tout blasphème et toute plaisanterie.

Mais la gravité, comme toutes les formes du sentiment, comporte bien des nuances ; et nous aurons beau définir l'objet de notre étude, il nous faudra reconnaître que dans un tel domaine, il n'existe pas une notion qu'on puisse déterminer avec une précision mathématique. La prétention d'atteindre une rigoureuse exactitude dans les termes prouverait simplement que nous n'avons pas su comprendre notre tâche. Il existe des êtres plus ou moins divins, des états d'esprit plus ou moins religieux, mais les limites en sont toujours nuageuses, partout c'est une question de degrés et de nuances. Nonobstant, une fois arrivées au plus haut point de leur développement^ les expériences religieuses ne peuvent se confondre avec aucune auU'e. Leur objet est trop manifestement divin, elles sont trop solennelles pour laisser aucune place au doute. Quand on se demande si Ton doit appeler un état d'esprit religieux, ou moral, ou philosophique, c'est que cet état est si faiblement caractérisé qu'il ne vaut guère la peine d'être étudié. Nous pouvons donc laisser de côté tous les états de conscience qui ne sauraient être appelés religieiix que par complaisance ; les seuls dont l'étude nous soit profitable sont ceux à qui personne ne serait tenté dç donner un autre nom. Nous avons dit plus haut que pour bien connaître un objet il fallait l'observer comme à travers un microscope, c'est-à-dire sous ses formes les plus exagérées ; et c'est aussi vrai des phénomènes religieux que des autres. A quoi bon examiner longuement l'attitude religieuse d'un Frédéric Locker Lampson? C'était pourtant un aimable homme, si l'on en juge par son autobiographie, intitulée « Confidences » :

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