‹ L'expérience religieuse: essai de Psychologie descriptiveChapitre 14 sur 42 · LA RELIGION GOMME FAIT PSTQSOLOOIQUE · texte numérisé non relu

LA RELIGION GOMME FAIT PSTQSOLOOIQUE

« Je sois si résigné à mon sort que j*éprouye à peine une faible douleur à la pensée de renoncer bientôt à l'agréable habitude de vivre, au doux roman de l'existence. Je ne me soucierais g^ère de revivre la vie que j'ai gaspillée, et de prolonger ainsi mes jours. Chose curieuse, je n'ai pas le désir d'être plus jeune. Je me soumets en frissonnant un peu; je me soumets humblemeiit à ma destinée, parce qu'elle a été fixée par la Divine Volonté. Je redoute l'approche des infirmités qui feront de moi un fardeau pour les miens, pour ceux qui me sont chers. Puissé-je disparaître aussi tranquillement, aussi commodément que possible I Vienne bientôt ma fin, pourvu que la paix l'accompagne.

» Je ne sache pas qu'il y ait grand chose à dire en faveur de ce monde et du séjour que nous y faisons ; mais si Dieu a trouvé bon de nous y mettre, ne sied-il pas aussi que je le trouve bon ? Je vous le demande, qu'est-ce que la vie humaine ? N'est-ce pas un bonheur mutilé — lassitude et soucis, soucis et lassitude, avec Fattente vaine, avec le mirage étrange d'un plus beau lendemain? En mettant les choses au mieux, notre vie est comme un enfant revêche qu'il faut amuser sans cesse, si l'on veut qu'il reste tranquille jusqu'au moment où il s'endort; et c'est la fin de nos soucis. » '

C'est là un état d'esprit complexe, tendre, soumis et gracieux. On pourrait sans inconvénient l'appeler religieux ; on pourrait au contraire y voir trop de nonchalance, trop de morne découragement pour mériter un si beau nom. Mais qu'importe que nous l'appelions religieux ou non ? il est trop médiocre pour nous rien apprendre ; celui qui l'a éprouvé Ta transcrit en des termes qui supposent d'autres attitudes plus fortement religieuses, à la hauteur desquelles il ne se sentait pas. Nous n'avons affaire qu'à ces états d'esprit plus énergiques ; nous pouvons négliger les faibles résonnances et les nuances indécises. C'est aux cas extrêmes que s'applique ce que je disais tout à l'heure : la religion personnelle, en dehors de toute théologie et de tout rite, contient des éléments que la moralité pure et simple ne renferme pas.

« J'aceepte l'univers. » C'était, dit-on, la phrase favorite de Marguerite Fuller, l'idéaliste de la Nouvelle Angleterre ; quelqu'un répéta ce propos à Thomas Carlyle qui répliqua sar-

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doniquement : « Tudieu ! La belle complaisance! i>. Au fond e^ l'essentiel, en fait de morale comme de religion, c'est notre

manière d'accepter l'univers. L'acceptons-nous en partie^ à contre-cœur, ou en bloc et de toute notre âme ? S'il y a dans l'univers des choses contre lesquelles nous protestons, cette condamnation est-elle irrévocable ? ou bien admettrons-nous que l'existence du mal d 'exclut pas des façons de vivre qui conduisent au bien ? Si nous acceptons l'univers en bloc, nous pouvons le faire comme s'il nous écrasait, — c'est ce que voudrait Carlyle : « La belle complaisance !» — ou bien avec entrain et avec enthousiasme. La morale qui n'est que morale accepte la loi universelle, c'est-à-dire qu'elle en admet l'exis- • tence et qu'elle s'y soumet ; mais elle l'accepte avec une

froide résignation, comme un joug pesant. Dans la religion au contraire, quand elle se développe avec énergie et s'épanouit librement, le service de Dieu jamais ne pèse comme * un joug. Il ne s'agit plus de douloureuse soumission ; c'est

l'acceptation joyeuse, tantôt plus sereine^ tantôt plus vibrante, et qui peut aller jusqu'à l'enthousiasme.

Pour le sentiment comme pour la pratique, un abtme sépare la résignation terne et sans joie du stoïcien et le bonheur passionné du chrétien fidèle. C'est la différence qui distingue la passivité de l'activité, l'attitude défensive de l'attitude agressive. Si nombreux que soient les degrés qui mènent de l'une à l'autre, il suffit de comparer les deux types extrêmes pour voir que ce sont là deux mondes entièrement distincts. Il n'y a pas simplement différence de doctrine entre les maximes stoïciennes et les maximes chrétiennes, mais ime manière toute différente de sentir les choses. Quand Marc-Aurèle médite sur la Raison éternelle, ordonnatrice de l'univers, il y a dans ses paroles un son glacial qui nous fait firissonner et qu'on ne rencontre presque jamais dans les écrits religieux des juifs, jamais dans ceux des chrétiens. Comme eux il accepte l'univers ; mais qu'il y a peu de passion,^ peu d'exaltation dans l'esprit de l'empereur romain !

L'âme du monde, à qui le stoïcien s'en remet de sa destinée individuelle, veut qu'on la respecte et qu'on se soumette à eUe ; le Dieu chrétien veut être aimé ; de là deux attitudes aussi profondément différentes que le climat du

LA RSUOION GOMBCE FAIT PSYCHOLOGIQUE Sj

pôle et celui des tropiques, bien qu'elles semblent, d'un point de vue Abstrait, aboutir à la même acceptation volontaire de la vie :

— « Dans ce monde de ténèbres et d'ordures, dit Marc-Aorèle, dans ce flux perpétuel de Tétre et du temps, de la matière et du mouvement, qu'y a-t-il d'estimable ? qu'y a-Ul qu'on puisse prendre au sérieux ? Je ne le vois pas. Il ne me reste donc qu'à me consoler moi-même en attendant sans impatience la dissolution naturelle, à me reposer uniquement dans ces deux pensées : Il ne m'arrivèra rien qui ne soit conforme à la nature du Tout ; — H est en mon pouvoir de ne rien faire contre le Dieu qui me dirige : nul ne peut me contraindre à lui désobéir. »

— « Abcès du monde, celui qui s'en abstrait et se dérobe à Tordre universel de la nature, en se révoltant contre les événements : c'est la nature qui te les apporte, comme elle t'a toi-même apporté dans le monde. »

— « Accueille tout ce qui t'arrive, te parût-il trop dur, dans la pensée que cela conduit à la santé du monde, à la bonne marche et à l'heureux succès de Zeus. Il n'envoie rien à personne qui n'im porte en même temps au Tout. . . C'est mutiler le Tout que de retrancher la moindre des causes qui font son enchaînement et sa continuité. Or quand tu boudes contre quelqae chose, autant qu'il est en toi tu le retranches du monde et pour ainsi dire tu le suppri-

D'autre part, voici comment s'exprimait le chrétien anonyme qui écrivit la Théologie germanique : '

« Quand les hommes sont éclairés par la vraie foi... ils renoncent à toute convoitise et à tout désir ; ils se confient, ils s'abandonnent, eux-mêmes et tout le reste, au Bien étemel.

« .... Quiconque est éclairé par la vraie lumière peut dire : c Je voudrais être au Bien étemel ce qu'est à l'homme sa propre main.... » Il est dans un état de liberté telle qu'il a perdu toute crainte des souffrances de l'enfer, toute aspiration aux récompenses du ciel, mais il vit dans une soumission et une obéissance abso-

(i) Maro-Aurâlb : v, lo; rv, ag; y, 8.

(si [mDerUêehe Theologia, oavrage mystique célèbre, composé vers la fin du XIV on dans la première moitié du xv* siècle, par « un ami de Dieu qoi a c été prêtre et castode de la maison des chevaliers teutoniqnes de Francfort. » Le seul manuscrit connu porte la date i494* G*est Luther qui a tiré la ThêoUh gie germanique de robscurité ». (A. Jundt, Encyol. des Se. Relig.) ]

grâce à l'amour fervent et libre qui le rempiii. cet amour se réalise imparfaitement chci 9<*5

^^^__ a dû passer par l'enfer pour arrÎTcr an cici.

j|%oiiun^ se voit comme il est, il se juge si manTiis,

^nilîl^e de tout bien, de toute consolation dirinie on

^u il trouve juste que toutes les créatures soient eootre

^ ^ 1^ im-tTirent: « G*est trop peu, dit-il» j'ai mérité bien diTmO-

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