LA RELIGION COMME FAIT PSYCHOLOGIQUE
parodie de cette perfection qui devrait être la substance de notre vie.
C'est ici que la religion vient à notre secours. Il existe un état d'esprit où nous ne pouvons atteindre que si nous sommes religieux ; alors, au lieu d'affirmer et de maintenir tous nos droits, nous sommes tout prêts à fermer la bouche, à ne plus compter pour rien, au milieu des tempêtes qui nous viennent de Dieu. Ce que nous redoutions le plus devient l'abri qui nous rassure ; en mourant à la vie morale, nous sommes nés à la vie de l'esprit. Toute tension douloureuse a disparu de notre âme ; nous respirons enfin, heureux de goûter le repos, en un présent éternel, que ne trouble pas l'inquiétude de l'avenir. La crainte n'est pas seulement écartée comme dans la morale, elle est coupée à la racine.
Nous verrons, par de nombreux exemples, à quelle intensité de passion la religion peut atteindre. Comme l'amour, la colère, l'ambition, la jalousie, comme toute impulsion instinctive, elle illumine la vie d'un éclat enchanteur qui se suffit à lui-même, et qu'on ne peut expliquer par rien d'autre- On Ta ou on ne l'a pas ; on ne se le donne pas volontairement : c'est un don de notre organisme, diront les physiologistes ; un don de la grâce divine, diront les théologiens. Le sentiment religieux constitue, chez celui qui l'éprouve, une nouvelle source d'énergie, un accroissement absolu de la vie. Lorsque, dans la bataille de l'existence, tout espoir est perdu, quand le monde extérieur nous abandonne, le sentiment religieux vient rajeunir et transfigurer notre vie intérieure, qui n'était plus qu'un morne désert. Si nous voulons que le mot de religion ait un sens précis, il faut que nous entendions par là cette nouvelle religion de l'esprit, où l'émotion triomphe et nous fait tout accepter avec enthousiasme, où la morale au sens strict n'a phis qu'à courber la tête et à reconnaître son impuissance. Affranchis des luttes et des angoisses, libres d'inquiétude, nous voyons devant nous un éternel avenir de bonheur, et nous entendons résonner à nos oreilles l'harmonie grave et pénétrante de l'univers * .
(i) U y a sans donte beaacoap d'hommes, au tempérament triste, qui, dans lenr vie religieuse, ne connaîtront Jamais ce ravissement. Us sont religieux au sens large, non au sens étroit, le seul auquel Je veuille m'attacher, afin de découvrir Tessence incommunicable de la religion.
43 L*EXPÉRIENCS RELIGIEUSE
Ce sentiment de joie, tout pénétré d'absolu et d'éternité, nous ne le rencontrons nulle part ailleurs que dans la religion. Il se distingue de tout autre bonheur, de toute jouissance physique et passagère, par cette gravité dont nous avons déjà parlé. Il est malaisé de donner une définition abstraite de la gravité, mais on peut discerner certains de ses traits distinctifs. Un état d'esprit grave et solennel n'est jamais absolument simple, il semble qu'il contienne, fondu en lui, quelque chose de l'état d'esprit opposé. Une joie grave a quelque amertume au fond de sa douceur ; une douleur solennelle est une douleur que notre âme accepte et accueille. Certains auteurs, se rendant compte que cette joie est le privilège des âmes pieuses, mais négligeant sa complexité, qualifient tout bonheur, quel qu'il soit, de religieux. M. Havelock Ellis appelle religion tout élargissement de l'âme :
« Les fonctions les plus simples de la vie physiologique, dit-il, peuvent nous procurer des émotions religieuses. Quiconque connaît un peu les mystiques de la Perse sait que le vin peut être en certains cas un moyen de religieuse extase. En tous pays et de tout temps, il y a eu quelque forme d'expansion corporeUe — le chant, la danse, les boissons fortes, l'excitation sexuelle *- intimement unie au culte des dieux. Même cette détente momentanée de r&me que nous appelons un éclat de rire est, à sa manière, un petit exercice religieux... Toutes les fois que notre organisme reçoit un choc du dehors, s'il n'en résulte ni douleur ni malaise, ni même un effort musculaire, mais une aspiration joyeuse, un joyeux épanouissement de toute Tâme — c'est de la religion. L'infini dont nous sommes affamés, vers lequel nous aspirons, l'infini nous attire, et c'est pourquoi nous nous abandonnons gaiement à chaque petite vague qui semble devoir nous en rapprocher. » '
Une telle conception laisse de côté l'élément essentiel et caractéristique du bonheur religieux. Le bonheur le plus ordinaire est avant tout une délivrance : nous échappons au mal que nous sentions déjà ou qui nous menaçait. Mais la joie religieuse n'est pas un simple soulagement : le besoin de délivrance a lui-même disparu. C'est l'acceptation du mal,
(i) The New Spirit, p. 93a.