LA RELIGION COMME FAIT PSYCHOLOGIQUE
envisagé comme une forme du sacrifice ; c'est aussi l'intime conviction que ce mal est à tout jamais vaincu. Comment l'âme religieuse peut-elle embrasser la souffrance, avec toutes ses épines, se mesurer avec la mort, être plus forte que la mort ? Je ne me charge pas d'expliquer ce mystère ; pour le comprendre, il faut avoir été soi-même un homme religieux, du type le plus caractérisé. Dans la piété la plus simple et la plus saine, nous observerons cette complexité, cet esprit de sacrifice, cette joie sublime qui tient en échec les terrestres douleurs. On voit au Louvre une peinture de Guido Reni, où Saint Michel pose le pied sur le cou de Satan. Le tableau, perdrait beaucoup, si le démon n'y figurait pas. Toute la richesse de l'allégorie disparaîtrait aussi : le monde ne serait pas tout ce qu'il est si le diable n'y jouait un rôle ; il n'en est que plus intéressant, pourvu que nous ayons toujours un pied sur le cou de Satan. Or c'est bien ce qui a lieu dans la vie religieuse ; c'est ce qui en fait la richesse et la profondeur. Le principe négatif, l'élément tragique a joué, nous le verrons, un rôle capital dans la vie religieuse de certains individus : leur ascétisme s'est nourri d'humiliations, de privations et de tortures — leur bonheur intérieur devenant toujours plus intense, à mesure que leur misère extérieure devenait plus extrême. Il n'existe aucune autre émotion qui puisse élever l'homme à cette hauteur vertigineuse.
Assurément, l'étude de tant d'excentricités ne pourra qu'ajouter aux difiicultés de notre tâche. N'est-ce pas un paradoxe de soutenir que la religion est la plus importante des fonctions humaines, si chacune de ses manifestations doit être atténuée, corrigée, émondée ? Et pourtant ce sera peut-être la conclusion à laquelle nous devrons en venir. Nous verrons l'individu irrésistiblement amené à sentir son impuissance et à s'abimer, en présence de ce qui lui apparaît comme divin. Chacun de nous est obligé de reconnaître qu'il dépend d'une puissance sur laquelle il ne peut rien, et qu'il doit plus ou moins pratiquer le renoncement, s'il veut sauver son âme. Le monde où nous vivons l'exige :
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€ n te faut renoncer ! » C'est Tétemel refrain, Qui nons poorsoit sans trêve ; L'homme sort de son rêve A la voix dore et brève Da destin qni Tétreint. » *
On a beau dire, on a beau faire, Funivers est notre maître. Nous ne pouvons trouver de repos durable que dans l'acceptation volontaire des sacrifices qui s'imposent à nous. Dans les états d'esprit qui n'atteignent pas à la hauteur du sentiment religieux, cette acceptation consiste simplement à se soumettre à l'inévitable, et le plus qu'on puisse faire, c'est de courber la tête sans gémir. Dans la vie religieuse, au contraire, les sacrifices sont accueillis avec joie : et Ton y ajoute même, pour augmenter son bonheur, des renoncements qu'on pourrait éviter.
Ainsi donc, la religion nous rend aisés des sacrifices inévitables et nous y fait même trouver le bonheur; s'il n'est pas d'autre influence qui puisse produire un tel résultat, cela seul établit son importance capitale dans la vie humaine. Si rien d'autre ne peut remplir dans notre vie cette fonction consolante et fortifiante, la religion en devient un rouage essentiel. Du point de vue purement biologique, si j'ose dire, je ne vois pas que nous puissions échapper à cette conclusion. Quant à savoir si la religion consiste aussi dans la révélation de vérités métaphysiques, je réserve ce point pour plus tard ; après cette indication générale de l'objet de nos recherches, il convient d'aborder sans plus tarder l'étude des faits particuliers.
(i) [GOBTHB : Fauêtf r partie, v. iigS-iaoo.].