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CHAPITRE III LA RÉALITÉ DE L'INVISIBLE

On pourrait caractériser ainsi la pensée religieuse : C'est la croyance qu'il existe un ordre de choses invisible, auquel notre bien suprême est de nous adapter harmonieusement. Je voudrais, dans ce chapitre, étudier, du point de vue psychologique, cette attitude remarquable de l'esprit : Croire à la réalité d'un objet qu'on ne peut pas voir.

A toute attitude de l'esprit, morale ou religieuse, correspond un objet qui occupe le champ de la conscience, et qui possède à nos yeux une existence réelle ou idéale. Un tel objet peut être présent à nos sens ou seulement à notre pensée. Dans les deux cas, il provoque en nous une réaction. Or il est reconnu que bien des objets purement intellectuels provoquent une réaction aussi forte, parfois plus forte que les objets sensibles. Le souvenir d'une insulte peut nous mettre en colère plus que l'insulte même. Il nous arrive d'être plus honteux de nos maladresses après coup que sur le moment. Toute notre prudence et toute notre vertu reposent sur ce simple fait, que la prévision d'événements éloignés peut exercer sur notre activité une influence plus décisive que nos sensations présentes.

Les objets du sentiment religieux chez la plupart des

' 4f> L^BXPÉRIENCE RBLIOIEU8E

' hommest c'est-à-dire les divinités concrètes qu'ils adorent,

) ne leur sont connus que par l'esprit. Il n'est donné qu'à bien

I peu de chrétiens d'avoir de leur Sauveur une vision sensible ;

ce Ë^ont là des exceptions miraculeuses, d'après ceux même

qui nnu.^ les rapportent ; nous les examinerons plus tard.

Toute la pnissanee de la religion chrétienne, où c'est surtout

la croyance à de^^ personnes divines qui détermine l'attitude

( du fidèle, s'exerce par de pures idées, dont l'objet n'a jamais

! été perçu par les sens.

' Les attributs de Dieu considérés abstraitement, sa sainteté,

' ~ sa Justice, sa iniséricorde, son infinité, son omniscience, sa tri-

unité, les mystères de la rédemption, l'opération des sacrements, ont été pour les croyants une source intarissable de I fortitiautes méditations :

tt Je Tiens d éprouver beaucoup de réconfort à méditer sur les textes qui nous montrent le caractère personnel du Saint-Esprit et I sa distinction d'avec le Père et le Fils. C'est une question obscure

tant qu on ne pénètre pas jusqu'au fond, mais une fois qu'on Ta pleinement èelaireie, on se fait de la plénitude de Dieu, et de son œuvre en nous, une idée beaucoup plus vraie, plus vive, que si Ton pense seulement à l'action de FEsprit sur nous. » *

Nous le verrons plus loin, tout ceux qui font autorité en

fait d'expériences mystiques, à quelque religion qu'ils appar- I tiennent, atlirment que l'absence de toute image sensible est

} la condition sine qaâ non de l'oraison parfaite et de la contem-

) plation des vérités suprêmes. A ces attitudes contemplatives

' ils attribuent sur la conduite ultérieure du croyant la plus

forte et la plus bienfaisante influence.

11 y aune curieuse doctrine de Kant, relative aux objets de j croyance tels que l'immortalité de l'âme, la liberté humaine

et l'existence de Dieu. D'après lui, ce ne sont pas, à propre- ' ment parler, des objets de connaissance. Nos concepts ne

• peuvent se passer, pour produire en nous la connaissance,

( d*un contenu sensible. Les mots : liberté^ Dieu, immortalité,

^ ne recouvrant absolument aucun contenu sensible, il suit de

1 là que du point de vue de la connaissance théorique ces mots

sont vides de sens. Et pourtant, cbose étrange I ils ont un

(i> ÂCÛUSTC0 Uaak : MemotiaU, I, p. 5is4 : Maria Hare à Lucy Hare.

LA RÉALITÉ DE l'tNVISIBLK fyj

sens déterminé /)oar la pratique. Nous pouvons agir comme si Dieu existait ; nous sentir libres comme si nous l'étions réellement ; envisager notre avenir comme si nous étions vraiment immortels ; et nous découvrons alors que ces idées peuvent réellement modifier notre vie morale. Notre croyance à l'existence de ces objets inintelligibles se trouve donc être, « au point de vue pratique, in praktischer Absicht^», comme dit Kant, réquivalent parfait de ce que serait notre connaissance, si nous pouvions les concevoir d'une manière positive. Singulier spectacle que celui d'un esprit qui croit fermement à Texistence réelle d'objets dont il est incapable de se faire aucune idée I

Je ne prétends pas discuter ici cette originale doctrine. Je l'ai citée comme un exemple frappant, par son exagération même, de la tendance caractéristique de l'esprit humain que nous examinons en ce moment. 11 arrive en effet que l'objet de notre croyance revêt pour nous une telle réalité que cette conviction transfigure toute notre vie, bien que cet objet paraisse échapper presque entièrement aux prises de notre esprit. Imaginons un barreau de fer qui serait doué d'une vive conscience magnétique ; sans aucune sensation tactile ou visuelle, sans aucune représentation, il sentirait pourtant les diverses modifications de son état magnétique sous l'influence des aimants qui se déplacent autour de lui ; ces impressions détermineraient en lui, d'une façon consciente, diverses attitudes et diverses tendances. Impuissant à nous décrire l'aspect des objets dont l'action ferait frémir ses 'molécules, il aurait néanmoins un vif sentiment de leur présence réelle et de leur souveraine importance pour tout son être.

Ce n'est pas seulement aux Idées de la Raison pure, comme Kant les appelle, qu'il appartient de nous faire vivement sentir des réalités que nous manquons de mots pour décrire. Il y a de hautes abstractions de tout genre qui exercent sur nous cette subtile influence. Rappelez-vous comment s'exprimait Emerson dans les passages que nous avons déjà cités. Mais sans être un idéaliste comme Emerson, on peut sentir que notre monde visible, formé d'objets concrets, baigne pour ainsi dire dans un univers plus vaste, formé d'idées abstraites, qui prêtent à l'univers concret son sens et sa valeur.

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Comme le temps/ l'espace, Téther des physiciens pénètrent toutes choses, de même les essences abstraites que nous appelons bonté, beauté, justice, pénétrent toutes les choses bonnes, belles et justes.

Ces idées et d'autres tout aussi abstraites composent l'horizon de notre pensée, tandis que les faits concrets en forment les premiers plans. Elles donnent à chaque objet particulier ce que nous appelons sa nature. Une chose est ce qu'elle est parce qu'elle participe à la nature de l'une ou de l'autre de ces abstractions. Nous ne pouvons pas les contempler directement, car elles n'ont ni contours ni traits discernables, et c'est pourtant par leur moyen que nous saisissons tout le reste. Nous serions frappés d'impuissance vis-à-vis du monde réel si nous venions à perdre ces instruments précieux de connaissance que nous désignons par des adjectifs et des noms généraux.

Aucun trait n'est plus important, dans la constitution de notre esprit, que cette irrésistible influence des idées abstraites. Comme les aimants qui groupent autour de leurs pôles des parcelles de fer, les idées abstraites nous attirent et nous repoussent ; nous les recherchons et nous les fuyons, nous les haïssons et nous les aimons comme si c'étaient des êtres réels.

Platon a su exprimer avec tant d'éclat et de relief ce sentiment général que sa théorie des Idées en est encore aujourd'hui la formule définitive. La Beauté abstraite, par exemple, est pour Platon un être individuel parfaitement déterminé ; l'esprit la saisit comme étant autre chose que les beautés terrestres et périssables.

<K Dans le domaine de l'amour, dit l'étrangère de Mantinée à Socrate, il faut, pour bien faire, passer de Tamour d'une belle forme à l'amour de toutes les belles formes ou de la beauté physique en général : puis de l'amour des beaux corps à l'amour des belles &mes, des belles actions et des belles pensées : dans cette ascension du philosophe à travers la beauté morale, soudain il lui apparaîtra une beauté merveilleuse, étemelle, exempte de toute génération, de toute corruption, absolument belle ; ne consistant ni dans un beau visage, ni dans aucun corps, ni dans une pensée, ni dans une science ; ne résidant enfin dans aucun être différent d'elle-

LA RÉALITÉ DB l'iNVISIBLB 49

même, soit dans le ciel, soit sur la terre, mais existant éternellement en soi et pour soi, dans son absolue et parfaite unité. » *

Nous avons vu plus haut comment un esprit platonisant tel qu'Emerson peut faire de la structure morale de Tunivers une réalité digne d'adoration. Dans ces nombreuses églises sans Dieu qui se fondent aujourd'hui un peu partout sous le nom de Sociétés éthiques ou d'Unions morales, nous rencontrons la même adoration de la loi morale, devenue divinité abstraite, objet ultime de la croyance. Dans beaucoup d'esprits, la a Science » occupe vraiment la place d'une religion. L'homme de science considère alors les Lois de la Nature conune des réalités objectives et dignes de vénération. D'après une brillante école, les dieux de la mythologie grecque n'auraient été que des personnifications à demi métaphoriques des lois abstraites qui régissent le ciel, la mer, la terre et les autres domaines de la nature ; nous disons encore « le sourire du matin, le baiser de la brise, la fureur des flots )», sans songer un instant à personnifier ces forces naturelles.

Il semble donc qu'il y ait dans la vie consciente de l'homme un sentiment de la réalité, à la fois plus profond et plus général qu'aucun de nos sens spéciaux, qui seuls, d'après la psychologie courante, nous révéleraient directement l'existence des choses. S'il en est ainsi, nos divers sens, pour nous faire agir, devraient d'abord éveiller en nous ce sentiment de la réalité ; mais si toute autre influence, celle d'une idée par exemple, pouvait le susciter, elle nous apparaîtrait avec la réalité qui est d'ordinaire le privilège des objets sensibles. Pour autant que les notions religieuses éveilleraient cette impression de réalité, elles feraient naître une croyance bravant toute critique, si vagues fussent-elles et quand même elles seraient au point de vue théorique de purs néants, comme sont, chez Kant, les objets de la théologie morale.

La preuve la plus curieuse qu'il existe im tel sentiment nous est fournie par certains cas d'hallucination. Il arrive souvent qu'une hallucination n'atteint pas son plein développement : la personne qui en est affectée sent à côté d'elle

(s) Flatom : Banquet, sio, su (rétamé).

5o l'expériencs religieuse

une mystérieuse présence y située en un point précis, tournée d'un certain côté, réelle de la réalité la plus intense, qui vient tout à coup et part aussi soudainement ; qui pourtant n'est ni vue, ni entendue, ni touchée, ni perçue par aucun autre sens. Je citerai d'abord quelques exemples de ces hallucinations spéciales, avant de passer aux cas qui intéressent plus directement la religion.

Un de mes amis intimes, une des intelligences les plus pénétrantes que je connaisse, a plusieurs fois éprouvé cette étrange impression. Il m'écrit, en réponse à mes questions :

« Plusieurs fols, durant ces dernières aimées, j*ai senti ce qu'on appelle une présence. Cette impression est nettement distincte d'une autre, qu'on pourrait désigner du même nom. Il y a pour moi entre ces deux sortes d'impressions une différence aussi grande qu'entre une légère sensation de chaleur, non localisée, et ce qu'on éprouve quand on est au beau milieu d'un incendie.

« C'est vers le mois de septembre 1884 que je ressentis pour la première fois cette impression spéciale. Je demeurais dans mon appartement de l'Université. Une nuit, après m'être mis au Ut, j'eus une hallucination tactile des plus vives : on me saisissait le bras ; je me levai et cherchai s'il y avait un intrus dans ma chambre. Mais le sentiment d'une présence, au sens précis, ne vint que la nuit d'après : Je m'étais mis au lit, j'avais soufflé ma bougie ; j'étais en train de réfléchir à mon hallucination de la veille, quand soudain je sentis quelque chose entrer dans ma chambre et s'arrêter tout près de mon lit. Cela ne dura qu'une ou deux minutes. Je ne le percevais par aucun de mes sens proprement dits, et pourtant il y avait en moi une sorte de sensati^n^ horriblement pénible, qui s'y rapportait. Cela remuait en moi quelque chose de plus profond qu'aucune perception ordinaire n'aurait pu le faire. C'était on peu comme un déchirement douloureux et très étendu, à l'intérieiur de l'organisme, surtout dans la poitrine ; et cependant c'était moins ime douleur qu'une horreur. En tout cas, cette chose était là, et j'avais, de sa présence, une connaissance beaucoup plus certaine que je n'en ai jamais eu d'aucune créature de chair et d'os. J'eus conscience de son départ comme de son arrivée ; cela s'échappa à travers la porte, avec une rapidité presque instantanée, et la sensation horrible disparut.

<K La troisième nuit, une fois retiré dans ma chambre, mon esprit était absorbé par le cours que je préparais, j'en étais encore préoccupé, quand je m'aperçus de la présence, mais non pas de la (vnoe,

LA RÉALITÉ DE l'iNVISIBLE 5i

de cette chose qui m'était apparue la veille, accompagnée de Thorrible sensation. Je concentrai toute ma force mentale pour sommer cette chose de partir, si elle était mauvaise ; sinon, de me dire qui elle était ou ce qu'elle était ; enfin, si elle ne pouvait s'expliquer, de s'en aller : car je l'y forcerais bien. Elle disparut comme la nuit précédente, et mon organisme reprit vite son état normal.

« Dans deux autres occasions j'ai eu précisément cette horrible sensation. Une fois, elle dura un bon quart d'heure. Dans les trois cas, la certitude qu'il y avait là, hors de moi, à ce point précis de l'espace, quelque chose de spécial, était infiniment plus intense qu'aucune perception ordinaire. Bien que cela me semblât plus ou moins analogue à moi-même, pour ainsi dire, et comme borné, petit, pénible, cela ne m' apparaissait ni comme un être individuel ni comme une personne. »

Une pareille expérience est en dehors du domaine religieux. Mais ce n'est pas toujours le cas. Le même correspondant m'apprend que plus d'une fois, il a eu ce sentiment de présence, aussi saisissant, aussi abrupt, mais pénétré de joie au lieu d'angoisse :

« Je n'avais pas seulement conscience que quelque chose était là ; des profondeurs de la joie qui m'inondait sui^^sait l'éclatante certitude d'un bien inefiSable. Ce n'était pas comme l'émotion vague que nous procure une pièce de vers, une fleur, une symphonie : c'était la présence certaine, à côté de moi, d'une sorte de puissante personnalité ; une fois cela passé, il m'en restait un souvenir persistant, comme peut seule en donner la perception vive d'une réalité. Quand toute autre impression serait un rêve, cellelà n'en serait pas un. »

Mon ami, chose curieuse, n'interprète pas ces dernières impressions dans un sens religieux. Mais on aurait bien eu le droit d'y voir une révélation de l'existence de Dieu.

Les deux exemples suivants ont été déjà publiés :

— « Je lisais depuis environ vingt minutes, mon attention était tout absorbée par mon livre, je ne pensais plus ni à mes amis ni à personne, quand soudain, sans transition, tout mon être fut porté au plus haut degré de tension et de conscience ; j'eus l'impression — si intense qu'on ne saurait l'imaginer sans l'avoir éprouvée — qu'il y avait dans la chambre, tout près de moi, un autre être ou, si l'on peut dire, une autre présence que la mienne.

Sa l'expériengb religieuse

Je laissai retomber mon livre ; malgré mon excitation, je me sentais maître de moi et sans aucune crainte. Immobile, les yenx fixés droit devant moi snr le feu, j'eus comme le sentiment que mon ami A. H. était debout à ma gauche, assez loin derrière moi pour être caché par le fauteuil où j'étais assis, me penchant un peu en arrière. Je tournai légèrement les yeux sans changer le reste de mon attitude, et j'aperçus la partie inférieure d'une jambe : je reconnus à l'instant l'étoffe gris bleu d'un pantalon <pi'il portait souvent, mais l'étoffe paraissait semi-transparente, et me fit penser à de la fumée de tabac très épaisse... » (Après quoi vient une hallucination visuelle bien caractérisée, que je laisse de côté.)*

— «La nuit n'était pas très avancée quand je fus réveillé... j'eus l'impression d'avoir été réveillé exprès, et je crus d'abord que quelqu'un faisait irruption dans la maison... je me tournai sur le côté pour me rendormir ; tout à coup j'eus le sentiment d*une présence dans la chambre : chose étrange, ce n'était pas la pré* sence d'une personne vivante, mais une présence spirituelle. Gela pourra faire sourire, mais je ne puis que raconter les faits comme ils se présentèrent à moi. Je ne puis mieux définir mon impression qu'en l'appelant le sentiment d'une présence spirituelle... J'éprouvai en même temps une forte appréhension superstitieuse, comme s'il allait arriver quelque chose d'étrange et de terrifiant. » »

Le professeur Floumoy, de Genève, me communique les lignes suivantes d'une dame de ses amies qui a le don de récriture automatique :

« Ce qui me fait admettre qu'une partie tout au moins de ce que j'écris médianimiquement ne vient pas d'un moi sous-jacent, c'est le sentiment que j'ai d'une présence étrangère et extérieure à moi; c'est quelquefois si nettement caractérisé que je pourrais dire où se tient par rapport à moi « celui » qui m'impressionne ainsi... Cette impression d'une présence ne se peut décrire, elle varie d'ailleurs d'intensité et de netteté, suivant la personnalité qui me

(i) Journal of the S. P. R. (Société des Etudes Psychiques), Feb. 1896, p. a6.

(9) B. 0«7RincY : Phantasma of the Li»w,g, i, 3S4 : fG*est le livre de Gurney, Myers et Podinore, traduit et abrégé par Léon Marillier, sous ce titre : Les Hallucinations Télépathiques, Paris (Alcan), 3'* édit., 187a. Compares le cas zm, p. 76 et le cas xxv, p. gS. Le titre anglais signifie littéralement : Fantômes (ou mieux : apparitions fantomatiques) des Vivants.]

LA Rl&ALITÉ DB l'iNYIBIBLE S3

fait écrire. Si c'est quelqu'un que j'ai aimé, je le sens aussitôt, ayant qu'il ait rien dit, c'est mon cœur qui le reconnait. » '

J'ai déjà cité ailleurs un cas bien curieux de cette hallucination chez un aveugle \ Il sentait fréquemment la présence d'un personnage à barbe grisonnante, habillé d'un costume « poivre et sel », qui se glissait par l'étroite fente sous la porte, en s'aplatissant pour passer; puis, reprenant forme humaine, et marchant à quatre pattes sur le tapis, la tète renversée en arrière, il se dirigeait vers le canapé, où il s'étendait ; au bout de quelques instants il disparaissait. Le sujet de cette quasi hallucination, entièrement aveugle, est d'une intelligence exceptionnelle. On peut se fier à son témoignage. Il est complètement dépourvu de toute imagination visuelle: il ne peut se représenter ni lumière ni couleurs. Il affirme d'une façon très positive que ni l'ouïe ni aucun autre de ses sens n'était impliqué dans cette fausse perception*. Il semble plutôt que ce fût une conception abstraite, à laqpielle se rattachait directement un sentiment de réalité objective : en d'autres termes, c'était une idée pleinement extériorisée.

Il me serait facile de citer d'autres exemples ; ceux que je viens de donner me paraissent suffisants pour établir l'existence, dans notre organisation mentale, d'un sens de la réalité présente plus étendu et plus général que nos sens spéciaux. Ce serait un curieux problème pour les psychologues que de rechercher le siège organique d'un tel sentiment. Il semble naturel de le rattacher au sens musculaire, à cette sensation que nous éprouvons quand l'énergie nerveuse s'accumule en nous en vue de l'action. Tout ce qui tend à nous mettre « sous pression », à exciter notre activité, — c'est le rôle ordinaire de nos sens — nous apparaîtrait ainsi

(i) [M. Floumoy a bien voulu me communiquer le texte original.] (a) [The Principles of Psychologyy by William Jambs, vol. ii, p. 3a3]. (3) [L'apparition ne s'approchait Jamais de lui. Interrogé sur la manière dont il percevait des détails qui semblent ne pouvoir être que visuels — cheveux et barbe grisonnants, habit « poivre et sel », — il répondait que ces détails lui apparaissaient distinctement et toujours identiques. Comment il les percevait, il ne pouvait se l'expliquer, mais il en avait, disait-il, une connaissance certaine et inébranlable. (Voy. Principles^ ii, p. 3a4.))

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comme réel et présent, quand même ce ne serait qu'mie idée abstraite. Mais laissons de côté ces vagues hypothèses ; c'est la fonction elle-même qui nous mtéresse plutôt que son siège organique.

Au sentiment du réel, comme à tout état de conscience positif, s'oppose un état négatif : le sentiment de Tirréel. Il y a des personnes qui en sont hantées. A la fin de son petit recueil : <r Pensées d'une solitaire i», M°^ Ackermann écrivait :

« Quand je me représente que j'ai apparu fortuitement sur un globe emporté lui-même dans l'espace au hasard des catastrophes célestes, quand je me vois entourée d'êtres aussi éphémères et aussi incompréhensibles que moi, lesquels s'agitent et courent après des chimères, j'éprouve l'étrange sensation du rêve. Je ne puis croire à la réalité de ce qui m'enviromie. H me semble que j'ai aimé, souffert, et que je vais bientôt mourir en songe. Mon dernier mot sera : « J'ai rêvé ! » *

Nous verrons dans un autre chapitre comment, chez les mélancoliques, ce sentiment de l'irréel peut devenir une douleur cuisante et même conduire au suicide.

Au point où nous en sommes, nous pouvons admettre conmie un fait indubitable que bien des personnes possèdent, de certains objets immatériels, non seulement une conception qu'ils tiennent pour vraie, mais une perception directe qui en fait comme des réalités sensibles. Il est temps de considérer la portée de ce fait dans le domaine de l'expérience religieuse. La foi en un objet divin est en proportion du sentiment qu'éprouve le croyant de la réalité présente de cet objet ; à mesure que ce sentiment devient plus intense ou plus vague, la foi devient plus vive ou plus faible. Le mieux est de recourir d'emblée à des exemples concrets, qui seront plus clairs et plus instructifs qu'une description abstraite. Le premier que je vais citer est un exemple négatif, où le sujet déplore la perte du sentiment que nous éludions. Je l'emprunte au récit que m'a fait un savant de sa vie religieuse. J'y vois une preuve que le sentiment du réel

(i) L. Agkbrmann : Pensées (Tune Solitaire, Paris, i88a, p. 66.

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ressemble à une sensation plutôt qu'à une opération intellectuelle :

<i Entre vingt et trente ans, je devins toujours plus agnostique et plus irréligieux ; pourtant je ne puis pas dire que j'aie jamais perdu cette « conscience indéfinie », qu'Herbert Spencer décrit si bien, d'une Réalité absolue située par delà les phénomènes. Pour moi, cette Réalité n'était pas simplement Flnconnaissable de Spencer, car, bien que j'eusse cessé d'adresser à Dieu mes prières puériles, bien que je n'aie jamais formellement prié cet Etre ' inconnu, pourtant je trouve, dans certaines impressions récentes, la preuve que je fus souvent avec cet Etre dans un rapport pratiquement identique à la prière. Dans tous mes ennuis, notamment dans les conflits domestiques ou professionnels, lorsque j'étais abattu ou qu'une affaire me tourmentait, je me rends compte maintenant que je trouvais du secours auprès de cet Etre, principe de l'univers. Il était de mon côté, ou j'étais du sien, comme on voudra, dans chaque difficulté particulière qui m'assaillait ; il me réconfortait et semblait susciter en moi une vitalité nouvelle, pour que je pusse sentir sa présence secburable et cachée. C'était en somme une source intarissable de justice, de force et de vérité ; vers lui je me tournai instinctivement chaque fois que je me sentais faible ; il me tirait toujours d'embarras. Je sais maintenant que c'était là, entre lui et moi, une relation personnelle : car durant ces dernières années le pouvoir de communiquer avec lui m'a quitté, et j'ai le sentiment très net que c'est pour moi une perte irréparable. Il fut un temps où jamais cette communication ne me faisait défaut, quand je la cherchais. Puis vinrent des années où tantôt je la trouvais, tantôt j'étais tout à fait incapable d'y parvenir. Je me rappelle plusieurs occasions où, la nuit, dans mon lit, il m'était impossible de m'endormir à cause de mes tracas. Seul dans l'obscurité, je dirigeais mon attention de-ci, de-là, cherchant comme à tâtons la présence familière de cette ftme de mon &me, de cet esprit supérieur qui m'avait toujours paru se tenir tout près de moi, pour me fermer le chemin du mal et me prêter main-forte : mais à la place de cet Etre il y avait un vide : je ne trouvais plus rien. J'ai maintenant près de cinquante ans ; j'ai perdu entièrement le pouvoir d'entrer en communication avec lui. Je dois reconnaître que ma vie a perdu en lui un grand soutien ; elle est devenue quelque chose de morne et d'indifférent. Je vois que ce que j'éprouvais jadis était très voisin de la prière

(i) [Au lieu de cet Etre, dans tout ce récit, le texte anglais dit It (Cela).]

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des croyants, sauf que je ne lui donnais pas ce nom. Ce dont je Tiens de parler en l'appelant cet Etre n'était pas un équivalent pratique de l'Inconnaissable de Spencer ; c'était mon Dieu à moi. individuel, instinctivement saisi, sur qui je comptais pour me donner une sympathie plus qu'humaine; je l'ai perdu, mais je ne sais comment. »

Rien n'est plus fréquent dans les biographies religieuses que Taltemance des périodes de foi vive et de foi chancelante. Il n'est peut-être pas une âme pieuse qui n'ait le souvenir d'une crise où l'intuition de la vérité, et parfois la perception immédiate de l'existence de Dieu, envahit son Ame et vainq[uit pour un temps la langueur coutumière de sa foi. James Jlussell Lowell, dans sa correspondance, décrit brièvement une expérience de ce genre :

« J'eus une révélation vendredi soir. J'étais chez Marie, et je dis en passant, à propos des esprits dont la présence devient sensible, que j'en avais souvent la vague impression ; M. Putnam s'engagea dans une discussion avec moi sur ce point. Pendant que je parlais, le monde spirituel se dressa devant moi, comme s'il s'élevait hors de l'abîme avec la majesté du destin. Jamais je n'avais senti si clairement l'Esprit de Dieu en moi et autour de moi. Toute la chambre semblait pleine de Dieu. L'air semblait vibrer de la présence de quelque chose d'Inconnu. Je parlais avec le calme et la clarté triomphante d'un prophète. Je ne peux pas vous dire ce qu'était cette révélation. Je ne l'ai pas encore assez approfondie. Mais je la comprendrai un jour parfaitement ; je vous l'exposerai et vous en reconnaîtrez toute la majesté. » '

J'emprunte un exemple, plus développé, à la collection du professeur Starbuck ; c'est un pasteur qui parle :

« Je me rappelle la nuit, et presque l'endroit même au sommet d'une colline, où mon âme s'ouvrit, pour ainsi dire, dans l'Infini : il y eut une rencontre, comme de deux fleuves bouillonnants, entre le monde intérieur et le monde extérieur. C'était comme si l'abîme ouvert dans mon âme par ma propre lutte intérieure avait suscité l'autre, Tablme insondable qui s'étend au-delà des étoiles. Xétaislà, seul avec mon Créateur, avec Celui sans qui rien n'existerait au monde, ni la beauté, ni l'amour, ni la tristesse, ni même

(i) Lbttbrs of Lowell, f, 76.

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]p. tentation. Je ne le cherchais pas, je sentais la parfaite harmonie de mon esprit et du sien. La conscience ordinaire du monde extérieur s'était évanouie en moi. Il ne, me restait rien que l'exaltation d'une joie ineffable. Conunent décrire une telle expérience ? C'était comme l'effet produit sur nous par un grand orchestre, quand toutes les notes se sont fondues en une vaste harmonie, où nous perdons la conscience de tout, sauf de l'émotion qui remplit notre âme et la fait presque éclater. Dans le silence parfait de la nuit vibrait un silence plus solennel encore. Il y avait dans les ténèbres une présence que je sentais d'autant plus qu'elle était invisible. Je ne pouvais pas plus douter de la présence de Dieu que de la mienne. S'il y en avait une moins réelle que l'autre, c'était la mienne.

<c Ma foi la plus haute, mon idée de Dieu la plus vraie, naquirent alors en moi. J'ai depuis lors eu d'autres illuminations, où j'ai senti, comme Moïse sur le Sinaï, que l'Etre étemel m'environnait. Mais ce n'était plus tout à fait le même frémissement du cœur. Si jamais je me suis trouvé face à face avec Dieu, c'est bien cette nuit-là, où je suis né de nouveau, né de son esprit. Dans mon souvenir, ce ne fut pas un brusque changement de pensée ou de croyance ; mais plutôt répanouissement de mes conceptions informes et naïves. Ce n'était pas une destruction, c'était une rapide et merveilleuse floraison. Depuis ce moment, aucune critique des preuves de l'existence de Dieu n'a pu ébranler ma foi. Depuis cette nuit où je sentis la présence de son esprit, je ne suis jamais resté longtemps sans éprouver ce sentiment. La ferme assurance que j'ai de l'existence de Dieu se fonde sur cette vision, dont le souvenir est gravé dans ma mémoire, et sur la conviction, acquise par l'étude et la réflexion, que tous ceux qui ont trouvé Dieu ont fait la même expérience. Je sais qu'on peut appeler cela du mysticisme. Mes connaissances en philosophie ne sont pas suffisantes pour que je puisse discuter cette accusation ou n'importe quelle autre. Je sens qu'en écrivant, j'ai plutôt accumulé des mots que rendu fidèlement ce qui s'est passé en moi. Mais enfin, j'ai fait de mon mieux poui* vous le décrire. » *

(i) [On peat rapprocher de ce récit une page souvent citée dn grand philosophe vaudois Charles Secrétan : « Dieu veut le bien ; par conséquent il veut notre bien, il nous aime.. . Je sais qu^il est parce que Je sais que j*en suis aimé, je ne subsiste que par cet amour. Dans ses pag<*>s les moins oubliées, Théodore Jouflroy retrace avec une éloquence un peu voulue la nuit od s'écroulèrent les croyances de sa jeunesse. Si j'ai quelquefois envié ce don d'éloqnence, c'eût été pour fixer l'instant où, dans une soirée d'hiver, sur la terrasse d'une vieille église, je sentis entrer en moi, avec le rayon d'une

6a l'bxpérienge relioibusb

(( Dieu m'environne comme Fatmosphère. Il est plus près de moi que mon propre souffle. Je puis dire à la lettre qu*en lui j ai la vie, le mouvement et l'être. »

— « A certains moments, il me semble que je suis là, debout, en présence de Dieu, que je lui parle. J'ai eu des réponses à mes prières, des réponses parfois très directes, où éclataient son infinie puissance et sa présence réelle. Il y a des moments où Dieu semble très loin de moi, mais c'est toujours par ma faute. »

— « Je sens qu'une forte et très douce présence plane sur moi. Quelquefois elle m'enveloppe, comme si elle jetait ses bras autour de moi pour me soutenir. »

Telle est ce qu'on pourrait appeler llmagination ontologique; telle est sa puissance de persuasion. On se représente des êtres qui semblent échapper à toute représentation, avec une intensité presque hallucinatoire. Ces vives impressions déterminent les actions et les sentiments, de même que la conduite d'un amoureux est gouvernée par l'image de l'absente.

Comme je l'ai dit, le sentiment de présence produit en nous ime forte conviction ; aussi forte que la certitude d'une impression sensible ordinaire, et beaucoup plus forte que celle d'un raisonnement logique. Il est possible de n'éprouver jamais ce sentiment. Mais pour quiconque en a fait l'expérience précise, c'est une perception vraie, la révélation d'une réalité qui produit en lui une croyance inébranlable, même s'il ne peut réfuter les arguments contraires. D'après la conception qui s'oppose au mysticisme, à laquelle on peut donner le nom de rationcUisme, toutes nos croyances en dernière analyse doivent être fondées sur des raisons explicites, qui sont de quatre sortes : i» des principes abstraits bien définis ; a» des faits sensibles définis ; 3^ des hypothèses définies fondées sur ces faits; 4^ des conséquences définies logiquement déduites. Une vague impression de quelque chose d'indéfinissable ne saurait trouver place dans une construction rationaliste.

Considéré positivement, le rationalisme est l'expression d'une tendance légitime de l'esprit, sa valeul» est inappréciable ; nous lui devons non seulement tous les systèmes de philosophie, mais la science de la nature et combien d'autres

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