‹ L'expérience religieuse: essai de Psychologie descriptiveChapitre 19 sur 42 · LA;^ RÉALITÉ DE L*INYISIBLS · texte numérisé non relu

LA;^ RÉALITÉ DE L*INYISIBLS

créations I Cependant^ si Ton prend l'activité de Tesprit dans sa réalité vivante, si Ton considère tout ce qui, dans ime âme d'homme, est en dehors de ses connaissances rationnelles et, caché en lui-même, dirige secrètement sa conduite, avouons que le rationalisme ne fait qu'elfleurer la surface de la vie intérieure, si riche et si profonde. Sans doute, c'est la surface qui brille et qui éblouit ; c'est là que se déploient la futilité du langage et les artifices de la logique. Mais tout cet appareil ne convaincra pas celui dont les sourdes intuitions vont à rencontre des conclusions rationnelles qu'on lui propose. Ces intuitions ont leur source dans des profondeurs où le rationalisme, avec son flux de paroles, ne saurait atteindre. Ma vie subconsciente toute entière, mes impulsions, croyances, aspirations, ont lentement préparé l'intuition qui affleure aujourd'hui au niveau de ma conscience, et qui est plus vraie — quelque chose en moi me Vassure — que les plus beaux raisonnements élevés contre elle. Cette impuissance du rationalisme à fonder une croyance est aussi manifeste lorsqu'il veut établir la légitimité de la religion que lorsqu'il veut la ruiner. De tous les auteurs qui démontraient abondamment, il y a un peu plus d'un siècle, l'existence de Dieu par l'ordre admirable de la nature, que reste-t-il, sinon quelques vieux bouquins qui se couvrent de poussière dans nos bibliothèques ? Et pourquoi? Parce que les hommes de notre génération ont cessé de croire à un tel Dieu. Quel que soit Dieu, nous sommes aujourdTiui assurés qu'il ne saurait être cet ingénieux inventeur de combinaisons destinées à manifester sa gloire, auquel nos arrière-grands-pères croyaient de toute leur âme. Mais comment le savons-nous ? Nous sommes incapables de l'expliquer, soit aux autres, soit à nous-mêmes. Je défie qui que ce soit de me dire toutes les raisons pour lesquelles il est persuadé que si Dieu existe, ce doit être quelqu'un de plus universel et de plus tragique que ce Dieu-là.

Au vrai, dans le domaine métaphysique et religieux, les raisons explicites n'ont aucune influence sur nous, tant qu'une intuition sourde et implicite ne nous pousse pas dans le même sens. La collaboration de l'intuition et du raisonnement peut seule faire naître les grandes conceptions qui

64 L*SXPÉRIBNCai aELIOIEUSB

gouvernent le monde, comme la pensée bouddhiste ou la pensée catholique. C'est grâce à des croyances impulsives qu'elles prennent corps ; les formules précises où elles s'expriment n'en sont que le vêtement extérieur et voyant. L'instinct marche en avant, l'intelligence le suit docilement.

Je ne dis pas, du moins pour le moment, que la primauté doive appartenir, dans le domaine religieux, à Tinconscient et à l'irrationnel. Je remarque seulement qu'en fait les choses se passent toujours ainsi.

Nous avons déjà reconnu que les impressions religieuses sont solennelles, et que l'état d'esprit le plus spécifiquement religieux est cette joie que produit en nous l'entier abandon de nous-mêmes. La nature de l'être à qui l'on s'abandonne contribue largement à déterminer la qualité précise d'une telle joie, trop complexe pour qu'une formule simple en puisse rendre compte. Si nous consultons les documents écrits, noos y verrons accentuée tantôt la note triste, tantôt la note joyeuse. C'est la crainte, dit Lucrèce, qui la première a créé les dieux ; et nous trouvons, à toutes les époques de l'histoire, des confirmations éclatantes de cet antique aphorisme. Mais non moins frappant dans l'histoire religieuse est le rôle joué par la joie. C'est tantôt le premier moment du sentiment religieux, tantôt le second, quand elle triomphe de la crainte. Ce dernier cas, plus complexe, est aussi plus complet.

Il y a dans la vie religieuse de tout homme des heures où son être se resserre et d'autres où son être s'épanouit. Mais la proportion de ces états de contraction ou d'expansion varie tellement d'une religion, d'une époque, d'une personne à une autre, que l'on peut présenter comme l'essentiel soit la terreur et la soumission, soit la paix et l'affranchissement, sans paraître s'écarter trop de la vérité. Le spectateur triste et le spectateur joyeux ne peuvent pas ne pas insister sur les deux aspects contraires des faits qu'ils ont devant les yeux. Un homme de caractère sombre ne peut, même dans sa religion, quitter les notes grises. L'âme reste un peu repliée sur eUe-même. Le danger plane encore sur elle. Il serait vraiment trop puéril, une fois affranchis de l'angoisse, de sautiller, de rire et de jaser connue des moineaux bavards, quand l'épervier nous

LA. VÈàJATà DS L'iKYIftIBLB 65

guette et va fondre sur nous. T^ions-nous humblement coar« bés, ear nous sommes entre les mains du Dieu vivant. Le thème unique du livre de Job, c'est l'impuissance de l'homme et la toute-puissance de Dieu :

« Penx-ta sonder les profondeurs de Diea,

Penx-ta le connaître Jusqu'au bout ?

Sa hauteur est eeUe des cieux, que feras-tu ?

Sa profondeur est plus grande que celle des enfers, que sauras-tu ? » *

Cette conviction a comme une saveur astringente qui plaît à certains esprits et qui est pour eux le f^us haut degré de joie religieuse qu'ils connaissent.

« Dans le Kvre de Job, nous dit Tautenr de Mark Ratherford, Dieunous rappelle que Thonmie n'est pas la mesure de la création. L'univers est construit sur un plan qui dépasse infiniment la portée de l'intelligence humaine. La transcendance est partout dans le monde. C'est ce que le poème de Job nous répète à chaque vers, c'en est toute l'mspiration. Que cela vous suffise ou non, vous n'y trouverez rien d'autre... Dieu est grand, ses voies nous sont inconnues, n nous reprend tout ce que nous avons, et cependant si nos ftmes restent fortes et patientes, nous pourrons traverser la vallée de l'ombre et retrouver la lumière. Nul ne sait ce qui en sera !... Que pouvons-nous dire de plus aujourd'hui que ce que Dieu dit à Job du sein de la tempête il y a plus de vingt-cinq siècles ? » '

D'autre part, pour un optimiste, la délivrance n'est complète que s'il est déchargé de tout fardeau, si tout danger est oublié. Les croyants de cette catégorie, quand ils nous dépeignent leurs impressions, semblent aux spectateurs tristes confondre la jouissance purement physique avec la sérénité religieuse. Cette impression n'est pas toujours sans fondement. Selon certains auteurs, on pourrait qualifier de religieuse une attitude morale où n'entrerait aucune trace de soumission ou de sacrifice, aucune tendance à plier le genou ou à baisser la tête. Dans son petit livre, qu'on ne lit pas assez,' le professeur J. R. Seeley nous dit que « toute admi-

(1) Job, XI, 7, s.

(s) Mark RatherfordPs DeUoerancty London i886, p. ig6, igS.

(S) NainralReUgiofu 3^ édition, Boston 1889, p. 91, isa.

66 l'expéribncb rsligixuss

ration habituelle et régulière mérite le nom de religion ». Aussi est-il d'avis que la Musique, la Science et ce que nous ap[>6lotis la Civilisation, constituent les véritables religions de noire temps. Il faut bien avouer que la manière dont nous tmposon!^ notre civilisation à coups de mitrailleuse aux races diles inférieures, sans hésiter ni raisonner, rappelle la propagande à la pointe de l'épée des premiers disciples de Mahomet* De même, dans le second chapitre, nous avons indiqué Topinion de M. Havelock Ellis, pour qui le rire sous toutes ses formes est un exercice religieux, puisqu'il manifeste un élargissement de Tftme. Mais l'optimisme religieux est trop complexe pour être jugé sommairement ; je me propose de l'étudier avec quelque détail et de passer ensuite au pessimisme.

Page 1