CHAPITRE V LES AMES DOULOUREUSES
Après avoir étudié Tattitude religieuse des esprits optimistes, c*est l'attitude pessimiste qu'il nous faut considérer à son tour. Au lieu de traiter le mal comme une quantité négligeable, le pessimisme religieux y voit un élément essentiel de la réalîtc, âur lequel il faut tenir les yeux fixés, si Ton veut pénétrer le sens profond de Tunivers. Le mal est un. fait. Les partisans de la mind-cure eux-mêmes l'admettent. Quelle est Tattî tilde de l'optimisme religieux à l'égard de ce fait ? Une ou deux réflexions générales sur ce point serviront de transition entre le précédent chapitre et celui-ci. *
En aHirmant que le mal fait partie essentielle de notre existence et nous révèle le sens mystérieux de la vie, nous nous engageons dans une difficulté que toutes les philosophies de la religion ont eu de la peine à surmonter. Le théisme, toutes les fois qu'il veut s'ériger en une conception systématique de l'univers, incline vers le monisme et le panthéisme. Par une secrète répugnance à concevoir que rien puisse exister en dehors de Dieu, le théisme spéculatif en vient à dire : « Il n'y a que Dieu ; Dieu est tout et par conséquent tout est Dieu. Le monde est imité absolue. » Au contraire, le théisme pratique et populaire a toujours été plus ou moins francliement im pluralisme, pour ne pas dire un polythéisme. J'entends par là que le théisme vulgaire s'acconmiode d'un univers résultant de plusieurs principes indépendants les uns des autres, pourvu qu'on lui permette de croire que le principe divin est le principe suprême, aucluel les autres sont
(i^ [Av«c L'approbaUon de rauteur, j*ai légèrement modifié Tordre da textf an début de ce chapitre. — F. A.]
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subordonnés. Dans une pareille conception. Dieu n'est pas nécessairement responsable de l'existence du mal ; il ne le serait que si le mal ne devait jamais être définitivement écrasé. Dans le monisme panthéiste, au contraire, le mal, comme toute autre réalité, doit avoir son principe en Dieu ; cela est difficile à comprendre, si Dieu est absolument bon. Cette difficulté surgira devant nous dans tout système qui envisage le monde comme im fait absolu, irréprochable. Un tel monde est un Individu, c'est-à-dire un tout indivisible, dont les parties les plus mauvaises sont aussi essentielles que les meilleures, parce qu'elles contribuent tout autant à faire de lui ce qu'il est réellement. Supprimez ou modifiez dans un individu n'importe quel détail, et vous n'avez plus devant vous le même individu. L'idéalisme absolu se débat aujourd'hui contre cette difficulté, la même qu'affrontait jadis le théisme scolastique. Il serait téméraire d'affirmer qu'il n'y a pas de solution théorique à cette énigme, mais on peut dire qu'il n'en existe aucune solution claire ou facile. Il n'y a qu'une manière d'échapper entièrement à ce paradoxe que le mal a pour principe le bien. C'est de renoncer franchement au monisme, et d'accepter l'idée, que le monde, dès son origine, est un assemblage de principes distincts plutôt qu'un fait absolument un. Alors le mal n'en serait plus nécessairement une partie essentielle ; ce pourrait être un élément indépendant, qu'aucun lien rationnel ne rattacherait au reste ; nous aurions le droit, et nous pourrions avoir l'espoir de l'expulser un jour de l'univers.
Or, la mind'Cure, telle que nous l'avons exposée, s'accorde au fond très bien avec cette conception pluraliste, en dépit des formules monistes de plusieurs de ses adeptes. En effet, tandis que le monisme nous dit avec Hegel que tout ce qui est réel est rationnel, d'où il parait suivre que le mal est un élément logiquement indispensable de l'univers et doit être étiqueté, classé, conservé comme un ingrédient nécessaire de la vérité totale, la mind-cure nous dit tout le contraire. Le mal est à ses yeux absolument irrationnel et ne signifie rien du tout. Gardons-nous de l'étiqueter, de le classer, de le conserver dans notre philosophie. C'est une pure abomination, un élément stérile, étranger, irréel ; il faut le nier, le balayer
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hors de notre vie et, si possible, de notre mémoire. L'idéal n'est pas coextensif à la réalité donnée ; c'en est une partie, ce qui reste quand on a retranché cette excroissance mala* dive et répugnante qui est le mal. L'optimisme religieux nous incline donc à traiter de parti-pris le mal comme sans impo^ tance ou même comme n'existant pas. Si le mal n'est en somme qu'une illusion morbide, il est insensé de s'en lour^ menter : ce n'est qu'ajouter une seconde maladie à la première. Le repentir lui-même, qui semble être une souffrance féconde, n'est peut-être qu'une réaction déprimante. Le meilleur des repentirs, c'est d'agir dorénavant comme il faut, et d'oublier qu'on est jamais tombé dans le péché.
Une telle attitude se concilie très bien avec le monisme panthéiste chez un Spinoza, pour qui le mal n'est pas une réalité. Sa philosophie est toute pénétrée d'optimisme : cela explique en partie la fascination qu'elle exerce sur tant d'esprits. D'après Spinoza, celui qui est conduit par la Raison ne subit d'autre influence que celle du bien. La connaissance du mal n'est qu'une connaissance « inadéquate»*, qui ne convient qu'à des esclaves, non à des hommes libres. Aussi Spinoza condamne-t-il d'une façon catégorique le repentir, quand lliomme commet quelque erreur de conduite :
• « On pourrait peut-être penser, dit-il, que ce rongement et ce
remords le mèneront à bien, et en conclure, comme fait tout le
monde, qu'ils sont bons. Mais si nous voulons les examiner comme
il faut, nous verrons que non seulement ils ne sont pas bons, mais
au contraire nuisibles, et par suite mauvais. Car il est manifeste
que la Raison et Tamour de la vérité sont toujours préférables,
pour nous conduire dans le droit chemin, au rongement et au
remords. Ceux-ci sont nuisibles et mauvais, parce qu'ils sont une
forme de la tristesse. Or, nous avons montré auparavant que la
tristesse est nuisible et qu'il faut par suite nous efforcer de la
repousser loin de nous comme mauvaise. Donc nous devons aussi,
puisque le rongement et le remords sont des sentiments tout pareils,
les éviter et les fuir » *.
(i) [Cognitio maU cogrUtio est inadmquata. Bth. iv, prop. S4]. (s) Spinosa : Korte Verhandeltng van Ood, de Mensch en deezelfs WHatand, Deel tt, Cap. x. [Traduit sur le texte hoUandait].
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Au sein du christianisme, le repentir a, dès l'origine, été regardé comme le fait religieux décisif. Mais pour les chrétiens à tempérament optimiste, larepentance consiste à s'éloigner du mal, non pas à se torturer et à gémir sur son péché. La confession et l'absolution, telles qu'elles sont pratiquées dans l'église catholique, peuvent être considérées comme des procédés systématiques pour développer et pour entretenir l'optimisme spirituel. L'absolution permet au fidèle de liquider tout le passé, de recommencer à vivre sur nouveaux frais, libéré de toute inquiétude. Interrogez un catholique : il vous dira comme il se sent soulagé, purifié, délivré, une fois ropération terminée. Martin Luther n'est certes pas le type de l'optimisme radical, tel que nous l'avons envisagé. Il n'admettait pas l'absolution donnée par le prêtre. Néanmoins, sur larepentance, il avait quelques idées nettement optimistes, dues à la conception si large qu'il se faisait de Dieu.
« Si j'avais alors bien compris ces paroles de Paul : « La concupiscence de la chair va contre l'esprit, ce sont deux ennemis toujours en lutte », je ne me serais pas tant tourmenté, mais je me serais dit, comme je le fais aujourdliui : « Martin, tu ne saurais être tout à fait sans péché, tant que tu seras dans la chair ; tu éprouveras toujours cette lutte ; comme le dit Paul : « La chair résiste à l'esprit». Ne désespère donc pas, mais lutte contre la chair, afin de ne pas céder à ses convoitises ; ainsi tu ne seras pas sous la loi. Staupitz disait volontiers : « Plus de mille fois j'ai promis à Dieu que je deviendrais plus vertueux, et jamais je n'ai tenu ma promesse. Dorénavant, je ne ferai plus de telles promesses, car l'expérience m'a révélé que je suis incapable de les tenir. Si ce n'était que Dieu m'est favorable, parce qu'il est apaisé par le sang du Christ, s'il ne m'avait pas accordé l'occasion propice et bénie, mes promesses et mes bonnes œuvres ne me sauveraient pas au moment de déloger de cette pauvre vie. » Un tel aveu n'est pas seulement sincère, mais agréable à Dieu. Tous ceux qui veulent être sauvés doivent le faire de la bouche et du cœur ; car ils ne doivent pas s'appuyer sur leur propre justice... Ils voient en Christ leur rédempteur qui a donné sa vie pour leurs péchés. En un mot, ce reste de péché qui leur vient de la chair, ils savent qu'il ne leur est pas imputé, mais remis et pardonné. Ils continuent pourtant à lutter par l'esprit contre la chair ; et de la sorte, s'ils sentent encore quelque concupiscence, du moins ils ne l'assouvissent pas. Lors
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même qu'ils sentent leur chair frémir et se révolter contre Fesprit, lors même que leur faiblesse les fait tomber dans le péché, ils ne désespèrent pas ; ils ne vont pas s'imaginer que leur vie et toute l'activité qui résulte de leur vocation déplaisent à Dieu ; Us se soutiennent par la foi. » '
L'une des hérésies pour lesquelles les jésuites firent condamner si sévèrement le fondateur du quiétisme, Molinos, un vrai génie religieux, fut sa conception optimiste de la repentance :
« Quand vous tomberez dans quelque faute, dit-il, au lieu de vous chagriner et de vous troubler, considérez que ce sont des infirmités de la nature corrompue par le péché originel. Dès que vous aurez fait quelque chute, l'ennemi du genre humain tâchera de vous persuader que vous ne marchez point d'un pas ferme dans la vie spirituelle, que vous vous trompez, que jamais vous ne files une bonne confession générale, que vous n'eûtes jamais une vive douleur de vos fautes, ni ne vous en corrigeâtes jamais bien, et qu'ainsi vous êtes hors de Dieu et de sa grâce... C'est ainsi que le démon s'efforcera de vous faire désespérer de la grâce de Dieu et de vous persuader que vous reculez au lieu d'avancer, puisque vous faites tous les jours de nouvelles chutes. »
« Ouvrez les yeux, âme chrétienne, et ne vous laissez pas prendre aux amorces trompeuses de Satan, qui ne cherche qu'à tous séduire par des raisons plausibles, mais fausses... Défaites-vous de cette crainte et de cette lâcheté ; et que la connaissance de votre misère ne fasse qu'exciter en vous une forte confiance sur la miséricorde divine... Ne traiteriez-vous pas de ridicule un homme qoi, disputant du prix de la course, et venant à broncher au miUeu de la carrière, demeurerait couché par terre, à faire des lamentations sur sa chute? Levez- vous, mon ami, lui direz- vous, et sans perdre de temps remettez-vous à courir : car qui se relève promptement et poursuit sa carrière est comme celui qui n'est point tombé... AinBi, quoique vous deviez être toujours sur vos gardes du côté de vos imperfections, cependant quand vous y succomberiez mille fois, il faut vous servir du remède que j'ai marqué. Ce sont les armes avec quoi vous devez combattre la paresse spirituelle et les vaines pensées. C'est le moyen que vous devez mettre en usage pour ne pas perdre le temps en des regrets inutiles et pour faire des progrès dans la vertu. » *
(i) D. Martini Luthbri Comment, ad Oàlat, v, 17 (abrégé). (9) MouKos : Guide spirituelle fêic/, traduite sur la deniière édition italienne» 1739. Livre n, chap« xvn et xvm.