‹ L'expérience religieuse: essai de Psychologie descriptiveChapitre 22 sur 42 · LES AMES DOULOUREUSES III · texte numérisé non relu

LES AMES DOULOUREUSES III

Laissons de côté les optimistes. Considérons ces esprits chagrins pour qui le mal n'est plus un état de conscience passager dont on se débarrasse aisément, et qui, dès leur naissance, sont condamnés à souffrir. De même qu'il y a dans l'optimisme divers degrés de profondeur, depuis le contentement physique et superficiel, tout pareil à celui des animaux, jusqu'au bonheur le plus riche qui puisse s'épanouir dans l'âme ; de même il y a des pessimismes plus ou moins profonds, depuis le mécontentement léger jusqu'au suprême désespoir. Pour celui qui est simplement mécontent de ce qui l'entoure, et qui trouve que les choses ne s'ajustent pas à ses désirs, il y a trois remèdes possibles, sans sortir de l'ordre de la nature : modifier les choses, ou ses désirs, ou les uns et les autres. Le pessimiste au contraire, qui, au lieu de se pliaindre de certaines choses extérieures, soufl're d'un mal plus radical, dont il sent que son être intime est pénétré, sait bien qu'il ne suffirait pas de modifier les faits particuliers qui l'entourent ou les dispositions momentanées de son esprit pour le guérir d'un mal inguérissable ; il faudrait une transformation surnaturelle. D'ime manière générale, on peut dire que les races latines inclinent à considérer le mal comme une multiplicité de maux particuliers et de péchés distincts, dont aucun n'est irrémédiable ; tandis que les races germaniques tendent à voir dans le mal non pas les péchés, mais le péché, c'est-à-dire un principe unique, indéracinable, ou du moins qu'on ne saurait arracher de l'âme par petits morceaux \ Ceci soit dit avec toutes les réserves que comporte im parallèle entre deux races. Mais on ne saurait nier que dans leur religion, les hommes du Nord soient plus sujets à ce pessimisme radical, qui est aussi pour nous le plus instructif.

Dans la psychologie moderne, on appelle seuil le minimum d'excitation nécessaire pour produire une sensation. Le seuil de la conscience, chez un individu donné, c'est le minimum de lumière, ou de bruit, ou de pression, susceptible d'attirer son attention. Un homme dont le seuil auditif est très élevé continuera de dormir, au milieu d'un tapage qui

(X) Voy. J. MosAND : Lather et le Serf-Arbitre, 1884* paseim.

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réveillerait en sursaut tout individu dont le seuil est plus bas. On pourrait facilement, en étendant un peu Tusage de ce terme, parler d'un « seuil différentiel » pour désigner le minimum de différence perceptible entre deux sensations de même ordre. De même, il y a un seuil pour la douleur, pour la peur, pour l'accablement. Il y a des hommes chei qui le seuil de la douleur est si bas que leur con8<sience l'atteint et le dépasse à chaque instant. Chez d'autres il est si haut que la conscience n'y parvient que rarement. Les hommes d'un tempérament sanguin et optimiste vivent d'ordinaire en deçà de cette limite douloureuse» du côté ensoleillé ; les mélancoliques vivent au delà de la frontière, dans la sombre région de la douleur et de l'appréhension. Il y a des hommes qui semblent invulnérables à la tristesse, tandis que d'autres se blessent à toutes les épines du chemin. Ne seraitril pas possible que ceux qui vivent dans ces deux régions opposées aient besoin d'une religion toute différente? Nous aurons plus tard à aborder ce problème dans sa généralité. Nous nous demanderons si à chaque type de caractère, ayant ses tendances et ses besoins particuliers, ne doit pas correspondre un type spécial de religion. Pour le moment, il nous faut résolument prêter l'oreille aux doléances des ftmes sombres, et leur demander de nous dépeindre les secrètes horreurs de leur vie intérieure. Il nous faut tourner le dos aux optimistes et à leur évangile bleu de ciel. U nous faut voir si la pitié, la douleur, la crainte et le sentiment de l'impuissance humaine ne nous ouvrent pas des horizons plus profonds sur le monde et ne nous révèlent pas mieux ce qu'il a de complexe et de caché.

D'abord, comment se fier aux succès et aux bonheurs chancelants de la vie ? Une chaîne n'est pas plus forte que son anneau le plus faible : or la vie la plus prospère est entrecoupée de maladies, de dangers, de désastres. A l'improviste, au sein même de la volupté, quelque chose d'amer jaillit en nous, comme dit le vieux poète ; un écœurement» une tristesse subite, qui est la mort du plaisir ou qui en sonne le glas ; si fugitif que puisse être ce dégoût, on sent bien qu'il vient des profondeurs de l'âme; souvent c'est comme un éclair qui nous montre, avec une effï^ayante certitude, le fond

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des choses. Au contact d'une impression pareille, la vie s'arrête de bourdonner, comme une corde de piano cesse de chanter quand rétouflbir tombe sur elle. Sans doute la corde peut se remettre à vibrer, s'arrêter encore, puis vibrer de nouveau. Mais l'âme la plus optimiste en garde un sentiment irrémédiable de fragilité. C'est une cloche fêlée, elle est à la merci de tous les accidents. Jamais elle ne pourra rendre le même son qu'autrefois. Admettons par hypothèse qu'un homme puisse avoir une provision d'optimisme qui le garantisse contre de telles impressions. Encore doit-il se dire, s'il n'est pas privé de raison, que son cas est tout à fait exceptionnel et qu'un singulier hasard l'a préservé du sort commun. Rien ne le distingue des autres, sinon sa bonne étoile. Qui l'assure qu'elle ne pâlira jamais ? Il sait bien le contraire, puisqu'il doit mourir. Que dire d'un monde où les plus heureux s'écrient si souvent : « Dieu merci, j'ai échappé pour cette fois ! » Quel bonheur fragile et illusoire qu'un tel bonheur 1 Ne faut-il pas avoir l'âme un peu vulgaire pour s'en réjouir? Et nos succès apparents, si fragiles soient-ils, dépassent encore notre bonheur réel. Prenez l'homme que l'on envie, que tous appellent heureux : neuf fois sur dix, il n'éprouve pas au fond de lui-même le sentiment de la victoire, mais de la défaite; soit que son idéal surpasse infiniment ce qu'il a pu accomplir, soit qu'il ait un idéal secret que le monde ignore, et à l'égard duquel il se sent misérable et impuissant. L'optimisme triomphant de Gœthe ne l'a pas empêché d'écrire, en 1824 '

« On m'a toujours vanté comme un homme favorisé de la fortune. Aussi ne veux-je pas me plaindre, ni m* emporter contre ma vie passée. Mais au fond elle n'a été que travail et que fatigue, et je puis bien dire que dans tout le cours de mes soixante-quinze ans, je n'ai pas eu quatre semaines de vrai bonheur. Ce Ait toujours le rocher qui roule en bas, et qu'il faut de nouveau hisser, sans trêve ni cesse. » *

Quel honnne a mieux réussi que Luther à réaliser ce qu'U avait entrepris ? Et pourtant, quand il eut atteint la vieillesse,

(t) [BcxxRiiAinr, Oeêprœche mit Ooethe, 97 Jan. iS94*J

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il avait le sentiment que sa vie n'était qu'une banqueroute. Il écrivait le 5 décembre i544 •

« Je suis paresseux, fatigué, refroidi ; je suis vieux et bon à rien. Je suis au bout de ma course, il est temps que le Seigneur me réunisse à mes pères, que la pourriture et les vers aient leur part. Je suis rassasié de la vie, si cela peut s'appeler une

c( Le II juin i53g, le D' Martin Luther se rendit de Wittenberg à Liechtenberg, pour voir la vieille margrave-électrice. Au repas du soir, où Sa Grâce Favait invité, ils causaient à table de choses et d'autres ; la margrave lui dit qu'elle désirait ardemment qu'il vécût longtemps ; qu'il pouvait bien vivre encore quarante ans, si c'était la volonté de Dieu. Le D<^ Luther lui répliqoa : « Dieu m'en préserve ! S'il m'offrait sur-le-champ l'assurance du Paradis, à condition de vivre encore quarante ans ici-bas, je n'accepterais pas ; j'aimerais mieux payer un bourreau pour me trancher la tête. Le monde va si mal ! Les hommes ne sont que des diables : le mieux qu'on puisse désirer, c'est une petite heure de bonheur, et puis disparaître. Je ne demande rien aux médecins; puisqu'ils ne me donnent qu'une aiqaée à vivre, je ne veux pas me la rendre plus amère qu'il ne faut, mais user des dons de Dieu, manger et boire ce qui me plaît. » '

Banqueroute I c'est toujours pour nous le mot de la fin. Notre vie est toute parsemée d'erreurs, de fautes, d'occasions pe^ dues, des preuves innombrables de notre incapacité et de notre imprévoyance. Chaque fois, l'univers enregistre notre faiblesse et nous exclut impitoyablement du domaine que nous n'avons pas su conquérir. Rien ne peut effacer notre faute, ni excuses, ni amende, ni châtiment ; l'univers nous punit par une poignante humiliation, si douloureuse qu'elle semble nous arracher un lambeau de notre cœur. Cette humiliation de la défaite, qui peut se vanter de ne l'avoir jamais rencontrée sur son chemin? C'est à n'en pas douter une expérience fondamentale, une partie intégrante de chaque vie

(i) [LtrrHBK*8 Briefe pon de Wette, v. p. >>3.]

(a) [D. Martin Luthbr*8 Tischreden oder CoUoqtUaf Berlin, i848^ VierU Abhandlttngf b. 971.]

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d'homme ^ Mais si notre natm^e nous condaqme toujours à la défaite^ est-il surprenant que bien des théologiens aient vu là son caractère essentiel? Pouï* eux, le sens profond de la vie ne se révèle à l'honmie qu'à travers le sentiment humiliant de sa radicale impuissance *.

Ce n'est encore là que le premier degré du pessimisme. Prenez un être humain dont la sensibilité soit plus aiguë, dont la vie affective soit toujours au-delà du seuil douloureux. Il ne pourra même plus jouir des moments où la fortune le favorise. Aucun bien n'a plus à ses yeux le moindre prix. La richesse est illusion, la renommée un souffle qui passe, l'amour une duperie. Tout se termine en poussière : ce ne sont pas là les vrais biens que notre âme désire. Et derrière tout cela apparaît le grand spectre noir, le roi des épouvantements :

« Vanité suprême, dit TEeclésiaste, tout est vanité. Quel fiée l'homme retire-t-il de toute la peine qu*il se lIqqîv mnm le soleil?...

» JTai considéré les œuvres de mes mains et la peine qnr jÊt métais donnée, et voici, tout est vanité ; on court après It ^ profit sous le soleil I...

» Car le sort de l'homme et le sort de ranimai comme meurt l'un, ainsi meurt l'autre ; . . . tout sort dp tout retourne à la poussière...

9 Les vivants savent qu'ils mourront, mais les auirai 31^ farvent rien ; pour eux plus rien à gagner ; on ne se 8oiraKa£ ^fim #c«rx. Leurs amours, leurs haines, leurs rivalités, tout cf&i. a fi« ét^m^

(I) € n y a en tout cas un élément dans la vie hi Stcrrenaon, que raveuglement le plus obstiné ne qne puisse être le résultat de nos efforts, le notre destin est d'être toujours vaincas ». U optimisme bien caractéristiqae : c Notre rôle, é*< homenr à travers toutes nos défaites ».

(a) Pour beaucoup de gens. Dieu ne représeaie leqoià, ils font appel de la condamnation proaaBa» «m» « nion deshonmies. Nous avons d'ordinaire le «BBlMi^*^- i quelque ebose de bon, déduction faite de fbi-ee que cette capacité de les reeonnaltic moins le germe d'un moi meiUeur. Mais le qui existe en nous virtueUement ; il nous tournons vers le Dieu juste qui en nous; forts de notre repentir, ncms

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longtemps. Plus jamais ils n* auront part à ce qui se fait bous le soleil...

x> Douce est la lumière, il est agréable aux yeux de voir lesoldL Si donc un homme vit beaucoup d'années, qu'il se réjouisse pendant toutes ces années, en songeant aux jours des ténèbres qui seront nombreux . Tout est vanité * x).

Bref, la vie et la négation de la vie sont partout inextricablement associées. Mais si la vie est un bien, sa négation est an mal ; et cette contradiction corrompt toutes nos joies. A Tespritquile constate et qui en souffre, l'optimisme ne trouve rien à dire, en guise de consolation, sinon : «c Chansons que tout cela, allons faire im tour au grand air ! » ou bien : « Courage, mon vieux I ça ne sera rien, pourvu que tu n'y penses plus. D Peut-on sérieusement adresser im tel langage à un être raisonnable ? C'est de la bonne humeur toute physique, de l'exubérance toute animale. Attribuer une valeur religieuse au contentement superficiel d'un homme que la chance fayorise, c'est glorifier l'insouciance. Notre tristesse est trop profonde pour être guérie de la sorte. La maladie et la mort sont à nos portes ; et le fait que pour l'heure nous sommes en vie, en bonne santé, n'a rien à faire avec notre tourment. Nous avons soif d'une santé indéfectible, d'une vie où la mort n'entrerait pour rien ; nous avons soif d'un bien impérissable, infiniment supérieur aux biens naturels.

Tout dépend de ce que notre âme est plus ou moins sensible aux discordances. « Le malheur x>, disait un de mes amis, dont la pensée était le plus souvent triste, « c'est que j'attache trop de prix aux bonheurs et aux biens ordinaires ; rien ne peut me consoler de leur fragilité. L'idée qu'ils sont voués à disparaître me déconcerte et m'épouvante. » Il en est ainsi de la plupart d'entre nous : que notre ton vital s'abaisse, que le bouillonnement de la vie animale s'apaise, nous devenons plus inquiets, plus irritables, plus sensibles à la douleur, et nous apercevons, au fond de toutes nos joies, le ver rongeur qui les corrompt. Nous ne voyons plus l'univers qu'à travers notre mélancolie, qui en obscurcit l'éclat et en affadit la saveur. C'est l'étemelle opposition de la bouillante

(I) [Eeelésiaste 1, 9, 3 ; Q, ii ; lU, 19, iK> ; IX» 5,6 ; XI, 7, 8].

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