LES AMB8 DOULOUREUSES II
jeunesse et de la vieillesse glacée. La vieillesse a le dernier mot. Le naturalisme, le positivisme, Tagnosticisme peuvent commencer par l'enthousiasme; mais ils aboutissent fatalement à la tristesse.
Notre joie ou notre peine dépend souvent de l'avenir qui s'ouvre devant nous bien plus que de la réalité présente. Si brillante qu'elle soit, cette réalité nous semble terne si elle ne conduit à rien. Le vieillard, atteint d'une de ces maladies organiques qui ne pardonnent pas, peut rire et vider son verre avec autant d'entrain qu'autrefois ; mais dès qu'il sait que les médecins ont prononcé son arrêt de mort, cette idée empoisonne tous ses plaisirs ; car sa tombe est ouverte et chaque moment l'en rapproche. Ce qui donne à chacune de nos i>ensées son lustre ou sa ternissure, c'est l'arrière-plan que nous apercevons au-delà, c'est le possible et le probable qui l'accompagnent. Si notre vie consciente de tous les jours fait partie d'un univers moral, harmonieux, éternel ; si chacnnede nos souffrances a sa raison d'être et sa valeur; si le ciel sourit à la terre et si les dieux viennent visiter les hommes ; si la foi et l'espérance sont comme l'atmosphère de notre âme ; — alors notre vie s'écoule, abondante et colorée, an miUeu de grandioses perspectives. Mais si, à travers le naturalisme et surtout l'évolutionnisme populaire soidisant scientifique de notre temps, nous ne voyons rien q«i ait une valeur permanente ; si l'univers nous parait inînirfBgible; si nous ne voyons autour de nous que des homoe» mornes et glacés ; alors nous ne frémirons plus d'une jujc«ff espérance, mais d'une douloureuse appréhension-
Pour le naturalisme qui s'appuie sur de réccnlr* tions cosmologiques, l'humanité ressemble à vivant sur' un lac gelé, entouré de rochers li ^ la glace fond peu à peu, et le jour approche ««- le glaçon dûparaissant, tous seront engloutis par I» ^^m9. Ils ont beau rire, danser, patiner avec entrain umi ie ^À^dl *f-ù les rédianfie et fait étinceler les aiguille» de dsKe. ^m iÀ^m^ » la lueur fM-estig^ense des feux de joie qaH» i^iHiiiit la sjnir .
cette gaffté exubérante ne fait que mieia i "«lîi ::t ^^r^i^ui
tristesse de 1a situation.
Les ancâens Grecs nous sont
Il8 L'EXPÉRIBNCaS BBLIGISTJ8B
parfait de roptimisme triomphant où conduit l'adoration de la nature. Sans doute les Grecs étaient joyeux et contents de vivre. Homère ne se lasse pas de chanter la gloire de la nature, de tout ce que le soleil éclaire de ses rayons. Mais même dans Homère la réflexion semble pénétrée de mélancolie:
« De tout ce qui respire et rampe sur la terre, rien, non ! rien n'est plus misérable que Thomme. d '
Un peu plus tard, dès que la pensée systématique apparaît chez les Grecs, le pessimisme le plus noir et le plus absola apparaît aussi. Ecoutez Théognis :
« La meilleure des choses pour rhonune, c'est de ne pas naître, de ne jamais voir la lumière éclatante du soleil; une fois né, c est de franchir le plus tôt possible les portes d'Aîdès, et de se coucher dans la tombe en amassant la terre sur sa tâte. » '
On trouve la même pensée chez Sophocle, presque dam les mêmes termes. '
Il n'est pas rare de rencontrer, même dans TAnthologie, des accents pessimistes :
« Nu je vins au jour, nu j^irai sous terre ; pourquoi pemer en vain ? je n'aboutirai qu'au néant. »
(i) Uiade, xvn, 44^, 447*
(9) Tréoonis, 4a5-4a8. éd. Bergk. — [Traduetion de M. Alpbbd Choisit (HUt. de la Litt. Gr. Introd. Vol. h p. 19)].
(3) [c Le suprême bonheur est de n'exister pas ; Si l'on existe, eh bien !
Le mieux, e'est de retoarner au plus vite Là d'où Ton est venu.
Dès qu'apparaît la jeunesse.
Avec ses légères folies, Qui donc peut échapper aux tracas de la vie ? Plongés dans les souffrances, Tous les maux s'abattent sur nous :
Discordes, querelles, batailles, Meurtres, l'odieuse haine, Enfin la vieillesse Fin de tout; la vieillesse Faible et morose, délaissée et méprisée;
La triste vieiUesse, Où tous les plus grands maux se donnent rendes>vous. »] Œdipe d Colone, 1296 sq.