LES AMES DOULOUREUSES II
<( Je suis né dans les larmes, je meurs dans les larmes, je n*ai trouvé dans la vie que des larmes. O race humaine, faible et misérable, qui n*apparais que pour disparaître, toujours baignée de pleurs I » '
La différence entre le pessimisme des Grecs et celui des Orientaux ou des modernes, c'est que les Hellènes n'ont jamais considéré la mélancolie comme une sorte d'idéal, coDune une forme supérieure de la sensibilité. L'esprit grec était bien trop viril pour que le pessimisme pût s'installer et se développer à l'aise dans la littérature classique de la Grèce. Les anciens n'auraient eu que du mépris pour une vie d'accablement et de tristesse : « Homme I n'as-tu point de honte d'être toujours noyé dans les larmes ? » Voilà ce qu'ils auraient dit sans doute. Il fallait des races à l'âme plus compliquée et plus féminine que la race hellénique en sa fleur, pour s'apercevoir que la douleur et la banqueroute sont les deux traits les plus caractéristiques de cet univers. Et pourtant la conception que les Grecs se faisaient des choses était souvent bien sombre et bien désolante. La jalousie des dieux, cette Némésis qui frappe tout bonheur trop insigne, la mort qui enveloppe de toutes parts la vie, le destin cruel, impénétrable, opaque» voilà l'horizon où s'arrêtait leur pensée. La joyeuse beauté de leur polythéisme n'est qu'une fiction toute moderne. Aucune de leurs joies n'était comparable en sublime douceur à celles que les bouddhistes^ les chrétiens, les mahométans, tous ceux dont la religion va contre le naturalisme, savourent — nous le verrons bientôt — grâce à leur mysticisme et à leur renoncement intégral.
L'insensibilité stoïcienne, la résignation épicurienne, voilà le plus haut degré que l'esprit grec ait su atteindre dans cette direction. L'épicurien disait : « Ne souhaite pas d'être heureux, mais plutôt d'échapper au malheur ; le plaisir intense est inséparable de la douleur. Accroche-toi donc au rivage tranquille et sûr, ne t'aventure pas dans les voluptés profondes. Evite les déceptions en modérant ton espérance, en ne visant jamais un but élevé. Par dessus tout ne t'inquiète pas, ne gémis pas
(a) [AiCTHOLOon palatinb : Bpigramnuê de Pallada», éd. Didot, vol. n^ p. aSa et 967.]
sur ton sort. » Le stoïcien disait : a Le seul bien réel que rhomme puisse retirer de la vie, c'est la libre possession de son âme ; tout autre bien n'est que mensonge. x> Chacune de ces philosophies est à sa manière une doctrine de désespérance à regard des dons que nous fait la nature. L'épicurien comme le stoïque a perdu pour jamais la sereine confiance, le doux abandon aux joies de la vie qui s'offrent d'elles-mêmes. L'un et l'autre nous proposent un moyen d'échapper à la détresse qui résulte d'un tel état d'esprit.
L'Epicurien croit pouvoir encore s'en tirer en modérant ses plaisirs et en atténuant ses désirs. Le Stoïcien, sachant que c'est peine perdue, renonce entièrement à tous les biens naturels. Il y a de la dignité dans ces deux modes de résignation. Ce sont comme deux degrés du refroidissement qui suit toujours l'enivrante exaltation du bonheur sensible. A la chaleur primitive succède la tiédeur : c'est Tépicurisme ; — puis la rigidité de la glace : c'est le stoïcisme. Au fond ce ne sont pas seulement des doctrines historiques, ce sont deux attitudes étemelles, deux moments caractéristiques dans l'évolution de Tâme douloureuse. * Il faut y voir ce que la religion purement naturaliste peut nous offrir de plus sublime. L'épicurisme, qu'on peut à peine appeler une religion, nous montre ce que Vhomme naturel, comme disent les chrétiens, a de plus ra£Bné ; le stoïcisme nous montre jusqu'où peut aller Teffort de sa volonté. L'un et l'autre laissent l'irnivers sous la forme d'une contradiction non résolue, et ne cherchent point de synthèse plus haute. Les recettes qu'ils nous proposent pour atteindre à la sérénité semblent n'être que des expédients naïfs et grossiers quand on les compare aux extases délicieuses, complexes et surnaturelles du bouddhiste affranchi ou du chrétien régénéré. Mais nous n'avons pas pour
(i) Je reçois, aujoard'hui même, une lettre d*un vieil ami d'Heidelberg dont la calme sagesse est un modèle d'épicurisme : € Le mot de bonheur désigne pour chaque être humain quelque chose de différent. C'est un feu follet que poursuivent seuls les esprits faibles. Le sage n*a soif que de contentement, terme plus modeste, mais bien mieux défini. Le but principal de toute éducation devrait être de nous apprendre à vivre contents. Le salut est à ce prix. La santé est pour cela une condition favorable, mais non indispensable. Le cœur de la femme et Tamour qu*il contient sont comme un piège tendn par la Nature à Thomme ordinaire, pour le pousser à l'action. Le sage préfère agir d'après ses propres vues. »
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le moment à juger la valeur de ces attitudes morales. Nous ne faisons que les décrire et les passer en revue.
La voie la plus directe pour parvenir à ces joies spirituelles que connaissent seuls les régénérés, c'est — on peut le constater historiquement — le pessimisme le plus radical. Nous avons vu comment les biens naturels peuvent perdre à nos yeux leur éclat et leur fleur. Mais il est un degré de pessimisme tel que ces biens sont pour nous comme s'ils n'existaient pas et s'évanouissent entièrement du champ de la conscience. Pour y atteindre, il faut quelque chose de plus que l'observation de la vie et la méditation de la mort. Il faut que l'individu lui-même devienne la proie d'une mélancolie morbide. De même que l'optimiste exalté arrive à ne plus savoir que le mal existe, de même le mélancolique est contraint d'ignorer l'existence de tout bien, car aucun bien n'a plus pour lui la moindre réalité. Une telle mélancolie est extrêmement rare chez un individu dont le système nerveux est ^ut à fait normal, même quand il est accablé des plus cruelles infortunes. Nous sommes donc en présence de ces névroses dont nous avons parlé au premier chapitre, et que nous ne perdrons pas de vue de si tôt. Il faut ici, de toute nécessité, recourir à des documents personnels. Si douloureux qu'ils puissent être, nous ne saurions pousser la discrétion jusqu'à les laisser de côté. Il nous faut résolument plonger au-dessous des apparences mondaines, officielles et menteuses.
On peut distinguer plusieurs espèces de dépression pathologique. C'est parfois simplement une privation toute passive de la capacité de jouir, un morne découragement, une absence complète d'entrain et de goût pour la vie. M. Ribot a proposé de nommer cet état anhédonie :
a V anhédonie (si Ton me permet ce néologisme par opposition à analgésie) a été très peu étudiée, mais elle existe... <k Une jemie )» fille fîit atteinte d'une maladie de foie qui, pendant quelque » temps, altéra sa constitution... Elle ne sentit plus aucune affec- )» tion pour son père et sa mère. Elle aurait voulu jouer avec sa i poupée, mais il lui était impossible d'y trouver le moindre plai- ^ sir. Les choses qui précédemment la faisaient rire aux éclats. » étaient pour elle sans intérêt. » Esquirol a observé le cas d'an
laa l'expAriengs rbugieuse
magistrat, homme très intelligent, atteint d'une maladie de foie. « En lui, toute affection paraissait être morte. Il ne montrait ni » perversion, ni violence, mais absence complète de réaction émoi> tive. S'il allait au théâtre (ce qu'il faisait par habitude) il ne » pouvait y trouver aucun plaisir. Penser à sa maison, à son inté- » rieur, à sa femme et à ses enfants absents, Faffectait aossi peu, » disait-il, qu'un théorème d*Euclide. » '
Le mal de mer, quand il se prolonge, produit chez la plupart des gens une anhédonie temporaire, où la pensée d'an bien quelconque, matériel ou spirituel, n'excite que du dégoût. Le Père Gratry nous décrit fort bien un pareil état d'ftme, qui fat une des étapes de son évolution religieuse. Etant à l'Ecole Polytechnique, llsolement moral et l'excès de travail intellectuel produisirent chez le jeune homme un état d'épuisement nerveux, accompagné de symptômes qu'il décrit ainsi lui-même :
« J'avais une si universelle terreur, que je me réveillais la nuit en sursaut, croyant que le Panthéon s'écroulait sur l'Bcole polytechnique, ou que TEcole était en flammes, ou* que la Seine s*engoufifrait dans les Catacombes, et que Paris s'y engloutissait. Et quand ces impressions étaient passées, tout le long du jour, sans relâche, c'était une incurable et intolérable désolation. Je touchais au désespoir... Je me croyais repoussé de Dieu, perdu, damné !!! J'éprouvais quelque chose des souffi*ances de l'enfer... Avant cela, je ne pensais pas même à l'enfer; mon esprit ne s'était jamais porté de ce côté ; jamais discours ni réflexions ne m* avaient frappé en ce sens. Je ne tenais pas compte de l'enfer. Maintenant, et tout à coup, je souflrais en quelque sorte ce qu on y souffire.
« Mais ce qui était encore plus afiî*eux peut-être, c'est que toute idée du Ciel m'était ôtée ; je n'en pouvais rien concevoir. Le ciel ne me paraissait pas valoir la peine qu'on y allât ; c*était comme un lieu vide, un Elysée mythologique, un séjour d'ombres, moins réel que la terre ; je n'y concevais aucune joie, aucun bonheur. Bonheur, joie, lumière, perfection et amour, tous ces mots étaient maintenant vides de sens. Sans doute, j'aurais pu parler encore sur ces choses, mais j'étais devenu incapable d'en rien sentir, d'en rien comprendre, d'en rien espérer, d'en rien croire. Là était
(i) RnoT : Psychologie des Sentiments, 3" édition. Paris 1899, p. 54.
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la grande et inconsolable douleur ! Un ciel abstrait sur un rocher nu ; voilà donc ma demeure étemelle et ma demeure présente ! » *
Il y aune forme de la mélancolie pire encore que l'incapacité d'éprouver de la joie. C'est une angoisse positive et poignante, une sorte de névralgie psychique, exclusivement morbide. C'est tantôt un dégoût profond; tantôt de l'irritation, de l'exaspération ; tantôt une défiance de soi-même qui va jusqu'au désespoir ; tantôt c'est une méfiance générale, de l'inquiétude, de l'agitation, en un mot de la peur. L'homme qui est victime d'une telle angoisse peut se révolter ou se soumettre; s'accuser lui-même ou accuser des influences extérieures ; il peut avoir l'esprit torturé par cette question : Pourquoi souffrir ainsi? ou ne penser à rien. La plupart des cas présentent un caractère mixte. Il y en a peu qui se rattachent, même de loin, à l'expérience religieuse ; et ce ne sont jamais des cas d'exaspération. La lettre suivante, écrite par un Français enfermé dans une maison de santé, est un bon exemple de mélancolie morbide :
« Je soo&e trop dans cet hôpital, et physiquement et moralement. Tout xm système de « Terreur » est oi^anisé contre moi ; et outre les brûlures et les insomnies (je ne dors plus depuis mon internement, le peu de repos que je prends est hanté de canche-
(i) Lb p. Geatrt : Souvenirs de ma Jeunesse, 4"* édition, Parii i8;6, p. 119-U1.
n y a des hommes qui ont une sorte danhèdonie permanente, on toat an moins q«î semblent avoir perdn le goût normal de la vie. Je trouve cet exemple, parmi bien d'autres, dans les annales du suieide :
« Une jcane domestique de dix-neuf ans, sans éducation, s*ampoisonne, et laisse den lettres pour expliquer sa décision. EUe écrit à ses paienU : c La Tîe ert peut^tre douce pour quelques-uns, mais moi je préfère la mort, plos dowe e que la vie. Adieu pour toujours, mes chers parenU. Ce n'est la fiole de personne, mais c'est un grand désir que j'aspire à réaUsar depuis trais m quatre ans. J'ai toujours espéré qu'un jour viendrait o|| j'aurais Tmtmkaat de le réaliser, et maintenant ce jour est venu... C'ftii\ étouiant 90e j*aie attendu si longtemps, mais je pensais que pent-Atri» ||,i repreadfaii «a pem eourage et que je n'y penserais plus. » Elle écrit à ^^^^ "*" • «■«■ fciem dfter frère, adieu pour toujours. Quand tu reoevran \\|v^^
*».••.; ^.^ ^ toujours. Je sais, mon amour, quHl xCy a Hu\^^ .^
je vais Ikiie^. Je soU Ume de vivre. auHil J'ai t^UvVa \ pemi^tre douce pour queiquesHins. mai» U IUn^J\^^^
iMMaiCj', s- édition, l^ont^ui^ i^^
mars et je suis réveillé en sursaut par d'affreuses visions, les éclairs, le tonnerre, etc.), la peur, la peur déprimante, atroce, m'étreint sans cesse, ne me quitte plus. O quel calvaire je gravis ! Quelle croix je porte ! Où est la justice dans tout cela ? Ai-je mérité cet excès de sévérité?... Sous quelles formes la pear m'écrasera-t-elle ? Ah ! je suis bien à plaindre, je t'assure. Je ne demande qu'à mourir, et pour atteindre ce but je ne sais comment m'y prendre. Combien je serais redevable à qui me débarrasserait de la vie ! Manger, boire, ne pas dormir, souffiîr sans trêve, aller aux cabinets, le beau cadeau légué par ma mère I....
» Ce que je comprends peu, c'est l'abus de la force. U y a des limites en toute chose, de même quun juste milieu. Dieu ne connaît pas plus de limites que de juste milieu. Je dis Dieu. Pourquoi ? Jusqu'ici je n'ai vu que le diable. Au reste, j'ai autant de peur de Dieu que du diable, ce qui fait que je vais à la dérive, comme un bateau désemparé, hanté des idées de suicide, sans avoir le courage ni les moyens de les mettre à exécution. Puis rien ne me dit que les moyens de destruction connus entraînent l'anéantissement complet, l'éternel sommeil. Je m'en remets donc au temps, pleurant et souffrant en vain.
» Tu n'auras pas de peine, en me lisant, à t'assurer de ma folie. L'incohérence du style et des idées est assez accentuée. Je m'en rends bien compte moi-même. Mais je ne puis pas m'empècher d'être fou ni idiot ; et en la circonstance, de qui implorer la pitié ?.... Je suis sans défense contre Imvisible ennemi qui m'enserre de ses rets ; je ne serais pas mieux armé quand je le verrais ou l'aurais vu ; mais qu'il me tue, que diable !
» La mort I une fois pour toutes.
» Je m'arrête. C'est assez déraisonné, je dis déraisonné puisque je ne peux plus faire autrement, n'ayant plus de raison ni de cerveau.
i> Ah I Dieu, quel malheur d'être né ! né malgré soi 1 né comme un champignon, sans doute, du soir au matin, et comme j'étais dans le vrai, lorsqu'en philosophie je broyais du noir avec les pessimistes. Oui, il y a plus de douleur que de joie dans la vie, c'est une longue agonie avant la tombe.
» Juge quelle gaité remplit mon âme, et quand je pense que cette af&euse tristesse, compliquée d'une peur sans nom, peut se prolonger cinquante, cent ans, davantage peut-être, que sais-je moi ? S)
Cette lettre nous suggère deux observations. D'abord le
(i) RooBiNOTiTGH et TouLousB : La Mélancolie, Paris, 1S97, p. 170, 171.
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champ de la conscience chez ce pauvre homme est tellement envahi par le sentiment du mal, que la pensée qu'il puisse exister quelque bien dans le monde en est à jamais absente : il ne saurait l'admettre ni l'accueillir un instant. Le soleil s'est couché, son ciel est tout noir. On voit ensuite que son humeur chagrine l'empêche d'incliner vers une attitude d'esprit religieuse. L'humeur chagrine porte l'âme à l'irréligion : et de fait, elle n'a jamais, que je sache, joué le moindre rôle dans aucun système religieux.
Il saute aux yeux que les mêmes faits peuvent revêtir les colorations affectives les plus opposées, soit chez des individus différents, soit chez le même à divers moments. Il n'existe aucun rapport logique assignable entre un fait extérieur quelconque et les sentiments qu'il provoque à tel moment chez tel individu. Ces sentiments appartiennent à un autre domaine que celui des faits extérieurs ; ils découlent de la vie même, de la vie animale et spirituelle du sujet pensant. Tâchez de vous représenter ce que serait le monde, si vous pouviez le concevoir tel qu'il est en lui-même, indépendamment des sentiments qu'il vous inspire, sympathie ou antipathie, appréhension ou espérance. Il est impossible d'imaginer rien d'aussi mort et d'aussi purement négatif. Aucune portion de l'univers n'aurait plus d'importance qu'une autre ; ce ne serait plus qu'une collection d'êtres sans caractère, expression ni valeur ; qu'une série d'événements sans intérêt et sans perspective. Le prix que nous attachons aux choses, le sens que nous leur attribuons, nous le tirons de nous-mêmes ; et c'est ce qui pour chacun de nous fait la valeur du monde. L'amour est la passion qui nous offre le plus complet exemple et le plus commun de cette loi universelle. L'amour souffle où il veut; ce n'est pas par des raisonnements qu'on le fait naître. Pourtant il transforme à nos yeux la valeur de la personne aimée, conmie le soleil levant transforme la muraille sombre et grisâtre du Mont-Blanc en une splendeur étincelante et rose. L'amour transfigiu^e lé monde entier aux yeux de l'amoureux : il en est de même de la crainte, de l'indignation, de raml>ition, de la jalousie. Presque toujours leur présence dépend de conditions non rationnelles, souvent de conditions organi-
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ques. L'intérêt passionné que ces sentiments excitent en nous est comme un don gratuit que nous faisons à l'univers ; et ces passions elles-mêmes sont des dons gratuits qui nous viennent tantôt d'en bas^ tantôt d'en haut, mais dont la source échappe presque toujours à notre raison et à notre volonté. Ce n'est pas par des raisonnements que le vieillard moribond pourra retrouver l'attrait mystérieux et les perspectives glorieuses que lui offrait la vie à vingt ans, quand la terre tout entière semblait vibrer d'espoir sous ses pas. Tout cela paraît et disparaît, au gré de l'organisme ou de l'esprit ; et les choses prêtent passivement leur docile surface à ces incessantes transfigurations. Gomme, sur des décors de théâtre, on peut projeter indifféremment des faisceaux de lumière de toutes les couleurs, de même les matériaux dont se compose l'univers s'accommodent de toutes les interprétations, de toutes les valeurs dont notre sensibilité ondoyante se plaît à les revêtir.
Pratiquement^ le monde réel pour chacun de nous, c'est le monde où nous devons vivre et agir ; c'est l'intime combinaison des faits physiques et des valeurs morales, des mouvements de la matière et des émotions de notre ftme. Supprimez ou altérez l'un des éléments de cette synthèse, et vous obtenez ces états de conscience que l'on appelle pathologiques. Quand nous étudierons le phénomène de la conversion, nous verrons qu'une de ses conséquences fréquentes, c'est la trans^ figuration de la nature entière aux yeux du suyet. Un ciel nouveau resplendit sur une terre nouvelle. Chez les mélancoliques il y a d'ordinaire un changement analogue, mais en sens inverse. L'univers leur paraît lointain, étrange, satanique. C'est comme un cadavre froid, décoloré, aux yeux fixes et sans regard.
— « Cest comme si je vivais dans un autre siècle. »
— « Je vois tout dans on nuage, les choses ne sont plus comme elles Tétaient et moi non plus. »
— « Les personnes semblent se mouvoir comme des ombres et les paroles venir d*un monde lointain. »
— « n n'y a pas de passé pour moi;... les gens me paraissent tout drôles; il me semble que je suis dans un théâtre, que les gens sont des acteurs, que tout ce ^[ui m*entonre c*e8t des décors. H me
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semble que je ne peux pas voir la réalité... Je ne me retrouve plus; je marche, je marche sans savoir pourquoi; tout défile devant mes yeux, mais ça ne me laisse pas d^impression. »
— « Je pleure de fausses larmes, j*ai de fausses mains : les choses ne sont pas vraies. » *
Or une telle impression produit chez certains sujets un profond étonnement. Cette étrangeté, cette irréalité ne peuvent pas être le dernier mot. Il y a là-dessous un mystère, qui doit avoir une solution métaphysique. Si la nature se présente ainsi comme une étrangère, au visage ambigu, à l'accueil glacial, qu'est-ce donc qui est réel? Etonnement profond, mais actif : l'attention se concentre sur ce problème ; rintelligence ramassée sur elle-même travaille désespérément à trouver une issue ; grftce à cet effort, Tâme douloureuse parvient souvent à une solution qui la satisfait et se trouve être une solution religieuse.
Tolstoï nous a donné un admirable récit de l'accès de mélancolie qui l'amena lentement à sa religion. Cette religion diffère des autres à plusieurs égards ; mais sa mélancolie présente deux caractères qui en font un exemple typique pour notre étude. C'est d'abord un cas bien net d*anhédonie, de l'incapacité de jouir d'aucun bien. Ensuite nous y verrons comment l'aspect étrange et nouveau que revêtit aux yeux de Tolstoï le monde ainsi décoloré, amena son esprit à se poser des questions angoissantes et à chercher à cette torture toute philosophique comme un soulagement intellectuel. Il eut pendant longtemps l'impression que la vie n'avait plus aucun sens ni aucune valeur. Vers cinquante ans, d'après son propre récit, il commença d'avoir des moments de perplexité, des moments d'arrêt, comme il dit, où il ne savait plus ni quoi faire, ni comment vivre. L'intérêt que nous prenons d'ordinaire à nos fonctions vitales n'existait plus pour lui. La vie, jadis enchanteresse, lui paraissait insipide ou plutôt morte. Il était obsédé par ces deux questions : ce A quoi bon ? — « Et après ?» Il lui sembla d'abord qu'il devait exister une réponse, et que pour la trouver il ne fallait que du temps ;
(i) Je prends ces exemples dans le livre de M. G. Dumas : La TrUteêêe et la /oie, Paris, zgoo, p. 60, Oz, 80, 81. ^
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mais ces questions devenant toujours plus pressantes, il s'aperçut qu'elles étaient comparables aux premiers malaises qu'éprouve un malade, auxquels il ne fait guère attention, jusqu'à ce qu'ils se fondent en une souffrance continue. Alors le malade s'aperçoit que ce qu'il avait pris pour un accident passager, c'était l'indice précurseur de l'événement le plus grave pour lui, c'est-à-dire de sa mort.
« Je sentis que ce sur quoi je me tenais se brisait sous moi, que le sol manquait sous mes pieds, que ce dont je vivais n existait plus, que moralement je n* avais plus de quoi vivre.
».... Une invincible force m'entraînait à me débarrasser de la vie d'une manière ou d'une autre. On ne peut pas dire que je QouUisse me tuer. La force qui m'entraînait hors de la vie était plus puis^ santé, plus ample, plus générale que le vouloir-vivre. C'était une force semblable à mon ancienne aspiration à la vie, seulement en sens inverse. J'aspirais de toutes mes forces à sortir de la vie.... Et voilà que moi, homme heureux, je me cachais la corde pour ne pas me pendre à la solive, entre les armoires de ma chambre où chaque soir j'étais seul en me déshabillant ; je cessai d'aller à k chasse avec mon fusil, pour ne pas être tenté par ce moyen trop facile de me délivrer de la vie. Je ne savais pas moi-même ce que je voulais : j'avais peur delà vie, j'aspirais à en sortir, et cependant j'espérais d'elle encore quelque chose.
i> Et cela se passa en moi dans un moment où j'avais tout ce qui est considéré conmie donnant le parfait bonheur. J'avais cinquante ans à cette époque. J'avais une bonne épouse, aimante et aimée, de bons enfants, un grand domaine qui s'accroissait sans aucune peine de ma part. J'étais respecté plus que jamais de mes proches et de mes connaissances ; j'étais comblé d'éloges par les étrangers et je pouvais croire, sans trop me flatter, mon nom célèbre. Avec cela je n'étais pas fou, ou malade d'esprit. Au contraire, je jouissais d'une force morale et physique que j'ai rarement rencontrée parmi les personnes de mon âge. Physiquement je pouvais faucher de manière à tenir tête à des paysans. Intellectuellement je pouvais travailler huit à dix heures de suite sans éprouver aucune conséquence fftcheuse d'un pareil effort. Et c'est dans cet état que j'arrivai à ne pouvoir pas vivre ; tout en ayant peur delà mort, je devais employer des ruses contre moi-même pour ne pas m'ôter la vie,
» Cet état de mon âme s'exprimait pour moi de la sorte : Ma vie est quelque méchante et stupide plaisanterie qui m'est jouée par quelqu'un....
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».... Je ne pouvais donner aucun sens raisonnable à aucune de mes actions, ni à ma vie entière. Je m'étonnais seulement de n*ayoir pas compris cela dès le commencement.... On ne peut vivre que pendant qu*on est ivre de la vie ; mais lorsqu'on se dégrise, on ne peut pas ne pas voir que tout cela n'est qu'une supercherie stupide. C'est tout à fait cela : une supercherie qui n'a rîen de risible ou de spirituel, mais qui est tout simplement cruelle et stupide.
» Elle est bien vieille, la fable orientale du voyageur surpris dans le désert par une bête furieuse. En se sauvant devant elle, il saute dans un puits sans eau ; mais au fond de ce puits, il voit un dragon, la gueule ouverte pour le dévorer. Et le malheureux, \
n'osant sortir de peur d'être la proie de la bête féroce, n'osant pas sauter au fond du puits pour ne pas être dévoré par le dragon, s'accroche aux branches d'un buisson sauvage qui croit dans une fissure de la paroi et s'y tient cramponné. Ses mains faiblissent, il sent que bientôt il devra s'abandonner à une perte qui l'attend des deux côtés ; il se cramponne toujours et voit que deux souris, l'une noire, l'autre blanche, tournant régulièremei.t autour de la tige de l'arbuste auquel il est suspendu, la rongent... Le voyageur voit cela et sait qu'il périra inévitablement ; mais pendant qu'il est ainsi suspendu, il cherche autour de lui et trouve sur les femUes du buisson quelques gouttes de miel ; il les atteint avec la langue et les lèche. C'est ainsi que je me tiens accroché aux branches de la vie, sachant que le dragon de la mort m'attend inévitablement, prêt à me déchirer, et je ne puis comprendre pourquoi je suis tombé dans ce tourment. J'essaye de sucer ce miel qui me consolait autrefois ; mais ce miel ne me réjouit plus ; jour et nuit la souris blanche et la souris noire rongent la branche à laquelle je me tiens. Je vois clairement le dragon et le miel n'est plus doux pour moi. Je ne vois qu'une seule chose : l'inévitable dragon et les souris — et je ne puis détourner d'eux mon regard. Et cela n'est pas une fable, mais c'est la pure, l'incontestable vérité, compréhensible pour chacun.
... « Mais peut-être n'ai-je pas vu ou n'ai-je pas compris quelque chose ?» me disais-je parfois, a II n'est pas possible que cet état de désespoir soit naturel aux hommes. » Et je cherchais une explication dans toutes les connaissances que les hommes ont acquises. Et je cherchais douloureusement, longtemps, et non par curiosité oisive; je ne cherchais pas avec indolence, mais péniblement, opiniâtrement, jour et nuit, comme un homme qui ^^ perd cherche le salut ; et je ne trouvais rien.
» Je cherchais dans toutes les connaissances et non ^^ulem^Yit
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je ne trouTais pas» mais je fîis convaincu que tous ceux qui ont cherché comme moi dans le savoir humain n*ont rien trouvé non plus. Et non seulement ils n'ont pas trouvé, mais ils ont recïonnn clairement que cela même qui me conduisait au désespoir — à savoir l'absurdité de la vie — est Tunique, l'incontestable savoir accessible à l'homme.
...» Ma question, celle qui, à cinquante ans, me conduisait au suicide, était des plus simples : elle gît dans Tftme de tout homme, depuis l'enfant stupide jusqu'au plus sage vieillard ; sans eUe k vie est impossible, comme j'en ai fait moi-même l'expérience... « Qu'est-ce qui sortira de ce que je fais aujourd'hui? de ce que je ferai demain? qu'est-ce qui sortira de toute ma vie? »... «Pourquoi dois-je vivre? pourquoi désirer, pourquoi faire quelque chose? »... <x Ma vie a-t-elle un sens, un sens qui ne soit pas aboli par la mort inévitable qui m'attend ? » '
Pour prouver que tout le savoir humain aboutit à mettre en lumière Tabsurdité de la vie^ Tolstoï cite le Bouddha, Salomon et Schopenhauer. Selon lui, dans les classes supérieures, on a quatre manières de résoudre la difficulté :
Les uns « ne voient ni le dragon qui les attend, ni les souris qui rongent les buissons auxquels ils se tiennent ; et ils lèchent les gouttes de miel... Je n'ai rien à apprendre d'eux — on ne peut cesser de savoir ce qu'on sait déjà.
» La seconde issue, c'est l'issue de l'épicurisme. Elle consiste à profiter des biens qui s'offirent à nous. Elle consiste, sachant le désespoir de la vie, à profiter en attendant des biens qui existent... »'
Puis il y a le suicide viril. Enfin, tout en voyant les souris et le dragon, on peut rester accroché, comme une loque, au buisson de la vie. Sa raison le poussait logiquement au suicide. Cependant il ajoute :
« Ma raison travaillait, mais une autre force aussi — que je ne puis nommer autrement que conscience de la vie — qui m'obli-
(i) [ToLtTOl : CBavres interdites en Russie ; texte rasse, imprimé à Ghrislchurch (Angleterre), 190a. Vol. i, p. i5 à aa : Introduction à la Critique de la Théologie Dogmatique et à la Recherche de la Doctrine Chrétienne (Confession personnelle), ohapitres m (fin), iv et v. La traduction a été faite sur le texte original.]
(a) Vol. I, p. 36, 37 (Chap. vxi).
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geait à diriger mon attention dans un sens déterminé, et cette force fat précisément celle qui me tira de ma situation désespérée...
i>... Pendant toute la durée de cette année, lorsque je me demandais presque à chaque minute : Ne faudrait-il pas en finir par une corde ou par une balle ? — à côté de ce courant d'idées et d'observations dont j'ai parlé, mon cœur lang^ssait dans une douloureuse angoisse. Je ne puis appeler ce sentiment autrement que la recherche de Dieu.
» Je dis que cette recherche de Dieu n'était pas un raisonnement, mais un sentiment, parce qu'elle ne provenait pas du mouvement de mes idées — elle leur était même directement opposée — mais elle sortait du cœur. C'était une crainte, le sentiment d'être orphelin, isolé au milieu de choses étrangères; c'était l'espoir que quelqu'un me porterait secours. » '
Nous étudierons plus tard révolution à la fois intellectuelle et sentimentale qui amena peu à peu le calme dans l'esprit de Tolstoï en partant de cette idée de Dieu. Nous nous en tiendrons pour le moment à ce phénomène étrange d'absolu désenchantement, où l'échelle ordinaire des valeurs devient, pour un homme rempli d'énergie et des plus hautes capacités, une sinistre moquerie.
Quand le détachement est complet, il est bien rare qu'il puisse y avoir un complet retour au bonheur passé. Pour quiconque a goûté au fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, le paradis est à jamais fermé. Si le bonheur revient, ce n'est plus la simple ignorance de la douleur, c'est quelque chose d'infiniment plus complexe, qui enveloppe en soi le mal naturel comme un de ses éléments ; mais celui-ci n'est plus une pierre de scandale ni un objet d'effiroi, il est absorbé par le bien surnaturel. Ce n'est pas un simple retour à la santé naturelle, c'est une rédemption, une nouvelle naissance, une vie de l'esprit, plus profonde et plus riche que la première.
L'autobiographie de John Bunyan nous présente un type assez différent de mélancolie religieuse. Ce qui préoccupait avant tout Tolstoï, c'était le but et le sens de la vie en général : il s'élevait sans effort au point de vue de Thumanité. Tout au
(i) VoL I» p. 4ay 69 (Oiap. vin et zn).
iSa l'expérience relioisuss
contraire, ce qui angoissait le pauvre Bunyan, c'était sa condi- Iton individuelle. Il nous offre un exemple caractéristique du tempérament de névropathe : sa conscience morale était d'une sensibilité maladive, il était obsédé de doutes, de craintes, d'idées fixes, il présentait des phénomènes d'automatisme verbal, à la fois moteurs et sensoriels. C'étaient d'ordinaire des textes de la Bible, qui tantôt le condanmalent, tantôt loi étaient favorables. Ils lui venaient sous une forme à demi hallucinatoire comme des voix, se fixaient dans son esprit et le jetaient d'un côté, puis de l'autre, comme des raquettes se renvoient une balle. Joignez-y une effrayante mélancolie, un mépris désespéré de soi-même.
« Non, non, pensais-je, cela va de mal en pis ; je suis plus loin que jamais de la conversion. Même si Ton me brûlait sur un échafaud, je ne pourrais pas croire que Christ m'a aimé. Hélas ! je ne pouvais ni l'entendre, ni le voir, ni sentir sa présence, ni savourer rien de ce qui le concernait. Quand parfois je parlais de mon état à des honun s de Dieu, ils me plaignaient, et me parlaient des Promesses divines. Mais ils auraient tout aussi bien pu me dire qu'en étendant le bras je pourrais toucher le soleil du doigt. Durant tout ce teni2»4à, j'évitais soigneusement tout péché, ma conscience était si dtHieate qu'un rien la faisait tressaillir : je n osais pas toucher à un bâtim, à une épingle, à un fétu qui ne f&t pas à moi. A cha<[ue mat que je voulais prononcer, je tremblais de commettre un péché. Avec quelles précautions infinies il me fallait parler et agir ! J'étais comme sur une fondrière ; à chaque pas j'enfonçais dans la vase : j'étais là, abandonné de Dieu, de CSuîst, de FEsprit, de tout ce qui étmi biin.
V Ma souillure originelle et cachée, c'était là ce qui faisait ma dauteur et mon tourment ; ce qui me rendait à mes propres yeux plus répugn:iut qu'un crapaud ; et j'étais persuadé qu'il en était de même aux veux de Dieu. Le péché, la corruption coulaient de mon cût^r comme Teau d'une fontaine. J^aurais volontiers donné mon ivi^nr à n'importe qui, pour avoir le sien en échange. Je pensais que le Diable seul pouvait m' égaler en perversion intime et en co^ ruptioii d'espriU Assurément, pensais-je. je suis abandonné de Dieu ; et je restai dans ce triste état ptusieurs années.
• Je regrv ,tais que Die« eût fcit de moi un bomme. Les animàmx. tes oiseaux, les poissons, je les trouTaîs heoreiix, car le fé<ht u était pas en eux ; ils n étaient pas exposés à la colère diviiie; ils n étaient pas roués à Tenfer après kv mort. J'aurais
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ressenti de la joie si j^avais pu être comme Fan d'eux. Je trouvais heureux le chien, heureux le crapaud ; oui, volontiers j'aurais été chien ou cheval, car je savais qu ils navaient point d*Ame que le poids étemel de FEnfer ou du Péché pût écraser comme la mienne. Bh bien, j'avais beau voir et sentir cela, être pulvérisé par cette pensée, mon chagrin s* augmentait encore de ceci, que je ne pouvais pas dire que je désirais de toute mon ftme la délivrance. Mon cceur était parfois excessivement dur. A ces moments-là, on m'aurait donné mille livres, que je n'aurais pas pu verser une larme; ni même souvent souhaiter d'en verser une.
» Tétais un fardeau pour moi-même, et en même temps un objet d*e&oi. Jamais je n'ai su comme alors ce que c'était qu'être fatigué de la vie et cependant eflBrayé de mourir. Avec quelle joie j'aurais accepté n'importe quelle autre existence que la mienne ! Tout, pourvu queje ne sois plus un homme ! Tout pourvu que je ne sois plos ce que j'étais ! * »
Henry Alline, un évangéliste dévoué qui prêchait il y a cent ans dans la Nouvelle Ecosse, nous décrit aussi Taccablemenl par lequel débuta son expérience religieuse. — y ans verrons plus lard comment Bunyan et Alline revirent la famiière. Leur mélancolie est assez semblable.
m Tout m'accablait comme un fardeau : la terre semblait maudite à cause de moi; ari>res, plantes, rochers, collines, vallons, tout semblait revêtu de deuil et de larmes, sous le poids de la eondanmation ; tout semblait autour de moi conspirer à ma nxine. Mes péchés me semblaient exposés au grand jour ; j'étais persuadé que tous ceux qui me voyaient devaient les eotmaltre, et j'étais parfois sur le point de les leur confesser. J'avais Tinipresâon que tout le monde me montrait du doigt connue le plus grand criminel qui îàt sur terre. Javais on m vif sentiiiieiit de l'inanîté de tontes dioses, que rien au monde, pas même Unis les biexis de la création, nanraient pu. f en étais sûr, me rendra iam^ reujL. Quand je me réveillais le matin, ma première j^ftis^ Hmii celle-ci : « Oh ! mon âme. mis^^rable que tu es ! Que Ciir^ ? f^H aller ? i^ Quand je me couchais, je me disais : « Jr ««nd yr^ÊU être en en£er avant que le matin soit veon, m ^m-^nA '/: rti§p$r^ éaÎB les an i mant avec un sentÎBient d'envie : j« mmïuàSMH ^ifr^^ru^ ment d'être â leur place, pour n*avoir point àkiut! u ynrW^ V/«^
«noMt des PéeheBn>. J'ai rattaché ptnaieum yttmnkw^ ^ini^»
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vent, en voyant des oiseaux voler au-dessus de ma tête, j'ai pensé en moi-même : « Oh ! si je pouvais m'envoler loin de mon angoisse et de ma détresse I Oh ! que je serais heureux si je poavais être à leur place ! ' »
La pire espèce de mélancolie est celle qui prend la forme d'une terreur panique. J'en trouve un bon exemple dans une note autobiographique que son auteur m'a permis de reproduire. Il était à ce moment-là dans un état d'épuisement ne^ veux. Mais son cas est d'une netteté qui ne laisse rien à désirer :
(X J'étais envahi par le pessimisme philosophique, déprimé par le plus complet découragement ; un soir, à la tombée de la nuit, j'allai chercher quelque chose dans un cabinet de toilette. Tout à coup, sans transition, je fus saisi d'une crainte horrible qui semblait surgir des ténèbres ; j'avais peur de ma propre destinée. Simultanément apparut dans mon esprit l'image d'un pauvre diable d*épileptique que j'avais vu dans un hospice ; un tout jeune homme, les cheveux noirs, la peau verd&tre, entièrement idiot ; il restait accroupi tout lé jour sur l'étroite banquette qui bordait le mur, les genoux collés au menton, tout entier recouvert de la grossière chemise en toile écrue qui était son unique vêtement. Il était accroupi là, comme un sphinx égyptien ou une momie péruvienne; rien ne bougeait en lui que ses yeux noirs, il n'avait absolument rien d'humain. Cette image entra pour ainsi dire en combinaison avec ma terreur. « Cette horrible figure, c'est moi ». Voilà le sentiment qui m'étreignait. C'était moi, sinon en réalité, du moins en puissance. <k Rien de ce que je possède, me disais-je, ne peut me défendre contre cette destinée fatale, quand l'heure sonnera pour moi comme elle a sonné pour lui. » J'avais tellement horreur de lui, et en même temps je me rendais si bien compte qu'entre lui et moi, il n'y avait qu'une distinction toute momentanée ! Comme si quelque chose en moi de solide s'était brusquement fondu, je n'étais plus qu'une gelée tremblante. A partir de ce moment, l'univers entier se transforma de fond en comble à mes yeux. Chaque matin sans exception, je me réveillais avec une horrible impression de crainte, qui semblait localisée au creux de l'estomac ; et en même temps avec un sentiment de Tinsécurité de la vie que je n avais jamais connu auparavant et que je n'ai plus ressenti depuis
(i) Ce sentiment d'envie à Tégard des animaux parait être assez répanda cbes les mélancoliques de cette catégorie.
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iors * . C'était comme une révélation ; sans doute ces sensations ™^ipent par disparaître, mais il m'en est resté une sympathie particulière, et qui n'a jamais disparu, pour tous ceux qui éprouvent des sensations morbides. Mes terreurs s'évanouirent peu à peu, naais pendant des mois je fus incapable de sortir seul dans la nuit noire.
^ D'une manière générale je redoutais la solitude. Je m'en souviens, je me demandais comment les autres s'arrangeaient pour vivre, comment j'avais pu vivre moi-même, sans rélléchir à 1 abîme d'insécurité qui est partout sous nos pieds. Ma mère, notamment, très gaie de nature, m'apparaissait comme un vivant P^t^doxe. Bien entendu, je me gardais de la troubler en lui faisant P^rt de mon état d'esprit. — J'ai toujours pensé que cette mélancolie avait une portée religieuse. »
Ce dernier mot appelant quelques explications , je les demandai à mon correspondant. Voici sa réponse :
« Je veux dire que la terreur que j'éprouvais était si forte et si envahissante que si je ne m'étais pas cramponnt* à des textes comme ceux-ci : « Le Dieu étemel est mon refuge ...» — « Venez
moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés... i> — « Je suis la résurrection et la vie... » — le crois bien que je serais devenu to« à fait fou. »
Cîes quatre exemples nous suffiront. Dans le premier nous avons vu Tolstoï souffrir de la vanité de ce qui est morteL Bunyan et AUine nous ont dépeint le sentiment du péché. Le dernier récit est rempli de la terreur de Funivers. C'ei^t ^pjours de Tune de ces trois manières que Toplîmisme prî- DMtif de l*homme retombe dans le néant.
Dans aucun de ces cas, il n'y avait insanité proprement oite ni hallucination- Mais si nous devions aborder Tétude
(I) Gom|»arez ce pmMêMge de Bnnyan : « A pmxiir de -» moment là, y^ ^^ I^ed*ime telle terreur, d'nn tel tremblement, qwTU m'antvaii de mc »a
^OA esprit, frémi, et dianeeler ; j'aais «eeo«ié àm bj«i es bM par le ^ terrible de U eondamnatioB de Diea, tomlml t^^s <c«x qni oi cet effroyable, eet impardonnable péehé. Je scbUi« un^mi à H ^ ^PPVMsion et une ehaleor teUes, que c'était, wmgUmt à de ee ^^^^ntuMÈ^ si mon stemnmallaU fe briier.^ Je me imwûsùm îe I
J««nedérob*î.«oii«lefardeanàtelpDintqnejene.a^m»i ' iumeeoiieher,«it«mTerder«p«.. "* ^ ^^
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des mélancoliques vraiment aliénés, de leurs folles visions, de leurs cauchemars, ce serait bien autre chose : la désespérance absolue, Tunivers entier se coagulant pour ainsi dire autour du malheureux en une masse étouffante et sans fissure. Il ne s'agit plus du mal tel que Tintelligence le conçoit, mais d'ime sensation paralysante et horrible qui vous enveloppe de toutes parts ; aucime autre pensée ne peut vivre un instant dans Tesprit en présence de celle-là. Que notre optimisme raffiné, que toutes nos consolations paraissent insignifiantes et superficielles en face d'une pareille détresse ! Nous touchons du doigt le cœur même du problème religieux : c'est l'intense besoin de la délivrance. Nul prophète ne peut prétendre qu'il apporte l'évangile définitif tant qu'il n'a rien dit à ces malheareux qui leur donne une vive impression de réalité. Pour que la délivrance soit efficace, il faut qu'elle vienne avec la même intensité que le mal qu'elle doit guérir. Et cela nous explique la survivance des religions plus grossières, avec leurs cérémonies mystérieuses, autrefois sanglantes, leurs enthousiasmes frénétiques et contagieux, leurs miracles , leurs interventions surnaturelles. Elles répondent trop bien à certains tempéraments pour disparaître jamais du monde.
Au point où nous en sommes, nous pouvons nous faire une idée de l'antagonisme qui surgit tout naturellement entre la conception joyeuse de la vie et celle qui envisage les expériences douloureuses comme fondamentales. Pour le pessimiste, loptimisme n'est qu'étroitesse et aveuglement. Pour l'optimiste, le pessimisme n'est qu'un affaiblissement, ime maladie de l'âme. Que font ces enfants de colère? ces hommes qui aspirent à une nouvelle naissance ? Ils vivent dans un trou noir au lieu de s'épanouir à la lumière ; ils se forgent des terreurs sans nombre, leur esprit est rempli d'angoisses malsaines. Si l'intolérance religieuse et les bûchers de rinquisition revenaient jamais à l'ordre du jour, il est infiniment probable, quoi qu'il en ait pu être autrefois, que le camp optimiste ne se montrerait pas aujourd'hui le plus indulgent des deux.
Fidèles à notre attitude de spectateurs impartiaux, que dirons-nous de celte querelle? Nous sommes, je crois, forcés de reconnaître que le pessimisme englobe une plus large
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portion de la réalité que son adversaire. C'est une excellente méthode que celle qui consiste à détourner son attention du mal, et à vivre tranquillement à la lumière du bien. C'est une méthode qui réussit avec beaucoup plus de personnes qu'on n'est généralement porté à le croire. Et pour tous ceux avec qui elle réussit, c'est une solution religieuse contre laquelle il n'y a rien à dire. Mais elle s'effondre dès qu'apparaît la mélancolie. Et môme pour qui serait à l'épreuve de la mélancolie, l'optimisme absolu est sans contredit une doctrine philosophique inadéquate, puisque les maux positifs dont il se refuse à donner une explication sont des éléments indéniables de la réalité. Après tout, il se pourrait que le niai soit la meilleure clef pour nous ouvrir les secrètes profondeurs de la vie, et pour nous révéler le sens mystérieux des choses. Dans le cours de la vie la plus normale peuvent s msérer des moments aussi pénibles que ceux qui remplissent l'existence des fous mélancoliques ; des moments où le mal absolu règne à son tour dans notre esprit et triomphe de toute antre impression. Dans les visions d'horreur de l'aliéné se combinent des éléments empruntés à la vie de tous les jours. Regardez l'animal qu'on tue à Tabattoir ! Chaque existence s'éteint dans les spasmes d'une agonie où nulle sympathie ne peut intervenir. Ne protestez pas ! vous y viendrez vous-même. Regardez, dans un musée d'histoire naturelle, les mcmstrueox squelettes des grands reptiles carnivores aujourd'hui disparus. Notre imagination a de la peine à se représenter ces débris géologiques doués de nunivem^it, de chaleur et de vie. Et pourtant dans tous ces crânes fossiles il n'y a pas une dent qui n'ait jadis été enfoncée journelleineiit dans la chair pantelante d*une victime angoissée. Aujourdlmi encore, notre monde est rempli d'animaux plus petits, mais an«<ïi effroyables pour ceux qulls dévorent. An coin de notre foyer, dans notre jardin, le chat diabolique joue aTee la souris palpitante ou tient entre ses mâchoirei^ un motnean qui bat de l'aile. Aujourdlmi encore, les tigre«^ les croeodiles, les boas crastrictenrs sont des être* aiia^i pleins de vie que nous le sommes noas-ménies : leur réoiii* gnante existence occupe chaque minute du jo«ir : o\^ i • les atroees sooffiranees de leur proie ne sont-eUe« ,^^ ^ *^**'
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réalité qui répond exactement à l'angoisse accablante da fou mélancolique ? *
A vrai dire, il se pourrait qu'il n'y eût pas de réconciliation religieuse possible avec la totalité des choses. H y a sans doute des maux qui conduisent à des formes supérieures du bien : mais il se peut qu'il y ait des formes du mal si extrêmes qu'on ne puisse les faire entrer dans aucim système optimiste; notre seule ressource, au point de vue pratique, serait alors la muette soumission ou le refus d'attention. C'est un point que nous aurons à examiner plus tard. Provisoirement, nous devons considérer tous les maux positifs comme aussi réels que les biens positifs et par suite comme susceptibles d'une explication rationnelle. D'où il résulte que l'optimisme systématique, qui ne saurait rendre compte ni de la tristesse, ni de la souffrance, ni de la mort, est incomplet au regard des synthèses qui s'efforcent d'englober les éléments douloureux du monde. Les religions les plus complètes seraient donc celles où les éléments pessimistes sont le plus développés, c'est-à-dire le bouddhisme et le christianisme, qui sont essentiellement des religions de délivrance : il y faut mourir à la vie naturelle, tout illusoire, pour renaître à la vie réelle et surnaturelle. Nous étudierons dans les deux chapitres suivants les conditions psychologiques de la nouvelle naissance.
(i) Un exemple : c II était environ onze heures da soir. . je me promenais encore avec les autres... Soudain, à gauche de la rouie, on entendit un froissement de feuilles dans les broussailles qui nous alarma ; un instant après, un tigre, bondissant hors de la jungle, fondit sur celui d'entre nous qui était le plus en avant, et l'emporta en un clin d*œil. <'«e saut du tigre, le craquement des os dans sa gueule, le dernier cri de détresse de sa malheureuse victime : c Ho haï ! » que nous répétâmes tous involontairement, tout cela ne dura que trois secondes ; et ensuite je ne sais ce qui arriva jusqu'au moment où je revins à moi : nous étions tous couchés par terre comme si nous nous attendions à être dévorés d'un instant à l'autre par notre ennemi, le roi de la forêt. Ma plume ne saurait retracer la terreur que nous ressentions à cet a£Ereux moment, nos membres raidis, les battements précipités de nos cœurs, notre voix éteinte, impuissante à proférer d'autres sons que ce même : c Ho haï ! ». Dans cet état, nous nous mimes à ramper à quatre pattes pour revenir en arrière ; puis nous détalâmes avec la vitesse de chevaux arabes pendant près d'une demi-heure ; ce qui nous amena heureusement à un petit village... Après cela, chacun de nous eut de la fièvre et de grands frissons qui durèrent jusqu'au matin. »
Antohiography of LatfiUlah, a Mohammedan Gentleman, Leipsig, i^, p. I».