‹ L'expérience religieuse: essai de Psychologie descriptiveChapitre 25 sur 42 · CHAPITRE VI LA VOLONTÉ PARTAGÉE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI LA VOLONTÉ PARTAGÉE

ET SON RBTOUR A l'uNITÉ

Pour les optimistes, l'univers est un tout continu, chacune de ses parties ayant précisément la valeur qu'elle parait avoir ; c'est une somme algébrique de termes positifs et de termes négatifs. Le bonheur et la paix de l'âme consistent à rendre cette somme toujours positive. Au contraire, pour ceux dont Fftme inquiète éprouve le besoin d'ime régénération, le monde est en quelque sorte im édifice à deux étages. Pour ceux-ci, l'addition des valeurs positives et la soustrac* tion des valeurs négatives ne suffisent pas. Les biens naturels ne sont pas seulement rares et fugitifs, ils portent en eux une duperie. Ce sont des termes que la mort, qu'un accident réduit à zéro : jamais leur somme n'est réellement positive. Ce ne sont pas de vrais biens ; tout au contraire, en y renonçant, nous faisons le premier pas dans la recherche du bien véritable. Au-dessus de la vie naturelle, il y a la vie spirituelle ; il faut mourir à l'une pour renaître à l'autre.

Les formes extrêmes de ces deux attitudes, le naturalisme pur et ce qu'on pourrait appeler le pur salutisme, contrastent violemment. Sans doute, ici comme dans toutes les classitications courantes, les deux extrêmes ne sont guère que des abstractions ; les êtres humains en chair et en os que nous avons sous les yeux sont complexes et participent de ces deux types opposés. La condition psychologique de la nouvelle naissance parait être une hétérogénéité native dans le caractère du sujet, une constitution morale inconiplèiement unifiée.

i^ l'expérienoë: religieuse

« Homo duplex^ Homo duplexa t> s'écrie Alphonse Daudet a la première fois que je me suis aperçu que j'étais deux, à la mort de mon frère Henri, quand papa criait si dramatiquement : « Il est mort! il est mort! >î mon premier mot pleurait elle second pensait : « Quel cri juste ! Que ce serait beau au théâtre I» J'avais quatorze ans.

« Cette horrible dualité m'a souvent fait songer. Oh! ce terrible second MOI toujours assis pendant que l'autre est debout, agil vitj souffre, se démène ! Ce second moi que j(^ n ai jamais pu ni friser, ni faire pleurer, ni endormir !

» Et comme il y voit ! et comme il est moqueur ! * »

Des travaux récents sur la psychologie du caractère traitent longuement cette question '. Certaines personnes naissent avec une constitution mentale qni dès Tabord est harmonieuse. Leurs tendances s'accordent entre elles, leur volonté suit sans peine leur intelligence, leurs passions ne vont jamais à l'excès, et le regret trouble peu leur existence- Chez d'autres, rincohérence peut atteindre tons lesde^^ré*: innocente manie, bizarrerie, déchirements, combats inté* rieurs. Je trouve im bon exeinple d'incohérence légère dans rautobiographie de M«»« Annie Besant ;

« J'ai toujours été un curieui mélange de faiblesse et de force, et la faiblesse m'a coûté cher. Enfant, la timidité et la mauvaise honte me torturaient sans cesse ; poui" un lacet de bottine dénoué, je me sentais Tobjet de tous les regards. Jeune fille, je me tenais k Técart, fuyant les figures nouvelles, persuadée qu'on ne se souciait pas de moi : j*étais pleine de reconnaissaiici* î>our qui me témoignait quelque attention. Jeune maîtresse de maison* j avais |>eur de mes domestiques, j^aimais mieux laisser passer une négligence que d'avoir à gronder. Il m'est arrivé, après une conférence contradietoire, où je n'avais manqué ni d'entrain, m de courage, une fois à rhôtel, de me passer de quelque chose j^lutot que de sonner le gar^ çon. Devant mon auditoire, je suis prête à combattre pour une cause qui m'est chère ; à la maison, je redoute toute discussion, toute critique. Intrépide en public, je suis lâche dans la vie privée* Combien j*ai passé de douloureux quarts d'heure, m'encourage^nt

(i) Notes sur la VU, p. i.

(i) M. F. Paulhan (Les Caractères, 1S94) met en eantraste les Squîtibrée, te& Unlllés, d'une part ; et d*antre part les lnqniel&, les Contrarianlâ, les Incohérents, les Emiettés, comme autant de type» distincts.

LA VOLONTÉ PARTAOÉK l4l

moi-même à blâmer un infériem* que j'avais le devoir de réprimander ! Que de fois je me suis moquée de moi-même, moi, le vaillant champion, Forateur intrépide, quand je reculais devant la nécessité de g^nder un gamin ou une gamine ! Il a suffi parfois d*une parole ou d'un regard blessant pour me faire rentrer dans ma coquille, comme un pauvre escargot, alors que devant le publie, la contradiction donne des ailes à mon éloquence ' ». * Une incohérence aussi légère passera pour une douce manie.

Mais un caractère plus foncièrement hétérogène peut être désastreux pour celui qui en est affligé. Il y a des hommes dont l'existence n'est guère qu'une série de zigzags : c'est tantôt une tendance, tantôt une autre qui a le dessus. Chez eux l'esprit lutte contre la chair, ils ont des désirs contradictoires ; des impulsions capricieuses viennent traverser leurs entreprises les mieux réfléchies, leurs vies ne sont qu'un drame prolongé, où le remords succède à l'égarement, où l'abandon succède à l'eflforL

On a voolu expliquer cette division de la personnalité par les influences héréditaires. Les tendances divei^entes proviendraient d^ancètres qui auraient légné au même individu des traits de caractère contradictoires *. Cette explication a besoin d'être corroborée. Mais si l'origine du caractère incohérent est douteuse, c'est sans contredit chez les névropathes qu'on en rencontre les plus frappants exemples. Tons ceux qui ont décrit le tempérament de névropathe insistent sur cette incohérence de la personnalité. C'est même, bien souvent, ce trait à lui seal qui (ait ranger un individu parmi les névropathes. Ce qu'on appelle un « dégénéré supérieur », c'est simplement un homuie dont les impressions se contrarient, qui a de la peine à organiser sa pensée, i tracer on sillon bien droit, parce que ses émotions et ses tendances sont trop ÙMies et trop exdttfihres. Les idées obsédantes, les impulsiaDs déraisomiablcs, les sempoles morbides, les terreurs et les inhibitions malafires qui asdègml c^lains nérrcqiatlies, sont de parCaîls exemples de la povonnalité incohérente. Bonyan était pornsmii par ces mots : m Trahis le Clirist pour ueul,

I «p^ JfoiM XMmmm, SepUmWriH^

l4d L*EXPÉRIENGE RELI&EBUSE

trahis-le pour cela, trahis-le, trahis-le I » qui retentissajeatceûl fois de suite dans son esprit, jusqu'à ce qu'un jouFt après avoir répliqué cent fois, à perdre haleine : « Je ne veux pas ! Je m veux pas ! » il s'écria, cédant à une subite impulsion : m Eh bien I trahis-le donc ! » et cette défaite après un long combat le jeta dans le désespoir pendant plus d'un an. Les vies de saints sont pleines de ces obsessions blasphématoires, tou* jours attribuées à l'action directe de Satan. Ce phénomène se rattache à la vie subconsciente, que nous aurons bientôt IW casion d'étudier de plus près.

Pour chacun de nous, quelle que soit sa constitution, révolution normale du caractère consiste à redresser» à unifier sa vie intérieure. C'est d'autant plus vrai que nous avons ime sensibilité plus intense, des tentations plus nombreuses et plus variées, im tempérament plus névrosé. Les sentimeiiU élevés et les sentiments bas, les impulsions utiles et nuisibles, tout cela forme d'abord en nous une sorte de chaos : il s'agit d'en faire un système stable de fonctions dûment subotdonnées. La période d'organisation et de lutte est souvent douloureuse. S'il s'agit d'im homme à la conscience délicate, sensible aux émotions religieuses, la douleur prendra la forme du remords, de l'humiliation morale ; il se sentira mépris* ble et mauvais, en révolte contre l'auteur de son être et le dispensateur de son sort. Cette mélancolie religieuse, sous le nom de « conviction du péché », a joué un grand rôle dam la pensée protestante. L'homme intérieur est comme un champ clos où deux adversaires luttent jusqu'à la mort : l'un est le moi réel, l'autre le moi idéal. Victor Hugo fait dire à son Mahomet :

c FUb, je suis le champ vil des sublimes combats. Tantôt rhomme d*en haut, tantôt rhommc d*en bas» Bt le mal dans ma bouche avec le bien alterne Gomme dans le désert le sable et la citerne, * ^

Vie coupable, aspirations impuissantes I

a Je ne fais pas le bien que j'aime Et je fais le mal que je hais. »

dit Racine traduisant Saint Paul. Dégoût de soi-même, décon* (I) La Légende des Siècles, L'an neuf de VHégire.

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'peinent, désespoir ; fardeau incompréhensible, intolérable ; ''mystérieux héritage qu'on traîne après soi I

■Le cas de Saint Augustin est classique. Nous savons tous ^n histoire : son éducation, à demi païenne, à demi chrétienne, à Carthage; sa vie à Rome, à Milan ; son adoption du ttiauichéisme, puis son scepticisme ; son incessante aspiration vers la vérité, vers la pureté de la vie. Enfin, harassé des combats que se livraient les deux âmes qui étaient en lui, bonteux de la faiblesse de sa volonté, — alors que tant d'autrès qa'a connaissait ou dont il savait Thistoire s'étaient dégage» des chaînes de la sensualité, consacrés à la chasteté et à « vie <ie l'esprit — il entendit un beau jour, dans un jardin, ^e voix qui lui disait : « Prends et lis !» ; il ouvrit TEpHre ae Saint Paul aux Romains, et tomba sur le passage : r -T^^?"^'** beuveries, lits de débauche, disputes et rivalités, laïuaetout cela ; revêtez-vous du Seigneur Jésus^hrist, et i^e pcmrvoyez plus aux convoitises de la chair. » * Il n'eut P*« besain, nous dit-il lui-même, de lire plus avant. Celle ^raac diaspa dans son cœur toutes les ténèbres ; i partir Q^ ce m oiBeiit Torage intérieur s'apaisa pour tonjoars . ' Le ju^leanqoe nous a laissé Saint Augustin des loarmenls de 1 âme partagée est d'une précinon psychologique incompa' rable.

« I-a Toloalé DooTeOe qui avait eomnacé d'exister en mot.. nétaiftpMeMm capable de triompher de FanlK, pins aademie ** «»«— * «*— forte. Ausi mes deux volontés, Fmie vieille^

rwtre»o«^iefle, Fmiechafiirfle, Tartre spiritoeto

propre expérience ee que j'avais lu, à savoir q«e leo E^a» vont contre retint, et rende Te^prit contre la * CCafates T, 17). De part et d^mmire, c'était bien moi* mnia

t44 l'expérience RKLI01EU3B

il y avait plus de moi-même dans ce que j'approuvais en moi ({oe dans ce que j'y blâmais. A ceci en effet je n'avais presque plus de part, car je le subissais contre mon gré, plutôt que je ne le faisais volontairement. Et cependant l'habitude s'insurgeait de plus belle. armée contre moi par moi, car c'est volontairement que j'étais pai'venu là où je n'aurais pas voulu... Encore enchaîné à la terre, je relùsais de combattre de ton côté * et je craignais d'être décharçé de toutes mes chaînes, autant qu'il eût fallu craindre d'en être chargé... Les pensées que j'élevais vers toi étaient semblables ani efforts de ceux qui veulent se réveiller et se replongent dans le sommeil qui les accable. Il n'est personne qui veuille toujours dormir ; pour quiconque juge sainement, la veille est préférable; pourtant bien souvent on retarde le moment de secouer le soinmeil, quand on a le corps tout engourdi; quoique ce soit Theore de se lever, on savoure avec d'autant plus de plaisir ce sommeil qu'on désapprouve. De même, j'étais convaincu qu'il valait mieox m' abandonner à ton amour que céder à ma convoitise. J'approuvais le premier parti, il emportait mon adhésion ; le second avait un charme qui paralysait ma volonté. Je ne savais comment répondre à ton appel : « Lève-toi, toi qui dors, réveille-toi d'entre les morts, et le Christ fera briller sur toi sa lumière » (Ephéslens, V, i4)- Et quand tu me montrais de toute façon que tu disais la vérité, convaincu, je ne trouvais rien à te répondre que des mots paresseux et somnolents : « Tout à l'heure ! un instant ! Un moment de répit ! » Mais de ce tout à l'heure on ne voyait jamais le terme ; et ce moment de répit se prolongeait indéfiniment...

»» ... Tout jeune encore, malheureux que j'étais, au début même de ma jeunesse, je t'avais déjà demandé la chasteté : « Donne-moi, disais-je, la continence et la chasteté, mais non pas tout de suite ! » Car je craignais que tu ne m'exauces trop vite, que tu ne me guérisses trop vite de cette maladie de la concupiscence, que j'aimais mieux assouvir qu^étouCTer... De quelles paroles cinglantes je fouettais mon âme, afin qu'elle me suivit dans mes efforts pour marcher sur tes pas ! Elle se cabrait, elle se dérobait, sans pouvoir trouver d'excuse légitime...

n ... Je me disais en moi-même : a En avant 1 c'est le moment! » Et l'acte accompagnant la parole, je me portais déjà vers le parti que j'avais choisi. Je le faisais presque et je ne le faisais pas. Pourtant je ne retombais pas dans mon état passé ; mais, arrêté au bord de l'abîme, je reprenais haleine. Je faisais un nouvel

(i) Augrostin B*adre8Be à Dieu.

LA VOLONTÉ PARTAGÉB llfi

effort, j'anÎTais nn peu plus près, encore un peu plus près; j'allais parrenir au but, j'allais le saisir; et je n'arrivais pas, je ne parvenais pas, je ne saisissais pas; j'hésitais à mourir à la mort pour revivre à la vie. Le mal enraciné avait plus d'empire sur moi que le bien, trop nouveau. Et plus je voyais approcher l'instant décisif où j'allais devenir un autre être, plus il me remplissait d'effroi. » *

On ne saurait trouver une description plus parfaite de la volonté partagée, de l'état aigu où rien ne manque plus aux désira d'ordre supérieur qu'un dernier degré d'intensité explosive, de djmamogénie, pour briser leur coquille, faire irraplion dans la vie, étouffer à jamais les timdances inférieures.

J'empnmte un autre exemple de volonté partagée à l'auto* biographie d'Henry Alline ; nous avons déjà va le début de son récit, où il dépeint sa mélancolie. Bien que les péchés qall se reprochait fussent de Tespèce la plus L ;nigne, il en sonlbait amèrement, car ils allaient â rencontre de sa vraie vocalioii.

« lia eoadinte était fort morale, mais ma conscience ne trouvait pas de r^KM. Mes camarades ignoraient l'état de mon âme et j^avaisleBr estime. Celle bmme opinion fiit bieotM un piège poor lacm liBe, car je pris goAt anx diverlissaneiits charnels : je me her^çaisde ndéequiln v avait aacom mal à s'anmser, pourvu que fcT Îfwnr de m'enivrer, de jurer, de hla^hémer. Je pensais que Dieu penKttait anx jeunes gens de jouir des rérréatioas stables et hflflBitesv comme je les appelais, robserrais encore m certain nomkede deroîrs. je ne me laissais aller k ancun vice déclaré. Toia abat hien dans les périodes de santé, de prcNfiérité; mais qnaad je flsiifiais de maladie, quand la mort s'approdbait de flKii. qnand le 1i— iiii gnmdaît sur ma têlc, am religkm ne sue sonte^ aait |lnfix je sentais quH j manquait qnrfq^ie chose et je me reprodboDs alors d'aller si souvent m'anmscr. Quand forage étais passé, le diable, mon mauraisecEor. les sollicitations de mes le plaisir d'être avec des amis àe mim itgt-. tont aela ■ foftqne je cédais de noureau. Je deiins l ^mmkM ^ caeqni ne m*enq»fidbait pas de prier Dieu <m cecvtet^^]^ hrelaKU^IMeBne TonUt pas saa perte, il me ponraniv^it 4^

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l46 l'£XPÉRIBNC£ RHLlGIIïL'SK

ses appels, il agissait si puissamment sur ma conscience, que ma vie de plaisir ne me satisfaisait pas, et qu'au milieu de mes amusements j'avais parfois Fimpression saisissante que j'étais perdu, ruiné; ù ces moments-là, j'aurais voulu être n importe où plutôt que dftns une réunion joyeuse. Quand elle était finie, je rentrais a la maison ; là, je promettais à Dieu de ne plus aller à ces amusements et j*implorais son pardon durant des heures entières. Mais quand revenait la tentation, je cédais imcore; je n avais pas plo^ tôt entendu la musique ou pris un verre de vin, que mon imagination s'excitait. De retour à la maison, je me sentais plus coupable que jamais; il m'arrivait de rester dans mon lit les veus ouverts pendant plusieurs heures. J'étais une des plus malheu reuses créatures qu'il y eût sur la terre.

» Quelquefois je quittais la joyeuse compagnie où je me trouvais, en disant au ménétrier de s'arrêter, sous prétexte que j'étais fatigué; je sortais delà salle, je marchais à grands pas, pleurant et priant Dieu, conmie si mon cœur allait se briser ; je le suppliais de ne pas me retrancher, de ne pas m' abandonner ii la dureté de mon cœur. Quelles tristes heures, quelles tristes nuits je consumais ainsi ! Parfois, le cœur accablé de douleur, je rencontrais de gais compagnons ; je m'efforçais de me faire un visage souriant pour qu'ils ne se doutent de rien ; je me mettais à causer avec les jeunes gens, avec les jeunes filles ; je proposais quelque chanson joyeuse, pour cacher la détresse de mon âme. J aurais donné je ne sais quoi pour être seul dans un désert, plutôt qu'avec eux dans leurs plaisirs. Ainsi, pendant des mois, chaque fois que j'étais en société, jefnisais T hypocrite.... Ondsérable, ù malheureux que j'étais ! Quoi que je fisse, partout où j allais, la tempête était toujours en moi ; je continuai pourtant à être le principal boute-en* train de tous les amusements pendant plusieurs mois encore, bien qui* ce fût pour moi un vrai tourment d'y assister. Mais le diable et mon mauvais cœur me poussaient de vaut eux comme un esclave, me disant de faire ceci, de supporter cela, de me tourner par ci. de me tourner par là, afin de garder l'estime de mes camarades. Pendant ce temps-là, j'observais strictement tous mes devoirs, je faisais tout pour apaiser ma conscience, je me tenais même en garde contre mes propres pensées, je priais sans cesse partout où j'allais. Je ne croyais pas qu*il y eût aucun péché dans ma conduite, lorsque j'étais parmi des compagnons charnels, car je ne prenais aucun plaisir à leur société; si je la recherchais, c'était pour des motifs que je croyais légitimes.

j» Et pourtant, quoi que je pusse faire^ ma conscience rugisiait nuit et jour. »

LA VOLONTE PARTAGÉE l47

Saint Augustin et Alline sont parvenus à l'unité, à la paix intérieure. Comment s'opère ce retour à l'unité? Il peut être soudain ou graduel; avoir pour cause une transformation des sentimeûts et des facultés d'agir, ou naître d'intuitions nouvelles, d'expériences proprement mystiques. De quelque manière qu'il s'accomplisse, il amène un soulagement caractéristique, qui n'est jamais aussi marqué que lorsqu'il revêt une forme religieuse.

La conversion religieuse transforme pour toujours la plus intolérable des angoisses en un bonheur profond et durable. Mais ce n'est qu'un des moyens pour l'âme humaine d'atteindre à l'unité. L'achèvement de ce qui est incomplet en nous et le rétablissement du bon ordre constituent un processus psychologique qui ne suppose pas un contenu déterminé de l'esprit, religieux ou moral. Pour apprécier à leur juste valeur les diverses formes de régénération religieuse que nous allons étudier, il faut se rendre compte qu'elles ne constituent qu'une espèce dans un genre plus étendu^ Par exemple, on peut se convertir de la religion à l'incrédulité ; de la scrupuleuse délicatesse de conscience à la liberté d'esprit ou même au dévergondage. La nouvelle naissance peut résulter de l'irruption dans l'âme d'une passion nouvelle qui l'aiguillonne, l'amour, l'ambition, la cupidité, la vengeance, le dévouement patriotique. C'est toujours le même phénomène psychologique : le passage d'une période d'orages et de brusques revirements à un état d'esprit fait de calme et de stabilité. Ces conversions peuvent être, elles aussi, soudaines ou graduelles.

Jouffroy nous a laissé un éloquent récit de la ruine de sa foi religieuse. Depuis longtemps des doutes l'assiégeaient. Mais il fait dater son incroyance définitive de la nuit où se produisit la crise finale. Voici comment il nous dépeint cette scène et la douleur amère que lui causa la perte de ses illusions.

« Je n'oublierai jamais la soirée de décembre où le voile qui me dérobait à moi-même ma propre incrédulité fut déchiré. J'entends encore mes pas dans cette chambre étroite et nue où longtemps après l'heure du sommeil j'avais coutume de me promener ; je vois eacore cette lune à demi-voilée par les nuages, qui en éclairait par

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intervalle les froids carreaux. Les heures de la nuit s'écoulaient^ et je ne m*en apercevais pas ; je suivais avec anxiété ma pensée qui de couche en couche descendait vers le fond de ma conscience, et, dissipant Tune après Tautre toutes les illusions qui m*en avaient jusque-là dérobé la vue, m'en rendait de moment en moment les détours plus visibles.

» En vain je m'attachais à ces croyances dernières comme un naufragé aux débris de son navire ; en vain, épouvanté du vide inconnu dans lequel j'allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois avec elles vers mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce qui m'était cher et sacré : l'inflexible courant de ma pensée était plus fort; parents, famille, souvenirs, croyances, il m'obligeait k tout laisser ; l'examen se poursuivait plus obstiné et plus sévère à mesure qu'il approchait du terme, et il ne s'arrêta que quand il l'eut atteint. Je sus alors qu'au fond de moi-même il n'y avait plus rien qui fût debout.

» Ce moment fut affreux ; et quand vers le matin je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre, sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire. Les jours qui suivirent cette découverte furent les plus tristes de ma vie. )» *

J'emprunte le cas suivant à la collection manuscrite du professeur Starbuck ; c'est une femme qui parle :

« Tout au fond de mon cœur, je crois que j'ai toujours été plus ou moins sceptique à l'égard de ce qu'on nomme « Dieu ». Mon scepticisme était comme un courant de ma pensée qui allait toujours grandissant, mais que recouvraient et dominaient les éléments affectifs de mon développement religieux. A seize ans, je fus admise dans l'église ; on me posa cette question traditionnelle : <x Aimez-vous Dieu ? d Je répondis : « Oui », comme la coutume m'y obligeait. Mais à l'instant même ces mots m'apparurent conmie dans un éclair : « Non, tu ne l'aimes jpas ! » Pendant longtemps je fus poursuivie par un sentiment de honte et de remords, à cause de ce mensonge et de ma coupable indifférence; en même temps je craignais qu'un Dieu vengeur ne me punit d'une manière to^ rible... A dix-neuf ans, je fus atteinte de teigne tondante. Avant d'être tout à ùli guérie, j'entendis raconter l'histoire d'une brute

(i) JouFFROY : NottçeanxMélangeB PhUoBopfdques, aT édition» p. 8S, â$.

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qui, après avoir chassé sa femme à coups de pied du haut en bas d*un escalier, continua l'opération jusqu'à ce qu'elle perdit connaissance. J'en fus pénétrée d'horreur. A l'instant cette pensée me frappa, rapide comme l'éclair : « Je n'ai que faire d'un Dieu qui permet de tels crimes. » J'eus ensuite pendant des mois à l'égard du Dieu de ma vie passée une stolque indifférence, où se mêlait un sentiment de haine ; c'était une attitude un peu fière, comme si je le défiais. Je croyais encore à l'existence possible d'un Dieu. Il était probable qu'il me danmerait,mais j'en avais pris mon parti; il m'inspirait peu de crainte, je n'éprouvais aucun désir de l'apaiser. »

Un autre exemple nous fera voir combien il faut peu de chose pour jeter la pensée dans un état tout nouveau où elle retrouve l'équilibre, quand le processus d'incubation est assez avancé. C'est comme la paille ajoutée, dit un proverbe anglais, à la charge du chameau, et qui lui casse les reins. C'est comme la pointe d*aiguille qu'il sufBt d'introduire dans une solution sursaturée pour que s'opère aussitôt la cristallisation. Tolstoï nous rapporte le trait suivant :

« Un homme intelligent et véridique, S., m'a raconté comment il cessa de croire . Un soir, à la chasse — il avait déjà vingt-six ans — à l'heure du repos, suivant une viei^e habitude prise dès l'enfance, il se mit à faire sa prière. Son frère aîné qui était avec lui, couché sur le foin, le regardait. Quand S. eut fini et se disposa à se coucher, son frère lui dit : « Tu continues toujours à faire cela? Et ils ne se dirent rien de plus. Mais S. cessa depuis ce jour de prier et d'aller à l'église, et voilà trente ans qu'il ne prie pas, ne communie pas et ne va pas à l'église. Et cela, non pas parce qu'il connaît les convictions de son frère et qu'il s'y est rangé ; non pas parce qu'il a décidé quelque chose dans son âme, mais seulement parce que la parole prononcée par son firère a été comme la légère poussée du doigt contre un mur près de tomber, entraîné par son propre poids. Cette parole lui indiqua seulement que la place où, croyait-il, il y avait encore de la foi, était depuis longtemps vide, et que par suite les mots qu'il prononçait, les signes de croix et les saluts qu'il faisait pendant sa prière, étaientdes actions tout à fait dépourvues de sens. Ayant saisi leur absur dite, il ne pouvait les continuer. ï> '

Dans l'Essai de John Poster sur la Décision dans le Carac-

(I) Tolstoï, vol. I, p. 3, 4. (Ghap. i).

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tère, on trouve cet exemple remarquable d'une conversion à Favarice :

« Un jeune homme gaspilla, en deux ou trois ans, un vaste patrimoine par les orgies et les débauches auxquelles il se livrait avec un certain nombre de libertins qui s'intitulaient ses amis et qui naturellement, quand ses ressources furent épuisées, le laissèrent de côté avec mépris. Réduit à Tindigence, il sortit un jour avec rintention de se tuer ; après avoir erré quelque temps presque inconsciemment, il arriva sm* la crête d'une éminence d'où Ton dominait les propriétés qui naguère étaient siennes. Il s'assit là par terre, et resta pendant plusieurs heures absorbé dans sa pensée ; à la fin il se leva d'un bond, plein d'une ardente et triomphante émotion. U avait foi*mé la résolution que toutes ces propriétés seraient de nouveau siennes ; il avait aussi formé son plan, qu'il commença tout de suite à exécuter. U se mit à marcher rapidement devant lui, décidé à saisir la plus petite occasion de gagner quelque aident, ne fût-ce qu'une bagatelle ; il résolut dfi ne pas dépenser sans nécessité un centime de ce qu'il pourrait ainsi obtenir. La première chose qui attira son attention fut un tas de charbon qu'on venait de décharger sur le trottoir, devant une maison. Il s'ofirit pour le rentrer, à la pelle ou à la brouette, et on l'accepta. Il reçut quelques sous pour son travail ; alors, pour réaliser la seconde partie de son plan, l'écSnomie à outrance, il demanda en sus un peu de nourriture, qu'on lui donna. Il s'employa ainsi, en divers endroits, avec une infatigable persévérance, à des travaux mercenaires, évitant toujours de dépenser un sou de trop. U saisissait toute occasion de poursuivre son dessein, si mesquine ou sordide que fût l'occupation qui s'of&ait à lui. Par cette méthode il amassa, après beaucoup de temps, assez d'argent pour acheter, afin de les revendre, quelques têtes de bétail, dont il s'était appliqué à connaître la valeur. Avec promptitude et prudence, il renouvela l'opération et ses bénéfices s'accrurent ; il observa toujours, sans une défaillance, son extrême parcimonie ; il put ainsi par degrés se livrer à des transactions plus étendues et reconquérir peu à peu la richesse. Je n'ai pas de détails sur sa vie postérieure ; mais le résultat final fut qu'il récupéra largement les possessions qu'il avait perdues, et mourut, avare invétéré, laissant une fortune de 60.000 livres [i million i/a de francs]. * »

Le document suivant dépeint d'une manière vive une espèce fréquente de conversion, si l'on peut désigner ainsi le

(I) JoHif F08TBB.: B$sajr on Décision of Character, Letter m (abrégé).

LA VOLONTÉ PARTAGEE l5l

contraire de tomber amoureux, le fait de se déprendre subitement de son amour. Lorsqu'on tombe amoureux, il arrive qu'une inconsciente incubation précède le moment où Ton s'aperçoit tout à coup que le mal est fait, qu'il est trop tard pour revenir en arrière. Il en est de même dans le cas inverse. — Le ton dégagé du narrateur me paraît une garantie de sa sincérité :

« A cette époque-là, je traversai pendant deux ans une pénible expérience, qui me rendit presque fou. J'étais tombé ardemment amoureux d'une toute jeune fille, qui était déjà une coquette fieffée. Quand je pense à elle maintenant, je la hais, et je m'étonne que j*aie pu jamais me laisser aller si complètement à subir son attrait. . . Elle ne voulait me répondre ni oui ni non. Ce qu'il y avait de curieux, c'est qu'en même temps que je recherchais sa main, je savais parfaitement au fond de moi-même qu'elle n'était pas faite pour être ma femme, et que jamais elle ne dirait oui. Bien que durant toute une année nous ayons pris nos repas à la même pension, de sorte que je la voyais continuellement et sur un pied de familiarité, nos entretiens plus intimes avaient lieu surtout à la dérobée, et ce fait, joint à ma jalousie contre un autre de ses adorateurs, m' énervait etm'ôtait le sommeil; je croyais que je deviendrais fou...

» Ce qui est bizarre, c'est la façon soudaine, inattendue, dont tout cela s'arrêta net . J'allais à mon travail un matin après déjeûner, la pensée tout occupée d'elle et de mon malheureux sort ; tout à coup, comme si quelque puissance extérieure s'était emparée de moi, je me retournai brusquement et je courus jusqu'à ma chambre ; je sortis immédiateiiïent tous les souvenirs d'elle que je possédais : des cheveux, tous ses billets, toutes ses lettres et des photo-miniatures sur verre. Des cheveux et des lettres je fis une flambée ; quant aux portraits, je les écrasai sous mon talon, avec un sentiment de vengeance et de joie farouche. Elle ne m'inspirait plus que répugnance et mépris ; poui* moi, j'étais subitement délivré comme d'un fardeau, d'une maladie. Ce fut la fin. Je ne lui ai jamais parlé ni écrit depuis lors, et je n'ai plus eu un seul instant une pensée d'amour à l'égard de celle qui pendant tant de mois a rempli mon cœur. Je n ai plus eu que de la haine pour sa mémoire, bien que je m'aperçoive maintenant que je suis allé dans ce sens un peu plus loin qu'il n'était nécessaire. En tout cas, à partir de cette heureuse matinée, je rentrai en possession de mon âme, et je ne suis jamais retombé dans im pareil piège. »

l5a L*EXPiRIENCB RBLIGIBTJSE

C'est là, me semble-t-il, un exemple très net de deux attitudes contradictoires de la personnalité, qui se font si bien contrepoids qu'elles remplissent longtemps la vie de discorde et de mécontentement. Enfin, par une crise soudaine, l'équilibre est retrouvé ; et cela d'une manière brusque, inattendue^ <k comme si quelque puissance extérieure s'était emparée de moi. x>

Il est temps de tourner nos regards vers le genre de conversion qui nous intéresse directement, la conversion religieuse. Nous commencerons par un cas aussi simple que possible. C'est la conversion, à la religion de l'optimisme systématique, d'un homme qui évidemment avait une nature optimiste. C'est comme un fruit mùr qui tombe de l'arbre, dès qu'on le touche. M. Horace Fletcher, dans son petit livre iiititulé Menticulture, nous raconte qu'un de ses amis, qui l'entretenait de l'empire sur soi que les Japonais tiennent de leur discipline bouddhiste, lui dit à la fin :

« Il s*agit d'abord de s'affranchir de la colère et de Finquiétude. » — «Mais, luidis-je, est-ce possible ? i> — « Oui, me répliqua-t-il ; c'est possible pour les Japonais, ce doit être possible pour nous. »

»En revenant à la maison, je ne pouvais penser qu'à cette parole : <!( S'affranchir, s'affranchir ! » Durant mon sommeil l'idée doit avoir sans cesse occupé mon esprit, car dès mon réveil, j'y retrouvai la même pensée, qui m' apparut comme une découverte, une révélation sous cette forme : « S'il est possible de se débarrasser de la colère et des soucis, pourquoi les garder ?» Je sentis la force de ce raisonnement ; j'étais convaincu. Quand l'enfant s'aperçoit qu'il peut se tenir debout, il dédaigne de ramper. De même, dès l'instant où je me rendis compte que ces dexa taches cancéreuses, l'inquiétude et la colère, pouvaient s'eflfocer en moi, elles disparurent. La découverte qu'elles sont faiblement enracinées suffit pour les exorciser. Depuis ce temps-là, la vie a pris pour moi un aspect tout différent.

D Bien qu'à partir de ce moment je fusse pleinement convaincu qu'il était possible et désirable d'être délivré de ces passions déprimantes, il me fallut quelques mois pour me sentir en sécxurité sor ce terrain nouveau ; mais, comme je n'ai plus éprouvé ni la moindre anxiété ni la moindre colère lorsque les occasions de me tour-

LA VOLONTÉ PARTAGÉS l53

menter oa de m'irriter se sont présentées, je n'ai plus, à les redouter ni même à me tenir sur mes gardes. Je suis frappé de voir combien mon énergie et ma vigueur d'esprit ont augmenté ; combien je suis fort en présence de toutes les situations, combien je suis disposé à tout apprécier, à tout aimer.

» Depuis ce matin-là, au total, j'ai bien dû faire au moins quinze mille kilomètres en chemin de fer. J'ai rencontré les mêmes individus -» employés, garçons d'hôtel, camelots, cochers de fiacre, — qui étaient pour moi jadis une cause perpétuelle d'ennuis et d'irritation ; je n'ai jamais eu à me reprocher à leur égard une seule impolitesse. Tout à coup le monde entier esf devenu bon à mes yeux. Je ne suis plus, pour ainsi dire, sensible qu'aux rayons du bien.

» Je pourrais rapporter une foule d'expériences qui prouvent que mon état d'esprit était renouvelé de fond en comble ; une seule suffira. Au moment de partir pour un voyage qui me tenait à cœur et me souriait beaucoup, j'ai vu, sans le moindre sentiment d'impatience ou de mauvaise humeur, mon train s'ébranler et sortir de la gare sans moi, parce que mon petit bagage n'arrivait pas. Le portier de l'hôtel entra dans la gare, courant et haletant, au moment même où le train disparaissait à mes yeux. Quand il me vit, il prit la figure de quelqu'un qui s'attend à être grondé, et se mit à m'expliquer qu'il avait été pris dans une foule, sans pouvoir avancer ni reculer. Quand il eut fini de parler, je lui dis : « Ça ne fait rien du tout, ce n'est pas votre faute, nous tâcherons de mieux réussir demain. Voici pour vous ; je regrette que vous ayez eu tant de peine. » La surprise qui se peignit sur son visage était si joyeuse que je me sentis tout de suite consolé de partir un jour en retard. Le lendemain, il ne voulut pas accepter un sou, et depuis lors nous sommes très bons amis.

» Durant les premières semaines de ma délivrance, je me tenais en garde seulement contre Tinquiétude et la colère ; mais pendant ce temps je m'aperçus que les autres passions qui dépriment et diminuent l'homme avaient aussi disparu en moi. Je me mis alors à étudier la parenté qui existe entre elles, jusqu'à ce que je fusse persuadé qu'elles dérivent toutes de ces deux racines.

» Je suis convaincu que le pur christianisme et le pur bouddhisme et la Mental Science \ et toutes les religions, enseignent au fond ce qui a été pour moi une découverte ; mais aucune d'entre elles ne l'a présenté sous cet aspect d'une élimination toute simple

(i) [La Mental Science est, comme la Christian Science, nne des formes de la mind^ure.]

i54 l'expérience religieuse

et facile. A une certaine épo<iue, je me demandais si les effets de cette élimination ne seraient pas un jour annihilés par rindiSerence et la paresse. D'après mon expérience, c'est le contraire qui se réalise. Je sens un tel désir de faire quelque chose d'utile que c'est comme si j'étais redevenu jeune garçon, avec toute l'ardeur au jeu qui distingue cet âge. Je pourrais me battre mieux que jamais et sans la moindre hésitation, s'il en était besoin. Cette élimination ne nous rend pas lâches. Comment serait-ce possible, puisque la crainte est une des tendances éliminées? J'ai remarqué que je n'avais plus aucune timidité en présence de mon auditoire.

— Quand j'étais petit garçon, j'éprouvai une fois une forte commotion : j'étais debout sous un arbre qui fut frappé d'un coup de foudre. Les effets de cette commotion persistèrent jusqu*au jour où j'ai dit adieu à toute inquiétude. Depuis lors, j'ai vu bien des éclairs, entendu bien des coups de tonnerre, qui auraient jadis produit en moi une dépression ou un malaise très marcfués

— sans éprouver ni l'une, ni l'autre. La surprise aussi change de caractère, et l'on est beaucoup moins sujet à sursauter devant des objets ou des sons inattendus.

» En ce qui me concerne, je ne me casse pas la tète pour savoir quels peuvent être les résultats derniers de cette émancipation morale. Je suis persuadé que la santé parfaite, à laquelle vise La Science Chrétienne, peut fort bien en découler, car j'ai noté que mon estomac remplit mieux sa fonction d'assimilation ; assurément la digestion se fait mieux dans Tépanouissement de la joie que dans l'inquiétude. Je ne gaspille pas le temps qui me reste à élaborer une conception de la vie à venir ou d*un ciel futur. Le ciel que j'ai en moi est aussi plein d'attraits qu'aucun de ceux que je puisse imaginer ou qu'une religion ait promis à ses fidèles ; j'accepte d'avance tout ce qui sortira de mon évolution morale, tant que la colère, Tinquiétude et toute leur engeance n'y auront aucune part. » *

La médecine d'autrefois distinguait deux manières de gué* rir d'une maladie corporelle, la manière graduelle, lysis, et la manière brusque, crisis. Dans le domaine spirituel le retour à l'unité intérieure peut se faire aussi de deux façons, Tune graduelle, l'autre soudaine. Nous venons de voir quelques bons exemples de guérison soudaine. En reprenant le

(i) H. Flbtghbr : Menticulture, or the A-B-C of True lÀving, New York and Chicago, 1S99, p. siS-36 (abrégé).

ul volonté partagée i55

cas de Tolstoï et celui de Bunyan, nous y verrons des exemples de guérison graduelle. Mais, il faut en convenir dès Tabord, il est malaisé de suivre pas à pas les divers stades de cette évolution morale, qui ressemble à une spirale ascendante. On sent qu'il y a pour nous dans le cœur d'autrui des replis cachés, que le langage ne saurait éclairer tout entiers. Tolstoï, à force de se poser des questions qui semblaient insolubles, parvint à des intuitions qui lui apparurent Tune après l'autre. Il s'aperçut d'abord qu'en disant : la vie est dépourvue de sens, il tenait compte seulement de cette vie étroite et bornée. Recherchant la valeur d'un terme fini en fonction d'un autre terme fini, il ne pouvait aboutir qu'à poser une de ces équations indéterminées dont la seule conclusion légitime est : o = o. C'est tout ce que peut donner par elle-même la raison raisonnante, tant que le sentiment irrationnel, c'est-à-dire la foi, n'introduit pas l'infini dans l'énoncé du problème. Croire à l'infini comme fait le vulgaire, c'est rendre la vie de nouveau possible.

« Partout où se trouve la vie, là se trouve aussi la foi, qui donne la possibilité de vivre, et les caractères essentiels de la foi sont toujours et partout les mêmes.

» ... La foi est la connaissance du sens de la vie humaine, connaissance qui fait que Thomme ne se détruit pas, mais vit. La foi est la force de la vie. Si T homme vit, c'est qu'il croit en quelque chose. S'il ne croyait pas qu'il faut vivre pour quelque chose, alors il ne vivrait pas... »

« L'idée d'un Dieu infini, de la divinité de Fâme, du lien des affaires humaines avec Dieu, de l'unité, de l'essence de Fâme, du bien et du mal moral, sont des conceptions élaborées dans l' arrière-fond caché, mais infini, de la pensée humaine ; des conceptions sans lesquelles la vie n'existerait pas, ni moi non plus. Et moi, rejetant Ijut ce travail de l'humanité entière, je veux tout recommencer, s:i:l, à ma manière!

»... Je commençais à comprendre que, dans les réponses données par la foi, se conserve la plus profonde sagesse de l'humanité, que je n'avais pas le droit de les nier, en me fondant sur la raison, et que ces réponses capitales répondaient seules à la question de

(i) Tolstoï, Vol. i, p. 47, 48, 5o (Chap, ix).

tS6 L'SXPiRIENGS RELlGmUSl

Mais €8t-il possible de croire comme fait le peuple, plongé dans la plus gn^ssière superstition? C'est impossible. El pourtant sa vie est normale, elle est heureuse, elle est une réponse à la question 1

Peu à peu, Tolstoï acquit la ferme conviction — îl Inî fallut deux ans, dit-il, pour en arriver là — que son angoisse n'avait pas eu pour objet la vie ordinaire du commun des hommes, mais celle des classes supérieures et cultivées, celle qu'il avait toujours menée lui-même, conventionnelle, artificielle, ambitieuse. Il avait vécu jusque là d'une vie fausse, et qu'il fallait transformer. Travailler pour suflire à ses besoins matériels, abjurer tout mensonge et tonte vanité, secourir le prochain, être simple et croire en Dieu, c'est là qu'était le bonheur.

» Je me rappelle, dit-il, qu'un jour, au début du printemps, j*étaîâ seul dans un bois, prêtant roreille aux bruits de la forêt. J'écoutais avec la même pensée qui me tourmentait depuis trois ans : je cherchais Dieu.

)» ... Mais ma conception de Dieu, me demandais-je, cette conception que je cherche à saisir, d'où m*est-eUe venue? Et de nouveau s'élevèrent en moi, avec cette pensée, les vagues joyeuses de ta vie. Tout autour de moi se vivifia^ re^ut un sens.,.

» .,, Qu'est-ce que je cherche donc encore? s'écriait une volk en moi. Le voilà donc ! Il est ce sans quoi Ton ne peut pas ^Hvre, Connaître Dieu et vivre, c'est une seule et même chose. Dieu, c'est la vie.

» Vis en recherchant Dieu, et alors il n*y aura pas de vie sans Dieu. Et, plus vivement que jamais, tout s éclaira en moi, autour de moi, et cette lumière ne me quitta plus.

» J'étais sauvé du suicide. Quand et comment s'accomplit en moi cette révolution ? Je ne pourrais le dire. Aussi graduellement que s'était détruite en moi la force de la vie et que J'étais arrivé à l'impossibilité de vivre, à la suspension de la vie, à la nécessité du suicide, tout aussi graduellement me revint cette force de la vie. Et ce qu'il y a d'étrange, c'est que cette force de la vie, qui revenait en moi, n'était pas nouvelle, mais très ancienne, la même qui m'avait entraîné dans les premiers temps de ma vie,

n Je revenais en tout à mon passé le plus éloigné, à mon enfance, à ma jeunesse. Je revenais à la foi dans cette volonté qui m'a créé, qui exige quelque chose de moi. Je revenais à croire que le hut essentiel, unique de ma vie, c'est .d'être meilleur, de vivre plus

en accord avec cette yolonté ;... c'est-à-dire que je revenais à la croyance en Dieu, au perfectionnement moral, à la tradition...

»... (Test ainsi qu'en moi la force de la vie se renouvela et que je recommençai de vivre. Je renonçai à la vie de notre milieu social, ayant reconnu que ce n'était pas la vie, mais une parodie de la vie, et que nos habitudes de superflu nous empêchent de comprendre la vie. n *

Tolstoï adopta la vie des paysans ; et, depuis lors, il s'est senti dans le droit chemin, et relativement heureux.

Sa mélancolie ne provenait pas simplement, à mon avis, d'un trouble passager de rorganisme, quoiqu'il y ait eu sans contredit quelque chose de cela. Elle était la conséquence logique du contraste entre sa nature intime et son activité extérieure. Tout littérateur qu'il est, Tolstoï est un de ces hommes primitifs, bfttis à chaux et à sable, que ne sauraient satisfaire à aucun degré le luxe, le mensonge, la cupidité, la complication et la cruauté de notre civilisation rafiKnée, et pour qui la vérité éternelle réside dans des régions plus profondes et plus naturelles. Rétablir l'ordre dans son ftme, découvrir sa vraie destinée, échapper à tous les mensonges, ce fat là toute sa crise. C'était une volonté partagée qui lentement, péniblement, atteignait son équilibre. Nous avons le sentiment vague qu'il serait bon pour nous d'imiter Tolstoï, bien qu'il y en ait peu parmi nous qui puissent le faire ; et cela sans doute parce que nous avons une trop faible dose de la sève humaine primitive.

La conversion de Bunyan parait avoir été plus lente encore. Pendant des années, il eut l'esprit obsédé par des textes de l'Ecriture qui tantôt le condamnaient et tantôt lui rendaient courage. Mais peu à peu grandit en lui la bienfaisante conviction qu'il était sauvé par le sang de Christ.

« 'Ma paix intérieure disparaissait et reparaissait vingt fois par jour; si mon ftme était en repos, l'instant d'après elle était en peine, et je n'avais pas fait cent pas que mon cœur débordait de terreur et de remords. »

Quand un texte le ranimait :

(i) TouToI, Vol. I, p, fti-df. {Chef zn et zm).

t58 l'expérience religieuse

— « Ceci me donna bon courage, écrit-U, l'espace de deux ou trois heures. »

— <K Ce fut pour moi une bonne journée, j'espère ne pas l'oublier. »

— « Le glorieux éclat de ces paroles m'accabla tellement que j'étais prêt à m'évanouir sur ma chaise ; non pas de chagrin, ni d'angoisse, mais de joie profonde et de paix. »

— « Cela s'empara étrangement de mon esprit, produisit en mon cœur une vive lumière et imposa le silence à toutes les pensées tumultueuses qui avaient coutume auparavant, comme des hordes infernales de chiens vagabonds, de rugir, de beugler, de hurler atrocement en moi. Cela me fit voir que Jésus-Christ n'avait pas tout à fait délaissé ni rejeté mon âme. x>

Ces moments deviennent plus fréquents ; il en vient à dire :

« Il ne restait plus maintenant que la fin de la tempête ; le tonnerre s'était éloigné de moi, des gouttes espacées tombaient encore de temps en temps sur moi. »

— « Cette fois-ci je fus tout de bon délivré de mes chaînes, libéré de toutes mes afQictions ; mes tentations s* évanouirent ; je cessai d'être troublé par les terribles paroles des Ecritures ; je pus rentrer chez moi, me réjouissant de la grâce et de l'amour de Dieu... Je pouvais maintenant me voir à la fois dans le Ciel et sur la Terre ; dans le ciel par mon Christ, par mon (]hef, par ma Justice, par ma Vie ; sur la terre par mon corps, pai' ma personne... Christ fut un Christ précieux pour mon âme, cette nuit-là ; c'est à peine si je pouvais rester couché dans mon lit, telle était ma joie, telle ma paix, tel mon triomphe par Christ. »

Bunyan devint un ministre de l'Evangile, et malgré son tempérament de névropathe, malgré les douze ans qu'il passa en prison comme non-conformiste, sa vie produisit de beaux fruits. Il fut un pacificateur et un bienfaiteur de l'humanité : son immortelle Allégorie a versé le plus pur esprit de patience religieuse dans les cœurs anglais.

Mais ni Bunyan, ni Tolstoï ne pouvaient devenir franchement optimistes. Ils avaient bu trop avant à la coupe d'amer* tumepour en oublier jamais la saveur. Us conquirent l'un et l'autre un bonheur qui émoussa le tranchant aigu de leur tristesse ; vaincue, elle subsista pourtant dans leur cœur, dans leur foi victorieuse, comni^ un élément subordonné.

LA VOLONTÉ PARTAGiS 169

Ce qui importe, c'est qu'en fait ils purent trouver au plus profond de leur conscience une source jaillissante de consolation. Tolstoï a bien raison de dire que c'est ce qui fait çiçre les hommes ; oui, c'est un principe de vie, un aiguillon, une foi active qui nous donnent la volonté de vivre, même en présence des impressions douloureuses qui naguère encore nous rendaient l'existence insupportable. Les idées de Tolstoï sur le mal ne se sont pas modifiées depuis sa conversion. Ses livres postérieurs nous le montrent implacable pour toute la hiérarchie des valeurs conventionnelles; pour l'ignominie de la vie élégante, les infamies du pouvoir, les hypocrisies de réglise, la vanité creuse des professions libérales, les bassesses et les cruautés que supposent les grands succès ; pour tous les crimes pompeux, pour toutes les institutions mensongères. Son expérience de la vie lui interdit toujours davantage d'avoir pour ces abus la moindre indulgence. Bunyan aussi abandonne ce monde à l'ennemi :

« U me faut d'abord, dit-il, prononcer un arrêt de mort sur tout ce qui constitue proprement un des biens de cette vie ; je dois considérer ma personne, ma femme, mes enfants, ma santé, mes jouissances, toutes choses enfin comme mortes à mon égard ; et moi-même comme mort à leur égard. Je dois avoir confiance en Dieu par Christ, pour tout ce qui concerne le monde à venir. Quant à ce monde-ci, je dois regarder le tombeau comme ma. vraie demeure, où je ferai mon lit dans les ténèbres ; je dois dire au sépulcre : Tu es mon père, et aux vers : Vous êtes ma mère et ma sœur...

1» La séparation d^avec ma femme et mes enfants m'a souvent fait souffrir comme si on m'arrachait la chair des os ; surtout mon pauvre enfant aveugle, qui était plus près de mon cœur que tout le reste. Pauvre enfant, pensais-je, quelle misère sera ta portion dans ce monde ! Tu seras battu, tu devras mendier, souf&ïr de la faim, du froid, de mille calamités, quoique je ne puisse supporter maintenant l'idée que le vent souffle sur ta tête. Et pourtant il faut que je vous abandonne à Dieu, bien que je frémisse à l'idée de vous quitter. »

On sent là une résolution tendue et vibrante, mais il est clair que le pauvre John Bunyan n'a jamais connu les flots débordants de l'entière et joyeuse délivrance.

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