CHAPITRE VII LA CONVERSION
Quand rftme, après une lutte intérieure où dominait le sentiment de sa faiblesse et de son malheur, trouve le bonheur et rharmonie dans l'intuition des réalités religieuses, nous appelons ce passage, lent ou rapide, une conversion. Cette définition n'implique pas» mais n'exclut pas non plus l'intervention directe d'une puissance divine dans la jD^jénération morale que nous saisissons sur le fait.
Avant d'analyser ce phénomène, je veux en donner un exemple aussi concret, aussi frappant que possible, qui rendra notre définition plus vivante. Je choisirai le cas d'un illettré, tel qu'il est rapporté dans une petite brochure américaine assez rare. * Nous y verrons que Ton découvre des profondeurs nouvelles dans l'âme au fur et à mesure qu'elle se transforme, comme si elle était formée de couches superposées dont chacune reste inconnue tant qu'elle est recouverte par d'autres.
Bradley croyait s'être déjà pleinement converti à l'Age de quatorze ans :
« Je crus voir parla foi le Sauveur sous forme humaine ; il resta environ une seconde dans la chambre les bras étendus; il semblait me dire : « Viens ! d Le lendemain, je tremblais de joie et de crainte ; bientôt après, mon bonheur fut si grand que je disais que je voulais mourir. Je n'avais plus, j'en étais du moins persuadé, aucune affection pour ce monde. Chaque journée me paraissait aussi solennelle que le jour du Seigneur. J'avais un ardent
(i) c Esquisse de la vie de Stephen H. Bradley, depnis l'âge de cinq ans Jnsqn'à vingt-quatre ans, et notamment de l'expérience remarquable qfiiHl fit de la puissance du SaintrBsprit, le second soir dn mois de novfiBlife 1S99. Madison, Ck>nnecUeat, x83o s [en anglais].
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désir que tous les hommes, éprouvant les mêmes sentiments que moi, aiment Dieu par dessus tout. Auparavant j'étais très égoïste et présomptueux ; maintepant je désirais le bien de toute Thumanité, je sentais que je pouvais pardonner du fond du cœur à mes pires ennemis, et que j'étais prêt à subir le mépris et les moqueries de n'importe qui, à tout supporter pour Tamour de Dieu, si par là je pouvais être, entre ses mains, l'instrument de la conversion d'une seule âme. i>
Neuf ans plus tard, en i8ag, Bradley entendit parler d'un réveil religieux qui commençait dans son voisinage :
« Beaucoup de nouveaux convertis venaient à moi dans les réunions et me demandaient si j'avais la foi. Je répondais en général : « Je l'espère, i» Gela ne paraissait pas les satisfaire : ils disaient que pour eux, ils sapaient qu'ils avaient la foi. Je leur demandais de prier pour moi, pensant en moi-même que si je n'avais pas encore la foi, après avoir si longtemps professé d'être chrétien, il était bien temps d'y parvenir; et j'espérais que leurs prières pour moi seraient exaucées.
» Un dimanche, j'allai entendre le prédicateur méthodiste à TAcadémie. U parla de la scène du jugement dernier et l'exposa d'une manière si solennelle, si terrible, que jamais je n'avais rien entendu de pareil. Il semblait qu'on y assistait. Toutes les facultés de mon esprit étaient en éveil; comme Félix entendant Saint Paul, je tremblais involontairement sur mon banc, bien que je ne sentisse rien au fond du cœur. Le soir du même jour je retournai l'entendre. Il prit son texte dans l'Apocalypse : « Et je vis les morts, petits et grands, debout devant Dieu ». Le tableau qu'il fit de cette journée terrifiante aurait dû toucher, semble-t-il, même un cœur de pierre. Quand il eut fini son discours, un vieux monsieur se tourna vers moi et dit : c( Voilà ce qui s'^appelle prêcher ! » Je pensais de même : mais mon cœur restait endurci, et malgré la parole dn prédicateur, je n'avais pas la foi. Pour lui, je crois qu'il l'avait.
» Je vais raconter maintenant l'expérience que je fis, cette nuitlà, de la puissance du Saint-Esprit. Si n'importe qui me l'avait prédite, je n'aurais pu le croire ; je n'aurais vu là qu'une divagation. Une fois rentré chez moi, je me demandai ce qui pouvait me rendre si stupide. J'allai me coucher, n'éprouvant encore que de rindifférence pour les choses religieuses ; au bout de cinq minutes, le Saint-]Bsprit commença d'agir sur moi de la manière suivante :
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» Je sentis que mon cœur battait tout à coup très vite, ce qui me fît d'abord penser que j^allais avoir une indisposition ; pourtant je ne m'alarmai pas, car je ne sentais aucune douleur. Mon cceur battait toujours plus fort, et je fus bientôt convaincu que c'était le Saint-Esprit qui agissait sur moi : car je me sentais extrêmement heureux, extrêmement humble, et j'éprouvais, comme jamais auparavant, le sentiment de mon indignité. Je ne pua m'cmpôcher de prononcer à haute voix ces mots : a Seigneur, je ne mérite pas ce bonheur », ou des mots approchants ; quelque chose qui ressemblait à un courant d'air vif entrait dans ma bouche et dans mon cœur ; j'en avais la sensation, plus nette que d'une boisson ; cela continua, autant que j'en pouvais juger, pendant cinq minutes ou même davantage, et cela semblait être lu cause de la violente palpitation de mon cœur. Au milieu même de cette émotion, qui s'empara complètement de mon &nie, je suis certain d'avoir demandé au Seigneur de ne pas me donner plui% de bonheur, car je ne suffisais pas à contenir celui que j'avais déjà. Il semblait que mon cœur allait éclater, mais il ne s'arrêta de palpiter qu'au moment où je me sentis tout rempli, d'une manière inexprimable, de Tamour et de la grâce de Dieu. Pendant que je subissais cette influence, une pensée surgit dans mon esprit : Que veut dire cela ? Tout à coup, comme pour y répondre, ma mémoire devint extrêmement lucide ; j*eus la même impression que si l'on avait placé devant moi le Nouveau Testament, ouvert au huitième chapitre des Romains, en me tenant une chandelle pour lire en pleine lumière les versets !i6 et 27 ; je lus ces mots : « L'Esprit subvient à nos infirmités, par des soupirs inexprimables ». Durant tout le temps que palpitait mon cœur, je soupirais comme une âme en peine; il n'était pas aisé d'arrêter ces soupirs, bien que je n'eusse aucune douleur. Mon Irère, qid était au lit dans une autre chambre, vint ouvrir ma porte et me demanda si j'avais mal aux dents. Je lui dis que non, et qu'il pouvait aller dormir. J'essayai de m'arrêter. Je n'avais guère envie de m'endormir, j'étais si heureux I et je craignais de perdre mon bonheur. Je pensais en moi-même :
' c Dans un état si désirable,
» Mon ftme volontiers fixerait sa demeure. »
Mon cœur ayant cessé de palpiter, je sentis que mon ftme était pleine du Saint-Esprit, et je pensai qu'il y avait peut-être des anges planant autour de mon lit. J'aurais aimé converser avec eux ; à la fin je leur parlai en ces termes : a O vous, anges pleins d'af*
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fection, comment se fait-il que vous puissiez prendre tant d'intérêt à notre bonheur, alors que nous-mêmes nous y intéressons si peu I » Après cela je parvins, bien qu'avec peine, à m' endormir ; et quand je me réveillai le matin, ma première pensée fut celle-ci : Qu'est devenu mon bonheur ? Gomme j'en apercevais quelques traces dans mon cœur, j'en demandai davantage, et je fus exaucé avec la rapidité delà pensée. Je me levai pour m'habiller, et je fus surpris de voir que je pouvais à peine me tenir debout. Mais il me semblait être au ciel. Mon âme était affranchie de toute crainte de la mort ; je n'avais pas plus peur de mourir que de m' endormir. Conmie un oiseau dans une cage, j'avais le désir d'échapper à la prison du corps afin de demeurer avec Christ, si c'était la volonté de Dieu. Cependant j'étais prêt à vivre pour faire du bien aux autres, et les exhorter à la repentance. Je descendis l'escalier, avec une impression très solennelle, comme si j'avais perdu tous ceux qui m'étaient chers ; je me disais que je n'en parlerais pas à mon père et à ma mère avant d'avoir regardé dans le Nouveau Testament. J'allai droit à l'étagère, je le pris et l'ouvris au chapitre viii des Romains : chaque verset semblait me parler, me confirmer que c'était bien la parole de Dieu ; chaque mot semblait correspondre à ce que je sentais. Alors seulement je parlai à mes parents ; et je leur dis qu'ils devaient s'apercevoir que ce n'était pas ma voix qu'ils entendaient. Car ce que je disais me semblait dicté par l'Esprit qui était en moi; je n'entends pas par là que les mots que je prononçais ne fussent pas de mci, car ils étaient de moi. Je pensai que j'étais sous la même influence que les apôtres le jour de la Pentecôte, sauf que je n'avais pas le pouvoir de transmettre cette influence à d'autres, ni de faire ce qu'ils faisaient. Après déjeûner, j'allai visiter mes voisins à la ronde pour leur parler de religion. On m'aurait payé la veille que je ne l'aurais pas fait. A leur requête je priai avec eux, quoique je n*eusse jamais auparavant prié en public.
» J'ai le sentiment de m'étre acquitté de mon devoir en faisant ce récit véridique, qui, j'espère, pourra faire quelque bien à ceux qui le liront, par la bénédiction de Dieu. Il a tenu sa promesse, en envoyant le Saint-Esprit au fond de nos cœurs, du moins dans le mien, et maintenant je défie tous les déistes et tous les athées d'ébranler ma foi en Clu*ist. »
Analysons de plus près le processus psychologique de la conversion. Si Ton ouvre le chapitre sur l'association des idées, dans un traité de psychologie, on voit que les idées
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d'un homme, ses préoccupations, ses goûts, ses préférences se distribuent en différents groupes qui sont comme des systèmes relativement indépendants les uns des autres. Chaque but que nous poursuivons a son attrait distinct, c'est-à-dire excite en nous un intérêt spécial et rassemble autoor de lui tout un faisceau d'idées subordonnées. Dans deux groupes nettement séparés, les idées et les sentiments peuvent n'avoir presque rien de commun. Le Président des EStats- Unis, quand avec sa pagaie, son fusil et sa canne à pèche, U va, pour ses vacances, camper au désert, change de fond en comble tout le système de ses idées. Les préoccapations présidentielles sont reléguées à Tarrière-plan. Les habitudes officielles sont remplacées par celles d'un fils de la nature et ceux qui ne connaissent que le magistrat énergique et sévère ne le reconnaîtraient pas sous ses allures de trappeur. Supposons qu'il ne retourne pas à ses fonctions officielles, qu'il ne permette jamais plus aux intérêts politiques de l'absorber; on pourrait le considérer comme ayant subi une transformation permanente. Les changements ordinaires qui se font en nous, chaque fois que nous passons d'une activité à une autre, nous ne songeons guère à les appeler des transformations, parce que chacun d'eux est promptement suivi d'un changement en sens inverse. Mais toutes les fois qu'une de nos activités devient assez stable pour expulser définitivement toutes ses rivales de la vie de l'individu, nous avons une tendance à parler de transformation.
De ces changements résultent les divisions les plus profondes qui puissent se produire dans la continuité du moi normal. Une opposition moins complète découle de la présence simultanée dans l'esprit de deux ou de plusieurs groupes de préférences, dont l'un a la haute main sur toute l'activité pratique, tandis que les autres se résolvent en désirs chimériques. Telles les aspirations de Saint Augustin vers la chasteté, avant sa conversion. Au moment même où notre Président est dans tout l'éclat de ses hautes fonctions, l'idée peut lui venir que tout cela n'est que vanité, qu'il vaudrait mieux pour lui n être qu'un simple bûcheron. Ce sont de pures velléités, des caprices ou des lubies, se jouant pour ainsi dire aux confins de l'esprit, tandis qu'au centre un autre système
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de préférences gouverne les énergies de l'individu et constitue son véritable moi. Dans le cours de notre existence, nos groupes de préférences et les faisceaux d'idées qui les accompagnent se déplacent peu à peu du centre à la périphérie et de la périphérie au centre de notre vie consciente.
La psychologie anglaise contemporaine représente volontiers la vie de l'âme comme une succession de « champs de conscience ». Chacun d'eux a son centre de perspective, qui dépend des intérêts momentanés ou des tendances permanentes du sujet, et que nous désignons par les mots : <c ici, ceci, maintenant, mien, moi » ; de ce qui s'en éloigne, nous disons : « là-bas, cela, alors, tien ou sien, chose, non-moi. » Mais d'un instant à l'autre a ici » peut se substituer à « là-bas », et inversement ; ce qui était « tien » peut devenir « mien » ; les différents plans du panorama peuvent échanger leurs positions respectives. La cause de ces déplacements, c'est la variation de l'excitation, de ce qu'on pourrait appeler la tension émotive. Ce qui nous parait aujourd'hui chaud, vibrant, essentiel, nous paraîtra demain froid, insignifiant. Tandis que les régions froides du champ de conscience nous laissent passifs et indifférents, il y a des foyers de chaleur dans chaque panorama psychique, des centres de lumière et de perspective d'où tout le reste se voit comme en raccourci, centres d'énergie et d'action d'où rayonnent nos désirs, nos Yolitions et nos inclinations les plus personnelles.
La tension émotive peut se déplacer plus ou moins rapidement. Ses variations sont parfois si brusques qu'on pourrait les comparer à ces étincelles qui courent de ci, de là, dans un monceau de papier brûlé. C'est la volonté partagée, le moi hésitant, indécis. Il peut arriver au contraire que le foyer de lumière et de chaleur vienne à se fixer dans une région déterminée de l'esprit. Quand la pensée qui prévaut ainsi est une pensée religieuse^ surtout si la transformation est brusque et profonde, nous disons que cette crise est une conversion. Appelons le centre de chaleur, d'intérêt et d'impulsion dans la pensée d'un individu, son/qyer habituel d'énergie personnelle. Rien n'est plus important chez un homme que le groupe d'idées et de sentiments qui domine sa pensée. Nous dirons que la conversion d'un homme est
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le passage de la périphérie au centre d'un groupe d'idées et d'impulsions religieuses qui devient dorénavant son foyer habituel d'énergie personnelle.
Comment l'excitation se déplace et se modifie-t-elle dans une conscience humaine ? Pourquoi tel groupe périphérique devient-il tout à coup central? La psychologie nous répondra qu'elle peut bien indiquer ce qui se passe en général, mais qu'elle est incapable de rendre compte avec précision, dans un cas donné, de toutes les forces particulières qui entrent en jeu. Ni l'observateur, qui examine du dehors ce processus mental, ni le sujet même qui l'éprouve, ne peut nous expliquer pourquoi, dans certains cas, le changement est si brusque, si complet, tandis que la plupart du temps le moment propice se fait attendre. Longtemps la même pensée nous revient, longtemps nous répétons le même acte ; un beau jour le sens et la portée véritables de cette pensée retentissent en nous pour la première fois ; un beau jour cet acte est devenu pour nous une impossibilité morale. Tout ce que nous savons, c*est qu'il est en nous des sentiments morts, des idées mortes, des croyances mortes, et que d'autres sont pleines de chaleur et de vie ; quand une pensée, jusque-là froide et incolore, s'anime, vibre et rayonne en nous, tout le contenu de notre esprit doit s'y adapter, se réorganiser autour d'elle. Dironsnous que cette chaleur et cette vie nouvelles ne sont que «( Tefficacité motrice » de l'idée, longtemps tenue en échec, et qui s'exerce enfin librement ? Cette métaphore mécanique ne nous instruit pas davantage. Qu'est-ce, en effet, que cette efficacité motrice? En quoi consiste-t-elle ? Comment est-elle tenue en échec ? Pourquoi se déploie-t-elle si soudainement ? On ne peut donner de toutes ces difficultés que des solutions tellement vagues et générales qu'elles ne font que mieux ressortir le caractère radicalement individuel du phénomène entier.
En somme, nous retombons toujours sur la métaphore, bien vieille et bien usée, de l'équilibre mécanique entre plusieurs forces. On se représente l'esprit comme un système d'idées, dont chacune a sa puissance émotive et son énergie active; toutes ces tendances — impulsions ou inhibitions — , se contrarient entre elles ou se renforcent. A mesure que la vie
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s'écoule, cet ensemble se modifie par addition ou par soustraction ; en outre, les tendances diminuent ou croissent avec Tâge. Comme dans une maison les pierres peuvent tomber une à une, se disjoindre, s'émietter, sans que la masse de l'édifice fasse mine de s'écrouler ; de même un système d'idées peut s'affaiblir peu à peu par une sorte d'intime décomposition et pourtant rester debout par la force de l'habitude, par simple routine. Mais ime perception nouvelle, le choc soudain d'une émotion, ou des circonstances qui mettent en pleine lumière la désorganisation interne et l'absence de cohésion du système le feront s'écrouler tout d'une pièce. Alors le centre de gravité s'abaisse et semble devenir plus stable, les idées nouvelles qui le constituent étant pour ainsi dire consolidées de tous côtés par les ruines de leurs devancières : l'équilibre nouveau semble définitivement établi.
Les associations d'idées et les habitudes bien enracinées retiennent d'ordinaire et retardent l'esprit sur la pente d'une pareille transformation. Inversement, les sensations et les connaissances nouvelles accélèrent le changement. Mais il a pour facteur principal la lente évolution de nos instincts et de nos passions, à mesure que « le Temps les touche de son doigt mystérieux ». Toutes ces influences peuvent s'exercer d'une manière subconsciente ou à demi consciente '.
Quand U s'agit d'un individu chez qui la vie subconsciente est très développée, en qui les raisons d'agir et de croire mûrissent d'ordinaire dans le silence, il est impossible au sujet lui-même comme à ceux qui l'observent, de se rendre compte de toutes les causes d'une telle transformation ; ce qui permet l'hypothèse d'une intervention miraculeuse. Les
(i) Jouffroy nous en est un exemple : c G*est sur cette pente que mon intelligence avait glissé, et qne, peu à peu, elle s'était éloignée de la foi. Mois cette mélancolique révolution ne s*ctait point opérée au grand jour de ma conscience : trop de scrupules, trop de vives et saintes affections, me l'avaient rendue redoutable pour que je m'en fusse avoué les progrès. EUe s'était accomplie sourdement, par un travail involontaire dont je n'avais pas été complice, et depuis longtemps je n'étais plus chrétien, que, dans l'innocence de mon intention, j'aurais frémi de le soupçonner ou cru me calomnier de le dire ».
JouFPiioY : Nouveaux mélangea philosophiques, p. 8a. Ces lignes précèdent immédiatement le récit que nous avons rapporté plus haut, p. 147.
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violentes émotions contribuent à précipiter la crise. Gtiacon sait avec quelle intensité explosive Famour, la jalousie, la colère, la peur ou le remords peuvent éclater dans une ftme. *
La confiance, la hardiesse, la joie, l'espérance, émotions caractéristiques d'ime conversion qui s'achève, peuvent également être explosives. Or une émotion explosive laisse rarement Tesprit dans le même état qu'auparavant.
Dans son récent ouvrage sur la Psychologie de la Religion, le professeur Starbuck, de Californie, a mis en lumière par ses recherches statistiques im parallélisme étroit entre le phénomène de la conversion, tel qu'il apparaît chez les jeunes gens élevés dans des milieux piétistes, et Féclosion à la vie complète de l'esprit, phase normale de l'adolescence. Ces deux crises se produisent au même âge, d'ordinaire entre quatorze et dix-sept ans. Mêmes symptômes initiaux : une impression de manque et d'imperfection ; rêverie pensite, dépression, analyse morbide de soi-même, crainte de l'avenir, ébranlement douloureux des convictions antérieures. Même aboutissement : un sentiment joyeux de délivrance, d'apaisement et de confiance dans la réalité objective, né de l'adaptation de toutes les facultés de l'ftme au nouveau centre de perspective. Si, laissant de côté les reçiçals, * nous considérons les conversions isolées, nous y trouvons aussi des expériences mystiques dont la soudaineté frappe d'étonnément celui qui les éprouve. Elles sont en tout comparables aux émotions caractéristiques de la mue douloureuse, angoissante, orageuse, qui est si fréquente chez les adolescents. Starbuck semble avoir raison de conclure que la conversion, telle que nous la voyons apparaître chez la plupart des jeunes
(i) Les exemples abondent. Je me contenterai d'un cas pathologique où surgit un sentiment de culpabilité :
« Une nuit, en me mettant aulit, jefus saisi d*un tremblement convulsif pareil à celui que Swedenborg nous décrit, et qui s*empara de lui comme nnf impression de sainteté ; mais chez moi c*était une impression deeulpabilitc- Toute la nuit je fus en proie à ce tremblement et dès le début je sentis que ]*étais sous la malédiction de Dieu. Je n'ai jamais fait une action conforme au devoir ; il n*y a dans toute ma vie, si loin que ma mémoire paisse remonter, que péchés contre Thomme et péchés contre Dieu ; je suis on chacal à face humaine. »
(9) [Réunions de réveil].
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méthodistes, est essentiellement une crise normale de Tadolescence ; elle résulte de Tépanouissement de l'homme adulte, de la substitution, à l'univers étroit et borné de l'enfant, d'une vie plus large et plus haute :
« La théologie, nous dit-il, prend pour base les tendances de l'adolescent et construit là-dessus ses doctrines ; elle a vu que le point essentiel dans la croissance spirituelle des jeunes gens, c'était de les amener à Sortir de Fenfance pour entrer dans la période de l'âge mûr, c'est-à-dire de la pensée personnelle. Par suite, elle met en jeu les moyens qui peuvent rendre plus intenses les tendances normales. Elle abrège ainsi la période aiguë et orageuse. » *
Suivant les statistiques de Starbuck, cette première phase de la conversion qu'on appelle « la conviction du péché » dure environ cinq fois moins que la phase aiguë de l'adolescence, quand il n'y a pas conversion religieuse. Mais si elle est plus courte, elle est infiniment plus intense. Elle s'accompagne beaucoup plus souvent de troubles organiques^ perte du sommeil, perte de l'appétit, etc. Les conversions dont parle Starbuck sont avant tout, cela va sans dire, celles de personnes tout à fait ordinaires, coulées dans le même moule grâce à la doctrine reçue, aux exhortations et à l'exemple. Leur couver^ sion est surtout produite par suggestion et par imitation. * Si leur crise d'adolescence avait lieu dans d'autres pays ou d'au-
(i) E. D. Starbuck : The l^sychology of Religion, p. aa4' (a) Personne ne Ta jamais mieux compris que Jonathan Edwards. U indique clairement, dans son Traité sur les Affections ReligieuseSy les réserves qu*il convient de faire en présence d'une conversion appartenant au type ordinaire :
c Une règle reçue et confirmée par le consentement universel exerce chez beaucoup de gens une influence considérable et souvent inconsciente sur la marche de l'expérience religieuse. Je sais très bien ce qui se passe en eux, ayant eu de fréqn'-ntes occasions de les observer de près. Au début leur pensée n'est souvent qu'un chaos ; puis ils y démêlent les éléments qui ont le plus de rapport avec les états d'esprit qu'on leur a présentés comme indispensables. L.ear attention se porte sur ces éléments, dont ils parlent et reparlent, Jusqu'à les faire ressortir toujours plus clairement, tandis que les éléments négligés s'effacent toujours davantage. C'est ainsi qu'ils sollicitent peu à peu leur expérience personneUe, pour la rendre exactement conforme au type imprimé dans leur esprit. De leur côté, les ministres, ayant affaire à des personnes qui insistent sur la nécessité des distinctions précises et deç méthodes claires, sont amenés à procéder de la même façon, n
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très religions, sans doute la transformation serait la même dans son essence — puisqu'elle est en somme une condition nécessaire du développement de Tesprit — mais ses accidents seraient tout différents. En pays catholique par exemple, ou dans nos églises anglicanes, on ne trouvera pas la même angoisse, la même a conviction du péché » que chez les méthodistes et dans les revivais. Dans le catholicisme et Tanglicanisme, religions plus strictement ecclésiastiques, on accorde plus de confiance aux sacrements; l'acceptation par l'individu de son propre salut y joue un rôle plus effacé, elle n'a pas besoin d'être préparée de longue main. Mais tout phénomène imitatif suppose un prototype dans le passé. Aussi nous efforcerons-nous de nous en tenir aux expériences religieuses vraiment primitives et originales. C'est parmi les cas isolés se produisant chez des adultes que nou6 aurons le plus de chance de les rencontrer.
Le professeur Leuba, dans un article remarquable sur la psychologie de la conversion S subordonne presque entièrement l'aspect théologique de la vie religieuse à son aspect moral. Il définit le sentiment religieux (c im sentiment d'imperfection morale, de désordre, de péché, pour employer le mot technique, accompagné d'une aspiration à la paix et i l'unité intérieures ». — « Le mot de « religion », dit-il, désigne de plus en plus l'ensemble de désirs et d'émotions que développe en nous le sentiment du péché, puis celui de la délivrance. » Il multiplie les exemples, passant en revue toutes les formes de péché, depuis l'ivrognerie jusqu'à ^o^ gueil spirituel, pour bien montrer que le sentiment du péché peut devenir aussi obsédant que la douleur physique la plus aiguë, et provoquer en nous le même besoin de délivrance. Cette conception rend compte sans contredit d'une foule de cas particuliers. Tel celui de M. Hadley, qui, après sa conversion, s'est consacré avec ardeur à sauver des ivrognes, à New-York. Il rapporte en ces termes son expérience :
<K Un mardi soir, j'étais assis dans un cabaret à Harlem ; je n'étais plus qu'un ivrogne sans abri, sans amis, et presque sans
(i) Stadies in the Psychology ofReligioua Phenomena, American Journal 0/ Pêychologx, VII, 309 (189S).
LA CONVERSION IJI
vie. J'avais vendu ou engagé tout ce qui pouvait me procurer à boire. Je ne pouvais plus dormir, à moins d*être ivre-mort. Il y avait bien des jours que je n'avais rien mangé, et pendant les quatre nuits précédentes j'avais souffert depuis minuit jusqu'au matin du delirium tremens. J'avais souvent dit : Je ne serai jamais un vagabond, jamais je ne serai réduit à cette extrémité, car si ce moment vient, je trouverai un asile au fond de la rivière. Mais le Seigneur voulut que, ce moment venu, je n'eusse pas la force de faille un quart du chemin qui menait à la rivière. Comme j'étais assis là pensif, je crus sentir une grande, une puissante, une auguste présence. Je ne savais pas alors ce que c'était. J'appris plus tard que c'était Jésus, l'ami du pécheur. Je m'avançai vers le comptoir et je donnai dessus un terrible coup de poing qui fit vibrer tous les verres. Les gens qui buvaient là, debout, me regardaient avec une curiosité méprisante. Je dis que jamais plus je ne boirais de boissons fortes, dussé-je tomber mort au milieu de la rue ; et vraiment j'avais Timpression que je mourrais avant la fin de la nuit. Quelque chose me dit : « Si tu veux tenir ta promesse, va te faire enfermer. » J'allai au poste de police le plus proche et me fis enfermer.
» On me mit dans une cellule fort exiguë ; il semblait que tous les démons qui pouvaient y trouver place y Aissent entrés avec moi. Mais ce n'était pas ma seule compagnie. Non, le Seigneur en soit loué I Cet Esprit secourable qui était venu à moi dans le cabaret était présent et me dit : Prie ! Je priai donc, et bien que cela ne m'apportât pas grand réconfort, je continuai à prier. Dès que je fus çn état de quitter ma cellule, on me conduisit au tribunal de police, où je fus condamné à la réintégrer. A la fin on me relâcha ; je parvins à regagner la maison de mon frère, où l'on me prodigua des soins. Couché dans mon lit, l'Esprit m'exhortait sans me quitter jamais. Le dimanche matin, en me levant, je sentis que ce jour allait décider de mon sort. Vers le soir l'idée me passa par la tête d'aller à la Mission de Tempérance de Jerry Mac Auley. Je m'y rendis. La salle était bondée, et c'est à grand peine que je me faufilai jusqu'à Fespace libre, devant l'estrade. Là je vis cet homme de Dieu, cet apôtre des ivrognes et des parias, Jerry Mac Auley en personne. Il se leva, et, au milieu d'un profond silence, il raconta sa propre expérience. Il y avait chez cet homme une sincérité qui portait la conviction dans l'esprit, et j'en vins à me dire : « Serait-il possible que Dieu pût me sauver, moi, tel que je suis? » J'écoutai les témoignages de vingt-cinq ou trente personnes, toutes sauvées de l'alcool, et je pris la résolution d'être sauvé ou de mourir immédiatement. Au moment où l'on
IJ^ l'XXPArIXNGB RSLIGISU8E
nous 7 invita, je me mis à genoux avec une foule de buveurs. Jerry fit la première prière. Puis Mme Mac Auley pria pour nous avec ferveur. Oh ! quelle bataille se livrait pour le salut de ma pauvre &me ! Une voix bénie me murmurait tout bas : « Viens ! b Le diable disait : « Fais attention ! » Je n*hésitai qu'un instant, et puis, le cœur brisé, je dis : « Cher Jésus, peux-tu m'aider ? » Jamais, avec des paroles humaines, je ne pourrai décrire ce moment. Bien que jusque là mon ftme eût été remplie des plus noires ténèbres, je sentis que le soleil le plus radieux iliuminait mon cœur. Je sentis que j'étais un homme libre. Oh I quel sentiment précieux de sécurité, d'affranchissement, de confiance absolue en Jésus I Je sentis que le Christ, avec toute sa lumière et toute sa puissance, était entré dans ma vie ; que véritablement mon passé s'était évanoui et toutes choses pour moi faites nouvelles.
» Depuis ce moment, je n ai jamais éprouvé le besoin d*une gorgée d* eau-de-vie, et tout Tor du monde ne m*en ferait pas avaler une goutte. Je promis à Dieu cette nuit-là que je travaillerais pour lui toute ma vie, si seulement il m*dtait Fenvie des boissons fortes. Il Ta fait, et de mon côté j'ai tâché de tenir ma pro-
Comme le D^ Leuba le remarque avec raison, il entre peu de théologie doctrinale dans une telle expérience, qui débute par l'absolu besoin d'un secours d'en haut et se termine par la conviction qu'on est secouru. Il cite d'autres conversions de buveurs, exclusivement morales, et ne contenant, telles qu'elles nous sont rapportées, aucune croyance théologique. Le cas de John Gough, par exemple, est pratiquement, dit Leuba, une conversion athée : il n'est question ni de Dieu ni de Jésus. '
(i) J'ai abrégé ce récit. On trouvera d'autres conversions de buveurs rspportées dans la brochure de M. Hadley, intitulée Reêcue Mission Woii, (Œuvre missionnaire de relèvement), publiée par la Old Jerrjr WAsUy Water Street Mission, Nfiw York citjr. Le professeur Leuba donne, comme appendice à son article, une série de cas très frappants.
(9) Un garçon de restaurant fut le « Sauveur » de Gough, au moins d'âne façon provisoire. Le général Booth, fondateur de T Armée du Salut, estime que la première condition essentielle, lorsqu'il s'agit de sauver des parias, est de leur faire sentir qu'il existe un être humain moins dégradé qm s'intéresse assez à eux pour s'inquiéter de savoir s'ils vont se dégager de ^ leur alijeetion ou s'y enfoncer.
LA GONVXRSION IjS
Mais quelle que soit Timportance de ce type de conver* sion, sans adaptation intellectuelle, le D^ Leuba tend certainement à l'exagérer. Ce type correspond à la forme de mélancolie morbide dont AUine et Bunyan nous ont fourni des exemples, où dominent des préoccupations subjectives. Mais nous avons vu qu'il existe aussi des mélancoliques dont les préoccupations sont tout H)bjectives : ce qui l'emporte chez eux, c'est l'idée que l'univers entier, que la vie en général n'a point de sens ; tel fiit, nous l'avons vu, le cas de Tolstoï. * Il faut donc reconnaître que toute conversion renferme des éléments distincts et relativement indépendants, dont il importe de discerner les rapports avec le caractère et la vie individuelle du sujet converti. "
Certaines personnes ne se convertissent jamais et seraient peut-être incapables de se convertir dans n'importe quelles circonstances. Les idées religieuses ne peuvent pas devenir le foyer central de leur énergie morale. Ce sont peutrétre de très honnêtes gens, des serviteurs de Dieu au point de vue pratique, ce ne seront jamais des enfants de son royaume. Ou bien il leur est impossible de se faire une idée des choses invisibles^ ou bien ils sont atteints d'une sécheresse et d'une stérilité irrémédiable du cœur. Cette inaptitude à la foi religieuse peut avoir une origine intellectifelle : les facultés religieuses sont étouffées par des croyances paralysantes. Ainsi le pessimisme et le matérialisme ont de nos jours refroidi bien des ftmes généreuses dont les tendances spirituelles se seraient autrefois librement épanouies. Les doctrines positivistes et agnostiques opposent de même leur veto formel à toute foi religieuse, comme à quelque chose de lâche et de honteux. Combien parmi nous s'inclinent devant ce veto, ont peur de donner libre cours à leurs instincts spirituels ! Chez bien des hommes, cette paralysie reste défini-
(i) Stuart MUl, dans son Autobiographie, nons raconte qn'U tomba dans une orise de mélancolie apathique où il se disait : La v|b ne sert à rien, et d'où U sortit en lisant les Mémoires de Marmontel (I) et la poésie de Wordsirorth. U suffit de lire ces pages pour voir qu'U s'agissait d*nne ■lélancoUe tout inteUectneUe, d'une préoccupation métaphysique.
(s) Starbuck, à côté du type de conversion où Ton cherche la € déUvranœ du péehé », en distingue un autre, qu'il appeUe c Illumination spiritueUe ». (PtOr^ikQimgy cfBMgUm, p. 86).
174 l'expérience rjelioibube
tive. Jusqu'à la fin ils se refusent à croire, leur énergie personnelle n'acquiert jamais de centre religieux et les éléments spirituels restent à jamais inactifs dans la pénombre de leur pensée.
Chez d'autres le mal est plus profond. II existe des hommes dépourvus de sensibilité religieuse. De même qu'un individu dont le sang est pauvre ne peut pas, malgré toute sa bonne volonté, atteindre à la joyeuse exubérance des tempéraments forts et sanguins ; de même l'âme stérile au point de vue spirituel peut admirer et envier la foi des autres ; mais elle ne saurait goûter elle-même l'enthousiasme et la paix dont jouissent les âmes prédisposées à croire. H faut cependant faire une réserve : tout cela peut être une inhibition temporaire. Après des années et des années d'^ndurcissement, un dégel peut se produire, une vanne peut s'ouvrir, et les flots du sentiment religieux couler à pleins bords dans ime âme jusqu'alors obstruée. C'est surtout là que la conversion soudaine apparaît comme un miracle. De pareilles possibilités nous interdisent de considérer comme définitive la distinction des tempéraments religieux et des tempéraments non-religieux. Il n'y a pas d'espèces fixes en psychologie.'
L'esprit humain fonctionne de deux manières, si différentes qu'elles paraissent opposées, et cela donne lieu, comme l'a fait remarquer Starbuck, à deux modes de conversion très distincts. On sait ce qui se passe quand on essaye de retrouver un nom oublié. On aide la mémoire en passant rapidement en revue les personnes et les choses avec lesquelles le mot oublié semble avoir quelque rapport. Cet effort peut réussir ; quelquefois l'on sent au contraire que plus on cherche, moins on trouve ; le mot est comme un corps pesant noyé dans la vase, qui s'enfonce d'autant plus que Ton fait plus d'efforts pour le repêcher. On peut alors user d'un stratagème ; renoncer à faire effort, penser à tout autre chose ; au bout d'une dfemi-heure, le mot qui semblait perdu se présente tout à coup à la pensée, comme un promeneur distrait qui n'a pas l'air de se douter qu'on l'attend. L'effort initial a mis en branle un mécanisme secret, dont le dernier rouage fait surgir le mot désiré, comme s'il venait spontané-
LA GONVBRSION I^S
ment. Une maltresse de piano, raconte Starbuck, après qu'elle avait clairement indiqué à l'élève comment il fallait exécuter un passage difficile et que l'élève avait essayé en vain, lui disait : <x Maintenant n'y pensez plus, cela se fera tout seul ! » *
Ces deux procédés de l'esprit, Tun conscient et volontaire, l'autre inconscient et spontané, fournissent, comme l'a montré Starbuck, deux types opposés de conversion : dans l'un, on çeut, dans l'autre on s'abandonne. La conversion volontaire est en général une régénération graduelle ; les habitudes nouvelles croissent peu à peu ; l'édifice moral se construit pierre à pierre. Il y a néanmoins des moments critiques où le développement paraît beaucoup plus rapide. Dans le développement physique de notre corps, comme dans tout ce que nous acquérons par l'exercice, le progrès se fait par bonds et par secousses :
« Ce n'est parfois qu'après s'être longtemps livré à un exercice physique qu'on en goûte un beau jour tout le charme ; de même, le converti peut arriver tout d'un coup à savourer les beautés de la foi religieuse. Une fois qu'on apprécie pleinement un sport, le jour vient où Ton s'identifie complètement au sport lui-même, dans l'enthousiasme d'un grand match. De la même façon, un musicien peut subitement en venii- au point où la technique de son art ne le préoccupant plus, il devient, dans un moment d'inspiration, comme un instrument passif au travers duquel la musique s'exhale. J'ai entendu raconter à deux personnes diCTérentes, toutes deux mariées, et dont la vie conjugale avait été très belle dès le début, que ce ne fut qu'une année, et même plus, après leur mariage, qu'elles se rendirent pleinement compte de leur bonheur. Il en est de même dans l'expérience religieuse des individus que nous étudions. » *
Nous rencontrerons bientôt des exemples frappants de ces processus psychiques subconscients qui semblent mûrir dans l'ombre, puis éclater tout à coup à la lumière de la conscience. Sir William Hamilton et le professeur Laycock, d'Edimbourg, furent des premiers à attirer l'attention sur cet ordre de faits. Mais c'est le Dr Carpenter, si je ne m'abuse, qui proposa le
(i) P^ehoUogx of Religion^ p. 117.
(a) Payehologx ofRéiigionf p. 386. Compara les p. i3>i44 «^ a6a.
176 L'EXPianBNGB RBLIGIBUBB
tenue de m cérébration inconsciente », entré depuis dans la langue courante. Les faits étant aujourd'hui beaucoup mieux connus qu'ils ne Tétaient alors, il yaut mieux substituer des épithètes plus vagues, telles que «c subconsciente i> ou « subliminale » à l'adjectif inconscient, qui est la plupart du temps erroné.
Finney nous offre un exemple de conversion volontaire. Dans la page qui suit^ il a souligné lui-même les deux passages les plus frappants à cet égard :
« J'en étais là, quand toute la question du salut par l'Evangile se posa devant mon esprit d'une manière tout à fait merveilleuse. Je crois que je vis alors^ aussi clairement que j'ai jamais pu le faire dans ma vie, la réalité et la plénitude de l'existence de Christ. Le salut contenu dans l'Evangile m' apparut comme im don offert qn'i) s'agissait d'accepter ; ce que j'avais à faire de mon côté, c'était de consentir à quitter mes péchés et à recevoir le Cîirist. Après que cette révélation distincte fut demeiu*ée quelques instants devant mon esprit, il me sembla que cette question m'ét<iit posée : « Veuxtu consentir aujourd'hui même ? » Je répondis : « Om;jeQeux consentir aujourd'hui ou bien mourir de la tentatiçe ».
Il va dans les bois, et nous décrit ses luttes intérieures : il ne pouvait prier, son cœur était endurci dans l'orgueil. <( Alors je me reprochai la promesse que j'avais faite, de donner mon cœur à Dieu avant de quitter les bois. Quand j'essayais, je m'apercevais que je ne pouvais pas... Mon &me se dérobait, mon cœur ne se portait pas vers Dieu. J'étais accablé de la pensée que j'avais fait une promesse bien téméraire : donner mon cœur à Dieu ce jour-là, on mourir de la tentative. Je sentais mon âme liée par cette promesse; et pourtant j'allais la violer. Un grand abattement, un grand découragement m'envahit, je n'avais presque pas la foi*ce de me tenir à genoux. A ce moment précis, je crus entendre quelqu'un s'approcher de moi : j'ouvris les yeux pour voir si c'était vrai. Mais j'eus la révélation distincte de l'obstacle qui me barrait la route : l'orgueil de mon cœur. Je sentis combien j'étais coupable d'avoir honte qu'un être humain pût me voir à genoux devant Dieu ; et ce sentiment, s'emparant de moi, devint si fort et si envahissant que je criai, aussi haut que possible : <r Je ne quitterai pas cet endroit dussent tous les hommes de la terre et tous les démons de Venfer m! entourer. Eh quoi ! disais-je, vil pécheur que je suis, quand je confesse mes péchés au Dieu grand et saint, j'ai honte qu'un être humain, pécheur comme moi, me trouve à genoux, m' efforçant de
LA CONVERSION l'JJ
faire ma paix avec mon Dieu offensé ! » Ce péché me paraissait effroyable, infini. Et ce sentiment me brisa devant le Seigneur. » *
Les conversions où TefTort domine sont moins intéressantes pour nous que celles où l'on s'abandonne. J'ai hâte d'en venir à ces dernières, où les effets de cérébration subconsciente sont plus abondants et plus frappants. D'ailleurs l'opposition entre ces deux types n'est pas irréductible. Même dans une régénération où la volonté s'exerce au plus haut degré, il y a des intervalles d'abandon, ou de demi-abandon. Quand la volonté a donné son plus grand effort pour nous amener aussi près que possible de l'unité parfaite où nous aspirons, il semble que le dernier pas doit être accompli sans la volonté, par l'action de forces toutes différentes. En un mot, il s'agit de se laisser aller. « Il faut renoncer, dit Starbuck, à la volonté personnelle. Dans bien des cas le soulagement s'obstine à ne pas venir tant que l'individu ne cesse pas de faire effort. » Voici deux témoignages choisis parmi ceux de ses correspondants :
« J'avais dit que je ne céderais pas ; mais quand ma volonté eut été brisée, tout se fit sans peine. »
— « Je n'eus qu'à dire : a Seigneur, j'ai fait ce que j'ai pu ; je » laisse tout entre tes mains x> ; immédiatement je fîis rempli d'une grande paix. »'
Starbuck explique d'une façon qui me parait vraie (si des conceptions aussi schématiques peuvent prétendre à la vérité) pourquoi l'abandon est indispensable. Il y a deux choses dans Tesprit d'un candidat à la conversion : d'une part, sa présente défaillance, son péché, auquel il souhaite d'échapper; d'autre part, l'idéal positif qu'il aspire à réaliser. Or le sentiment de son péché est une région beaucoup plus distincte du champ de sa conscience que l'idéal entrevu par son imagination. Dans la majorité des cas^ on peut même dire que le péché
' (i) G. 0. FiNNBY : Memoirst p. x4-i6 (abrégé).
(a) Stabbugk : Psychology of Religion, p. 91, 114.
John NdBon, épuisé par ses efforts anxienx pour échapper à la damna tion l'écria : « Seigneur, Ta volonté soit faite I Damne ou sauve ! » A l'instant même son &me fut remplie de paix. Extrada /nom the journal 0/ Mr, John ^tUon, London, p. 04.
la
absorbe toute Tattention» ou peu s'en faut, de sorte que U conversion est « un combat pour échapper au péché plutôt que pour conquérir la perfection. » ' Quand un homme teiid consciemment vers uQ idéal, c'est en général vers ciuelqne chose de vague et d'imprécis. Et cependant, tout au fond de son organisme, il existe des forces qui grandissent et vont dans un sens déterminé ; les faibles efforts qu'éclaire sa conscience suscitent des efforts subconscients, alliés vigoureux qui travaillent dans l'ombre ; mais ces forces organiques convergent vers un résultat qui souvent n'est pas le même, et qui est toujours mieux déterminé que l'idéal conçu, médité, voulu par la conscience claire. Voilà pourquoi le moment vient où l'impulsion volontaire peut contrarier ces forces profondes, parce qu'au lieu de leur être parallèle, elle leur est oblique. De même le mot oublié nous échappe d'autant plus que nous faisons un plus grand effort pour le retrouver.
Starbuck me paraît avoir mis le doigt sur le nœud delà question, quand il dit que dans l'effort volontaire, on ne peut sortir de cette région de la conscience où domine le moi présent, le moi pécheur. Quand au contraire les forces sobconscientes nous dirigent, c'est plutôt le moi régénéré, le moi potentiel, qui conduit les opérations. Au lieu d'être le but imprécis de nos efforts maladroits, ce moi supérieur devient le centre d'organisation de toute notre activité.
Que doit donc faire l'individu? a D faut, dit Starbuck, qu'il lâche prise ; il faut qu'il s'en remette entièrement à cette Puissance supérieure, ouvrière de progrès moral, qui s'est accumulée dans les profondeurs de son être ; il faut qu'il la laisse fibûr à sa manière l'œuvre commencée... S'abandonner ainsi, c'est entrer dans une vie nouvelle, centre d'une nouvelle personnalité ; c'est vivre consciemment, en toute réalité, d'ime vie considérée jusque-là du dehors, abstraitement. »'
« Quand l'homme désespère, alors Dieu peut agir. » Voilà le point de vue théologique. Le point de vue physiologique serait celui-ci : <x Fais ce que tu peux, et laisse agir ton système nerveux. » Mais les deux formules expriment le même fait.
(i) Starbuok, p. 6i.
(s) Starbuck, p. iiS.
Nous dirons à notre tour : Quand le foyer nouveau d'énergie personnelle a couvé longtemps dans la pénombre subconsciente et que la flamme est prête à paraître, il faut se garder d'y toucher : le feu doit jaillir tout seul 1
Nous nous sommes servis jusqu'ici du langage abstrait et vague de la psychologie. Quels que soient les termes employés, il s'agit de s'abandonner avec toutes ses énergies et toutes ses faiblesses conscientes à la merci de puissances dont nous pouvons ignorer la nature, mais qui sont les vraies ouvrières de notre salut. L'abandon de soi-même a toujours été le nœud vital de la vie religieuse vraiment intérieure, indépendante des œuvres extérieures, des rites et des sacrements ; il le sera toujours. On peut dire qu'en se développant dans le sens de la vie intérieure, le christianisme a toujours insisté davantage sur cette crise salutaire. De Rome à Luther, puis à Calvin ; du calvinisme à la religion de Wesley ; du méthodisme enfin jusqu'au « libéralisme )> pur, qu'Q soit ou non du type de la mind-care ; dans toutes ces formes diverses et successives du christianisme, auxquelles il faudrait joindre les mystiques du moyen âge, les quiétistes, les piétistes, les quakers ; nous pouvons marquer les progrès incessants vers cette idée d'un secours spirituel immédiat, dont l'individu désemparé fait l'expérience, et qui ne dépend ni d'un appareil d jctrinal ni de rites propitiatoires ^
La psychologie et la religion sont d'accord pour admettre qu'il existe des forces extérieures à la conscience claire de l'individu, qui jouent dans sa vie im rôle rédempteur. Mais pour la psychologie, ce sont des forces « subconscientes » agissant par une <r incubation » ou (r cérébration » plus ou moins rapide, ce qui implique qu'elles sont immanentes à l'individu; tandis que pour la théologie chrétienne, ce sont les manifestations directes et surnaturelles d'un Dieu transcendant. Remettons à plus tard l'examen de cette divergence. Peut-être n'est-elle pas aussi complète et définitive qu'elle en a l'air.
Tenons-nous en pour le moment à l'observation psychologique. Vous avez devant vous un homme dont la vie con-
(i) [L'idéal où tend cette évolution progressive dn christianisme intérieur n*est-U pas celui qu'avait déjà conçu et même réalisé la conscience religieuse de Jésus? P. A.].
iSo l'eXPI&RIENGE RELIOIBU8B
ciente est comme suspendue sur un précipice ; aecablé par son péché, par le cauchemar de son imperfection radicale, il est inconsolable. Allez lui dire tranquillement qu'en loi tont est harmonie et perfection, qu'il n'a qu'à laisser là son inquiétude, son mécontentement, son anxiété ! Cela lui fera l'effet d'une pure absurdité. Il n'est conscient que d'une chose, c'est que tout en lui va mai ; ce que vous lui proposez n'est donc que mensonge. La volonté de croire ne saurait aller jusque-là. Sans doute nous pouvons développer une croyance dont nous trouvons en nous le germe, mais il nous est impossible d'en créer ime de toutes pièces quand tout ce que nous percevoDs va directement à rencontre. Il n'y a que deux manières dont on puisse s'affranchir de la colère, de l'inquiétude, de la crainte, du désespoir, ou d'autres affections mauvaises. Cest ou bien qu'une affection opposée nous envahisse et nous dompte, ou bien qu'épuisés par la lutte nous renoncions à lutter, nous lâchions prise et nous laissions aller les choses. Nos centres cérébraux émotifs se mettent en grève, et nous tombons dans une apathie temporaire. On peut constater que cet état d'épuisement momentané se rencontre assez souvent dans la conversion, au début de la crise. Tant que l'égoïsme inquiet de l'âme douloureuse monte la garde, l'expansive confiance de l'âme croyante ne saurait pénétrer dans la place. Mais si la sentinelle s'endort de lassitude, ne fût-ce qu'on instant, la foi peut profiter de l'occasion, s'emparer du logis, s'y installer définitivement. Le Teufelsdrceckh de Carlyle passe de « l'éternel Non » à « l'éternel Oui » en traversant un « Centre d'Indifférence ».
Comme exemple de ce trait caractéristique de la conversion, je citerai David Brainerd :
a Un matin, eonmie je faisais ma promenade habituelle, dans un lieu solitaire, je découvris que tous mes efforts et tous mes projets pour me procurer à moi-même la délivrance et le salut étaient vains. Je me trouvais au fond d'une impasse, j'étais perdu. Je vis qii*il m'était à jamais impossible de rien faire pour me délivrer ; que j'avais fait à Dieu toutes les requêtes qu'il me fûit possible de lui adresser durant l'éternité ; requêtes vaines, car je n'avais prié que par intérêt personnel et jamais en vue de la gloire de Dieu. Je vis qu'il n y avait aucune connexion nécessaire entre mes prières et la miséri-
LA CONVERSION l8l
corde divine ; qu'elles ne pouvaient en aucune manière obliger Dieu de m'accorder sa grâce ; qu'il n'y avait en elles ni plus de vertu ni plus d'efficacité que n'en aurait ma main en guise de rame pour faire avancer un bateau. Je vis que j'avais entassé devant Dieu dévotions, jeûnes, prières, en affectant de croire, en croyant même parfois que j'avais en vue la gloire de Dieu. Je vis que n'ayant jamais rien fait pour Dieu, je n'avais aucun droit à réclamer de lui autre chose que la perdition méritée par ma piété dérisoire et mon hypocrisie. Quand je vis clairement que je n'avais égard qu'à mon intérêt personnel, alors mes dévotions m' apparurent comme une moquerie, une série continue de mensonges, car tout cela n'était qu'adoration de moi-même, insulte envers Dieu.
-» Je demeurai dans cet état d'esprit depuis le vendredi matin jusqu'au dimanche soir (iq juillet 1739), où je me promenai de nouveau dans le même lieu solitaire. J'étais là, plein de mélancolie et d'accablement ; je voulus prier, mais je n'avais pas plus le cœur à la prière qu'à tout autre exercice rel^eux ; toutes mes préoccupations, toutes mes affections religieuses avaient disparu. Je pensai que l'Esprit de Dieu m'avait tout à fait abandonné ; pourtant je n'étais pas désolé, j'étais seulement morne et découragé, comme s'il n'y avait rien dans le ciel ou sur la terre qui pût me rendre heureux. J'essayai de prier durant une demi-heure, bien que je fusse dans un état d'insensibilité stupide ; alors, comme je marchais sous une épaisse charmille, une gloire ineffable s'ouvrit à l'intuition de mon âme. Je n'entends pas par là quelque lumière extérieure, car je ne voyais rien de pareil ; ni la représentation imaginaire d'un ange de lumière au troisième ciel, ni rien de cette nature ; mais une intuition intérieure de Dieu, telle que je n'en avais jamais eue auparavant. Ce n'était pas l'intuition spéciale d'une des trois personnes de la Trinité, le Père, le Fils ou le Saint-Esprit ; cela m* apparaissait comme la Gloire divine. Mon âme était remplie d'une joie indicible : voir Dieu, voir cet Etre de gloire ! j'étais intimement heureux à la pensée que Dieu était au siècle des siècles le Maître tout-puissant de tout et de tous. Mon ftme, enchantée de l'excellence de Dieu, se laissait absorber en lui, jusqu'à ne plus penser à son propre salut, jusqu'à perdre la notion de sa propre existence. Je demeurai dans cet état de joie intérieure, de paix et d'étonnement, à peu près jusqu'à la nuit ; alors je me mis à penser à ce que j'avais vu ; durant toute la soirée, je sentis dans mon esprit un calme très doux. J'étais dans un monde nouveau, tout m'apparaissait sous un aspect inaccoutumé. A ce moment, le chemin du salut s'ouvrit devant moi, avec tant de marques de sagesse et de parfaite adaptation aux besoins de l'homme, que je
l8a L*EXP£RIENCai rslioieuse
me demandai comment j'avais pu songer à quelque autre Toie de salut. Je m'étonnais de n'avoir pas plus tôt abandonné mes propres tentatives, pour entrer docilement dans cette voie charmante et bénie. Si j'avais pu me sauver par mes vertus ou par un des moyens que j'imaginais auparavant, toute mon âme maintenant s'y serait refusée ; je m'étonnais de ne pas voir le monde entier connaître et suivre docilement la voie qui conduit au salut par U justice de Christ. » '
Brainerd décrit avec précision le moment où se trahit l'épuisement de son angoisse coutumière. Dans un grand nombre, peut-être même dans la majorité des récits de ce genre, le sujet s'exprime comme s'il y avait e/i même temps épuisement de l'émotion d'ordre inférieur et brusque apparition de Féraotion supérieure ; * cependant il arrive aussi bien souvent que l'émotion inférieure, sans diminuer d'intensité, parait violemment expulsée par l'émotion supérieure. Chacune de ces dein impressions peut être vraie, suivant les cas ; nous allons ai voir des exemples.
T. W. B., chez qui la conviction du péché était arrivée au paroxysme, ne mangea rien de tout le jour ; il s'enferma dans sa chambra le soir, complètement désespéré, criant : m Jusques à quand, Seigneur, jusques à quand ?» - « Après avoir répété cela plusieurs fois, nous dit-il lui-même, il me sembla que je m'affaissais dans un état d'insensibilité. Quand je revins à moi, j'étais à genoux, priant non pour moi, mais pour les autres. Je me sentais soumis à la volonté de Dieu, désirant qu'il fit de moi ce qui lui semblerait bon. Je pensais trop aux autres pour pouvoir encore penser à moi. » '
Notre grand c< revwalist » américain Finney s'exprime ainsi :
(i) [C*est-à-dire, en style catholique, par les mérites de Jésns-Christ^ - Edward and Dwioht : Life of Brainerd, New Haveny 1823, p. 45-47 (abr^)
(a) Si nons considérons le phénomène entier comme un changement df réquilibre mental, nous pouvons dire qne la concentration des noaveilrs énergies psychiques en un foyer nouveau, constituant une nouvelle personnalité, et la dispersion des énergies anciennes, rejetées à la périphérie, sont au fond les deux aspects inverses d'un même phénomène. Starbuck a raison de dire que « Tabandon j» et la « résolution nouvelle » qui semblent au premier abord deux expériences si différentes, «sont en fait identiques.» L'ahaodon, c'est le changement exprimé dans le langage de l'ancien moi ; la résolution, c'est le même changement envisagé par le moi nouveau . — Starbuck : Pêjrch, of Religion, p. 160.
(3) A. A. BoNAR : Nettleton andhis Labours, Bdinbargh, i854, p. 961.
LA CONVERSION l83
« Je me dis à moi-même : Qu'est-ce que cela ? J'ai dû contrister le Saint-Esprit au point de Féloigner entièrement de moi. J*ai perdu tout sentiment de mon péché. Je n'ai plus l'ombre d'une préoccupation au sujet de mon âme ; il faut que l'Esprit de Dieu m'ait abandonné. — Non, pensais-je, je n'ai jamais été, dans toute ma vie, si indifférent à mon salut... J'essayai de faire revivre le sentiment de mon péché, qui jusque-là m'accablait si lourdement. J'essayai vainement de me rendre inquiet. J'étais si tranquille et si paisible que je me demandais si ce n'était pas une conséquence de Féloignement du Saint Esprit. » *
Voilà deux cas où l'épuisement graduel de Tune des émotions et la maturation subconsciente de l'autre sont simultanées. Mais chez d'autres individus, l'état d'esprit nouveau éclate soudain dans la conscience, renversant les barrières, balayant les obstacles, sans qu'il y ait eu aucun épuisement de la sensibilité douloureuse. Ce sont les cas les plus frappants, les plus mémorables. Au milieu d'une tempête intérieure qui bouleverse les sentiments, qui trouble ou transfigure les sensations, la vie nouvelle se sépare de l'ancienne et souvent il ne faut qu'un instant pour opérer une transformation radicale et définitive. Ce sont les conversions instantanées, auxquelles s'est attachée plus spécialement la notion de la grâce divine, et qui jouent un rôle important dans la théologie protestante. Aussi convient-il que nous les examinions de près .
Le cas le plus célèbre de tous est celui de Saint Paul sur le chemin de Damas. J'ai déjà rapporté tout au long celui de Bradley. Je vais en citer deux ou trois autres avant d'en indiquer les caractères généraux. Nous allons reprendre la suite du récit d'Henry Alline : le q6 mars 1776, sa pauvre âme par* tagée parvint à l'unité :
« Vers le coucher du soleil, j'errais dans les champs, en me lamentant sur mon état déplorable ; je me sentais perdu sans ressonrce, sur le point d'être écrasé sous mon fardeau ; j'étais le plus misérable des hommes. Je revins à la maison et quand j'arrivai devant la porte, au moment où j'avais le pied sur le seuil, j'entendis ces mots, comme un son doux et subtil, mais puissant : Tu as
(i) GiARLBB G. PiNNBT : Mémoire written by himself, 1S76, p. 17, 18.
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cherché, prié, travaillé à te corriger ; tu as lu, écouté, médité ; as-ta fait ainsi ton salut ? Es-tu prêt pour le ciel, prêt à comparaître devant le tribunal équitable de Dieu ?
y> Cela me fit terriblement sentir mon état de péché ; je dus reconnaître que je n'avais pas avancé d'un pas, et que j'étais aussi coupable, aussi condamné, aussi misérable que jamais. Je m'écriai en moi-même : Je suis perdu. Seigneur, et si toi-même tu ne me découvres pas quelque moyen de salut dont je ne sais rien, je ne serai jamais sauvé, car tous les moyens que je me suis imposés ont trahi mon dessein, je le sais, je l'accepte ! Seigneur, aie pitié ! Seigneur, aie pitié !
» Ces intuitions continuèrent jusqu'au moment où j'entrai dans la maison ; je m'assis, plein de trouble et d'angoisse, comme un homme qui se noie ; saisi par l'agonie, je me retournai brusquement, et voyant sur une chaise un fragment d'une vieille Bible, je m'ai saisis. Je l'ouvris au hasard, et mes yeux tombèrent sur le Psaume 38. C'était la première fois que m'apparaissait vraiment U Parole de Dieu ; elle s'empara de moi avec une telle puissance qu'elle semblait pénétrer toute mon âme, comme si Dieu priait en moi, pour moi. Mon père nous appela pour le culte de fSamille ; j'r assistai, mais, sans faire aucune attention à ce qu'il disait dans $& prière, je continuai de prier en me servant des paroles du Psaume. Aide-moi, m'écriais-je, Rédempteur des âmes, sauve-moi, ou je suis à jamais perdu. Tu peux, cette nuit, si tel est ton plaisir, avec une goutte de ton sang, racheter mes péchés, apaiser la colère de Dieu. A l'instant précis où je remettais tout entre ses mains, l'amour rédempteur fit irruption dans mon âme, s'exprimant par maintes paroles de l'Ecriture, avec une telle puissance que mon âme semblait fondre d'amour. Le fardeau de la condamnation et du péché avait disparu, les ténèbres étaient dissipées ; mon coeur était doucement humilié, rempli de gratitude ; mon âme, qui, peu d'instants avant, gémissant sous une montagne de douleur et de mort, criait à un Dieu inconnu, prenait maintenant son essor sur les ailes de la foi, et s'écriait : Mon Seigneur et mon Dieu ! Tu es mon rocher et ma forteresse, mon bouclier et ma haute retraite, ma vie, ma joie, mon présent et mon avenir. Levant les yeux, je vis la même lumière *, mais son aspect était différent ; aussitôt le dessein de Dieu me fut révélé, selon sa promesse, et je fus obligé de crier : « Assez, assez de lumière, ô Dieu d'amour ! » Et pourtant cette lumière n'est pas plus certaine, rien de ce que je vois de mes
(i) Alline avait plus d*nne fois vu briller une lumière, d'origine évidemment subjective.
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yeux n'est plus certain que Vœuvre de ma conversion, que le changement opéré dans mon âme, avec toutes ses manifestations.
» Au milieu de mes joies, moins d*une demi-heure après que mon âme eut été mise en liberté, le Seigneur me révéla ma vocation de prédicateur de FEvangile. Je dis à haute voix : « Amen, Seigneur, j'irai ; envoie-moi ! ». Je passai la plus grande partie de la nuit dans des transports de joie, adorant et louant TEtemel pour sa libre grâce, pour sa grâce infinie. Après un long ravissement, comme ma nature semblait avoir besoin de sommeil, j'eus l'idée de fermer les yeux quelques instants ; alors le diable, s'insinuant en mon esprit, vint me dire que si je m'endormais, je perdrais tout mon bonheur, et qu'en me réveillant je m'apercevrais que tout cela n'était qu'illusion et rêverie. Aussitôt je m'écriai : « Seigneur, si je suis trompé, détrompe-moi ! »
» Je fermai les yeux quelques minutes et sentis la douceur d'un sommeil reposant. Dès que je me réveillai, ma première pensée fut : « Où est mon Dieu ? » En un instant, mon âme se sentit vivre en Dieu, avec Dieu, et enveloppée de son amour étemel. Au point du jour, je me levai joyeux pour annoncer à mes parents ce que Dieu avait fait pour mon âme ; je leur racontai le miracle opéré par sa grâce infinie. Je pris une Bible pour leur montrer les paroles que Dieu, la veille au soir, avait imprimées dans mon âme ; mais quand j'ouvris la Bible, elle m*appai-ut toute nouvelle.
» Je souhaitais si ardemment servir la cause de Christ, en prêchant l'Evangile, que je ne pouvais plus rester en repos ; il me fallait partir et raconter les merveilles de l'amour rédempteur. Je perdis le goût des compagnies et des plaisirs charnels et pus y renoncer entièrement. » *
Le jeune Alline, sans autres livres que la Bible, sans autre instruction que sa propre expérience, devint en fort peu de temps ministre de l'Evangile, et dès lors sa vie fui comparable, par l'austérité comme par l'unité, à celle des plus grands saints. Il fut heureux à sa manière ; mais jamais il ne retrouva le moindre gofit pour les plaisirs du monde, même les plus innocents. Nous le classerons, avec Bunyan et Tolstoï, parmi les hommes sur qui le fer rouge de la mélancolie a laissé son empreinte indélébile. La conversion d' Alline le fit entrer dans une vie tout autre que la vie naturelle, qui resta pour lui une triste et patiente épreuve. Bien des années plus tard, nous trouvons dans son journal des notes comme celle-ci :
(0 Uft and Joumalê, Boston iSoS, p. 3i-4o (abrégé).
i86 l'expérience RELIOnSUSE
« Mercredi la j'ai prêché pour un mariage, et j'eus le bonibt d'obtenir qu'on s'abstint de tout divertissement charnel. »
Un cas fort intéressant a été publié par Leuba '. C'est celni d'un fils de pasteur, ancien étudiant d'Oxford, dont la conversion ressemble à l'histoire bien connue du Colonel Gaidiner \ J'abrège un peu son récit :
(i) American Journal of Pajrchologx (Vol. vi).
(a) [Cette histoire étant moins connue en France qn'en Angleterre, je donnerai quelques détails sur le Colonel Gardiner, empruntés à sa biographie flA/e of Col. James Gardiner, by P. Doddridge, London, the ReUgious Tract Society) y écrite en 1747-
Le Colonel Gardiner (1688-1745) fut toute sa vie un vaillant soldat et. Jusqu'à 3i ans, un grand débauché. Un dimanche de juillet 1719 — ee qui suit est le résumé de son propre récit (p. aS-aô) — après avoir passé la soirée en Joyeuse compagnie, il alla dans sa chambre vers onze lieures, pour y attendre, en tuant le temps comme il pouvait, le moment d'aller chez sa maîtresse, ime femme mariée qui lui avait donné rendez- vous pour minuit précis, n mît la main sur un petit livre que sa pieuse mère avait glissé dans sa valise. Depuis longtemps il était incrédule, il avait abandonné toute dévotion. U prit cependant le livre, intitulé : c Le Soldat Chrétien, ou le Ciel emporté d'assaut »» et l'ouvrit par désœuvrement. Tout à coup, pendant qu'il lisait, il vit la page éclairée d'une manière extraordinaire ; s'imaginant que la chandelle en était cause, il leva les yeux et, à sa grande stupéfaction, vit devant lui, comme suspendue en l'air, la figure de Jésus-Christ sur la eroix, tout environnée d'une brillante auréole. Il entendit une voix mystérieuse qui lui disait : c O pécheur ! j'ai souffert pour toi ; estnse ainsi que tu me récompenses ? • Aocablé d'étonnement , il s'affaissa dans son fauteuil et resta longtemps comme insensible. Puis il se releva, ayant tout à fait oublié son rendez-vous; il arpenta sa chambre a grands pas, plein de remords et de désespoir. Il la pensée que, par sa vie de péchés et d'impureté, il avait crucifié Christ à nouveau. Il se jugeait irrémédiablement digne d*une damnation étemelle. Mais ce qui le faisait le plus souffrir, c'était le sentiment de son ingratitude envers son Dieu et envers son Sauveur (p. 37).
A partir de ce mament, sa vie fut transformée. «Je f^s, dit-il, (p.3i, noie) radicalement guéri de toute inclination à la sensualité, alors qu'auftaravaut j'étais si fortement adonné à ce péché que le seul remède qui aurait pu m'en guérir, c'est une balle dans la tête. Tout désir et toute inclination de ce genre disparurent en moi comme si j'avais été un enfant à la mamelle. Jamais la tentation n'est revenue depuis. »
Pendant trois mois, il vccat d'une vie religieuse, austère, confessant ouver* tement sa foi, la défendant hardiment quand on l'attaquait (p. 33) ; con> vaincu que ses péchés avaient été trop grands pour que Dieu put lui par^ donner, il voulait néanmoins employer le mieux possible le temps que Dieu lui accordait avant de l'envoyer en enfer (p. 3o). « Ce fut seulement à la fin d'octobre 1719 qu'il fut soudain délivré du fardeau qui accablait son esprit, gr&oe à la forte impression qu'il reçut de cette parole de l'Ecriture (Romains ni, a5, a6) : « Jésus-Christ, élu de Dieu comme victime propitiatoire pour
« Entre Tépoque où je quittai Oxford et le moment de ma conversion, je n'ai jamais mis les pieds dans Féglise de mon père, bien que j*aie vécu chez lui pendant ces huit ans; je faisais du journalisme pour avoir de Targent, que je dépensais follement en orgies, invitant le premier venu à boire avec moi. Quelquefois j'étais ivre toute une semaine ; sur quoi j'éprouvais d' effroyables remords et je m'abstenais de boire durant un mois.
» Pendant cette période, c'est-à-dire jusqu'à trente-trois ans, je n ai jamais eu le désir de me corriger pour des motifs religieux. Je n'avais d'autre angoisse que les remords qui m* assaillaient après une orgie : je déplorais la démence qui me faisait gaspiller ma vie, mes talents, ma culture. Cette angoisse était si terrible qu'en une seule nuit mes cheveux devinrent gris ; chaque nuit de remords les faisait blanchir davantage, comme je m'en apercevais au matin : c'était le feu de l'enfer et ses plus affreuses tortures. Souvent je faisais le vœu que si je m'en tirais « cette fois-ci », je me corrigerais. Hélas, trois jours après j'étais remis et tout aussi joyeux qu'avant. Gela dura des années ; comme j'avais un tempérament de rhinocéros, je me remettais toujours, et, tant que je n'approchais pas de la boisson, nul n'était plus capable que moi de jouir de la vie.
» G* est le i3 juillet 1886, à trois heures précises de l'après-midi, dans ma chambre à coucher au presbytère de mon père, par une chaude journée d'été, qu'eut lieu ma conversion. J'étais en parfaite santé, car il y avait plus d'un mois que je m'abstenais de boire. Je n'étais aucunement préoccupé de l'état de mon âme ; Dieu n'était pas dans ma pensée ce jour-là. Une jeune ûlle dont j'avais récem-
manifester Ha justice par la rémission des péchés et pour rendre juste quiconque croit en Jésus. » H avait imaginé jusque-là que la justice de Dieu exigeait la condamnation d*un pécheur aussi coupable que lui ; et maintenant il comprenait que la justice Divine non seulement ne serait pas enfreinte, mais serait glorifiée par son salut... Tout son cœur fut inondé de joie, de oonlianee et d*amour... En une heure, comme il aimait à le dire. Dieu l'avait affranchi de sou esclavage. Délivré de ses terreurs, la joie Tempécha de dor^ mir pendant trois niiits ; mais elle était si douce et si réconfortante qu'il n*en ressentit aucune fatigue. » (p. 37). A partir de ce moment, le Colonel fut un chrétien exemplaire ; pendant les sept années qui suivirent sa conversion, sa vie Alt un vrai paradis intérieur (p. 38). Plus tard, il eut des tristesses et des périodes d'indifiérence, mais il resta toute sa vie c en communipn habituelle avec Dieu », comme il l'écrivait à la fin de 1743 (p* 03)* IL était plein d'humilité, nous dit son biographe, de joie chrétienne, d'amour pour son Dieu, de charité envers les hommes (p. Sa, 96, 99) ; sa foi était ardente et très orthodoxe (p. 85, 97). Il mourut sur le champ de bataille, en soldat et en chrétien, le ai septembre 1745 (p. i34). — P. A.]
i88 l'exp^risncb religieuse
ment fait la connaissance m'avait envoyé tm exemplaire du livre du professeur Drummond, Les Lois Naturelles dans le Monde Spirituel, me priant de lui en dire mon avis au point de vue purement littéraire. Fier de mon talent de critique, désireux de me faire valoir aux yeux de ma jeune amie, je pris avec moi le livre dans ma chambre pour l'examiner trancfoillement et lui écrire ce que j'en pensais. C'est ici que je vis Dieu face à face ; je n'oublierai jamais cette rencontre. « Celui qui a le Fils a la vie étemelle ; celui qui n'a pas le Fils n'a pas la vie. » J'avais lu ce verset cent fois auparavant, mais cette fois il m'apparut tout autre. J'étais en présence de Dieu et mon attention était rivée à ces quelques mots ; je ne fus libre de continuer le livre qu'après avoir dûment considéré ce qu'ils impliquaient de réalité. Je sentais qu'il y avait un autre être que moi dans ma chambre, bien qu'il me fût invisible. Le calme et le silence autour de moi étaient admirables, je sentais un intense bonheur. O me fut révélé d'une manière irréfragable, en une seconde, que je n'avais jamais été en contact avec l'Etemel ; et que si je mourais à l'instant, je serais infailliblement perdu. J'étais condamné, j'en avais la même assurance que j'ai maintenant de mon salut. L'Esprit de Dieu me révéla mon état avec un amour inexprimable, qui n'avait rien de terrifiant. Je sentis l'amour de Dieu envers moi avec une telle intensité qu'il me vint seulement une grande tristesse d'avoir tout perdu par ma folie. Que devaisje faire ? Que pouvais-je faire ? Je n'avais même pas de repentir. Dieu ne m'a jamais demandé de me repentir. Tout ce que je sentais peut se résumer ainsi : Je suis perdu, et Dieu ne peut l'empêcher, bien qu'il m'aime ; ce n'est pas la faute du Tout-Puissant. Mon bopheur était intense, j'étais comme un petit enfant devant son père. J'avais fait le mal, et mon Père n'avait point pour moi de paroles sévères, mais un merveilleux amour. Pourtant ma condamnation était irrévocable : j'étais perdu sans retour. Naturellement courageux, je ne tremblais pas à cette perspective, mais une profonde tristesse m'envahit en songeant à tout mon passé, mêlée aa regret de tout ce que j'avais perdu : mon âme frémit à la pensée que tout était fini. Alors se glissa dans mon cœur, doucement, tendrement, l'assurance qu'il existait encore une planche de salut. Eh oui, toujours la même ; la même délivrance, si vieille et si simple : <x Aucun nom n a été donné aux hommes par lequel ils puissent être sauvés, iiormis celui du Seigneur Jésus-Christ ». Je n'entendis pro~ noncer aucune parole : c'était comme si mon âme voyait son Sauveur en esprit. Il y aura bientôt neuf ans de cela. Depuis lors, pas un seul instant je n'ai douté qu'en cet après-midi de juillet. Dieu le Père et le Seigneur Jésus-Christ ont été tous deux à l'œuvre dans
LA GONVBRSION 189
mon cœur, chacun d*une manière différente, mais avec le même amour. Ma conversion, qui me remplit de joie, fut si frappante que tout le village en entendit parler dans les vingt-quatre heures.
» Mais je devais traverser encore une expérience pénible. Le lendemain de ma conversion, j'allai dans les champs pour aider à faire les foins, et, n'ayant promis à Dieu ni de m' abstenir, ni de boire modérément, je bus trop et revins ivre à la maison. Ma pauvre sœur en eut le cœur brisé ; pour moi, je me retirai honteux dans ma chambre où elle me suivit, toute en larmes. Elle me reprochait, après m* être converti, d*être à Tinstant retombé. Mais bien que je fusse ivre, mon esprit n'était pas troublé, je savais que l'œuvre de Dieu en moi ne serait pas compromise. Vers le milieu du jour, je me mis à genoux devant Dieu, et lui fis ma première prière depuis vingt ans. Je ne demandais pas le pardon, je sentais que cela ne me servirait à rien, car je serais sûr de retomber. Que faire ? je me remis entre ses mains, avec l'intime conviction que ma personne allait être détruite, que Dieu me prendrait tout ; j'acceptais cette destruction totale. C'est dans cet abandon que gtt tout le secret d'une vie sainte. Depuis ce moment, la boisson n'a plus jamais été redoutable pour moi : jamais je n'y touche, je n'en ai jamais envie. La même chose m'arriva pour la pipe : j'avais été depuis r&ge de douze ans un fumeur enragé ; le désir de fumer disparut en moi tout à coup, et n'est jamais revenu. H en a été de même pour tous les péchés que je me connaissais, la délivrance étant chaque fois permanente et complète. Je n'ai plus éprouvé, depuis ma conversion, aucune tentation de la chair.Tandis que sur d'autres points Satan a le champ libre. Dieu semble lui avoir fermé la porte de ce côté-là. Depuis que ma vie ne m'appartient plus et que je l'ai remise entièrement à Dieu, il m'a guidé de mille manières, n a ouvert la route devant moi d'ime façon bien incroyable pour ceux qui ne font pas l'expérience bénie d'une vie abandonnée à Dieu. »
L'histoire la plus curieuse que je connaisse d'une subite conversion est celle de M. Alphonse Ratisbonne, un Français Israélite de Strasbourg ; il se convertit au catholicisme, à Rome, en 184a, par Tintermédiaire du baron de Bussierre, qui nous a laissé de cette conversion un récit détaillé, dont voici l'essentiel : * * «
(i) [M. James n'avait à sa disposition qu'on livre italien {Biografia del Sig. M. A. Eatiaboime, Ferrara, i843), contenant nne lettre où Ratisbonne lui-même raconte sa conversion, déjà traduite en italien, et que M. James a dû retraduire en anglais. Je n'ai pu me proeurer ce volume, mais en z«van-
« Vers la fin de rautonme de l'année i84i> nn jeune homme appartenant à une famille de Strasbourg, distingué par sa position et par Testime de tous, arrivait à Naples afin de poursuivre jusqu'en Orient un voyage de plaisir et de santé. Ce n'était pas sans regret qu'il avait quitté sa patrie, car il y laissait une fiancée... Alphonse Ratisbonne était Israélite. Destiné à une position brillante, il se promettait de consacrer tous ses efibrts à la régénération de ses coreligrionnaires ; il rapportait à ce but toutes ses pensées et toutes ses espérances ». Quinze ans auparavant, Théodore Ratisbonne, son frère, s' étant converti au catholicisme, était entré dans les ordres. Jamais il n'avait pu lui pardonner.
Au moment de quitter Naples, il songe qu'il n'a pas vu Rome et s'y rend pour quelques jours : « Le voilà donc visitant les ruines, les églises, les galeries... il a hâte d'en finir avec cette ville qu'il est venu voir, moins encore par curiosité, que par une sorte d'entraînement qu'il s'explique mal. » Il part demain ; mais il doit une visite d'adieu à son camarade d'enfance, Gustave de Bussierre. « Gustave, mon frère, est protestant très zélé, de la secte des piétistes. n avait quelquefois essayé, mais en vain, d'attirer à lui le jeune Israélite... Ratisbonne ne trouve point mon frère, il vient chez moi. Nous ne nous étions rencontrés qu'une seule fois... Je le reçois de mon mieux ; je lui parle de ses courses, il me raconte ce qu'il a vu et ses impressions. Il m'est arrivé, ajoute-t-il, une chose assez extraordinaire : en visitant l'église d'Aracœli au Capitole, je me suis senti saisi d'une émotion profonde, que je ne pouvais expliquer... Il se hâta d'affirmer avec une intention bien marquée que cette impression avait été purement religieuse et nullement chrétienne.. . J'essayai de lui faire partager mes convictions catholiques, et lui, souriant de mes efforts, me répondait avec une bienveillante pitié pour ma superstition : qu'il était né Juif , et qu'il mourrait juif, p
M. de Bussierre force Ratisbonne d'accepter une médaille bénite de la Vierge miraculeuse, et lui fait promettre de la porter sur lui. Ratisbonne, après un premier mouvement de surprise et d'indi-
ohe j'ai^pu mettre la main sur le petit livre da Baron de Bossierre, intitulé : c L*enfant de Marie — Un frère de plus — Avignon, chei Seguin aîné, imprimeiip4ibraire, rae Bonqnerie, n* 8, iS4s ». Son récit eonoorde avec celui que donne M. James, et le complète d'une manière intéressante. Je pense done qu'on nH saura gré de le reproduire, au Ueu de remettre en français un texte qui a déjà passé par deux traductions.
Les parties les plus importantes du récit de IL de Bussierre sont transcrites in extenso; les passages sans guiUemets sont des résumés, où sont conservés les termes de rautenr. -— P. A.].
LA CSONYBRSION I9I
gnation, accepte en éclatant de rire. M. de Bussierre lui remet une prière à laquelle il attribuait une puissante efficacité, celle de Saint Bernard : « Memorare, o piissima Virgo.,. p ; il le supplie de la réciter, et obtient, avec beaucoup de peine, qu*il l'emporte chez lui. Ratisbonne la lut et la relut afin d'y découvrir ce qui la rendait si précieuse. A force de la lire, il la sut presque par cœur ; à chaque instant, il la répétait machinalement.
Le lendemain, i6 janvier, M. de Bussierre persuade Ratisbonne de retarder son départ. Le baron, dînant au palais Borghèse avec un de ses amis, M. de Laferronnays, lui raconte sa préoccupation du moment, et recommande instamment à ses prières le jeune Israélite. M. de Laferronnays mourut presque subitement le lende* main soir. Malgré sa douleur, M. de Bussierre continue de harceler Ratisbonne, s'emparant de lui, lui montrant les antiquités religieuses, pour fixer sa pensée sur les vérités catholiques. Ratisbonne écoutait froidement et ne répondait à toutes ces réflexions que par des plaisanteries.
» Jeudi QO janvier. — Ratisbonne n'a pas fait un seul pas vers la vérité ; sa volonté est restée la même, son esprit toujours railleur... Vers midi et demi, en sortant du café, il rencontre un ami, et s'entretient avec lui des choses les plus futiles... n est une heure. Je dois prendre quelques arrangements à l'église Saint^André délie Frattepour la funèbre cérémonie du lendemain. — Mais voici Ratisbonne qui descend la viaCondotti; il viendra avec moi... Nous entrons à l'église. Ratisbonne, apercevant les préparatifs du service, me demande pour qui ils sont destinés. — <x Pour un ami » que je viens de perdre, M. de Laferronnays, que j'aimais extré- » moment. » Alors il se met à se promener dans la nef ; son regard froid et indifférent semble dire : « Cette église est bien laide. » Je le laisse... mon absence dure à peine dix ou douze minutes. En rentrant dans l'église, je n'aperçois pas d'abord Ratisbonne ; je le découvre bientôt agenouillé devant la chapelle de l'ange Saint- Michel. Je m'approche de lui, je le pousse trois ou quatre fois avant qu'il s'aperçoive de ma présence. Enfin il tourne vers moi un visage baigné de larmes, joint les mains, et me dit, avec une expression impossible à rendre : « Oh ! comme ce monsieur a prié pour moi ! »... Je relève Ratisbonne ; je le guide, je le porte, pour ainsi dire, hors de l'église... Je le presse de s'expliquer ; il ne le peut pas ; son émotion est trop forte. H tire de son sein la médaille miraculeuse qu'il couvre de baisers et de larmes... Je ne puis obtenir de lui que des exclamations entrecoupées de sanglots : « Ah I » que je suis heureux I que Dieu est bon ! quelle plénitude de grà- » ces et de bonheur ! Que ceux qui ne savent pas sont à plaindre I»
iga L'BXPiRIBNGB RBLiaiEUSE
Pais il fond en larmes, en pensant aux hérétiques et aux mécréaiits. Enfin il me demande s'il n est pas fou... « Mais non, s'éerie-t-il, je » suis dans mon bon sens ; mon Dieu, mon Dieu, je ne suis pas •i> fou ! tout le monde sait bien que je ne suis pas fou. »
x> Lorsque cette délirante émotion commence à se calmer, Ratisbonne, avec un visage radieux, je dirais presque transfiguré, me serre dans ses bras, m'embrasse, me demande de le mener chez un confesseur, veut savoir quand il pourra recevoir le baptême, sans lequel il ne saurait plus vivre, soupire après le bonheur des martyrs, dont il a vu les tourments sur les murs de Saint-Etienne-le- Rond. Il me déclare qu*il ne s'expliquera, qu'après en avoir obtenu la permission d'un prêtre ; « Car ce que j'ai à dire, ajoute-t-il, je ne dois, je ne puis le (Ure qu'à genoux. »
» Je le conduisis aussitôt au Jésus, près du père de Yillefort qui l'engage à s'expliquer. Alors Ratisbonne tire sa médaille, Fembrasse, nous la montre et s'écrie : « je l'ai vue ! je l'ai vus ! ! ! » et son émotion le domine encore. Mais bientôt plus calme, il peut s'exprimer ; voici ses propres paroles :
« J'étais depuis un instant dans l'église, lorsque tout d'un coup » je me suis senti saisi d'un trouble inexprimable. J'ai levé les yeux ; » tout l'édifice avait disparu à mes regards; une seule chapelle » avait, pour ainsi ilire, concentré toute la lumière, et au milieu de » ce rayonnement, a paru debout, sur l'autel, grande, brillante, » pleine de majesté et de douceur, la Vierge Marie, telle qu'elle est » sur ma médaille ; une force irrésistible m'a poussé vers elle. La » Vierge m'a fait signe de la main de m'agenouiller, elle a semblé » me dire : C'est bien. Elle ne m'a point parlé ; mais j'ai tout corn- » pris. »
Ce court récit, Ratisbonne nous l'avait fait, en s'interrompant souvent, comme pour respirer, et maîtriser l'émotion qui l'oppressait... n parle de la présence réelle, comme un homme qui la croit de toutes les forces de son ftme, c'est encore trop peu dire ; comme un homme qui la sent,
« En quittant le père de Viliefort, nous allâmes rendre grâces à Dieu, d'abord à Sainte-Marie Majeure, la chère basilique de la Vierge, puis à Saint-Pierre.
» Impossible de rendre les transports de Ratisbonne lorsqu'il se trouva dans ces égUses. « Ah ! » me disait-il, en me pressant les mains, « je comprends mainlenant l'amour des catholiques pour » leiUTS églises, et la piété qui les porte à les oruer, à les embellir I.. )» Gomme on est bien ici! On voudrait n'en jamais sortir... Ce > n'est plus la terre, c'est presque le ciel ». Auprès de l'auteldu très saist Sacrement, la- présence réelle de la Divinité l'écrasait à
LA CONVERSION igS
tel point, qu'il allait perdre connaissance, s'il ne se fdt éloigné aussitôt ; tant il lui paraissait horrible d'être en présence du Dieu vivant, a^vec la tache originelle. Il alla se réfugier dans la chapelle de la sainte Vierge. « Ici, me dit-il, je ne puis pas avoir peur ; je sens D que je suis protégé par une miséricorde immense »... Il s'étonnait du lien puissant et posthume, pour conserver son expression, qui Tunissaità M. de Laferronnays... Ratisbonne nous avoua que, la nuit précédente, il n'avait pu dormir ; qu'il avait eu constammenl devant lui ime grande croix, d'une forme particulière et sans GShrist. «J'ai fait, dit-il, d'incroyables efforts pour chasser cette x> image, sans jamais pouvoir y parvenir. » Quelques heures après, voyant par hasard le revers de la médaille miraculeuse, il a reconnu sa croix I...
»... Je lui demandai de nouveaux détails sur la vision miraculeuse, n ne pouvait expliquer lui-même comment il était passé du côté droit de l'église à la chapelle qui esta gauche, et dont il était séparé par les préparatifs du service fimèbre. D s'était tout à coup trouvé à genoux et prosterné auprès de cette chapelle. Au premier moment, il avait pu apercevoir la Reine du ciel, dans toute ii splendeur de sa beauté sans tache ; mais ses regards n'avaient pu soutenir l'écLit do cette lumière divine. Trois fois il avait essayé de contempler encore la Mère des miséricordes, trois fois ses inutiles efforts ne lui avaient permis de lever les yeux que jusqu à ces mains bénies, d'où s'échappait, en gerbes lumineuses, un torrent de grâces.
» O mon Dieu, s'écriait-il, moi qui une demi-heure auparavant » blasphémais encore I moi qui éprouvais une haine si violente » contre la religion catholique !... Mais tous ceux qui me cannais- » sent savent bien qu'humainement j'avais les plus fortes raisons » pour rester Juif. Ma famille est juive, ma fiancée est juive, mon » oncle est juif... En me faisant catholique, je romps avec tons les » intérêts et toutes les espérances de la terre, et povrtaiit je ne » suis pas fou, on le sait bien que je ne suis pas fou, que je ne l'ai » jamais été ! on doit donc me croire. »
Toute conversion soudaine est pour celui qoi réprouve un événement réel, précis, considérable. Il a l'imp: .sâcm. irrésà^ tible qu'il n'est que le spectateur et le smjjti passif d u^^ transformation accomplie en lui par une force <f en haut. Les témoignages sont trop nombreux et concordants pour qati». puisse les révoquer en doute. La théolofie^ appliquant à ^m fait la doctrine de la grftce et de Télectioe firâieft,
194 L*EXPÉRISNGE RELIOIBU8E
que l'esprit de Dieu agit en nous, à ces moments traipqiies, d'une façon plus spéciale et plus miraculeuse qu'en toute autre circonstance de notre vie : une nature absolument nouvelle nous est octroyée, à la place de l'ancienne, et l'essence divine elle-même pénètre en nous.
Cette manière de voir parait impliquer que toute vraie conversion €U)U être instantanée. Les Frères moraves furent les premiers, semble-t-il, à saisir cette conséquence. Les méthodistes les imitèrent bientôt, sinon au point de vue doctrinal, du moins en pratique. John Wesley écrivait, peu de temps avant sa mort :
« Rien qu'à Londres, j*ai trouvé six cent cinquante-deux membres de notre Société, dont Texpérience avait été extrêmonent claire et dont le témoignage était au-dessus de tout soupçon. C3ucun d'eux sans exception a déclaré que sa délivrance du péché avait été instantanée, que la transformation n* avait demandé qu'un moment. Si la moitié ou le tiers d'entre eux m'avaient déclaré que le changement avait été graduel, j'aurais accepté comme vraie ienr déclaration, et j'aurais pensé que chez les uns la sanctification se fait par degrés et chez les autres d'un seul coup. Mais n'ayant jamais rencontré personne qui m'ait dit cela, je ne pnis m'empècher de croire que la sanctification est la plupart du temps une opération instantanée. » *
Les autres confessions protestantes n'attachent pas une telle imporlance à la conversion instantanée. Pour elles, comme pour l'église catholique, le sang du Christ, les sacrements et les pratiques religieuses ordinaires suffisent à garantir le salut, sans qu'il se produise une crise aiguë de désespoir et d'abandon, suivie d'un grand apaisement. Pour le méthodisme, au contraire, tant que cette crise n'a pas eu lieu, le salut est offert, mais non pas vraiment reçu, et par là le sacrifice du Christ demeure inefficace. Le méthodisme tourna ici le dos à l'optimisme ; mais il est fidèle à l'instinct spirituel le plus profond de l'ftme humaine. Les individus qu'il nous présente comme des modèles ne sont pas seulement les plos intéressants et les plus tragiques, ce sont, au point de vue psychologique, les plus complets.
(I) Tjrerman'a Life of Wesley, 1, 463.
LA CONVERSION igS
En étudiant le reçiçalism * pleinement développé de l'Angleterre et des Etats-Unis, nous verrions la systématisation pratique et comme le code stéréotypé auxquels aboutit cette conception de la vie religieuse. Malgré ce fait incontestable q^'il existe des saints authentiques, dont la sainteté grandit sans crise ; malgré Tévidente infiltration de bien des vertus naturelles dans la vie nouvelle du croyant régénéré ; le repi- ^alism a toujours maintenu que seul, son type d'expérience i^eligieuse était le type parfait : il faut d'abord que vous soyez étendu sur la croix de désespoir et d'agonie où meurt l'homme naturel, pour vous relever ensuite, libéré en un clin d'œil par ïuie miraculeuse délivrance.
On comprend que tous ceux qui ont fait cette expérience gardent l'impression d'un miracle plutôt que d'un phénomène naturel. Souvent on entend des voix, on a des visions, des mouvements automatiques ; il semble toujours, après que la volonté s'est abandonnée, qu'une puissance supérieure, venue du dehors, s'empare de l'âme. De plus, le sentiment de sécurité, de pureté, de rénovation peut être si enivrant qu'il justifie la croyance en une nature nouvelle, d'essence toute différente.
« La conversion », écrit un Puritain de la Nouvelle Angleterre, Jo«cph Alleine, a n'est pas un simple rapiéçage, un morceau de sainteté cousu dans le vêtement déchiré du vieil homme. Chez le vrai converti, la sainteté devient la trame continue de toutes les lacnités, de tous les mobiles d'action, de toute la conduite. Le chrétien sincère est transformé tout entier, comme un édifice rebâti de loud en comble. Cest un homme nouveau, une nouvelle créature. »
Jonathan Bdwards dit de même : « Les effets que produit l'Espnt de Dieu sont absolument surnaturels et ne ressemblent à rien <fc ce qn'^rouve un homme non régénéré. Aucun progrès naturel, ««me combinaison de qualités naturelles ne pourrait y conduire. L idée que se font les saints de Faimable beauté de Dieu, et la jolo qtt'ik en éprouvent, n'ont rien de conmiun avec les pennéi»»* fit Iwi» *f**niieiit« auxquels peut atteindre Fhonune naturel ». a CMi*^ glo- ««ose transformation, écrit ailleurs Edwards, doit nécd»iialrr)UMnii **^pf«eédée par le désespoir. Il est raisonnable qu'iiviiiii di* tuiiiH ^Kritr de notre état de péché et de condamnation. DUîU tu>ut^ ^^ folement sentir de quel mal il nous délivra, allti qui» %un%%
(M MpoA ae réreils].
ig6 L*BXPÉRIBNGE RELIGIEUSE
puissions connaître Fimportance du salut, et apprécier la valeur de ce que Dieu veut bien faire pour nous. Les hommes que Dieu sauve se trouvent tour à tour dans deux conditions très différentes : la condamnation, puis la justification bienheureuse ; Dieu, tu sauvant les hommes, les traite en créatures douées de raison : aussi estril conforme à sa sagesse qu*ils aient pleine conscience de ces deux états. »
Ces citations suffisent pour indiquer quelle est rinterprctation théologique de la conversion soudaine. Outre les cas produits par la suggestion, Fimitation et la contagion morale des réunions de réveil, il nous reste un nombre incalculable d'expériences individuelles, spontanées et originales. Si nous écrivions Thistoire de l'esprit humain, comme on écrit l'histoire naturelle, sans nous préoccuper le moins du monde des questions religieuses, nous n'en devrions pas moins tenir compte de cette disposition de l'homme à la conversion complète et soudaine.
La convei sion subite estrelle un miracle où la présence de Dieu se manifeste bien plus que dans les changements du cœur moins brusques et moins frappants ? Y à-t-il deux espèces de régénérés, les uns participant* réellement à la vie do Christ, et les autres non, malgré certaines apparences ? Ou bien au contraire tout le phénomène de la régénération, même instantanée, serait-il un processus strictement naturel produisant des fruits plus ou moins divins, mais dont les causes et le développement ne seraient ni plus ni moins d'origine divine que toute la vie intérieure de l'homme ?
Avant de répondre» je voudrais préciser ce que j'ai dit plus haut, à savoir que les variations du foyer d'énergie personnelle s'expliquent non seulement par les mouvements de la pensée consciente, mais aussi par une maturation suboon* sciente d'idées, suivie d'explosion. Il n'y a pas longtemps qu'on emploie couramment cette expression : « le champ de la conscience ». On parlait toujours de sensations, d'images, d'idées, de sentiments, comme d'éléments distincts et bien définis. La x^sychologie contemporaine admet plutôt que l'unité réelle dont il faut partir, c'est l'état de conscience total, flot mouvant aux ondulations infinies, qu'il est impossible de délimiter avec précision. Nos états de conscience se soccè-
dent Ton l'autre, chacun ayant son foyer d'intérêt ; à mesure qu'on s'en éloigne, l'attention devient plus faible, jusqu'à des régions si vagues que leurs limites dernières sont indiscernables. Dans certains états, le champ de la conscience est vaste, dans d'autres il est étroit. D'ordinaire nous jouissons davantage d'un état mental à large horizon, qui nous présente une plus grande somme de réalités, et nous fait entrevoir, par delà les limites de la conscience claire> des régions lointaines que nous devinons avant de les percevoir. Au contraire, dans la somnolence, la fatigue ou la maladie, le champ de la conscience peut se rétrécir jusqu'à n'être guère qu'un point unique : l'esprit se contracte, se sent comme écrasé. L'amplitude du champ de la conscience diffère beaucoup aussi suivant les individus. Les grands génies ont des intuitions vastes et compréhensives, où se dessinent d'avance tous les détails d'un programme déterminé, qu'ils projettent dans l'avenir. L'homme ordinaire ne connaît pas ces visions magnifiques. Il s'avance en tâtonnant d'un détail à un autre, et souvent s'arrête court. Dans certains états pathologiques, la conscience n'est plus qu'une faible étincelle, où n'appanissenl ni le passé ni l'avenir, où le présent lui-même n est plus qu'une sensation unique.
Ce qui est vraiment important dans cette nouvelle fimole : « le champ de la conscience », c'est qu'elle implique llndrtermination de la périphérie mentale. On a beau n'y pas prendre garde, tout ce qui se trouve à la marge de la conscicDre contribue puissamment, en orientant notre attention, à diriger notre conduite. Le trésor immense de nos souvenirs se trouve en arrière de cette périphérie subconsciente : la pensée y puise sans cesse et ramène au jour mille débris du pasié : nos facultés, nos inclinations, nos connaissances soiil là dans l'ombre^ prêtes à surgir quand il le faudra. La linûle calie Tactiiel et le potentiel est toujours tellement incertaÎBe qaH est malaii^r de dire, pour une foule d'idées ou d'incliBalioBs. si elles < conscientes ou inconscientes.
La psychologie courante d'il y a vin^ am^ looi en ; tant qu'il est bien difficile de tracer ceUe limite, néanmoins pour accordé : i» que tonte Tacdrilé < obscure ou claire, centrale ou péripbrriqnr. qm est
igS l'expérience religieuse
un moment donné, constitue im champ unique, bien qa'il soit impossible d'en assigner les limites ; et a» que ce qui est tout à fait en dehors de l'extrême périphérie n'existe absolument pas comme fait psychologique. Le progrès le plus considérable qu'on ait fait en psychologie depuis que j'étudie cette science, c'est, à mon avis, une découverte qui date de 1886 et qu'on peut résumer ainsi : Il existe, au moins chez certains sujets, un certain nombre de souvenirs, d'idées et de sentiments tout à fait en dehors de la conscience ordinaire, et même de sa périphérie, qui cependant doivent être comptés comme des faits conscients, et qui se manifestent au dehors par des signes irrécusables. Cette découverte me paraît d'une importance capitale parce qu'elle nous a révélé une particularité de la nature humaine qu'on n'avait jamais soupçonnée auparavant. On ne saurait en dire autant d'aucun autre progrès accompli en psychologie.
Cette conscience subliminale^ comme l'a baptisée Myers, nous aide à mieux comprendre certains phénomènes de la vie religieuse. Jusqu'à présent, les individus chez qui Ton observe ces faits curieux sont peu nombreux, et plus ou moins excentriques : ce sont ou bien des sujets particulièrement sensibles à la suggestion hypnotique, ou bien des hystériques.* Cependant, le mécanisme élémentaire de la \ie mentale étant vraisemblablement le même partout, ce qui est vrai d'une manière frappante pour quelques-uns peut être vrai pour tout le monde, mais se réaliser chez certains individus avec une extraordinaire intensité. Lorsque la conscience subliminale est fortement développée, il en résulte pour le sujet cette conséquence très importante, que certains éléments de cette conscience peuvent subitement faire irruption dans
(i) Il m*est impossible naturellement d'indiqner ici les faits sur lesquetls repose la théorie de la conscience subliminale. Parmi les nombreux ouvrages publiés sur la question, je n^'en vois guère qui soit meilleur que celui de M. Alfred Binet : Les Altérations de la Personnalité. [Depuis que M. James a écrit ces lignes, le grand ouvrage posthume de Myers, Haman Personalitx» a été publié. U contient un ample exposé des faits et des raisonnements sur lesquels repose la théorie de la conscience subliminale. Un excellent article de M. Th. Flournoy sur Myers et sa philosophie, à propos de ce dernier livre, a paru dans la deuxième année des Archi^ ces de Psychologie, — F. A.]
LA CONVERSION 19g
le champ de la conscience ordinaire. Gomme le sujet ne saurait en deviner l'origine, ils revêtent à ses yeux la forme d'impulsions mystérieuses, d'inhibitions, d'idées obsédantes, et même d'hallucinations de la vue ou de l'ouïe. Le sujet peut être conduit à prononcer ou écrire des mots, des phrases^ dont il ignore le sens. Myers, généralisant ce phénomène, appelle cuitomatisme, sensoriel ou moteur, émotif ou intellectuel, tout ce qui résulte des incursions de la conscience subliminale dans le champ de la conscience ordinaire.
L'exemple le plus simple d'automatisme psychologique, c'est la suggestion post-hypnotique. Vous prenez un sujet suffisamment impressionnable, et vous lui ordonnez, durant le sommeil hypnotique, d'exécuter après son réveil une action déterminée — banale ou excentriqfue , peu importe — à tel signal ou à telle heure. Le moment venu, il accomplit l'acte ponctuellement, mais sans aucun souvenir de la suggestion ; si l'action se trouve être excentrique, il invente quelque prétexte plus ou moins plausible pour justifier après coup sa conduite. On suggère même aux bons sujets d'avoir des visions ou d'entendre des voix à des moments déterminés — toujours après le réveil — et quand l'hallucination se produit, ils ne se doutent pas de son origine véritable. En lisant les voyages de découverte faits par MM. Binet, Pierre Janet, Breuer, Freud, Mason, Prince, etc., dans la conscience subliminale de leurs sujets hystériques, nous pénétrons dans les labyrinthes souterrains de la vie intérieure ; ce sont surtout des groupes de souvenirs pénibles, vivant d'une vie parasitaire, comme enfouis sous la conscience normale, y faisant de temps en temps des irruptions violentes ; de là, les hallucinations, les douleurs, les convulsions, les paralysies sensorielles ou motrices, toute la procession des symptômes hystériques ravageant le corps et l'esprit. Ce sont des phénomènes d'automatisme, au sens où Myers prend le mot. Transformez ou supprimez par la suggestion ces souvenirs morbides et subconscients^ et le malade guérit comme par enchantement. Quand je lis ces observations cliniques .précises, irrécusables, je crois lire des contes de fées ; et pour-' tant elles me paraissent projeter une lumière toute nouvelle sur la constitution de l'esprit.
aOO L EXPERIENCE RELIGIEUSE
On peut faire un pas de plus, et, devant tout phénomèoe d'automatisme, impulsion, idée obsédante, caprice inexplicable, illusion, hallucination, se demander si cène serait pas l'irruption dans la conscience ordinaire d'éléments élaborés dans les régions subconscientes de l'esprit. Dans les cas d'hypnotisme, nous saisissons directement cette origine subliminale, puisque nous la créons nous-mêmes par la suggestion. Dans les cas d'hystérie, les souvenirs qui sont I9 source cachée des troubles extérieurs doivent être extraits de la conscience subliminale du malade par une foule d'ingénieux procédés, que nous décrivent les spécialistes. Dans d'autres cas pathologiques — illusions d'aliénés, obsessions de névropathes — la source nous est encore inconnue, mais l'analogie nous invite à la chercher dans des régions subliminales que des moyens d'investigation plus parfaits nous permettiY>nt peutrêtre un jour d'explorer. Cette hypothèse nous est dictée par la logique, mais il faudra, pour la vérifier, observer de nombreux faits, notamment des phénomènes d'expérience religieuse.
Je tiens à faire remarquer qu'en faisant appel d'une manière exclusive, pour tâcher d'expliquer la conversion, à « l'incubation subconsciente » des motifs qui s'introduisent dans l'esprit du sujet, parfois à son insu, je suis simplement fidèle à ce principe de méthode : mettre à profit le plus qu'on peut tout moyen d'explication qui a déjà fait ses preuves. La région subliminale, quelles que soient ses autres propriétés, est le rendez-vous d'ime foule d'impressions, soit clairement conscientes soit subconscientes, qui petit à petit s'accumulent, s'élaborent d'après les lois ordinaires de la psychologie et de la logique, et peuvent atteindre une « tension )> assez forte pour faire explosion dans la conscience ordinaire. Mais s'il est légitime d'expJiquer ainsi bien des faits qu'on serait embarrassé d'expliquer autrement, je dois avouer qu'il y a des envahissements du champ de la conscience qui ne semblent pas correspondre à une incubation subconsciente prolongée. C'est le cas de plusieurs des exemples cités au chapitre m ; nous rencontrerons des cas analogues à propos du mysticisme. De même, je ne sais si l'incubation subconsciente explique d'une manière tout à fait satisfaisante la conversion d'un
LA. GONYBKSION SOI
Bradley, d'un Ratisbonne, ou même celle du colonel Gardinep ou de Saint Paul. Il faudrait peut-être avoir recours pour certains cas à l'hypothèse d'une sorte d'orage nerveux, purement physiologique, comparable à une crise d'épilepsie. Pour d'autres, où la crise mentale aboutit à des conséquences utiles et conformes à la raison, on pourrait invoquer une hypothèse plus mystique et plus théologique. Je fais ces remarques afin que le lecteur se rende bien compte de la complexité extrême des faits réels que nous étudions. Mais pour le moment je m'en tiens à l'hypothèse la plus « scientifique », qui sans contredit explique un grand nombre de faits. Nous examinerons plus tard la question de sa légitimité absolue et de son extension universelle.
Les conversions instantanées abondent dans l'histoire religieuse, avec ou sans visions extatiques^toujours avec un sentiment de bonheur mystérieux et l'impression qu'on est mené par une volonté supérieure. Si nous laissons de côté les fruits qui en résultent pour la vie spirituelle, si nous considérons ces faits sous leur aspect purement psychologique, nous y voyons tant de traits distinctifs qui se retrouvent dans des faits non religieux, que nous sommes tentés de classer les conversions instantanées parmi les phénomènes d'automatisme. Nous dirions alors que toute la différence entre une conversion soudaine et une conversion graduelle ne dépend pas d'une intervention miraculeuse, mais simplement de ce que la première suppose l'existence dans le sujet d'une vaste région subliminale, d'où sort l'explosion qui bouleverse Véquilibre de la conscience ordinaire.
J'ai cherché dans le premier chapitre à montrer que la valeur ne dépend pas de l'origine, et que, lorsqu'il s'agit pour nous d'apprécier tel phénomène ou telle disposition de l'esprit humain, nous devons nous servir du critère empirique. Si la conversion « porte de bons fruits » dans notre vie, nous devons l'admirer, en faire notre idéal, même si ce n'est qu'un phénomène naturel. Si, au contraire, les fruits en sont mauvais, nous n'avons qu'à la rejeter, son origine fftt-elle surnaturelle. Quels sont donc les fruits de la conversion soudaine? ËQ laissant de côté les grands saints, dont les noms illumi-
aoa L'EXPiRIENGB RELIGIEUSE
nent Thistoire, en ne considérant que la moyenne vulgaire des méthodistes, jeunes ou vieux, boutiquiers ou artisans, tmis convertis en un clin d'œil, soit dans un reçwal, soit chez eux, sous l'influence de la doctrine, il est difficile de voir quelle auréole surnaturelle les distingue des autres mortels. S'il était vrai, comme le prétend Jonathan Edwards, qu'un homme soudainement converti est, pour celte raison, entièrement différent d'un homme naturel, parce qu'il participe directement à l'essence du Christ, * il faudrait bien qu'il y ait une marque distinctive, si délicate qu'on la suppose, chez le plus humble représentant de cette race divine : un subtil rayonnement auquel personne ne pourrait rester insensible, et qui le mettrait au-dessus de l'homme naturel le plus éminent. Mais où trouver ce rayonnement? La moyenne des convertis ne se distingue pas de la moyenne des hommes. Il y a des saints qui n'ont point passé par la conversion et dont la vie est plus belle que celle de bien des convertis. Un spectateur qui ne saurait rien de la théologie doctrinale aurait de la peine à distinguer du dehors, par leurs manifestations morales, ces deux natures qu'on dit opposées.
Les partisans de la conversion surnaturelle ont d& admetUe eux-mêmes qu'en fait il n'y a pas de marque irrécusable qui distingue tous les vrais convertis. Les faits supra-normaux tels que les voix, les visions, l'apparition soudaine d'une parole de l'Ecriture, et les émotions débordantes qui accompagnent la crise, peuvent être, on en convient, l'effet de la nature^ ou, pire encore, une ruse de Satan. La vraie preuve spirituelle de la nouvelle naissance, c'est la conversion du cœur, la soumission, la patience et la charité substituées à l'égoïsme. Or ces vertus se rencontrent chez des chrétiens qui n'ont jamais traversé de crise aiguë, et même tout à fait en dehors du christianisme.
Lisez la description abondante et minutieuse que fait Jonathan Edwards, en son Traité des Affections Religieuses, de l'état spirituel qui résulte de la conversion. Vous n'y trouverez
^i) c J'ose déclarer, dit-il encore, qae la conversion d'une seole Ame, si Ton tient compte du vaste ensemble des conditions qu'elle suppose, et des conséquences éternelles qu'elle entraîne, est une œuvre de Dieu plus admirable que la création de tout l'univers matériel. »
LA CONVERSION ao3
pa.s un seul trait caractéristique qui ne puisse résulter à la rigueur d'une vertu naturelle, parvenue à son plus haut degré. Ce livre démontre sans le vouloir qu'il n'existe point de séparation tranchée entre les divers échelons de la valeur morale ; ici comme ailleurs, la nature ne fait point de sauts ; il y a continuité entre l'homme naturel et l'homme régénéré, en dépit de la nouvelle naissance.
Mais si nous refusons d'admettre qu'il y ait ainsi dans la
réalité deux catf^gories d'êtres humains, nous ne devons pas
oublier de quelle souveraine importance est la conversion
aux yeux de celui qui l'éprouve. Chacune de nos vies ne peut
atteindre qu'une certaine hauteur. Pour les unes, la limite
est très élevée, pour d'autres, très basse. Si vous tombez à
l'eau sans savoir nager, vous vous noierez à deux mètres
de profondeur aussi bien qu'à mille mètres : votre limite de
sécurité dépend uniquement de votre taille. Quand nous
atteignons la limite extrême de nos progrès possibles, quand
nous vivons de la vie la plus haute à laquelle nous ayons
accès, nous pouvons bien dire que nous sommes sauvés,
quand même notre niveau supérieur serait bien inférieur à
celui du voisin. Le salut d'une petite âme sera toujours pour
elle un grand salut, im événement capital. Nous devons nous
en souvenir quand les résultats de la religion, voire la plus
évangélique, nous paraissent décourageants. Qui sait si la
foi religieuse n'a pas tiré de ces pauvres êtres, si chétifs
au point de vue spirituel, tout ce qu'ils pouvaient donner de
valeur morale? *
Si nous pouvions classer tous les hommes suivant leur valeur morale, nous trouverions à tous les degrés des indivi-
(i) Bmerson écrit : « Quand nous voyons une âme dont les actes, d'une royale beauté, sont doux à respirer comme des roses, il faut louer Dieu que de telles Ames piiiii^eut exister, au lieu de tourner le dos et de dire avec aigreur : « Un homme rempli de tendances vicieuses qui réagit et lutte » sans cesse contre ses défauts vaut mieux qu'une nature qui ne connaît pas » la lutte morale. » — Je veux bien. Mais d'une part les luttes intérieures et la régénération peuvent rendre l'homme vicieux meiUeur qu'il ne serait sans cela ; et d'autre part qui sait si cette riche et harmonieuse nature n'est pas encore bien au-dessous de ce qu'eUe pourrait devenir, si seulement elle avait la moindre aptitude à reconnaître ses propres défauts ; sans doute, ils peuvent Atre raffinés, élégants, gracieux : mais elle ne sait pas lutter contre eux.
904 L'EXPiRISlfGB BXLIGIXUSB
dus qui n'ont passé par aucune ccHiversion, d'autres qui se sont convertis soudainement, d'autres g^duellement. Les effets spécifiques de la régénération ont donc plus d'impoi^ tance psychologique que de portée morale. Nous avons vo comment, à l'aide de ses statistiques laborieuses, Starimck assimile la conversion à la croissance normale de l'esprit. Xln autre psychologue américain, le professeur A. Coc, analirse dans son livre ' la vie religieuse de soixante-dix-sept personnes connues de lui, toutes converties ou bien ayant aspiré i la conversion ; ses résultats confirment singulièrement Tidée que la conversion soudaine a pour condition une vie subliminale intense. Il étudiait ses sujets au point de vue de la sensibilité hypnotique et des phénomènes d'automatisme, hallucinations hypnagogiques, impulsions bizarres, rêves ayant un caractère religieux, etc. Il a trouvé que ces phénomènes étaient plus fréquents chez ceux dont la conversion était sinon instantanée, du moins bien tranchée, c'est-à-dire radicalement distincte pour celui qui l'éprouve de l'évolution la plus rapide.' Dans les revivais, les candidats à la conversion sont souvent déçus ; ils n'éprouvent rien de bien frappant. Parmi les soixante-dix-sept sujets, il y en avait plusieurs de cette espèce, appartenant presque tous, comme on le constata par le sommeil hypnotique, à la catégorie que l'auteur appelle <c les spontanés )>, fertiles en auto-suggestions ; il les oppose à la catégorie des « passifs » ; c'est à cette dernière que se rattachaient la plupart des convertis à crise brusque. Le professeur Coe en tire cette conclusion, que c'est par une autosuggestion d'impossibilité que certains sujets résistent i Tinfluence du milieu environnant ; tandis que chez les sujets plus cr passifs » le milieu produit facilement les résultats mêmes qu'ils attendent. Il est difficile, je le sais, d'établir dans ce domaine des distinctions tranchées, et le professeur Coe n'a observé, après tout, qu'un nombre de cas assez restreint. Mais ses observations, fort bien conduites, confirment à la fois ce qu'on pouvait attendre et la conclusion pratique à laquelle il aboutit. Si vous placez, dit-il, sous une influence
(i) The SpiHtnal Ufe, New York, 1900.
(9) COB, p. 1X9.
LA CONVERSION Qo5
propice à la conversion un sujet qui réunisse en lui ces trois facteurs : i* une sensibilité profonde ; a<» une tendance à Tautomatisme ; 3» la capacité de subir pjassivement des suggestions ; vous pouvez être sur que vous obtiendrez une conversion soudaine.
Cette condition de tempérament nuit-elle à la valeur de la conversion subite ? L'en estimerons-nous moins ? Non pas, dit fort bien le professeur Coe ; car <c la pierre de touche en matière religieuse n'est pas un phénomène psychologique qui se constate ; c'est un idéal moral qu'on réalise ; ce n'est pas ce qui arrwe, c'est ce qu'on atteint, » *
Je ne voudrais pas qu'on se méprenne sur le sens et la portée que j'attache à l'explication par l'activité subliminale. A mon avis, un sujet dépourvu de conscience subliminale, ou dont la conscience ordinaire est protégée par une écorce dure, ne saurait éprouver qu'une conversion graduelle — s'il en a jamais une — et tout à fait pareille à l'acquisition d'une habitude nouvelle. La présence d'une vie subliminale et la perméabilité de la conscience ordinaire sont les conditions nécessaires d'une conversion instantanée. Mais je suppose qu'un croyant vienne me demander, à moi psychologue, si je n'exclus pas ainsi toute intervention directe de Dieu ; je lui répondrais franchement que la conséquence ne me paraît pas inévitable. Sans doute, les manifestations inférieures de l'activité subconsciente ne dépendent que du sujet lui-même, en ce sens que les impressions produites sur lui par les objets matériels, recueillies, conservées, élaborées à son insu par sa conscience subliminale, suffisent à expliquer chez lui tous les phénomènes ordinaires d'automatisme. Mais on peut concevoir que la région subconsciente ait un double rôle. S'il existe, audessus du monde matériel, un monde spirituel qui le domine, on peut admettre que la conscience sublimiuale constitue un champ plus propice aux impressions spirituelles que la conscience ordinaire, tout absorbée, à l'état de veille, par les impressions matérielles vives et abondantes qui lui viennent des sens. Pour que la voix divine ne fût pas étouffée, il faudrait qu'elle retentit dans une région de notre ftme où s'apaise
(I) GoB, p. 144.
ao6 l'expArienge religieuse
le tumulte grossier du monde sensible. Le sentiment qu'une puissance divine vous domine et vous fait ag:ir, qui tient une si grande place dans Te^périence de la conversion, pourrait, dans cette hypothèse, être regardé comme légitime. Une force transcendante pourrait s'exercer directement sur Tindividn, à condition qu'il possède un oi^ane récepteur approprié, c'està-dire une conscience subliminale. Mais, cette transcendance fût-elle prouvée, nous n'en resterions pas moins fidèle à notre critère empiriste : les fruits seuls de cette influence nous permettraient de juger si elle est bonne ou mauvaise, divine ou diabolique.
Achevons la psychologie de la conversion en notant quelques traits essentiels de l'état d'ftme du sujet au moment o& la transformation vient de se produire. Le premier que nous rencontrons est précisément cette idée, si fréquente dans la conversion, qu'on est dominé par une puissance supérieure. Nous en avons vu des exemples chez AUine, Bradley» Brai* nerd, d'autres encore. Adolphe Monod exprime bien le besom qu'il ressentit lui-même d'une telle influence surnaturelle lors de sa propre conversion, au moment où il venait d'atteindre l'ftge d'homme ; c'était à Naples, dans l'été de 18227 :
a Ma tristesse n'avait plus de frein; et m*ayant désormais vaincu tout entier, elle occupait seule depuis les actes les plos indifférents de ma vie extérieure jusqu'aux replis les plus retirés de ma vie intérieure, où elle corrompait dans leur racine mon jugement, mon sentiment et mon bonheur. Je vis alors qu'attendre la cessation de ce désordre de ma raison et de ma volonté, qui en étaient atteintes elles-mêmes, ce serait faire comme un aveugle qui prétendrait corriger la cécité d'un de ses yeux à Faide de son autre œil, aveugle aussi ; qu* ainsi je n'avais de ressource que dans une influence extérieure. Je me ressouvins de la promesse du Saint-Esprit; et ce que les déclarations si positives de l'Evangile n'avaient pu me persuader, l'apprenant enfin de la nécessité, je crus, pour la première fois de ma çie, à cette promesse, dans le seul sens selon lequel elle pouvait répondre le mieux aux besoins de mon &me ; dans celui d'une action réelle, extérieure, sumatarelle, capable et de me donner et de m'ôter des sentiments et des pensées, et exercée sur moi par un Dieu maître de mon cceor aussi véritablement qu'il l'est de la nature. Renonçant à tout
mérite, à tonte force, à toute ressource personnelle, et ne me reconnaissant de titre à sa miséricorde que ma misère, je lui ai demandé son Esprit pour changer le mien. i> *
« Un jour, c'était le ai juillet 1827, me promenant dans les rues de Napîes, accablé comme toujours par une mélancolie sans consolation, je me dis tout d'un coup : d'autres ont été tristes avant toi ; ils ont trouvé la paix dans l'Evangile. Pourquoi ne l'y trouverais-tu pas ? Sous l'impression de cette pensée, je rentrai chez moi, je me jetai à genoux, et je priai comme je n'avais encore prié de ma vie. A partir de ce jour une vie intérieure nouvelle commença pour moi : non que ma mélancolie eût disparu ; mais elle avait perdu son aiguillon. L'espérance était entrée dans mon cœur, et une fois engagé dans cette voie, le Dieu de Jésus-Christ, auquel je venais d'apprendre à me confier, a fait peu à peu le reste. » '
A peine ai-je besoin de faire remarquer une fois de plus combien la doctrine protestante du salut par la foi est calquée sur la nature psychologique de l'homme, telle qu'elle se montre à nous en de pareilles expériences. Dans l'extrémité de la mélancolie, le moi conscient sent qu'il ne peut plus rien faire, qu'il est sans ressource, acculé à la ruine. Son salut ne peut donc venir que d'une pure grâce, telle que le pardon de Dieu par le sang de Christ.
<K Dieu, dit Luther, est le Dieu des humbles, des malheureux, des opprimés, des désespérés, de ceux qui sont réduits à rien ; il est de son essence d'exalter les humbles, de nourrir les affamés, de rendre la vue aux aveugles, de consoler les affligés, de justifier les pécheurs, de ressusciter les morts, de sauver ceux qui sont perdus et n'ont plus d'espérance... Mais le seul obstacle qui s'oppose à lui, c'est l'opinion abominable et pernicieuse que l'homme a de luimême : il se croit juste, et ne veut pas être pécheur, immonde, misérable et damné... Il faut bien que Dieu prenne en main son marteau — c'est-à-dire la loi — pour frapper, briser, réduire en poudre, annihiler enfin l'orgueil de l'homme, cette bête féroce... Mais une fois épouvanté, une fois brisé par la loi, comment l'homme va-t-il se relever et dire : <x Je suis assez brisé, assez longtemps j'ai
(i) Adolphe Monod : Lettre du 14 août iSay (Cité par Wn.FRBD Monod : iï va, p. ia4-ia6).
(a) A]>oLPHB MoifOD : Sowenirê et Correêpondanee, Paris, i885, p. 438 (Lettre à 11 Ch. Bouvier, du 7 octobre i855).
ao8 l'expérixncs bsligubuse
porté le joug. pénible de la loi. Le moment de la grâce est Tenu, k moment est venu d'écouter le Christ, dont la bouche proclame dfé paroles de grâce. y> Si grande est la stupidité du cœur humain qiiie dans ce combat de la conscience, quand la loi divine a rempli son office, il ne saisit pas la doctrine de la grâce ; il va chercher d*aatrès lois pour se tirer d'affaire. <x A l'avenir, dit-il, j'amenderai mi vie, je ferai ceci, je ferai cela, d Si tu ne fais tout le contraire, a tu ne renvoies aux cœurs endurcis, trop sûrs d'eux-mêmes. Moïse avec sa loi, si dans tes frayeurs et tes tourmentl^ tu ne saisis pas le Christ soufiBramt, crucifié, mort pour tes péchés, c'en est fait de ton salut... D
« Vas-tu donc présenter ta cuculle, ta tonsure, ta chasteté* ton obéissance, ta pauvreté? qu'est-ce que tout cela? A quoi te serviront la loi de Moïse et les œuvres de la loi ? En effet, si par mes œuvres et mes mérites je pouvais venir au Clirist et l'aimer dignement, quel besoin y avait-il qu'il fût livré pour moi ?... Mais aucim trésor, ni dans le ciel ni sur la terre, ne suffisait pour me racheter, sinon le Fils de Dieu : il fallait donc bien qu'il fût livré pour moi. Il n'a pas donné pour me sauver une brebis, un bœuf, de l'or ou de l'argent, mais il a donné sa divinité, il s'est donné lui-même tout entier ; pour moi, le plus perdu, le plus misérable des pécheurs ! Grâce à la mort du Fils de Dieu, je reprends courage ; je m'applique cette moi*t: en cela consiste la vraie puissance de la foi... Car il n'est pas mort pour justifier les justes, mais les pécheurs, afin qu'ils deviennent les amis de Dieu, les héritiers du trône céleste. » '
Plus vous vous sentez perdu, plus vous êtes le pécheur que le sacrifice de Christ a déjà sauvé. Rien dans la théologie catholique, j'imagine, ne parle à l'âme douloureuse comme cette doctrine, que Luther a tirée de sa propre expérience. Mais tous les protestants ne sont pas des âmes douloureuses, et la confiance en ce que Luther appelle le fumier de nos mérites a reparu dans leur, religion. Ce qui prouve néanmoins à quel point sa conception de la foi chrétienne s'adaptait à l'intime structure de l'esprit humain, c'est l'ardeur contagieuse avec laquelle s'est répandue cette doctrine, quand elleavaitleprestige vivifiant de la nouveauté. La foi, pour Luther, suppose la certitude que le Christ a complètement achevé son œuvre de salut ; c'est un fait qui doit être compris par l'intelligence. Mais elle contient, en outre, un élément
(z) D. llARToa LuTHiiu CommeïïU, ad Golot . m, 19 et n, ao.
plus intime : l'intuition immédiate que, tel que je suis, coupable, sans un moyen de défense, je suis sauvé, aujourd'hui même et pour toujours.
Le grand apôtre de la Chine, Hudson Taylor, en nous décrivant le moment de sa conversion, indique la distinction de ces deux pensées, qui apparurent l'une après l'autre dans son esprit :
(c En lisant le traité » (un traité religieux quil avait pris pour se distraire, en se disant : je lirai Thistoire, et je laisserai le sermon) (c je fus frappé de ces mots : «L'œuvre accomplie de Christ ». Une idée me traversa l'esprit : Pourquoi Fauteur em:>loie-t-il cette expression? pourquoi ne dit-il pas : l'œuvre expiatoire de Christ ? Immédiatement la parole de Jésus sur la croix : « Tout est accompli » s'offiit à mon esprit. Qu'est-ce qui est accompli ? Je répondis aussitôt : « Une parfaite expiation du péché ; satisfaction entière a été donnée : la dette a été payée par le Médiateur ; Christ est mort pour nos péchés et non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier. » Alors cette pensée me vint : « Si toute l'œuvre est accomplie, toute la dette payée, que me reste-t-il à faire ?» A l'instant même resplendit en moi la lumière du Saint- Esprit et la joyeuse conviction que rien ne restait plus à faire, sinon de tomber à genoux, d'accepter le Sauveur et le salut, et de le louer à jamais ». '
Le professeur Leuba soutient avec raison que la croyance intellectuelle à l'œuvre du Christ, bien que très souvent efficace, et môme antérieure à tout le reste, n'est jamais en réalité qu'un accessoire. Selon lui, la véritable foi consiste dans l'assurance joyeuse que tout va bien pour nous ; et cette heureuse conviction peut naître en nous par Lien d'autres moyens que par la croyance intellectuelle.
« Quand l'individu cesse, dit-il, de se sentir enfermé dans son moi borné, qu'il ne fait plus qu'un, pour ainsi dire, avec toute la création, il vit de la vie universelle ; l'homme et l'humanité, l'homme et la nature, l'honune et Dieu ne font i>!us qu'un. Le sentiment de confiance et de communion universelle qui suit la conquête de l'unité morale, constitue la vraie foi, la foi qu'on peut
(i) J. HimaoN Taylor : A Retroapecty London, China Inland Mission, a** ediUon, p. 5.
aïO L'sXPÉRIENCaS RXLIOIBUSE
appeler affectiçe. Au moment où il se produit, il peut revêtir de certitude diverses croyances dogmatiques, qui, ainsi vérifiées, deviennent des articles de foi. Comme le fondement de cette certitude n'est pas rationnel, toute discussion est oiseuse. Mais ce serait une grossière erreur de s'imaginer que la valeur pratique de la foi consiste surtout à pouvoir marquer du sceau de la réalité cer^ taines conceptions théologiques, qui ne sont qu'une conséquence accidentelle de la foi proprement dite. ' Au contraire, sa valeur réside exclusivement en ceci, qu'elle est la contre-partie psychique d'un processus biologique qui ramène à Tunité des tendances divergentes ; qui se manifeste par des états affectifs nouveanx et des réactions nouvelles, par une activité plus large, plus élevée, plus chrétienne. La conviction toute spéciale qui s'attache aux dogmes religieux a donc pour base une expérience affective. C^ dogmes peuvent être des amas d'absurdités ; renthoosiasme les investit d'une certitude inébranlable. Plus cette expérience affective est soudaine, frappante, inexplicable, plus elle sert facilement de véhicule à des conceptions sans base rationnelle. » '
On peut aisément énumérer les caractères de cette expérience affective, qu'il vaudrait mieux, ce me semble, pour éviter toute ambiguïté, ne pas appeler foi, mais sentinient d'assurance. En revanche, il est difficile de se les représenter, tant qu'on ne les a pas éprouvés soi-même. — Le trait dominant, c'est la disparition de toute inquiétude et de toute angoisse, le sentiment qu'à la fin tout ira bien, la paix, l'hai^ monie, V acceptation de la vie. La certitude de la grftce de Dieu, de la justification, en un mot du salut, fait d'ordinaire partie de cette assurance chez les chrétiens. Elle peut cependant être entièrement absente^ le sentiment de paix intérieure restant le même, comme dans le cas de l'étudiant d'Oxford (p. 187). On pourrait citer bien d'autres cas où la certitude du salut personnel n'est venue que plus tard. Le centre de cette émotion est un foyer d'ardent consentement et de radieuse admiration. — Le second caractère est le sentiment qu'on éprouve de percevoir des vérités jusqu'alors inconnues. Les mystères delà vie deviennent transparents, comme ditLeuba.
(i) Ces mots n'appliquent bien an cas de ToIbIoI. U n*y ^ presque pas ea d'élément théolo^que dans sa conversion, sa foi, avant tout affective, étant l'intuition retrouvée du sens moral, du sens infini de la vie.
(s) American Journal of Pêychotogy^ vn, 346-347 (abrégé).
Souvent, presque toujours, ces vérités apparaissent comme inexprimables. Nous y reviendrons en traitant du mysticisme. — Le troisième caractère est le changement complet dans l'aspect du monde extérieur, qui se métamorphose et s'illumine d'une auréole de beauté. C'est l'inverse de l'aspect étrange, irréel, repoussant, que revêt l'univers aux yeux des mélancoliques : nous en avons vu de nombreux exemples. Ce sentiment d'un rajeunissement, d*une parfaite pureté qui règne au dehors comme au dedans de l'âme se rencontre souvent dans les récits de conversion. Jonathan Edwards le dépeint, tel qu'il l'éprouva lui-même :
a Après cela ma connaissance des réalités divines grandit peu à peu, devint de plus en plus vive, et plus pénétrée de douceur intime. L'aspect de tout avait changé ; sur chaque objet brillait un reflet calme et doux de la gloire divine. La perfection de Dieu, sa sagesse, sa pureté, son amour, semblaient se manifester en tout : dans le soleil, la lune et les étoiles ; dans les nuages et dans le ciel bleu ; dans l'herbe, dans les fleurs, les arbres, les eaux, et la nature entière. J'en étais souvent frappé. Parmi toutes les œuvres de la nature il n'y en a guère depuis lors qu'il me soit plus doux de voir et d'entendre que les éclairs et le tonnerre ; auparavant le tonnerre m'épouvantait et j'étais terrifié quand je voyais se préparer un orage. Maintenant, au contraire, cela me réjouit. » *
BiUy Bray, un petit évangéliste anglais, tout à fait illettré, nous décrit ainsi ses impressions :
« Je dis au Seigneur : a Tu as dit : Demandez et vous recevrez ; » cherchez et vous trouverez ; frappez et l'on vous ouvrira — et » j'ai assez de foi pour le croire. )> En un instant le Seigneur me rendit si heureux que je ne puis exprimer ce que je sentis. Je poussai des cris de joie. Je louai Dieu de tout mon cœur... C'était» je crois, en novembre i8si3, mais je ne sais pas le jour exact. Je me rappelle ceci, que tout me paraissait transformé, les gens, les troupeaux, les arbres. J'étais comioi.e un homme nouveau dans un monde nouveau. Je passai la plus grande partie de mon temps à louer le Seigneur. x> *
(i) Dwioht: IdfeoJ Edwards, New York, i83o, p. 6i (abrégé), (a) W. F. BouRNB : The King^a 5o/i, o Memoir of Billjr Bray, London Hamilton & Go, 1887, p. 9.
aisi l'expérisnob rsligieubb
On trouve chez Starbuck et chez Leuba plusieurs exempk» de ce sentiment de nouveauté. J'emprunte le suivant i la collection Starbuck :
« Je ne sais comment je parvins à regagner le campement, nuis je me trouvai trébuchant vers la tente de Consécration du RéT& rend ***. Elle était pleine de gens qui cherchaient le salut et qui faisaient un bruit terrible : les uns gémissaient sourdement, d'antres riaient aux éclats, d'autres hurlaient. A dix pieds de la tente, sous un grand chêne, je me laissai tomber, la figure en avant, et j'essayai de prier, mais chaque fois que je voulais invoquer Dieo. c'était comnic si une main d'homme m*avait serré à la gorge pour m' étouffer... A la fin, quelque chose me dit : « Jette-toi à tout risque dans les bras de Dieu : l'expiation est ta dernière planche de salut. » Je fis un dernier effort,... décidé à finir ma phrase, dusséje mourir d'étouffement. Je me renversai à terre, la main invisibk me serrant toujours la goi^e ; puis je ne me rappelle plus rien. Je ne sais combien de temps je restai là, ni ce qui se passa. Aucun des miens n'était là. Quand je revins à moi, j'étais entouré d'une fook qui louait Dieu. Les cieux semblaient s'ouvrir pour verser sur moi des rayons de lumière et de gloire. Et cela ne dura pas seulement un moment, mais tout le jour et toute la nuit des torrents de lumière et de gloire pénétrèrent dans mon ftme. Oh I quel changement s'était fait en moi ! Mes chevaux, mes cochons, et même tous les hommes m'apparaissaient transformés. »
Ce dernier cas nous amène aux phénomènes d'automatisme, qui accompagnent souvent non seulement la crise douloureuse, mais aussi la période d'assurance et de paix. Ces phénomènes ont joué un grand rôle dans les reçwcUs^ qui sont devenus, depuis le temps d'Edwards, de Wesley, de Whitfield, un puissant moyen de propager l'Evangile. On les considérait au début comme des manifestations miraculeuses de la puissance du Saint-Esprit ; mais bientôt apparurent de grandes divergences d'opinion à leur* sujet. Edwards, dans ses Pensées sur le Réveil de la Religion en Nouvelle Angleterre, est forcé de prendre leur défense. Leur valeur a longtemps été matière à discussion, même dans des églises favorables aux reçivaïs. Il me parait incontestable qu'ils n'ont par eux-mêmes aucune portée spirituelle, et bien que leur présence rende la conversion plus frappante pour le converti, on n'a jamais pu établir que ceux qui les éprouvent ont plus de
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persévérance et plus de valeur morale que ceux dont le cœur se transforme sans autant de tumulte. En somme, l'inconscience, les convulsions, les visions, les paroles involontaires, la suffocation, ne sont dues qu'à l'existence d'une vaste région subliminale, supposant une grande instabilité nerveuse. C'est ainsi d'ailleurs que certains sujets envisagent après coup ces étranges phénomènes. Par exemple, im des correspondants de Starbuck s'exprime ainsi :
« J*ai traversé rexpérience qu'on appelle conversion. Voici comment je l'explique : le sujet fait bouillonner ses émotions jusqu'à leur extrême limite de tension explosive, tout en refoulant leurs manifestations physiques, telles que l'accélération du pouls, etc., et puis soudain les laisse déborder et dominer son corps tout entier. Le soulagement est incomparable : l'expansion totale de ces émotions produit un plaisir intense. »
Une des formes de l'automatisme sensoriel mérite une mention spéciale, à cause de sa fréquence. Je veux parler de ces phénomènes lumineux, hallucinations ou pseudo-hallucinations, qu'on désigne en psychologie sous le nom technique de photismes. La vision céleste et aveuglante de Saint Paul parait avoir été de cette nature : de même la croix que Constantin vit dans le ciel. Dans Tavant-demier cas que j'ai cité, le converti raconte que des « torrents de lumière et de gloire » pénétraient en lui. Henry Alline parie d'une lumière, sans paraître bien savoir s'il s'agit d'une perception extérieure. Le colonel Gardiner voit d'abord une vive lumière.
« Tout à coup, dit le président Finney, la gloire de Dieu brilla sur moi d'une manière presque miraculeuse. Une lumière absolument ineffable brilla dans mon âme, de sorte que je fus presque renversé à terre... Cette lumière était comme l'éclat que le soleil répand dans toutes les directions. Elle était trop intense pour mes yeux... Je crois avoir éprouvé là quelque chose de semblable à la lumière qui renversa Paul sur le chemin de Damas. C'était une lumière telle que je n'aurais pu la supporter longtemps. » '
Ces photismes sont loin d'être rares :
« J'avais été converti d'une façon manifeste, vingt-trois ans auparavant, ou plutôt reconquis par Dieu. Mon expérience de
(i) Memoirs, p. 34-
ai4 l'bxpéribncs RELiancusE
la régénération avait été très claire, et je n'étais pas retombé. Mais je n*ai fait Texpérience de la sanctification absolue que le i5 mars 1893, environ à onze heures du matin, dans des circonstances tout à fait imprévues. J'étais tranquillement assis chez moi, chantant des cantiques de Pentecôte. Soudain il me sembla que quelque chose m'envahissait et gonflait en quelque sorte tout mon être — jamais je n'avais éprouvé pareille sensation. Il me parut qu'on me conduisait tout autour d'une chambre spacieuse et bien éclairée. Gomme je marchais avec mon guide invisible et regardais autour àe moi, une pensée distincte s'imprima dans mon esprit : « Ds ne sont plus ici, ils ont tous disparu. » Aussitôt que cette pensée eut pris une forme précise, sans qu'aucune parole eût été prononcée, le Saint-Esprit me donna l'intuition que ce que j'avais devant les yeux était ma propre âme. Alors, pour la première fois de ma vie. je sus que j'étais purifié de tout péché, et rempli de la plénitude de Dieu. » *
Leubacitele cas d'un M. Peek, chez qui l'impression lumineuse rappelle les hallucinations chromatiques produites par ces boutons de cactus, doués de propriétés enivrantes, que les Mexicains appellent mescal :
« Quand j'allai travailler dans les champs le matin, la gloire de Dieu m' apparut dans toute la création visible. Je me rappelle très bien que nous fauchions de l'avoine et que chaque épi d'avoine me semblait revêtu d'une auréole aux couleurs de l'arc-en-ciel, tout reluisant, pour ainsi dire, de la gloire de Dieu. » *
(i) GoUection Starbnck.
(a) Ces cas d'impressions lumineuses subjectives rejoignent par des transitions insensibles ceux où il ne s*agit évidemment que d'une métaphore pour exprimer le sentiment d'une illumination spirituelle ; ainsi oelle qnr décrit Brainerd, dans le passage déjà cité :
« Comme je marchais sous une épaisse charmille, une gloire ineffable s'ouvrit à l'intuition de mon âme. Je n'entends pas par là quelque lumièrr extérieure, car je ne voyais rien de pareil ; ni la représentation imaginaire d'un ange de lumière au troisième ciel, ni rien de cette nature ; mais une intuition intérieure de Dieu. »
[ c Une nuit, après avoir médité sur la bonté de Dieu, je m'endormis et me réveillai peu de temps après : il faisait encore nuit, une nuit sans lune; en ouvrant les yeux, je vis une lumière dans ma chambre, à la distance d'environ cinq pieds, comme un cercle ayant neuf pouces de diamètre, d'an éclat tranquille et doux, plus brillant au centre. Immobile, je la regardai sans étonnement ; j'entendis une voix intérieure qui me remplit tout entier. Ce n'était pas un effet de mon imagination, ni une inférence se rapportant à ma vision ; c'était comme le langage de Dieu à mon esprit.» John Woolmait'» Journal, Ch. iv, p. 84 John Woolman (1720-1773) fut le premier apôtre de l'affranchissement des esclaves.]
LA CONVERSION ai5
Tous les caractères que nous avons énumérés se ramènent à ce qui est le trait dominant de la dernière phase de la conversion, c'est-à-dire tout simplement à la joie débordante, extatique. Le récit du président Finney est si plein de vie que je le transcris en entier :
« Tous mes sentiments semblaient bomllonner et déborder de tous côtés ; le cri de mon cœur était : « Je voudrais répandre toute mon âme devant Dieu. x> Je me précipitai hors du bureau dans une chambre déserte, afin de prier. Il n*y avait dans cette chambre ni feu ni lumière ; néanmoins, elle me parut toute illuminée. Je fermai la porte après moi ; il me sembla que je rencontrais le Seigneur Jésus-Christ. Il ne me vint pas à Tidée, à ce moment, que c'était miiquement une vision mentale. Au contraire, il me sembla que je le voyais comme j'aurais vu n importe quel autre homme. Il ne dit rien, mais me regarda d'une telle façon que je ne pus que me jeter à ses pieds. J'ai toujours considéré cela, depuis lors, comme un état d'esprit très remarquable ; j'étais persuadé qu'il était là réellement debout devant moi : tombant à ses pieds, je répandis mon âme devant lui. Je pleurai tout haut comme un enfant et je lui fis la confession de mes fautes, autant que me le permettait ma voix étranglée. II me semblait que je baignais ses pieds de mes larmes ; et pourtant je ne me souviens pas d* avoir eu l'impression distincte que je le touchais. Je dois être resté longtemps dans cet état ; mais mon esprit était trop absorbé par cette entrevue avec le Seigneur pour que le souvenir d'aucune de mes paroles me soit resté. Je sais seulement que dès que mon esprit fut devenu assez calme pour s'arracher à cette entrevue, je retournai au bureau, où je vis que les grosses bûches que j'avais mises à mon feu étaient presque entièrement consumées. Au moment où je me tournais pour m' asseoir au coin du feu, je reçus un puissant baptême du Saint-Esprit. Sans que j'eusse la moindre idée qu'une telle chose pût m'arriver, ni le moindre souvenir d'avoir jamais entendu personne y faire allusion, le Saint-Esprit descendit sur moi d'une telle manière qu'il semblait me pénétrer, corps et âme. J'avais l'impression nette qu'il me traversait de part en part, comme une onde électrique. Des vagues d'amour m'inondaient l'une après l'autre. Cela semblait être le souffle même de Dieu. Je me rappelle distinctement que c'était conune si des ailes immenses battaient l'air au-dessus de moi.
» Les mots ne sauraient exprimer l'amour incomparable versé dans mon cœur. Je pleurais tout haut de joie et d'amour ; je crois
ai6 L'BXPâRIBNCE RELIGIEUSE
ne pas exagérer en disant que les inexprimables effusions de moii cœur s*exhalaient en véritables mugissements. Ces va^es passaient sur moi, toujours plus hautes et plus débordantes, à tel point que je criai — je me le rappelle très bien — : « Je vais mourir si ces vagues continuent à passer sur moi ! » Je dis : « Seigneur, je ne puis plus en supporter davantage. » Pourtant je n'avais aucune crainte de la mort.
» Je ne sais combien de temps j'ai pu rester dans cet état, submergé parce baptême. Il était déjà tard dans la soirée quand un membre de mon église vint à mon bureau pour me voir. En entrant il me trouva pleurant ainsi à haute voix et me dit : <( M. Finnej, qu'avez- vous ?» Je ne parvins pas à lui répondre. Au bout d'un peu de temps il me dit : « Est-ce que vous souffrez ? » Alors je fis effort pour reprendi^e possession de moi et je lui répondis : « Non, mais je suis si heureux que je ne puis plus vivre. »
Billy Bray exprime en ces quelques mots la joie qui suivit sa conversion :
« Je ne puis m'empécher de louer le Seigneur. En marchant dans la rue, je lève un pied, il semble qu il dise : « Gloire à Dieu ! » je lève l'autre pied, il semble dire : «Amen»; et cela continue ainsi pendant tout le temps que je marche. »
On peut être tenté de qualifier tous ces phénomènes de manifestations hystériques. Ce serait là, du point de vue psychologique comme du point de vue religieux, un jugement bien superficiel. Sans doute les conversions soudaines sont suivies de bien des rechutes, de bien des reculs. Mais le point le plus important, ce n'est pas la durée, c'est la nature et la qualité de ces transformations de l'âme. Toutes les fois que l'homme cherche à s'élever plus haut, il est sujet à des chutes et à des rechutes : il n'est pas besoin de statistiques pour nous l'apprendre. L'amour, par exemple, est loin d'être un sentiment immuable ou éternel ; et cependant, aussi longtemps qu'il dure, il révèle à Thonnue des idéals nouveaux et lui donne des ailes pour y parvenir. 11 en est de même de la conversion religieuse : si elle révèle à l'homme, ne fût-ce qu'un instant, le niveau spirituel le plus haut qu'il puisse atteindre, cela lui donne une valeur qu'aucune rechute ne pourra détruire. En général on a pu constater que ceux dont la conversion avait été frappante ont persévéré dans leur vie
nouvelle. Prenez le cas le plus étrange, et qui suggère le plus l'idée d'une crise épileptoïde, celui d'Alphonse Ratisbonne. Eh bien, toute la carrière d'Alphonse Ratisbonne fut déterminée par ces quelques instants. Il abandonna son projet de mariage, entra dans les ordres, alla s'établir à Jérusalem, où il fonda une mission de religieuses pour la conversion des Juifs. Jamais il ne profita pour des fins égoïstes de l'éclatante notoriété que lui donnèrent les circonstances si remarquables de sa conversion, dont il ne parlait jamais sans que les larmes lui vinssent aux yeux. Il resta fidèle toute sa vie à sa foi nouvelle, et mourut assez âgé, fils exemplaire de l'Eglise où il était entré à vingt-huit ans, d'une façon si extraordinaire *.
La conversion est le point de départ d'une vie spirituelle tout originale, d'une vie relativement héroïque, où se manifestent de nouvelles vertus, de nouvelles énergies, où ce qui était impossible devient possible. Qu'importe que la métamorphose se présente d'une manière différente suivant les tempéraments et suivant les milieux ? La personnalité se transforme, l'homme naît vraiment une seconde fois ; et sa nouvelle vie s'appelle la sainteté.
(I) Je dois ces détails à Mgr. 0*Connell, de Rome, qui m*a raconté toute rhistoire de Ratisbonne.
Je ne connais qu'une statistique portant sur la durée des conversions, celle qui fut dressée pour le professeur Starbuck par Miss Johnston. Elle n'a pu recueillir qu*nne centaine de cas, se rapportant à des membres d'églises évangéliques ; plus de la moitié sont des méthodistes. D'après les témoignages des sujets eux-mêmes, il y avait eu recul à un degré quelconque dans presque tous les cas, quatre-vingt-treize pour cent des femmes, et soixantedix-sept pour cent des hommes. Mais en examinant de plus près ces témoignages, Starbuck a trouvé qu'il n'y avait en tout que six cas sur cent où le sujet avait abandonné la foi religieuse coniirmée en lui par sa conversion, et que les reculs dont la plupart se plaignaient n'étaient, en général, que des fluctuations dans l'ardeur du sentiment éprouvé. Starbuck en conclut que la conversion pru luit « une attitude morale toute nouvelle, qui est, à tout prendre, assez ferme et permanente, malgré la fluctuation des sentiments... En d'autres termes, les personnes qui ont passé par la conversion, s'étant une fois fixées sur le terrain religieux, ont une tendance à s'y maintenir, malgré la décroissance parfois très grande de leur enthousiasme. » {Psjrcho» logy of Religion, p. 36o, 357).