CHAPITRE VIII LA SAINTETÉ
Quels sont les fruits de la vie religieuse? C'est à cette question capitale que nous allons essayer de répondre. Nous avons retracé jusqu'ici les conditions psychologiques de rexpérience religieuse. Après avoir décrit la sensation spéciale qui paraît nous révéler la réalité de l'invisible, nous avons examiné les deux grandes classes d'états affectifs que Ton retrouve partout dans la vie de l'esprit, mais nulle part avec plus d'intensité que dans la vie spirituelle ; et nous avons opposé, à l'optimisme religieux, le pessimisme des âmes douloureuses. Passant ensuite au domaine des impulsions et des résolutions, nous avons étudié la volonté partagée, et son retour à l'unité, à travers les affres et les Joies délirantes de la conversion. Mais, comme nous l'avons dit au début de ce livre, notre but n'est pas seulement de constater un certain nombre de phénomènes curieux qui se passent dans la conscience humaine. Nous voulons parvenir à l'appréciation raisonnée de la valeur des faits religieux, en nous servant d'une méthode tout empirique. Le moment est venu de réaliser la seconde partie de notre programme. Nous allons passer en revue les fhiits divers de la vie religieuse. Ce chapitre sera consacré à les décrire, et le suivant à les juger..
aao l'expéribncs religieuse
Sauf quelques exceptions, la longue série d'exemples que nous allons voir défiler sous nos yeux nous montrera la nature humaine sous son aspect le plus beau, le plus digne d'intérêt. En parcourant, comme je viens de le faire, une foule de documents de ce genre, j'ai été transporté dans une atmosphère plus pure et plus fortifiante. Les plus beaux élans de charité, de dévouement, de confiance et de courage ont été inspirés par un idéal religieux. Sainte-Beuve a fortement exprimé cette pensée :
a Et d'abord, au point de vue purement humain, à ceux qui ne verraient dans Topération dite de la Grâce qu'un phénomène psychologique particulier, qu*un état, une passion par moment régnante de Tâme humaine, à ceux-là, le'phénomène devrait encore paraître assez extraordinaire, assez éminent et assez rare, tant en sa nature qu'en ses effets, pour mériter d'être étudié de près dans ses cir^ constances avérées, dans ses exemples les plus incontestables... Car... c'est au prix de ces particularités... que l'âme humaine arrive (les philosophes eux-mêmes ne le nieront pas), à un certainétii t fixe et invincible, à un état vraiment héroïque d*où elle exécute ensuite ses plus grandes choses. Il n'est pas de petit chemin qui mène là... Voilà pour les uns ; mais aux autres, à vous qui croyez, qui attachez au mot de Grâce un sens lumineux et divin, à vous tous Chrétiens d'esprit et de foi dans les différentes nuances, je dirai :
» Ne vous étonnez pas trop, je vous en prie, de ces détails qui peuvent offenser nos mœurs et vos propres habitudes plus dégagées des pratiques sensibles ; ne vous en scandalisez pas, et n'allez pas croire que, bien qu'il y ait eu quelque excès sans doute, l'ensemble de tous ces soins et de tous ces scrupules n'était pas nécessaire à l'œuvre, incontestablement utile et grande, qu'on va voir sortir. Ces petits, ces humbles, et, comme on est tenté de les appeler par moment, ces misérables moyens, émanaient d'un grand et saint esprit et tendaient à une haute fin...
» A travers les formes diverses de communion et la particularité des moyens, des appareils, qui aident à produire cet état, qu'on y arrive par un jubilé, par une confession générale, par une prière et une effusion solitaire, quels que soient le lieu et l'occasion du Toile, lege, on peut reconnaître que, chez tous ceux qui en ont offert de grands et vrais exemples, l'état de Grâce est un au fond, un par l'esprit et par les fruits. Percez un peu la diversité des circonstances dans les descriptions, il ressort que, chez les chrétiens des différents âges, c'est d'un sçul et même état qu'il s'agit. Il y a là
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un véritable esprit, fondamental et identique, de piété et déchanté, entre ceux qui ont la Grâce, même quand ils se sont crus séparés. Dans cet état, on peut se croire séparé, sans Fétre. Mais on ne pourrait penser trop opiniâtrement et firéquemment à cette séparation, sous forme de contention et de dispute, sans rompre l'état intérieur, qui est, avant tout, d*amour et dliumilité, de confiance infinie en Dieu, et de sévérité pour soi accompagnée de tendresse pour autrui. En s*en tenant donc à l'œuvre directe et positive, aux fruits propres à cette condition de Tâme, on les retrouve de même saveur chez tous, sous des soleils distants et en des clôtures diverses, chez sainte Thérèse d'Avila, comme chez tel frère morave de Herrnhout... Cette saveur des fruits sur les branches diverses, c'est celle du même tronc commun évangélique. » *
Sainte-Beuve n'envisage que les cas de régénération les plus remarquables, qui sont aussi pour notre étude les seuls vraiment instructifs. Mais la vie des grands saints diffère tant de celle des autres hommes qu'au regard des convenances mondaines et de la vie ordinaire, nous sommes parfois tentés de les considérer comme des êtres, non seulement exceptionnels, mais monstrueux. Il ne serait donc pas mauvais, avant d'aborder la description de leurs vertus extraordinaires, que nous nous demandions quelles sont les conditions psychologiques de la différence des caractères. La cause de cette dissemblance me parait être, avant tout, une capacité différente d'émotion, entraînant des impulsions ou des inhibitions encore plus différentes.
Notre attitude morale, telle qu'elle se manifeste dans notre conduite, est à tout moment la résultante de deux groupes opposés de forces : les impulsions, qui nous poussent en avant, et les inhibitions, qui nous retiennent. <k Oui, oui I » disent les impulsions. <x Non, non I » disent les répulsions. Avant d'y avoir réfléchi, on ne peut guère se rendre compte du rôle immense que joue l'inhibition dans notre vie mentale. Elle contient, gouverne et façonne notre vie intérieure comme un vase donne sa forme au liquide qu'il renferme. Cette influence est si continue qu'elle devient subconsciente. Les auditeurs d'une conférence académique s'imposent tous sans
(i) SADfTB-BacvB : Port-Royal, i** édition. Tome I, Paris xS4o, p. loi, loa, xxS et 114.
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s'en rendre compte non seulement le silence, mais une attitude de décorum, qui ne subsisterait pas, la plupart du temps, si chacun était seul dans sa chambre. Mais quand survient une forte émotion, les inhibitions qui résultent des convenances mondaines sont balayées comme des toiles d'araignée. J'ai va un dandy apparaître dans la rue, la figure couverte de mousse de savon, parce que la maison d'en face avait pris feu. Pour sauver sa vie ou celle de son enfant, une femme s'enfuira en chemise au milieu d'une foule de spectateurs. Dans d'autres cas, l'inhibition est levée, non seulement pour un instant, mais pour longtemps ou pour toujours. Observez une jeune femme qui se laisse aller à ses impressions, qui est « neurasthénique )». Elle s'écoute sans cesse, elle cède à ses moindres répulsions ; elle reste toujours allongée, elle vit de thé ou de bromure, elle craint de sortir parce qu'il fait froid. Qu'elle devienne mère, et tout changera. L'amour maternel la forcera d'agir, de se remuer, de se passer de sommeil, sans une hésitation, sans une plainte. Partout où l'intérêt de son enfant est enjeu, la douleur n'a plus sur elle aucun pouvoir d'inhibition. Toute la peine que lui donne ce petit être est devenue pour elle un foyer ardent de joie et d'activité.
Ce pouvoir de balayer devant soi les inhibitions coutumières appartient à toutes les émotions, nobles ou basses, pourvu qu'elles soient assez violentes. Henry Drummond, dans un de ses discours, nous raconte le fait suivant : Aux Indes, dans une grande inondation, le seul point non submergé était une petite colline surmontée d'un chalet. Aux êtres humains qui s'y étaient réfugiés s'ajoutèrent un grand nombre de reptiles et d'animaux sauvages. On vit entre autres apparaître dans les eaux un tigre royal du Bengale qui nageait vigoureusement : une fois qu'il eut atteint le rivage, il resta là, couché par terre au milieu de tout le monde, haletant comme un chien essoufflé, encore en proie aune telle angoisse que l'un des Anglais put s'approcher tranquillement avec une carabine et lui loger une balle dans la tête. La férocité ordinaire du tigre avait été, au moins pour quelques instants, tenue en échec par l'impression dominante de terreur qui formait le centre temporaire de sa vie affective.
De plusieurs émotions contraires qui existent simultané-
LA SAINTETÉ a!>3
ment dans Tesprit, il peut arriver qu'aucune ne parvienne à dominer les autres. Les « oui » alternent avec les « non »» et la volonté doit intervenir pour clore le débat. Voyez le soldat, au milieu d'une bataille ; la crainte d'être tenu pour lâche le pousse en avant, la peur de la mort le pousse en arrière, et les exemples divers de ses camarades produisent en lui, par instinct d'imitation, des impulsions diverses. Son esprit est le point de rencontre de mille influences interférentes ; il hésite tant qu'aucune émotion ne l'emporte. Mais il est un degré d'intensité qui donne à n'importe quelle émotion J'empire sur toute la conduite et qui chasse incontinent de l'esprit toutes les tendances antagonistes. Une charge furieuse contre l'ennemi, où le soldat se trouve enveloppé, exalte son courage ; une débandade autour de lui avive sa crainte, qui devient une terreur panique. Une telle exaltation, en supprimant les inhibitions habituelles, rend faciles des actions d'ordinaire impossibles. Comme un écuyer de cirque crève sans effort des cerceaux de papier, l'impulsion triomphante ne connaît plus d'obstacles. C'est un fleuve grossi qui recouvre ses digues. On a vu des hommes, dans un théâtre incendié, se frayer un chemin à travers la foule en jouant du couteau. '
Il est une passion qui constitue un élément capital des caractères énergiques, à cause de son pouvoir destructeur spécial à l'égard de toute inhibition. Cette passion, sous sa forme la plus simple, c'est l'irascibilité, l'humeur combative ;
(x) « L*amour ne serait pas l'amoar, a dit Boorget, s'U n'entraînait paa » Jusqu'au crime. » Et tout de même une passion quelconque ne serait pas une passion véritable, si elle n'entraînait pas Jusqu'au crime. » (Siohblb : Psychologie des Sectes, p. i36)
En d'autres termes, les grandes paasions réduisent à néant les inhibitions ordinaires de la « conscience morale ». Inversement, il n'existe peut-être pas sur la terre un seul criminel, un seul homme lâche, sensuel, cruel ou hjrpocrite, qui ne puisse à un moment donné cesser d'être mauvais sous l'influence culminante d'une autre émotion dont le germe est en lui, pourvu qu'elle prenne son plein essor. C'est d'ordinaire la peur qui peut le mieux jouer ce rôle ches les hommes de cette espèce ; elle leur sert de conscience morale, c'est ches eux une passion relativement noble. Ceux qui vont mourir, et qui voient approcher l'heure du règlement des comptes, comme ils s'ompressent de mettre leur âme en ordre ! n leur semble qu'il n'y a plus de tentation possible. Le christianisme traditionnel, avee les brasiers de l'enfer, s'entendait admirablement à tirer de la peur tout ce qu'elle peut donner comme impulsion à la rapentanee.
a^ l'bxpéribngb rkligibusb
sous des formes plus complexes, c'est rimpatience, la colère, l'humeur farouche, raustérité. L'homme austère, c'est celui qui veut vivre avec énergie, même si l'énergie a pour rançon la douleur. Il a besoin de briser quelque chose, en lui ou chez les autres. Rien ne peut anéantir une inhibition comme fait la colère, dont on peut dire ce que Moltke disait de la guerre : son essence est la destruction. C'est ce qui en fait un auxiliaire si précieux pour toute autre passion. On peut fouler aux pieds, avec une acre jouissance, les plus doux plaisirs, quand ils ^e mettent en travers d'une noble indignation. Il n'en coûte rien, dans . ces moments-là, de renoncer à ses amis, à ses plus anciens privilèges, à tous ses biens, à toutes ses relations sociales. Nous prenons au contraire à ce farouche dépouillement une sorte de joie austère. Ce qu'on appelle faiblesse de caractère me semble consister dans l'inaptitude à sacrifier ainsi, sous le coup d'une généreuse colère, ses inclinations inférieures, ses péchés mignons et ses caprices d'enfant gâté. '
La même cause qui rend compte des modifications temporaires du caractère suffit à expliquer comment il existe des caractères différents. Chez un homme prédisposé dès sa naissance à une émotion déterminée, bien des inhibitions disparaissent, qui agissent fortement sur le commun des hommes : et d'autres prennent leur place. Aussi sa vie peut être étrangement différente de nos vies ordinaires : ce sera un grand amoureux, un grand batailleur ou un grand apôtre. Comparez un tel homme, doué par la nature d'une grande passion, à celui qui reste toute sa vie candidat perpétuel à l'un de ces types de caractère; vous sentirez toute la différence qui sépare l'action volontaire — hésitante et superficielle, de Faction
(i) Benjamin Constant a souvent été regardé comme nn exemple firappant de rintelligence la pins haute jointe au caractère le plus mesquin. H écrit dans son Journal (Paris, 1896, p. 56) : « Je m'agite dans le tiraiUement d\ine misérable faiblesse de caractère. Jamais il n'y eut rien de plus ridicule que mon indécision : tantôt le mariage, tantôt la solitude, tamtôt TAllemaane, tantôt la France, hésitant sur tout parce que au fond je ne puis me passer de rien, m (Journal intime, Paris iSgS, p. 56). U est incapable de s'enflammer, de « perdre la tête » pour aucune des possibilités qui s'offrent à lui. VL fkut désespérer d'un homme qui envisage toutes choses avec oette moUe, uniforme et ftiyante sympathie.
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instinctive — sûre et profonde. Tandis que l'un travaille à surmonter ses inhibitions^ chez l'autre elles n'existent plus : la vie fonctionne largement chez lui, sans frottements, sans gaspillage de force nerveuse. Pour un Fox, un John Brown, un Garibaldi, un général Booth, une Louise Michel, un Bradlaugh, ce qui est à nos yeux obstacle insurmontable n'existe pas. Si nous pouvions, nous aussi, dédaigner ces obstacles, combien parmi nous deviendraient des héros I Nous avons souvent le désir d'une vie puissante, héroïque ; ce qui nous manque, c'est un degré suffisant de passion pour tuer les inhibitions qui nous barrent le chemin.
Le résultat de ces vives passions, c'est le courage. Un peu plus, un peu moins de courage change tout à fait la vie d'un homme, et son caractère. Diverses passions peuvent le susciter : une vive espérance, l'enthousiasme né d'un exemple héroïque, l'amour, la colère. Chez certains hommes le courage est si naturel que l'approche du danger suffit pour l'enflammer, bien que le danger soit la source des plus fortes inhibitions : chez eux, l'inclination dominante est le goût des aventures. •
La grande distance entre l'idéal créateur de réalité, et l'idéal
(i) « Je crois, dit le général Skobeleff, qne ma bravoure est tout simplement Tamour, la passion du danger... Le risque de la vie me passionne exagérément. Je suis parfois Jaloux de ceux qui le courent avec moi. Quand je vais seul à la rencontre d*an danger, moins je le partage, plus Je l'aime... Les succès qui me plaisent le plus dans ma vie militaire sont ceux que j'ai remportés avec un très petit nombre d'hommes. C'est Faction du corps qui me passionne le plus, nulle autre action ne peut calmer ma soif d'agir. Tout ce qui est intellectuel me parait être réflexe, mais l'engagement d'homme à homme, le duel, le danger dans lequel Je peux me jeter tête baissée, m'attire, m'émeut, me grise, je fais des folies pour lui, j'en ai l'amour, je l'adore... Je cours après le danger comme après les femmes, mais lui. Je le veux sans cesse, Je ne m'en lasse jamais ! Fût-il toujours le même, il m'apporterait toujours des plaisirs nouveaux. Quand je me lance dans une aventure où j'espère le trouver, mon cœur bat d'angoisse, je voudrais à la fois que, sur l'heure, U tarde et qu'il m'apparaisse ; une sorte de frisson douloureux et délicieux m'agite ; toute ma nature m'emporte au-<levant du péril avec tant de force, tant d'entraînement, que ma volonté essaierait en vain de résister. Quand le péril s'éloigne, je m'apaise, j'en ai joui, je l'ai vaincu et possédé. »
JcLiBTTB Adam : Le général Skobeleff, Paris 1886, p. 34-^. — Skobeleff semble avoir été un cruel égoïste. Mais Garibaldi, si désintéressé, vécut aussi toute sa vie, s'il faut se fier à ses Mémoires, dans un amour Hévreux du danger.
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qui n'est qu'un vain soupir, s'explique donc par la pression plus ou moins haute de cet élément explosif qui est l'émotion. Devant l'amour, devant l'indignation généreuse, devant l'enthousiasme s'évanouit comme un rêve la triste et lâche cohorte des inhibitions coutumières. Convenances mondaines, timidité, paresse, lésine, désir de passer avant les autres, de s'assurer un poste à l'abri du danger, soupçons mesquins^ petites craintes, petits désespoirs, oti sont-ils passés ? Le souffle puissant qui nous entraîne les a balayés comme des feuilles mortes. Débarrassés de nos entraves, nous nous sentons légers, dispos, pleins d'allégresse. Une aurore nouvelle brille en nous : tous les sombres nuages, toutes les appréhensions ont disparu ; nos instincts les plus purs chantent comme des oiseaux ; le soleil de notre idéal se lève et nous inonde de ses rayons. Jamais cette allégresse n'est plus profonde que dans l'émotion religieuse, a Le vrai moine, dit un mystique italien, n'emporte avec lui que sa lyre. »
L'homme qui, après avoir vécu d'une vie sensueUe, commence à vivre d'une vie religieuse, voit fondre et disparaître au feu de son enthousiasme les inhibitions d'ordre inférieur qui l'obsédaient jadis. Il devient invulnérable aux miasmes qui montent des régions marécageuses de sa nature animale. Ceux d'entre nous qui n'atteignent pas à cette hauteur morale peuvent néanmoins se faire une idée d'un tel état d'âme, en se rappelant les moments d'émotion poignante qu'ils ont euxmêmes traversés, au théâtre ou dans la vie réelle. C'est surtout quand nous pleurons que nous sentons se dissoudre en nous bien des obstructions à la vie morale, comme si nos larmes entraînaient avec elles notre méchanceté, notre dur égoïsme, nous purifiaient et nous attendrissaient le cœur. Chez la plupart d'entre nous le cœur s'endurcit de nouveau rapidement. Il n'en est pas ainsi chez les saints : des Ames aussi énergiques que Sainte Thérèse et que Loyola ont possédé le « don des larmes », où l'Eglise voit et révère une grâce toute spéciale.
L'émotion exaltée qui remplit une ftme religieuse a pu naître tout d'un coup ou graduellement : dans un cas comme dans l'autre, elle paraît indéracinable. Comme nous l'avons
LA SAINTETÉ Haj
VU à la fin du chapitre précédent, l'intuition qui constitue la foi religieuse paraît avoir en général ce caractère de permanence et de stabilité, malgré des reculs momentanés qui s'expliquent par un reflux de l'émotion dominante. Mais nous avons des preuves manifestes que certaines tentations peuvent être complètement abolies, en dépit des fluctuations affectives et comme si la nature même avait subi une radicale transformation. Les exemples abondent, surtout chez les buveurs convertis. * Vous vous rappelez le cas de Hadley (p. 171) : les annales des Sociétés de tempérance à base religieuse fourmillent de cas pareils. Notre ancien étudiant d'Oxford, qui se convertit à trois heures de l'après-midi et qui s'enivra le lendemain en faisant les foins, fut dès lors radicalement guéri de son vice (p. 187).
J'emprunte un récit analogue à la collection manuscrite dé Starbuck :
<c Je me rendis à une réunion de sanctification... et je me mis à dire : « Seigneur, Seigneur, il faut que tu m'accordes cette déli- » vrance. x> Puis j'entendis une voix qui me disait distinctement : « Es-tu prêt à tout remettre entre les mains de Dieu ? » Et les questions se multiplièrent, et pour chaque chose je répondais : « Oui, Seigneur, oui Seigneur ! » Enfin la voix me dit : « Pourquoi » n acceptes-tu pas la délivrance maintenant ?» et je dis : « Je » Taccepte, Seigneur. » Je ne sentais aucune joie particulière, mais de la confiance. A ce moment précis la réunion se termina ; en sortant je rencontrai dans la rue un monsieur qui fumait un beau cigare ; une boufilée m'en vint au visage, je la respirai profondément : le Seigneur soit loué, toute envie de fumer avait disparu en moi. Puis, comme je marchais dans la rue et que je passais devant des cafés d'où sortaient des odeurs d'alcool, je m'aperçus que mon goût pour ces boissons abominables avait disparu. Gloire à Dieu ! . . . J'ai dû vivre, après cela, pendant dix ou onze ans dans le désert, avec tous les hauts et les bas de la vie sauvage. Mon goût pour la boisson n'est jamais revenu. x>
Dans le cas célèbre du colonel Gardiner, nous avons l'exemple d'un homme guéri en un clin d'œil de la tentation charnelle. * L'abolition si rapide des tendances les plus enraci-
(i) « Le seul remède radical à la dipsomanie, c'est la religiomarUe », disait un médecin.
(9) Voyei plus haut, p. x86.
3a8 L*EXPÉaiBNGB RBLIQIEUSB
nées ressemble d'une façon frappante aux résultats de la suggestion hypnotique ; il est bien difficile de n'y pas yoir une manifestation de la même cause, c'est-à-dire la soudaine expansion d'une énergie venant de la conscience subliminale. *
Par la suggestion hypnotique, on a réussi à guérir en peu de séances une foule d'individus, qui jusque là avaient lutté en vain contre leurs vices en usant des moyens ordinaires : conditions physiques, influences morales. On a guéri de cette manière des ivrognes et des débauchés. Il semble qu'une action s'excrçant à travers la conscience subliminale ait le pouvoir, chez bien des individus, de produire une transformation durable. Si donc la grâce de Dieu agit sur nous miraculeusement, il est probable que son influence s'exerce par la voie sublimmale. Mais il convient d'ajouter que ce qui se passe sur le terrain subliminal est aussi mystérieux pour le psychologue que pour le théologien.
Le professeur Starbuck exprime en termes physiologiques cette destruction radicale des tendances les plus invétérées : ce serait la rupture des communications entre les centres cérébraux inférieurs et les centres supérieurs :
« On trouve souvent dans les témoignages que j*ai recueillis, dit-il, des expressions assez frappantes de cette rupture entre certains centres inférieurs et les centres supérieurs d'association, cor^ respondant à la vie spirituelle la plus haute... Exemple : « Les » tentations du dehors m'assaillent encore, mais rien ne leur répond
(i) Starbuck a publié le cas d'une femme, qui tai radicalement guérie par un phénomène d'automatisme sensoriel, alors que les prières et les bonnes résolutions étaient restées pour eUe inefficaces :
« A peu près à quarante ans, j'essayai de renoncer à fumer ma pipe, mais le goût du tabac me tenait. Je pleurai, je priai, je promis à Dieu d'y renoncer, mais je ne pus pas. U y avait déjà quinze ans que je Aimais. A cinquantetrois ans, assise un jour au coin du feu, fumant ma pipe, j'entendis une voix, non par mes oreilles, mais plutôt comme une sorte de rêve ou de double pensée, qui me dit : « Louisa, ne fume plus. » Je répliquai aussitôt : a Qa^on m'en 6te l'envie ! » Mais la voix se contentait de répéter : « Louisa, ne tamc plus. » Alors Je me levai, je déposai ma pipe sur le dessus de la cheminée, et depuis Jamais je n'ai fumé, jamais je n'en ai eu l'envie. Le désir m^avtit quittée comme si je n'avais jamais connu le tabac. La vue d'autres gens qui fumaient et l'odeur de la fumée de tabac ne m'ont jamais donné la moindre envie d'y toucher. »— The Pêychology of Religion, p. i4a.
» ail-dedans de moi. » Ici le moi est identifié aux centres supérieurs, dont la marc[ue psychicpie est le sentiment d'intériorité. — Autre exemple : « Depuis lors, bien que Satan continue à me ten- » ter, il y a autour de moi comme un mur d'airain que ses flèches » ne peuvent percer. »
Il n'est pas douteux qu'il doive se produire dans le cerveau des inhibitions nerveuses qui paralysent ainsi certaines tendances. Mais du point de vue de l'introspection, la cause n'en saurait être que l'émotion spirituelle elle-même, qui grandît jusqu'à devenir dominante. Il faut avouer franchement que nous ignorons pourquoi et conmient telle émotion arrive à dominer dans telle âme. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de fournir à notre imagination le secours sans doute illusoire de comparaisons empruntées à la mécanique.
Représentons-nous par exemple l'esprit humain, avec les différentes positions d'équilibre qu'il peut prendre, sous l'aspect d'un corps solide reposant sur le sol, qui aurait la forme d'un polyèdre irrégulier, auquel plusieurs de ses faces pourraient servir de base. Nous pourrions alors comparer les luttes et les révolutions de Tâme aux déplacements et aux renversements de ce polyèdre. Supposons qu'il repose d'abord sur la face A, où son équilibre est stable^ et qu'on le soulève lentement à l'aide d'un levier. Tant que la rotation n'aura pas été suffisante, c'est-à-dire tant que la verticale du centre de gravité, traversera le polygone A, le solide n'étant soutenu en l'air que par la force du levier, retombera de tout son poids sur cette même face, dès qu'on l'abandonnera à luimême. Mais si on le soulève assez haut pour que la verticale du centre de gravité arrive sur l'arête qui sert de charnière, il ira de lui-même, entraîné par son propre poids, tomber sur une autre face, que nous appellerons la face B. Là, il restera immobile, pourvu qu'il y soit en équilibre stable, et c'est maintenant sur cette nouvelle base B qu'il retombera de luimême, tant qu'on ne le soulèvera que jusqu'à une certaine hauteur.
Le levier, dans cette comparaison, représente l'émotion nouvelle qui tend à transformer le caractère. La force de la pesanteur, qui ramène le solide à sa position primitive, représente toutes les habitudes, toutes les inhibitions invétérées
2i3o l'expérience religieuse
qui s'opposent à l'impulsion nouvelle. Plus le solide retombe de haut, plus sa chute est lourde. De même, plus on lutte contre ses mauvaises passions, plus elles semblent irrésistibles, chaque fois qu'on y retombe. Â mesure que le solide est soulevé plus haut, la somme de travail accompli augmente ; mais c'est une erreur de croire que la' force nécessaire pour continuer à le soulever augmente aussi. EUe diminue au contraire ; car le centre de gravité se portant peu à peu en avant, le poids du solide oppose de moins en moins de résistance au levier. Le poids de sa partie antérieure le sollicite toujours plus en avant, dans le même sens où le levier le pousse, pendant que diminue la résistance de l'arrière. De même une tendance qui se déploie trouve en nous des ressources cachées et des auxiliaires inattendus. Un moment vient enfin où les vieilles résistances sont entièrement contre-balancées ; alors elles semblent s'évanouir tout d'un coup. En effet, tout danger de rechute en arrière est passé. L'âme tout entière se précipite en avant, et acquiert une nouvelle position d'équilibre stable.
Comparaison n'est pas raison. Avouons notre ignorance el passons sans plus tarder à l'examen des fruits de la vie religieuse. J'appelle saint l'homme chez qui les émotions religieuses constituent le foyer habituel d'énergie personnelle. Il est possible, je crois, de retrouver les mêmes traits essentiels chez la plupart de& grands saints, à quelque religion qu'ils appartiennent. C'est cette espèce de photographie composite que je voudrais présenter à mes lecteurs. *
(x) « On verra que tous les hommes qui sont parvenus à une haute sainteté s'accordent d*une façon remarquable dans ce qu'ils nous rapportent d'eux-mêmes. Ils ont acquis, disent4ls, la conviction inébranlable, reposant non sur le raisonnement, mais sur Texpérience immédiate, que Dieu est un esprit avec lequel l'esprit humain peut entrer en relations : qu'en Dieu se trouvent réunies toute la bonté, la vérité, la beauté qu'ils peuvent concevoir, que dans la nature ils voient partout la trace de ses pas ; qu'en eux-mêmes ils sentent sa présence, comme la vie de leur propre vie ; qu'ils le trouvent "toujours davantage, à mesure qu'ils se connaissent mieux et descendent pins avant dans leur âme. Ils nous disent que ce qui les sépare de Dieu et les éloigne du bonheur, c'est d'abord la recherche égoïste de soi-même, sons toates ses formes, ensuite la sensualité sous ses divers aspects ; que ce sont là les chemins de ténèbres et de mort qui nous dérobent la face de Dieu ; tandis
LA SAINTETÉ 33l
Essayons d'analyser l'état d'ftme qui constitue la sainteté. C'est d'abord la conviction profonde, non seulement rationnelle, mais intuitive, de l'existence d'un Pouvoir immatériel* ; et le sentiment qu'on vit d'une vie plus haute^ grâce au lien doux et fort qui unit l'âme sainte à ce Pouvoir auquel elle s'abandonne. Affranchie des bornes étroites de l'égoïsme, l'âme se dilate et s'épanouit.
Cette floraison de l'âme se manifeste par des sentiments d'harmonie et d'amour à l'égard de tous les hommes. Plus de haine, plus d'animosité, plus de jalousie, plus d'antipathie. Le saint aime ses ennemis et traite tous les hommes avec la même charité.
L'épanouissement de l'âme sainte aboutit enfin à des vertus qui fortifient l'esprit et domptent la chair. C'est la fermeté, la patience, la sérénité. Plus de craintes, plus d'anxiétés, plus d'égoïsme rongeur : le souffle d'en haut emporte tout cela. C'est la pureté de l'âme et partant celle du corps. La moindre discordance spirituelle révolte une âme sainte ; elle sent que tout ce qui est brutal et sensuel risque de la ternir. C'est l'ascétisme sous toutes ses formes ; il est souvent la conséquence de cette recherche de la pureté. L'abandon passionné de soi-même à Dieu devient aisément une immolation de soi, où semble disparaître le sentiment de la douleur physique. Le saint peut en venir à trouver de la joie dans un sacrifice de son corps et de sa volonté qui est en quelque sorte la preuve et la mesure de sa fidélité à son Dieu ; à s'imposer non seulement la chasteté rigoureuse, mais l'obéissance aveugle et l'absolue pauvreté.
Pour toutes ces vertus, la difficulté n'est pas de trouver des exemples — ils abondent — mais de les choisir. Nous commencerons par le sentiment Infiniment doux de la présence de Dieu, qui parait être le centre de la vie spirituelle.
que le sentier du juste brille d'une lumière toujours plus vive, à mesure qu'il approche du grand jour de la perfection. » D' W. R. Inob : Lectures on Christian Mysticism^ London 1899, p. 3a6.
(i) Ce pouvoir immatériel n'est pas toujours un Dieu personnel, comme dans le christianisme. Il n*est pas sans exemple qu'un idéal moral abstrait, on idéal patriotique ou social, une vision intérieure de sainteté ou de justice, puisse jouer le même rôle, illuminer et féconder une vie. J'en ai cité un cas assez frappant au chapitre m, p. 55.
a3a L*EXPéRIBNGE RELIGIEUSE
Dans plusieurs récits de conversions, nous avons vu que le monde apparaissait au nouveau converti tout brillant et transfiguré. En dehors de tout sentiment proprement religieux, nous avons tous des moments où l'univers entier semble nous envelopper de sympathie. Quand on est jeune, en bonne santé, quand on se promène par un beau jour d'été, dans les forêts ou les montagnes, il y a des moments où l'on n'entend partout que des murmures de paix. Il y a des heures où la beauté de l'existence et sa bonté nous pénètrent comme une chaude atmosphère ; nous sentons vibrer en nous la tranquille sécurité de l'univers.
a Une fois — c était quelques semaines après mon arrivée dans la forêt — j'ai passé une heure à me demander si le voisinage immédiat de l'homme n'était pas indispensable à la vie normale. Etre seul avait pour moi peu de charmes. Mais, au milieu de ces pensées, une douce pluie s' étant mise à tomber, je sentis tout à coup qu'il ne pouvait y avoir pour moi de société plus agréable et plus bienfaisante que celle de la nature. Le bruit des gouttes de ploie qui tombaient doucement, tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais autour de ma maison, une atmosphère de tendresse infinie et mystérieuse, tout cela me rendait insignifiants les avantages de la vie sociale, et je n'y ai plus songé depuis lors. Chaque petite aiguille de pin semblait se dilater à mes yeux, gonflée de sympathie et d'amitié pour moi. Je sentis si clairement l'étroite parenté qui me liait à la nature et m'en faisait une amie, qu'il me sembla qu'aucun endroit de la terre ne pourrait désormais me paraître inhospitalier. » '
Dans la conscience chrétienne, le sentiment d'être enveloppé d'amour prend un caractère plus positif et plus personnel.
« Le sacrifice de son indépendance, qui coûte tant au cœur de l'homme, écrit le professeur Hilty, est compensé par la disparition de toute crainte, par le sentiment ineifable de sécurité morale, que l'on éprouve une seule fois en sa vie, mais qu'on ne peut jamais oublier. » *
Des expressions plus vibrantes et plus exaltées de cet état d'âme abondent dans la littérature religieuse :
(i) H. Troreau : Walden, Riverside édition, p. ao6 (abrégé), (a) C. H. Hilty : Gliick, vol. i, p. 85.
LA 8AINTBTÉ a33
« La nuit dernière, écrit M°^« Jonathan Edwards, fut la nuit la plus heureuse de toute ma vie. Jamais auparavant je n'avais joui si longtemps de la lumière, de la douceur et de la paix du ciel brillant dans mon cœur, sans que mon corps en éprouvât la moindre agitation. Je suis restée éveillée une partie de la nuit ; j'ai dormi quelquefois, à d'autres moments j'étais entre le sommeil et la veille. Mais toute la nuit je ne cessai d'éprouver, d'une façon claire, la céleste douceur de l'amour de Christ et sa présence auprès de moi : je sentais vivement combien je lui étais chère. Mon âme goûtait une paix inexprimablement douce à se reposer entièrement en lui. Il me semblait que je voyais, comme un faisceau de lumière, l'amour divin descendre du ciel, du cœur même de Christ, et couler sans cesse dans mon cœur. Mon âme en même temps épanchait vers Christ tout son amour, de sorte que j'étais comme submergée par le flux et le reflux de ces divines effusions : dans ce rayonnement très doux d'amour et de lumière, je me sentais flotter comme flottent les grains de poussière dans les rayons du soleil. Je crois que j'éprouvai dans une seule minute plus de bonheur que je n'en avais senti jusque là dans toute ma vie. C'était une douceur continue où se perdait mon âme ; il ne me semblait pas que mon faible corps pût en supporter davantage. Il y avait peu de différence entre les moments où je dormais et ceux où j'étais éveillée, mais la jouissance était peut-être j>lus vive encore quand je dormais. *
» A mon réveil, le lendemain matin, il me sembla que je ne m'appartenais plus. Je sentis que les opinions des hommes sur moi n'étaient rien et que mes intérêts personnels ne comptaient pas plus à mes yeux que ceux d'une personne inconnue. La gloire
(i) Comparez ce qne dit Mn« Guy on :
c Je me levais toutes les nuits à minuit, et Je n*avais que faire de réveil : car par votre bonté, 6 mon Dieu, tant que vous l'avez voulu de moi, je m'éveillai toujours assez de temps avant minuit pour être levée à cette heure ; et quand par déliance ou défaut d'attention j'ai monté mon réveilmatin, jamais je ne me suis éveillée. Cela me porta à m'abandonner davantage à votre conduite, ô mon Dieu ; car je voyais que vous aviez sur moi. un soin de Père et d'Epoux. Ijorsque j'avais quelque incommodité et que mon corps avait besoin de repos, vous ne m'éveilliez pas ; mais je sentais en ce temps même, en dormant, une possession singulière de vous. J'ai été quelques années que je n'avais que comme un demi-sommeil : mon Ame veillait à vous avec d'autant plus de force, que le sommeil semblait la dérober à toute autre attention. »
Vie de M** J. M. B. de la Mothb Goton, écrite por elle*méme. Cologne 1720. Tome n, p. 3o (a- partie, ch. m).
334 l'expérience RELIOIEX78E
rayonnante de Dieu semblait absorber tous les désirs de mon coeur...
» Je me couchai, je dormis un peu ; m* étant réveillée, je (os amenée à réfléchir à la miséricorde de Dieu à mon égard : pendant bien des années, il m*a donné un cœur qui acceptait librement la mort ; après cela il m'a fait accepter la vie, afin de pouvoir agir et soufirir ici-bas suivant sa volonté. H m*a fait aussi la grâce de me donner une entière résignation à sa volonté, pour le genre de mort dont je devais mourir : sur le bûcher, dans les tortures ou même, si telle était sa volonté, dans les ténèbres. Mais il me vint à l'esprit que je n'avais jamais pensé vivre au-delà des limites ordinaires de la vie humaine. Là-dessus je me demandai si je consentirais à rester même plus longtemps hors du ciel ; il me sembla que tout mon cœur répondait immédiatement : Oui. je consentirais à vivre mille ans, mille ans dans les plus horribles supplices, si cela devait contribuer à la gloire de Dieu, le corps broyé par des tortures si prodigieuses et si épouvantables que personne ne pourrait supporter de vivre dans la contrée où mon corps serait ainsi torturé, et l'esprit dévoré de tourments infiniment plus grands que les tortures de mon corps. Il me sembla qne je consentais à tout cela d'une âme tranquille et avec allégresse, pourvu que cela contribuât à la gloire de Dieu ; il n'y avait dans mon esprit ni hésitation, ni doute, ni obscurité. La gloire de Diea semblait me submei^er et m'engloutir, et toutes les souffrances et toutes les terreurs imaginables semblaient s'évanouir devant elle. Le sentiment de cette joyeuse résignation dura tout le reste de cette nuit-là, tout le jour suivant, toute la nuit d'après, et le lundi matin jusqu'au milieu du jour, sans s'interrompre et sans s'affaiblir. » '
Les annales de la sainteté catholique abondent en récits tout aussi exaltés :
« Cette sœur Séraphique de la Martinière, qui travaillait tonjours à genoux, paraissait embrasée de ce feu divin que Jésus- Christ est venu allumer sur la terre. Souvent des assauts d'amour la réduisaient au mourir. Elle s'en plaignait tendrement à son Dieu : « Je n'en puis plus, disait-elle ; ménagez ma faiblesse, ou » j'expirerai sous la violence de votre amour. » '
(i) J*ai abrégé cette description, qne l'on trouvera tout au long dans te livre de Joxathan Edwabds : Narrative oftheRevioal in New England,
(a) M" BouQAUD : Histoire de la Bienheureuse Marguente-Marie, lo*" édition, Paris 1900, p. laS.
LA SAINTBTi 335
Passons à l'amour fraternel, à la charité ; fruit ordinaire de la sainteté, elle fut toujours considérée par la théologie comme une vertu essentielle, si limité parfois que fût le champ où elle lui permettait de s'exercer. L'amour fraternel est la conséquence naturelle du sentiment qu'un Dieu se tient auprès de nous dont l'amour nous enveloppe comme celui d'un père. La fraternité humaine est le corollaire de la paternité divine. Quand Jésus dit : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent », il en donne cette raison :
<i Afin que vous deveniez les fils de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons, il fait pleuvoir sur les injustes comme sur les justes. Si vous n^aimez que ceux qui vous aiment, quel mérite y avez- vous ? Les gens du fisc en font autant. Si vous n'embrassez que vos frères juifs, que faites-vous d'extraordinaire ? Les gens de race étrangère, entre eux, en font autant. Vous, soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait. » *
Devrions-nous conclure de cette remarque que la charité ne peut naître que de la croyance au Dieu personnel ? Dironsnous que le sentiment exalté de la présence en nous d'un Dieu d'amour, réduisant à néant toutes les distinctions humaines, nous fait aimer notre prochain comme nous-mêmes ? — On pourrait soutenir aussi que ce Dieu qui remplit notre cœur nous peut seul convaincre de notre néant et produire en nous l'autre grande vertu chrétienne, l'humilité. — Mais ce serait une erreur de croire que la charité, que l'humilité, ne peut pas coexister dans une âme avec d'autres conceptions religieuses, telles que le stoïcisme^ le brahmanisme ou le bouddhisme, et même y atteindre son plus haut degré. Si ces deux vertus sont en parfaite harmonie avec la conception du Père céleste, elles peuvent s'accorder aussi avec toute conception du monde q\:ï fait dépendre l'homme de causes générales. C'est pourquoi nous ferons bien, en étudiant cette synthèse d'émotions et de vertus que nous appelons la sainteté, de les considérer comme des éléments plutôt coordonnés que subordonnés à d'autres. L'enthousiasme religieux ou moral, l'émotion a cosmique » ou métaphysique, sont des états d'esprit
(I) [Matthieu, v, 44-48]
a36 L*sxpiRisifcaE rslioisusb
qui élèvent Tâme au-dessus des préoccupations égoïstes et l'ouvrent tout entière à Tamour. Le mieux que nous ayons à faire, c'est de décrire l'état de sainteté comme un des états caractéristiques de l'esprit humain, état harmonieux et continu où l'ftme se complaît, sans vouloir en expliquer tous les éléments en les faisant dériver ingénieusement les uns des autres. La sainteté, comme l'amour, conune la crainte, comme toutes les grandes passions, est un état complexe ; la charité, qui en fait partie, s'y rattache par un lien organique, non par une nécessité logique. Comme toute joie, la joie religieuse épanouit l'âme ; de cette expansion résultent aisément l'oubli de soi et la sympathie pour les autres.
On peut vérifier cet effet de la joie même dans les cas où elle est d'origine pathologique. Dans son étude instructive sur la Tristesse et la Joie, M. Geoi^es Dumas compare entre elles la phase mélancolique et la phase joyeuse de la foUe circulaire, et montre que la première est égoïste et la seconde altruiste. On ne saurait être plus avare de soi-même que Marie dans sa période de mélancolie ; dès que conunence la période joyeuse, elle devient tout autre :
« Tandis qu'elle se désintéressait de tout dans la période précédente, Marie s'intéresse à tout aujourd'hui...
» Ce qui caractérise les sentiments qu'elle éprouve, c*est la sympathie et la bonté. — Au lieu de se replier sur elle-même, de s'isoler, elle étale et déploie une bienveiUance universelle qui se traduit par des intentions et même des actes... elle s intéresse à la santé des malades, à leur sortie, elle demande de la laine pour faire des bas à quelques-unes. Jamais, depuis que je Tobserve, je ne l'ai entendu exprimer, dans sa période de joie, que des opinions bienveillantes. »
Et plus loin le D*" Dumas ajoute que, dans les phases joyeuses, « les sentiments altruistes et les émotions tendres sont les seuls états affectifs que Ton rencontre. Le malade est fermé à Tenvie» à la haine, au désir de vengeance, il est tout entier bienveillance, indulgence et mansuétude. » *
Il y a donc une affinité organique entre la joie et la bienveillance ; nous ne devons pas nous étonner de les trouver
(i) O. Dumas : La TrUtesse et la Joie, Paris 1900, p. i3o et 167.
LA SAINTKTi q3j
réunies chez les nouveaux convertis. M°>« Edwards s'exprime ainsi, à la suite de ce que nous avons cité plus haut :
« Quand je me levai, le dimanche matin, je sentis un si grand amour pour toute Thumanité que je n*ai jamais rien éprouvé de pareil. La puissance de cet amour était inexprimable. Je sentis que si j'étais environnée d'ennemis méchants et cruels qui se plairaient à me tourmenter, il me serait cependant impossible d'avoir à leur égard d'autres sentiments que l'amour, la pitié et le désir ardent de leur bonheur. Jamais je ne m'étais sentie si éloignée de critiquer les autres que ce matin-là. Je me rendis compte aussi, d'une manière inaccoutumée et très claire, que le christianisme consiste en grande partie à remplir nos devoirs envers les autres. Je continuai toute la journée à éprouver le même amour, infiniment doux, pour Dieu et pour l'humanité. »
La charité renverse toutes les barrières qui séparent d'ordinaire les hommes. * J'emprunte à l'autobiographie de Richard Weaver un exemple de non-résistance au mal. Il était mineur dans sa jeunesse et boxeur de première force ; il devint plus tard un évangéliste très apprécié, mais en ce temps-là, l'amour de la lutte ne le cédait en lui qu'au goût de la boisson. Après sa première conversion il eut une rechute. Il battit comme plâtre un homme qui avait insulté une jeune fille. Puis se disant qu'une fois retombé, un peu plus ou un peu moins n'y changerait rien, il s'enivra et alla casser la mâchoire à quelqu'un qui l'avait provoqué auparavant et l'avait traité de Iftche
(i) La charité sapprime même les barrières qui séparent Thoimne des animanx. J*ai lu dans la biog^raphie de Towianski, grand patriote et mystique polonais, on trait bien caractéristique. Par nn jour de pluie, un de ses amis le rencontre caressant un gros chien qui lui sautait dessus et le couvrait de boue. L'ami s*étonna. « Ce chien, répondit ToT^ianski, que je vois pour la première fois, m*a témoigné beaucoup de fraternité; l'accueil que j*ai fait à ses amabilités Ta rempU de joie. Si je le chassais, je le froisserais, je lui ferais tort moralement. J'offenserais ainsi, non pas lui seulement, mais tous les esprits de l'autre monde qui sont au môme niveau que lui. U salit mon habit? Qu'est^se que cela, comparé à l'ii^ure que je lui ferais, si je recevais avec froideur ses démonstrations d'amitié ? Nous devrions, ajoutait^il, nous efiforcer en toute occasion d'aUéger le sort des animaux, et tendre à l'union de tous les esprits, que le sacrifice de Christ a rendu possible. » André Towianski, traduction de Fitalien, Turin 1897 (non mis en vente). * Je dois ce que je sais de Towianski à mon ami le professeur W. Lutoslawski.
(a) [Je n'ai pu me procurer ce Uvre.]
a38 l'expérience religieuse
parce qu'en sa qualité de chrétien il refusait de se battre. Je donne ces détails pour qu'on puisse mesurer toute l'ampleur du changement réalisé.
« Je descendis jusqu'au bout de la galerie et là je trouvai le gamin qui pleurait parce qu'un compagnon voulait lui prendre le vagonnet. Je lui dis : « Tom, il ne te faut pas prendre ce vagonnet.» n me lança un juron et m'appela sale méthodiste. Je lui dis que Dieu ne m'ordonnait pas de me laisser voler par lui. Il jura de nouveau et dit qu'il me ferait passer le vagonnet sur le corps. « Eh bien, lui dis-je, voyons qui sera le plus fort, le di:*.ble et toi ou le Seigneur et moi. » Ce fut le Seigneur et moi. Il dut se garer, sans quoi le vagonnet lui aurait passé sur le corps. Et jo rendis au gamin son vagonnet. Tom dit alors : « J'ai bonne envie de te flanquer une gifle. — Eh bien, lui dis-je, si cela peut te faire plaisir, fais-le. » Il me frappa à la figure. Je lui tendis l'autre jonc et je lui dis : a Frappe encoi*e. » Il me frappa cinq fois. Je tendis ma joue pour la sixième fois ; mais il se détourna et partit en jurant. Je lui criai : a Que le Seigneur te pardonne comme je le fais, et qu'il te sauve!»
D C'était un samedi. Quand je rentrai chez moi, en sortant de la mine, ma femme vit ma figure tout enflée et me demanda ce que c'était. Je lui dis : a Je me suis battu, et je lui ai donné une bonne raclée. » Elle éclata en sanglots et me dit : «c O Richard, coHOMnt as-tu pu te battre ? )> Alors je lui dis tout ce qui s'était passé ; et elle remercia Dieu de ce que je n'avais pas riposté.
» Mais le Seigneur avait fi*appé juste et ses coups ont plus d'effet que ceux de l'homme. Le lundi vint. Le diable se mit à me tenter en me disant : « Les autres se gausseront de toi pour avoir laissé Tom te traiter comme il l'a fait samedi. » Je m'écriai : « Arrière de moi, Satan t » — et je partis pour la mine. Tom fut le premier que je rencontrai. Je lui dis : <k Bonjour!» mais il ne répondit pas. Il descendit le premier. Quand je descendis à mon tour, je fus surpris de le trouver qui m'attendait, assis sur la voie. Quand j'arrivai à lui, il se prit à pleurer et me dit : « Richard, veuxtu me pardonner de t' avoir frappé ? — Je t'ai pardonné, lui dis-je ; demande à Dieu de te pardonner. Que le Seigneur te bénisse ! » Je lui serrai la inain, et nous nous rendîmes chacun à notre travail. »*
« Aimez vos ennemis ! » Non pas, remarquez-le bien, ceux qui ne sont pas au nombre de vos amis, mais vos vrais ennemis, ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent. Est-ce
(i) J. Pattbrson : Ufe of Richard WeaveVt p. 66 à 08 (abrégé).
LA SAINTETÉ !i3g
là une simple hyperbole orientale, pour dire que nous (levons autant que possible ne pas donner libre cours à notre animo* sîté? Ou bien faut-il prendre à la lettre ce précepte de Jésus? Les chrétiens eux-mêmes Tout rarement fait. Existe-t-il un état d'âme où toutes les distinctions ordinaires disparaissent sous le flot montant d'une émotion exclusive ? où la sympathie répond à la haine ? Quiconque éprouverait une telle sympathie pour ses ennemis quels qu'ils fussent serait à bon droit considéré comme un être surhumain. Sa vie morale serait d'un autre ordre que celle des autres hommes ; et qui sait ce qui pourrait résulter d'une telle attitude, prise par quelques âmes vigoureuses ? Le monde entier pourrait en être transformé. Les exemples positifs d'un tel état d'ftme sont très rares, même dans la Bible. Ceux que nous offre le bouddhisme sont légendaires. Envisagé du point de vue psychologique, le précepte : « Aimez vos ennemis » n'a pourtant rien en soi de contradictoire. C'est — porté à son plus haut degré — le môme sentiment qui nous inspire souvent une pitié tolérante à l'égard de nos oppresseurs. Mais si l'on parvenait à donner à ce sentiment son plus grand essor, cette magnanimité supposerait l'abandon de la plupart des mobiles qui mènent les hommes ; les ressorts de notre activité ne seraient plus les mêmes, une transformation radicale se ferait dans l'humanité. De ce royaume de la charité, l'émotion religieuse nous donne l'avant-goùt.
L'inhibition de la répugnance instinctive se manifeste non seulement par l'amour des ennemis, mais aussi par l'amour de ceux dont l'aspect extérieur est repoussant. Chez beaucoup de saints authentiques, plusieurs tendances concourent à produire ce résultat. L'ascétisme y contribue pour une bonne part ; puis la charité proprement dite, enfin l'humilité, c'està-dire le désir de renoncer à toute distinction humaine et de se mettre au même niveau que les créatures de Dieu les plus méprisées. Ces trois tendances existaient à coup sur dans l'esprit d'un François d'Assise ou d'un Ignace de Loyola quand ils échangeaient leurs vêtements contre les haillons d'un mendiant pouilleux. 11 faut bien qu'elles existent chez les religieux qui consacrent leur vie à soigner les lépreux ou d'autres malades également répugnante. Sans parler de traditions ecclé-
!l4o L*BXPiRIENCS RXLiaiEUSB
siastiques séculaires, les âmes religieuses se sentent tout naturellement portées à soigner les malades. Mais il faut ajouter que dans cette forme spéciale de la charité, nous rencontrons des excès de dévotion vraiment fantastiques, et qui ne peuvent s'expliquer que par un furieux désir de crucifier sa propre chair. François d'Assise baise ses lépreux ; Marie Alacoque. Saint François Xavier, Saint Jean de Dieu et d'autres encore nettoyaient, nous diton, avec leur propre langue, les plaies et les ulcères des malades qu'ils pansaient. La vie d'une sainte comme Elisabeth de Hongrie ou M^ de Chantai est pleine de détails de ce genre, pénibles à lire, où la sainte paraît se complaire dans la pourriture d'hôpital. Cela peut être admirable, mais cela fait frémir.
Considérons maintenant la force d'ftme que suscite la foi religieuse et qui, suivant les cas, s'appellera résignation, patience, fermeté, sérénité. La foi produit d ordinaire la paix intérieure. Nous avons dit plus haut que l'intuition de la présence de Dieu pouvait remplir Tâme d'un sentiment de sécurité inexprimable. Quand, malgré toutes les difficultés du chemin, on a l'assurance qu'on est entre les mains d'un Dieu d'amour, comment cela n'apaiserait-il pas toute fièvre, toute agitation, toute inquiétude ? Cet abandon passionné de soi-même entre les mains de Dieu est le propre d'une âme profondément religieuse. Quiconque peut dire de tout son cœur : « Que ta volonté soit faite I » est cuirassé contre toute faiblesse. L'armée des martyrs, des missionnaires, des réformateurs religieux se lève devant nous pour témoigner que l'abandon de soi procure à l'ftme un calme parfait dans les circonstances les plus angoissantes.
Suivant les tempéraments, sombres ou joyeux, cette tranquillité d'ftme prend une couleur différente. Dans un esprit mélancolique, elle devient soumission, résignation. Chez un homme toujours content, c'est un consentement joyeux. Comme exemple du premier type, je citerai une page de Pascal :
« Otez de moi, Seigneur, la tristesse que l'amour de moi-même me pourrait dernier de mes propres soufl&'ances... mettez en moi une tristesse conforme à la vôtre. Que mes souffrances servent
LA SAINTETÉ q4i
à apaiser votre colère. Faites-en une occasion de mon salut et de ma conversion... Je ne vous demande ni santé, ni maladie, ni vie, ni mort ; mais que vous disposiez de ma santé et de ma maladie, de ma vie et de ma mort, pour votre gloire, pour mon salut et pour Futilité de FEglise et de vos Saints, dont j'espère par votre grâce faire une portion. Vous seul savez ce qui m*est expédient : vous êtes le souverain maître, faites ce que vous voudrez. Donnezmoi, ôtez-moi ; mais conformez ma volonté à la vôtre... Seigneur, je sais que je ne sais qu'une chose : c'est qu il est bon de vous suivre, et qu'il est mauvais de vous offenser. Après cela je ne sais quel est le meilleur ou le pire en toutes choses. Je ne sais lequel est profitable de la santé ou de la maladie, des biens ou de la pauvreté, ni de toutes les choses du monde. C'est im discernement qui passe la force des hommes et des Anges, et qui est caché dans les secrets de votre providence que j'adore et que je ne veux pas approfondir. » *
Les lignes suivantes écrites par Jules Lagneau, Tannée de sa mort, sont dans le même ton. On sait quelle fut la vie héroïque et sainte de ce professeur de philosophie^ qui mourut à Paris en 1894. après des années de maladie et de souffrances :
« Ma vie, pour la réussite de laquelle vous faites des vœux, sera ce qu'elle peut |tre. Je ne lui demande rien, je n'attends rien d'elle, n y a longtemps que je n'existe, que je ne pense et n'agis, que je ne vaux le peu que je vaux que par le désespoir, qui est ma seule force et mon seul fond. Puisse-t-il me conserver, même dans les dernières épreuves où j'arrive, le courage de repousser le désir de la délivrance ! Je ne demande rien de plus à la Source d'où tout pouvoir vient, et si cela m'est donné, vos vœux auront été accomplis. » *
Il y a chez ces deux Français, l'un chrétien, l'autre stoïcien, tous deux de tempérament pessimiste, un ton fataliste et pathétique qui nous remue profondément. Comme l'on sent bien qu'une telle attitude protège l'homme contre tous les chocs extérieurs ! La résignation est moins passive chez ceux dont le tempérament incline à l'optimisme. Je pourrais
(i) Blaisb Pascal : Prière pour demander à Dieu le bon usagée des maladies, i3 et 14.
(a) BuUetin de l'Union pour l'Action Morale^ deuxième année, n* 19-90,
a43 l'expériengb rbligisuse
me dispenser de donner des exemples, tellement ils abondent dans l'histoire. Je cite le premier qui me vienne à Tesprit, celui de M"»« Guyon. Très frêle physiquement, elle avait cependant un heureux naturel ; elle traversa bien des périls en conservant une admirable sérénité.
Emprisonnée comme hérétique et menacée d'une captivité plus odieuse encore : « Tous mes amis, dit-elle, pleuraient amèrement Je ne sentis pas seulement un premier mouvement de peine on d'attendrissement sur moi-même : mon âme ne changea pas, même pour un instant, de situation... U me semble que mon âme est dans une inunobilité entière, et qu'il y a en moi une perte si entière de tout ce qui me regarde, qu'aucun de mes intérêts ne me peut faire ni peine ni plaisir. De plus, je suis tellement toute à mon Dieu, qae je ne puis vouloir autre chose pour moi que ce qu'il fait. » *
Elle écrit ailleurs : a Nous nous engageâmes sans y penser dans un lieu que la rivière de Loire avait miné : et ce chemin, qui paraissait uni par dessus, était une terre sans fondement. Nous ne nous aperçûmes du danger que lorsqu'on ne pouvait tourner ni à droite nia gauche, cl qu'il fallait nécessairement poursuivre ou se précipiter dans la rivière. Une partie du carrosse roulait en l'air. . . L'effroi était si grand, qu'il ne se peut rien de plus : pour moi, je n en sentis aucun, et je me trouvai si abandonnée à Dieu pour tous les événements que sa providence pouvait permettre, que je sentais conmie une joie sensible de périr par un coup de sa main. » *
Embarquée dans une petite chaloupe, entre Nice et Gênes, elle voit éclater une tempête : « L'irritation des flots faisait mon plaisir ; et j'en recevais un extrême de penser que ces ondes matinées me serviraient peut-être de sépulcre. O Dieu, peut-être fis-je quelques infidélités dans le plaisir que je prenais de me voir battue et ballottée de ces flots enflés. Je m'imaginais me voir entre les mains de votre Providence : il me semblait en être le jouet... Ceux qni étaient avec moi s'apercevaient bien de mon intrépidité ; mais ils en ignoraient la cause. x>*
Le mépris du danger peut atteindre, dans l'enthousiasme religieux, un plus haut degré d'exaltation. J'en trouve un exemple dans la charmante autobiographie de Frank Bullen',
(i) Vie de M^ Gcion, tome m, p. 63, 64 (3*" partie, eh. vi). (9) Tome I, p. i34, i35 (i** partie, ch. xiv).
(3) Tome II, p. a5i (9** partie, ch. xxni).
(4) PaikNK BuLLBN : With Christ at Sea, London igoi, p. i3o.
intitulée : « Sur mer avec Christ ». C'est sur un navire, en pleine mer, qu'il se convertit ; deux jours après
« n soufflait, dit-U, une brise carabinée, et nous faisions force de voiles pour échapper à la tempête en cinglant vers le Nord. Peu après quatre heures du matin, nous amenâmes le clinfoc, et je sautai sur le boute-hors pour ferler la voile. J*étais à califourchon sur le boute-hors, quand il céda sous mon poids, soudainement. La voile m'échappa des mains, et je tombai en arrière, suspendu par un seul pied, la tête en bas, au-dessus des vagues furieuses et du grand tourbillon d* écume brillante qui bouillonne sous les bossoirs. Mais je n*éprouvai qu'un transport de joie venant de ma certitude de la vie étemelle. J'étais à deux doigts de la mort, j'en avais la conscience très nette, et pourtant je n'en ressentais que de la joie. Je n ai guère pu rester que cinq secondes dans cette position, mais je vécus là un siècle de bonheur. A la fin mon corps reprit le dessus, et, avec un effort désespéré de gymnaste, je rattrapai le boutebors. Je ne sais pas comment je fis pour ferler la voile, mais je chantai à tue-tête des louanges à Dieu, qui retentirent sur la sombre étendue des flots. »
C'est dans les annales du martyre que l'on trouve naturellement les plus beaux exemples d'imperturbabilité religieuse. Je citerai le témoignage d'une pauvre huguenote, persécutée sous Louis XI V:
« A l'instant on me fit lever, dit Blanche Gamond, et on me fit entrer à la cuisine. Sitôt que j'y fus dedans, l'on ferma bien toutes les portes, et je vis six filles, que chacune d'elles liait un paquet de verges d'ozier de la grosseur que la main pouvait empoigner et de la longueur d*une aune. On me dit : m Déshabillez-vous » ; ce que je fis. On me dit : <k Vous laissez votre chemise ; il la faut ôter. » EUes n'eurent pas la patience qu'elles-mêmes me l'ôtèrent, et j'étais nue depuis la ceinture en haut. On apporta une corde de laquelle on m'attacha à ime poutre qui tenait le pain dans la cuisine ; en m* attachant on tirait la corde de toutes leurs forces, puis on me disait : « Vous fais-je mal ?» Et alors elles déchargèrent leur furie dessus moi, et en me frappant l'on me disait : « Prie ton Dieu ! » C'était la Roulatte qui me tenait ce langage. Ce fut à ce moment-là que je reçus la plus grande consolation que je puisse recevoir de ma vie, puisque j'eus l'honneur d'être fouettée pour le nom de Christ, et de plus d'être comblée de ses grâces et de ses consolations. Que ne puis-je écrire les influences, consolations et la paix
a44 L^EXPÉRIKNGE RSLIGISUSE
inconcevables que je sentois aa-dedans de moi * sçavoir, il faut passer par la même épreuve ; cUe ê que j*étais ravie, car là où les afflictions abondesit la sr*.-! par dessus. On avait beau s*écrier : « Redoubloim^ zks< : » ne les sent pas, puisqu* elle ne dit mot ny ne jrfeart comment aurois-je pleuré, puisque j'étais pdnaéie ac : moi ? » *
Le passage de la tension d'esprit, de rinqui^tuic ment pénible de responsabilité, à régalité d'âme*. intérieure, à racceptation joyeuse des événemen?'^ doute la plus étonnante de ces intimes révolutions, central d'énergie personnelle se déplace bruscjueciT^ qu'il y a de plus merveilleux, c'est que cette transf •' s'accomplit souvent sans effort : on se laisse aller, s tomber son fardeau de ses épaules fatiguées. Cet ^■ paraît être le trait le plus caractéristique de VstWl^' gieuse, en tant qu'elle est distincte de l'attitude pr morale. Ce mouvement de l'âme a précédé toutes fec gies, et ne dépend d'aucune conception philosophiemind-cure, la théosophie,le stoïcisme, la psychothérap cale, y attachent autant d'importance que le christiania' ditionnel ; et il n'y a guère de credo spéculatif qui ne 7 faire de même '. Les chrétiens qui possèdent ce don de s^donner entre les mains de Dieu n'ont plus d'anxiéiè l'avenir ni d'inquiétude pour le présent.
Sainte Catherine de Gènes, noms est-il dit, « ne prenait c% sance des choses qu'à mesure qu'elle les voyait successive»?^' produire à ses yeux, de montent en moment, » Pour sob « sainte, « le moment divin était le moment présent..., et quas moment présent avait été considéré dans son ensemble et dâ£^ détaUs, quand le devoir qu'il renfermait était accomph'. ^' s'agissait plus, selon elle, que de le laisser pai-tir comffir
(i) GLAPARàDB ET GoTY : Dcttx héroInes de la foi, Récits dn xnT »• Paris 1880, p. lai, xaa.
(a) Il est intéressant de comparer les formules diverses qui servent à ci^ mer ce principe. Voyez par exemple : A. P. Call : As a Matter 0/ C^ (Une chose qui va de soi), Boston i8g4 ; H. W. Drrssbr : Liçing h ^ Spirit (Vivre par l'Esprit) New York and London 1900 ; H. W. Smith : ChriêtiarCs Secret ofa Happy Life (Le chrétien possède le secret d*D^' heureuse), publié par le Willard Tract RepoBitory et lu aujourd'lmi tf ^ milliers de personnes.
LA SAINTETÉ fà^S
n avait jamais été là, afin qu*U céd&t la place aux réalités et aux devoirs du moment suivant. » ^
Cette concentration de la conscience sur le moment présent est vivement recommandée par la religion des Hindous, la mind'Cure et la théosophie.
L'âme sainte devient extrêmement sensible à toute discordance, à toute contradiction intérieure ; Tincohérence, la confosion lui deviennent intolérables. Il faut que toute la vie et toute l'activité de Tesprit soient mises d'accord avec Témolion spirituelle qui en est la note dominante. Tout ce qui n'est pas spirituel risque de souiller la blancheur de Tâme, qui le rejette loin d'elle. A Texaltatiin de la sensibilité morale s'ajoute le désir de sacrifier tout ce qui n'est pas digne de Dieu. Cette ardeur spirituelle peut dominer Fàme à tel point que la pureté s'acquiert en un instant; nous en avons vu des exemples. D'ordinaire, elle s'acquiert graduellement, comme chez Billy Bray , qui nous décrit comment il parvint à renoncer au tabac :
« J* avais été fumeur aussi bien qu'ivrogne, et je tenais à mon tabac autant qu'à ma nourriture : j'aimais mieux descendre dans la mine sans mon dîner que sans ma pipe. Dans les temps anciens, le Seigneur parlait par la bouche de ses serviteurs les prophètes ; maintenant il nous parle par l'esprit de son Fils. Je n'avais pas seulement de vagues impressions religieuses, je|"percevais distinctement la voix de Dieu me parlant tout bas. Quand je prenais ma pipe pour fumer, la voix intérieure me disait : « C'est une idole, une convoitise ; loue le Seigneur avec des lèvres pures. » Je sentis alors que j'avais tort de fumer. Le Seigneur m'envoya même une femme pour me convaincre. J'étais une fois dans une maison, et je sortis ma pipe pour l'allumer au feu ; alors Mary Hawke — c'était son nom — me dit : « Vous ne trouvez pas que c'est mal de fumer ? » Je lui répondis que quelque chose en moi me disait que c'était une idole, une convoitise. « C'est le Seigneur », me dit-elle. Alors je me dis : « Il faut y renoncer, puisque le Seigneur me le dit du dedans, et cette femme du dehors ; il faut en finir avec le tabac, malgré tout le plaisir que j'en tire. » Sur-le-champ je sortis
(i) T. C. Upham : Life of Madame Catharine Adorna^ 3* éd., New York 1864, p. i58, 173-174.
le tabac de ma poche et le jetai au feu ; puis j'écrasai la pipe sons mon pied : j'avais réduit en poussière et en cendre ce qui n'était que cendre et que poussière. Je n'ai pas fumé une seule fois depuis lors. Il me fut très dur de briser cette vieille habitude, mais j'invoquai bien haut l'aide du Seigneur, et il me donna de la force, car il a dit : « Invoque-moi au jour de la détresse, et je te délivrerai. » Le lendemain, j'eus une telle rage de dents qpie je ne savais plus que faire. Je pensai que cela tenait à ce que j'avais laissé la pipe, mais je déclarai que je ne fumerais jamais plus, dussé-je perdre toutes mes dents. Je dis : a Seigneur, tu nous as donné cette assurance : « Mon joug est facile et mon fardeau » léger i>, et quand j'eus dit cela, toute la douleur disparut. Quelquefois la pensée de la pipe me revenait très fortement ; mais le Seigneur me fortifia contre cette vieille habitude, et, gloire à Dieu ! je n'ai jamais fumé depuis. »
Le biographe de Bray nous raconte qu'après avoir renoncé à fumer, il pensa qu'il pouvait chiquer un peu, mais triompha de cette répugnante habitude. « Une fois, dit Bray, dans une réunion de prières à Hicks Mill, j'entendis le Seigneur qui me disait, an moment où nous étions à genoux : « Tu dois me louer avec des lèvres pures. » Dès que nous nous relevâmes, je sortis donc la chique de ma bouche et la jetai sous le banc. Mais quand nous nous mîmes de nouveau à genoux, je mis une auti*e chique dans ma bouche. Alors le Seigneur me dit de nouveau : « Tu dois me louer avec des lèvres pures. » Je sortis donc la chique de ma bouche et je la jetai sous le banc, et je dis : « Oui, Seigneur, je veui t'obéir. » Depuis ce temps*là, j'ai renoncé à chiquer aussi bien qu'à fumer, et j*ai été un honmie libre. »
Parmi les renoncements où conduit le désir de véracité, de parfaite pureté, il en est de fort pathétiques. Les premiers quakers, par exemple, livrèrent de rudes batailles contre la mondanité et rhypocrisie du christianisme de leur temps. Le combat qui leur coûta le plus de blessures fut peut-être celui qu'ils durent livrer pour défendre leur droit à la sincérité absolue dans leurs relations sociales ; tutoyant tout le monde, n'ôtant leur chapeau devant personne et n'usant jamais de termes honorifiques. Il fut révélé à George Fox que ces pratiques conventionnelles n'étaient que mensonge et duperie ; là-dessus tous ses disciples y renoncèrent, sacrifiant les convenances à la vérité, afin que leurs actes fussent parfaitement d'accord avec l'esprit dont ils se réclamaient.
« Quand le Seigneur m'envoya dans le monde, dit Fox dans son Journal, il me défendit d'ôter mon chapeau à qui que ce soit, supérieur ou inférieur : il m'enjoignit de tutoyer tout le monde, hommes et femmes, riches et pauvres, grands et petits. Quand je rencontrais quelqu'un sur ma route, je ne devais lui dire ni : Bonjour I ni : Bonsoir ! Je ne devais faire à personne ni salut, ni révérence. Oh ! quelle rage dans le cœur des ecclésiastiques, des magistrats, des pratiquants et des gens de toute sorte, surtout des ecclésiastiques et des pratiquants ; car bien que ce tutoiement fût conforme à leur grammaire, à leur syntaxe et au langage de la Bible, pourtant ils ne pouvaient supporter de l'entendre; et parce que je ne
pouvais leur tirer mon chapeau, ils se mettaient tous en fureur
Oh I quels mépris, quels emportements, quelles rages ! Oh! que de squfQets, que de coups de poing, que de coups de b&ton, que d'emprisonnements nous dûmes subir, parce que nous ne voulions pas ôter notre chapeau devant les hommes ! Plusieurs d'entre nous eurent leurs chapeaux arrachés de leur tête et jetés si loin qu'ils ne purent les retrouver. D est difficile de dépeindre tous les mauvais traitements et toutes les injures que nous eûmes à supporter, sans parler du danger où nous étions parfois de perdre la vie, persécutés pour cette raison par les plus grands chrétiens, ou soi-disant tels, qui montraient bien ainsi qu'ils n'étaient pas de vrais croyants. Et quoique ce ne fût qu*une petite chose aux yeux des hommes, cela produisit un tumulte extraordinaire parmi tous les dévots et les ecclésiastiques. Gloire au Seigneur, bon nombre d'entre eux en vinrent à reconnaître combien vaine était la coutume d'ôter son chapeau devant les hommes, et que le témoignage de la vérité s'y opposait. »
Dans rautobiographie de Thomas Elwood, un quaker de la première heure, qui fut pendant quelque temps secrétaire de Milton, on peut lire le récit naïf et candide des épreuves qu'il eut à subir au sein de sa famille et au dehors, quand il voulut mettre en pratique l'idéal de sincérité proposé par Fox. Je citerai seulement un passage, où Elwood nous expose ses sentiments à ce sujet. C'est un échantillon caractéristique d'extrême sensibilité morale.
« Gr&ce à la lumière divine, nous dit-il, je vis tout le mal qui était en moi. Je n'avais pas à me délivrer de l'impureté, de la débauche et des souillures ordinaires du monde, ayant été préservé par la grande bonté de Dieu et par une éducation honnête ; j'avais cependant beaucoup d'autres péchés auxquels il me fallait couper
•-«ïïï
ikSie^
LA SAINTETÉ q49
mœurs. J* avais été adonné à cette coupable pratique autant autres. Je fus appelé à m'en dégager, à y renoncer entière-
. premiers quakers étaient vraiment des puritains. La
.Ire contradiction entre la pensée et la conduite, entre
•parences et la réalité, provoquait une révolte de leur
.jjience. Nous lisons dans le Journal de Tun d'eux, John
»iman : *
ai souvent médité sur la cause première de Toppression dont rent tant d'hommes. . . De temps en temps, je me suis demandé : c que dans toutes mes actions je fais de toutes choses un usage irme à la justice universelle ?...
Réfléchissant souvent à tout cela, je sentis toujours plus de
.pules à porter des chapeaux et des habits teints d*une teinture
les détériore, comme aussi à m*habiller en été de plus de
^ments qu il n est nécessaire pour la convenance et la commo-
' . J'étais persuadé que ces coutumes ne sont point fondées sur
vraie ss^esse. La crainte d'éloigner de moi ceux que j'aimais
me singularisant me retenait et me gênait. Je continuai donc
m'habiller comme avant... Je tombai malade... Sentant la
cessité de me purifier davantage, je n'avais aucun désir de
couvrer la santé avant que le but de mon épreuve fût atteint...
eus l'idée de me procurer un chapeau de feutre dont les poils
iraient gardé leur couleur naturelle; mais la crainte de me
ingulariser me tourmentait encore. Ce fut pour moi la cause de
ives tribulations au moment de notre assemblée générale, au
Printemps de 1762; je désirais ardemment que Dieu m'indiquât
'e bon chemin. Profondément courbé en esprit devant le Seigneur,
il me donna la volonté de me soumettre à ce que je sentais qu'il
exigeait de moi. Une fois rentré chez moi, je me procurai un
chapeau de feutre de couleur naturelle.
» Quand je prenais part à des réunions, cette singularité me mettait à l'épreuve ; justement à ce moment-là quelques élégants qui aimaient à suivre les changements de la mode s'étaient mis à poi*ter des chapeaux blancs pareils au mien; plusieurs amis qui ne savaient pas quels étaient mes motifs pour le porter
(i) The Hisiorx of Thomas Blwood, (çritten hy himselj\ London i885, p. 3a •
(a) [Woolman (1730-1773) était un pauvre tailleur de New Jersey (Etats- Unis), qui, je Tat dit plus haut, se fit l*apôtre de Tabolition de Tesclavage.]
q5o l'expériencoe religieuse
m'évitaient. Cela mit obstacle pour un certain temps à rexcrcice de mon ministère. Bien des amis craignaient qu'en portant un tel chapeau je ne parusse affecter de me singulariser. Quant à ccni qui m'en parlaient sur un ton amical, je leur disais d^ordinairv en peu de mots que, si je portais ce chapeau, cela ne dépendait pas de ma volonté. »
Plus tard, voyageant à pied en Angleterre, il eut des impressions analogues : « Dans mes voyages, dit-il, j'ai passé à cdté de grandes teintureries ; et bien des fois j'ai marché sur un sol tout imbibé de matières colorantes. Je souhaitai vivement que le* hommes pussent parvenir à la propreté des maisons, des vét^ ments, du corps et de l'esprit. La teinture des étoffes est destinée d'une part à flatter l'œil, d'autre part à cacher la saleté. Souvent, obligé de marcher dans cette boue qui exhalait des puanteurs malsaines, j'ai fortement désiré que l'on en vînt à réfléchir à ce que vaut cette pratique qui consiste à déguiser la saleté sous la teinture.
» Laver nos vêtements pour les maintenir purs et nets, c est de la propreté ; mais cacher leur saleté, c'est le contraire de la pn «prête. En cédant à cette coutume, on fortifie en soi la tendance à dt rober aux yeux tout ce qui nous déplaît. La propreté par&ite convient à un peuple saint. Mais colorer nos vêtements pour dissimuler leurs souillures est contraire à la parfaite sincérité. Certaines sortes de teintures rendent l'étoffe moins utile. Si tout l'argent dépensé en matières colorantes, en opérations de teinture, et tout l'argent qu'on perd en endommageant ainsi l'étoffe était appliqué à entretenir partout la propreté la plus parfaite, comme elle régnerait dans le monde I » '
Quand le besoin d'harmonie et de pureté morales en vient à ce degré-là, il peut arriver que l'individu trouve le monde extérieur trop plein de contradictions choquantes pour qu'il y veuille demeurer, et qu'il soit réduit à s'en retirer pour pouvoir unifier sa vie et garder son âme sans tache. La même loi qui oblige l'artiste, pour atteindre dans son œuvre la parfaite harmonie, à supprimer tout ce qui jure avec le reste ou risque de produire une discordance, cette même loi gouverne aussi la vie morale. Omettre, dit Stevenson, est le grand secret de l'art d'écrire : « Si je savais omettre, je ne demanderais pas
(i) [The Journal of John Woolman, London igoS, p. i58 sq. et aji, »i* (chap. viii et xii).]
LA SAINTETÉ nSl
d'autre talent. » Quand une vie est pleine de discordances, de mollesse et de superfluités, elle ne saurait avoir ce que nous appelons du caractère. C'est ainsi que la religion est amenée à ouvrir ses monastères, à fonder ses communautés exclusives de compagnons spirituels. La règle d'un couvent comporte pour le moins autant d'omissions obligatoires que d'actions imposées ; et là, dans cette vie paisible et uniforme, l'âme sainte trouve l'unité limpide et la pureté immaculée que troublaient à chaque pas les secousses et les brutalités de la vie du siècle.
Si l'âme religieuse a parfois des scrupules extraordinaires quand elle veut réaliser la pureté parfaite, il en est de même quand elle veut mortifier le corps pour s'en affranchir davantage. L'ascétisme, auquel nous arrivons maintenant, peut naître de plusieurs états d'esprit très différents ; il est tantôt modéré, tantôt extrême. Je crois en distinguer au moins six formes diverses :
10 L'ascétisme peut n'être que la réaction d'un tempérament énei^ique, dégoûté d'une vie trop facile.
2<> La sobriété dans le boire et le manger, la simplicité dans le vêtement, la parfaite chasteté, et d'une façon générale la sévérité à l'égard du corps, résultent souvent de Taspiration à la pureté morale, qui repousse toute sensualité.
3^ Ces renoncements sont aussi des fruits de l'amour, quand ils apparaissent à l'individu comme des sacrifices qu'il est heureux de faire à son Dieu.
4» Les mortifications et les tourments que s'impose l'ascète peuvent provenir d'un mépris de lui-même, auquel s'associe la croyance théologique à l'expiation. Il a l'impression qu'il rachète ses fautes et qu'il évite ainsi, par ses souffrances présentes, des tortures bien plus terribles dans l'avenir.
5« Chez les névropathes, ces mortifications résultent d'une obsession tout à fait irrationnelle, d'une sorte d'idée fixe qui les harcèle comme uiï défi. C'est seulement en s'y soumettant que l'individu retrouve sa paix intérieure.
6o. Enfin, l'ascétisme peut, dans des cas plus rares, être suscité par une véritable perversion de la sensibilité, qui change en plaisirs certaines douleurs.
aSa l'expérience religieuse
Je tâcherai plus loin de citer des exemples qui donnent une idée de chacune de ces formes de Tascétisme. On ne peut guère en trouver qui corresponde exclusivement à l'un des aspects que nous venons de distinguer. D'ordinaire, dans les cas assez prononcés pour qu'on puisse sans hésitation parler d'ascétisme, plusieurs de ces formes se trouvent réunies. Mais avant d*y arriver, quelques remarques générales s'imposent.
Une étrange transformation morale s'est opérée durant le siècle dernier dans toute l'étendue du monde occidental. Nous ne pensons plus être appelés à braver d'une âme sereine la douleur physique. On n'exige pas d'un homme qu'il la supporte sans murmurer, on ne s'attend guère à ce qu'il en inflige beaucoup à Tun de ses semblables. La description des soulTrances physiques nous donne la chair de poule, tandis que nos ancêtres considéraient la douleur comme un élément indispensable de l'ordre du monde ; ils la supportaient et l'infligeaient comme une partie de leur besogne quotidivone. Nous avons peine à concevoir que des êtres humains aient pu avoir l'épiderme aussi calleux. La conséquence de cette Iransformation, c'est que même au sein de l'Eglise romaine, où l'ascétisme s'appuie sur une tradition imposante, où pendant si longtemps on l'a envisagé comme une source de mérites, il est presque partout tombé en désuétude, sinon en défaveur. Un chrétien qui se flagelle ou pratique d'autres macérations suscite aujourd'Imi plus d'étonnement et d'eflroi que d'émulation. Beaucoup d'écrivains catholiques admettent que les temps sont changés et paraissent s'y résigner sans trop de peine. Ils vont jusqu'à dire qu'il ne faut pas trop regretter le passé, et qu'il y aurait peut-être quelque extravagance à vouloir ressusciter les héroïques « disciplines » d'autrefois.
Comme l'instinct de l'homme le pousse vers ce qui lui esl facile et agréable, toute inclination à rechercher ce qui est ardu et pénible lui apparaît comme anormale. Néanmoins un effort modéré est naturel à l'homme : ce n'est que sous ses formes extrêmes que la recherche de l'effort et de la douleur est paradoxale. — Si, laissant de côté les formules abstraites, nous tâchons de saisir sur le vif ce que nous appelons notre volonté, nous voyons qu'il n'y a rien de plus
LA SAINTETÉ !lj3
complexe. Elle implique à la fois des impulsions qui nous aiguillonnent et des inhibitions qui nous paralysent. Elle trouve devant elle, comme des chemins tracés d'avance, une foule d'habitudes depuis longtemps fixées. Elle est escortée par des réflexions critiques. Elle laisse enfin derrière elle comme une odeur suave ou écœurante, suivant que son passage a réjoui ou contristé notre cœur. Notre attitude morale nous procure par elle-même une satisfaction ou bien im mécontentement intime. Il existe sans contredit des hommes qui pourraient vivre de sourires et de « oui » perpétuels. Mais pour la plupart des humains ce serait une atmosphère amollissante, un bonheur trop passif, insipide, intolérable. Il faut qu'il s'y mêle un peu d'austérité, de danger et d'effort, quelques « Non ! » énergiques, pour qu'on se sente vivre. Les différents caractères présentent à cet égard d'énormes divergences. Mais quelle que soit la proportion exacte des « oui » et des « non » qui correspond le mieux aux dispositions d'un individu, quelque chose en lui l'avertira quand il y sera parvenu. C'est la vraie atmosphère de son âme. L'un, pour donner toute sa mesure, aura surtout besoin de calme, de sécurité, de loisir, d'équilibre moral. Il faut à l'autre le risque, la passion, le combat et la souffrance sans lesquels son énergie native se consumerait inutile.
Ciomme pour toute machine, comme pour tout organisme, il existe pour chacune de nos âmes un ensemble déterminé de conditions qui est le plus favorable à son fonctionnement normal. Telle locomotive donne son maximum de rendement sous telle pression, telle dynamo avec tel amperagey tel organisme avec telle dose de nourriture et telle quantité de travail. J'ai entendu im médecin dire à l'un de ses clients : « Il me semble que vous atteignez votre maximum de santé à cent quarante millimètres de tension artérielle, y» De même il y a des âmes qui ne sont heureuses que dans une atmosphère de calme ; d'autres ont besoin de sentir leur volonté fortement tendue pour se trouver à l'aise. Pour ces dernières, le bonheur doit être acheté par des sacrifices et des renoncements, sans quoi il n'a plus de prix. Quand de pareilles âmes deviennent religieuses, elles ont une tendance à tourner leur effort contre leur moi naturel. Leur ascétisme en est la conséquence directe.
a56 l'expérience religieuse
Il y af chez ce pauvre homme de la crainte et de la mélancolie morbides. Tous ses renoncements ont pour but d'exter^ miner en lui le péché, d'acheter le pardon et la sécurité de Tâme. Le pessimisme radical de la théologie chrétieiine à l'égard de la chair et de l'homme naturel a systématisé la crainte au point d'en faire un stimulant énergique à la pratique des mortifications. Les prédicateurs ont souvent abusé de la crainte des châtiments divins : souvent môme ils ont fait appel à des instincts bas et mercenaires. Mais on aurait grand tort d'en conclure que la crainte de la punition divine puisse être jamais, chez le croyant sincère, un calcul égoïste et bassement intéressé. L'impulsion passionnée qui le pousse à s'humilier, à faire pénitence pour expier ses fautes, n'a rien de raisonné ni de mercenaire : c'est la manifestation immédiate et spontanée de ses remords et de son désespoir. Et d'autre part, quand c'est par amour et non par crainte qu'on sacrifie à Dieu toutes ses aises et qu'on renonce à tous les plaisirs sensibles, l'ascétisme le plus austère peut s'allier a la sérénité la plus joyeuse et la plus confiante.
Je trouve chez le curé d'Ars un bel exemple de cet ascétisme optimiste, qui rentre dans notre troisième catégorie :
« Dans cette voie, disait M. Vianney, il n'y a que le premier pas qui coûte. La mortification a un baume et des saveurs dont on ne peut plus se passer quand on les a une fois connus. Il n'y a q[u'une manière de se donner à Dieu : c'est de se donner tout entier» sans rien garder pour soi. Le peu qu'on garde n'est bon qu'à embarrasser et à faire souffrir. i>Il s'imposait donc de ne pas sentir une fleur, de ne pas boire quand il brûlait de soif, de ne pas chasser une mouche, de ne jamais manifester de dégoût devant un objet répugnant, de ne jamais se plaindre de quoi que ce soit qui intéressât son bien-être, de ne jamais s'asseoir, de ne jamais s'accouder quand il était à genoux. — Le curé d'Ars craignait beaucoup le froià^ mais il ne voulut jamais prendre aucun moyen de s'en préserver. L'un de ses missionnaires s'avisa, pendant un hiver rigoureux, de placer sous son confessionnal un plancher à coulisse dans lequel se cachait une bouillotte. Le tour réussit à merveille, le Saint s'y trompa. « Dieu est bien bon )>, disait-il avec attendrissement ; « cette année qu'il a fait si froid, j'ai toujours eu les pieds chauds. » '
(i) A. MoNNiw ; Le curé d'Ars, vie de M. J. B. Vianney, ij^ éditioD, Pari» I0O4, T. n, p. 476-477.
Certains penseurs font du sacrifice le fait religieux fonda* mental. L'instinct qui pousse Thomme au sacrifice a de pro* fondes racines et n'est assurément pas le produit d'une religion particulière. J'en citerai une manifestation qui me paraît toute spontanée, où le Créateur et la créature s'entendent directement, sans l'intermédiaire d'aucune doctrine théologicrue. Il s'agit d'un ministre puritain de la Nouvelle Angleterre, Cotton Mather, qui passe pour pédant et même pour grotesque. Cependant rien n'est plus simple' et plus touchant que le récit qu'il nous fait de la mort de sa femme :
« Qaand je vis à quel sacrifice le Seigneur m'appelait, je résolus de le faire tourner à sa gloire, grâce à son divin secours. C'est pourquoi, deux heures avant que mon épouse chérie rendit le dernier soupir, je me mis à genoux devant son lit et je pris entre mes dpax mains sa main charmante, la main de celle que j'aimais le plus au monde. Tenant ainsi sa main entre les miennes, solennellement et de tout mon cœur, je la remis au Seigneur. Et comme signe de mon entière résignation à la volonté de Dieu, doucement je m'écartai d'elle. Je déposai tendrement sur le lit cette main précieuse, en prenant la résolution de ne plus jamais la toucher. Cest l'action la plus pénible et peut-être la plus courageuse que j'aie jamais accomplie. Pour elle... elle me dit qu'elle adhérait pleinement à mon acte de ré^gnation. Jusque là elle m'appelait à chaque instant ; après cela elle ne me demanda plus une seule fois. » *
L'ascétisme du curé d'Ars était la manifestation d'un enthousiasme débordant, irrésistible. L'Eglise romaine, avec son art inimitable, a fait la synthèse de tous les motifs et de toutes les pratiques de l'ascétisme : elle en a établi les règles, les degrés et les mérites : c'est un code complet renfermé dans de nombreux manuels % à l'usage de quiconque poursuit la perfection chrétienne ; laquelle consiste avant tout, suivant la conception catholique, à éviter le péché. Le péché procède de la concupiscence ; la concupiscence elle-même est le résultat de toutes nos tendances chamelles, orgueil, sensualité,
(i) B. Wbndbll : Cotton Mather, New York, p. 198.
(a) L'on des mieux coxmas est celui du Jésuite Rodriguez, traduit dans toutes les langues. Un manuel plus moderne et très bien rédigé est celui de M. J. RzBBT : L'Ascétique Chrétienne^ nouv. édit., Paris (Poussielgue) 1898.
a58 l'expAribncb asLiaiEUSB
amour des richesses et des plaisirs mondains. Pour combattre efficacement les causes sans cesse renaissantes du péché, rien ne vaut la discipline et les austérités. Aussi chacun de ces manuels consacre-t-il plusieurs chapitres à la mortification. Mais dès qu'on veut transformer en procédés systématiques les libres élans du cœur, ils perdent le plus pur de leur subtile essence. Si nous voulons saisir sur le vif ce furieux mépris de soi, cette rage d'immolation qui ne peut s'assouvir qu'en broyant toujours plus un organisme décharné, cette sublime déraison qui sacrifie au Dieu qu'elle adore tout ce qui lui reste, c'est-à-dire sa sensibilité fatiguée, ce ne sont pas les manuels qui nous renseigneront, c'est la vie elle-même, ce sont les autobiographies et les documents personnels.
Saint Jean de la Croix, mystique espagnol du seizième siècle, nous fournit un assez beau spécimen de ce genre d'ascé> tisme :
« Tout d'abord, ayez soin d'exciter en vous un affectueux désir d*imiter Jésus-Christ en toutes choses. S'il s'ofi&e à vos sens quelque chose d'agréable qui ne tende pas purement à Fhonneur et à la gloire de Dieu, renoncez-y et soyez-en détaché pour ramour de Jésus-Christ qui, durant sa vie, n'eut jamais d* autre goût ni d'antre désir que de faire la volonté de son Père, qu'il appelait sa nou^ riture et son aliment. Par exemple, vous trouvez de la satisfaction à entendre des choses où la gloire deDieu n'est pas intéressée ; rej^ tez cette satislaction et mortifiez votre désir d'écouter. Vous avez du plaisir à voir des objets qui ne vous élèvent pas directement vers Dieu ; refusez-Yous ce plaisir et détoilrnez-en vos r^;ards. Agissez de même pour les conversations, ou tout autre objet ; en un mot, usez-en pareillement, autant qu'il est en vous, à l'yard de toutes les opérations des sens, vous efforçant de vous en affranchir...
» Le remède radical à tous les maux spirituels se trouve dans h mortification des quatre principales passions naturelles : la joie, l'espérance, la crainte et la douleur. Il faut vous efforcer de priver les sens de toute satisfaction, et de les laisser comme dans le vide et les ténèbres... Que votre âme se porte donc toujours :
D Non au x^lus facile, mais au plus difficile,
» Non au plus savoureux, mais au plus insipide,
x> Non à ce qui plaît, mais à ce qui déplaît,
» Non à ce qui est un sujet de consolation, ioiais plutôt de désolation,
LA SAINTBTÉ aSg
» Non au repos, mais au trayail,
» Non à désirer le plus, mais le moins,
» Non pas à ambitionner ce qu'il y a de plus élevé et de plus précieux, mais ce qu'il y a de plus bas et de plus méprisable,
» Non à vouloir quelque chose, mais à ne rien vouloir,
» Non à rechercher le meilleur en toutes choses, mais le pire, de sorte que vous puissiez entrer pour Famour de Jésus-Christ dans un total dénûment, une parfaite pauvreté d'esprit et un renoncement absolu par rapport à tout ce qu'il y a dans le monde.
» Embrassez ces pratiques avec toute Ténei^e de votre ftme et vous y trouverez en peu de temps de grandes délices et des consolations ineffables.
» Méprisez-vous vous-même et désirez que les autres vous méprisent ;
» Parlez à votre désavantage et souhaitez que les autres fassent de même ;
» Concevez de bas sentiments de vous-même et trouvez bon que les autres pensent de la même manière...
» Pour goûter tout, ne prenez goût à rien.
» Pour arriver à savoir tout, ne désirez rien savoir.
)» Pour parvenir à posséder tout, veuillez ne rien posséder.
x> Pour arriver à être tout, veuillez n'être rien.
» Pour parvenir à ce que vous ne goûtez pas, allez par ce qui vous déplaît.
y> Pour acquérir ce que vous ignorez, allez par où vous ne savez pas.
x> Pour atteindre ce que vous ne possédez pas, traversez ce que vous ne possédez pas.
» Pour être ce que vous n'êtes pas, passez parce que vous n'êtes pas. »
Dans ces dernières maximes apparaît le vertige de la contradiction, si cher au mysticisme. Celles qui suivent sont tout à fait mystiques, car Saint Jean substitue à la notion de Dieu la notion plus métaphysique du Tout :
« Quand vous vous arrêtez en quelque chose, Toas cessez de vous livrer au Tout ;
» Car pour venir au Tout, vous devez vous renoncer du tout au tout.
» Et quand vous parviendrez à posséder le Tout, vous devez le posséder sans rien vouloir ;
x> Dans ce dépouillement, l'esprit trouve sa tranquillité et son
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repos. Profondément établi dans le centre de son néant, il ne saurait être opprimé par ce qui vient d*en bas et, ne désirant plus rien, ce qui vient d'en haut ne le fatigue pas ; car ses désirs sont la seule cause de ses souffrances, y^ '
Un exemple concret de nos quatrième et cinquième catégories, ou plutôt des cinq premières réunies, fera voir à quels excès peut se livrer un névropathe en quête d'austérités physiques. Suso, mystique allemand du quatoradème siècle, nous fait dans son autobiographie, où il parle de lui-même à la troisième personne, le récit sincère des tortures qu'il s'est longtemps infligées :
a II avait dans sa jeunesse un tempérament fort ardent ; quand ce tempérament commença de se manifester, et qu'il en sentît le fardeau, il en éprouva une amère douleur. Il usa de maint artiflce et fit de grandes pénitences pour rendre son corps sujet à Fesprit. Il porta longtemps un cilice et une chaîne de fer, jusqu'à tant que le sang lui sortant, il fut contraint de les laisser. Il se fit secrètement l'aire une lai^e ceinture avec des courroies où étaient Ochés cent cinquante clous de cuivre fort piquants, bien aiguisés, dont la pointe était toujours tournée contre la chair. Cette ceinture était fort serrée par devant, afin que les clous pénétrassent dans la chair ; elle lui montait jusques au nombril ; il couchait la noit avec elle. Au plus chaud de Tété, quand il était las et recru, pour avoir beaucoup marché, ou quand il avait fait Toffice de lectenr, malgré sa fatigue, il se couchait avec sa ceinture ; étrangement tourmenté de la vermine \ il criait et grognait en lui-même, se tournait et virait ça et là, tout ainsi qu'un ver qu'on pique d'une aiguille. Souvent il était aussi mal traité par ces insectes que s'il eût été couché sur une fourmilière ; car lorsqu'il voulait dormir on qu'il était endormi, ils le suçaient et le mordaient à qui mienx mieux. Quelquefois, n'en pouvant plus, il criait à Dieu : « Hélas,
(i) SAiifT Jban db la Croix : Montée da Çarmel, Liv. i, chap. i3. Vie ei Œttçrest 3"' édition, Paris 1893, t. n, p. 94, 99.
(a) La vermine passait au Moyen-Age ponr un signe de sainteté. La toison dont se couvrait Saint François d'Assise, nous dit un biographe, était sipeoplée de petits animaux, tels que des poux, que bien souvent le compagnon du Saint Tappurtait près du feu pour la secouer et chasser les poux... « Le séraphique Père, en effet, n'était pas ennemi des poux ; il les gardait an contraire sur lui et se faisait gloire et honneur de porter sur son vêtement ces perles célestes. » Paul Sabatibr : Spéculum perfeetionis, p. sS(^ b. ^ (ciUtion de Salvatore Vitale).
LA SAINTETE a6l
mon doux Seigneur, quelle agonie ! Si les brigands ou les bêtes féroces tuent quelque homme, il meurt bien vite : mais moi, gisant parmi cette fâcheuse vermine, je meurs toujours, et si ne puis mourir. » Toutefois la longueur des nuits d^hiver ni la chaleur de l'été ne put jamais tant gagner sur lui qu*il s'abstint de coucher ainsi. Et afin que pendant ce martyre il sentit moins d'allégement, il inventa encore autre chose. Il s'environna le cou d'un morceau de sa ceinture, auquel il ajusta deux anneaux de cuir, où il passait ses deux mains ; il les fixait par deux serrures, dont il mettait les clefs sur une planche devant son lit, jusques à tant que se levant pour aller à matines, il se déliait. Ses bras étaient tellement tirés vers le cou par ces liens, et les liens le tenaient si bien, qu'il n'eût pu s*aider, quand sa cellule eût été toute en feu. Il persévéra jusques à tant que ses mains et ses bras furent pris d'un tremblement presque continuel, à cause de cette constriction. Alors il s'avisa d'une autre chose. Il se fit faire une paire de gants de cuir, comme les paysans ont coutume d'en porter pour arracher les ronces, et les fit garnir de tous côtés par un chaudronnier de petits clous de laiton ; il mettait ses mains la nuit dans ces gants. Il fit cela afin que si d'aventure en son sommeil il voulait écarter sa haire ou s'aider en quelque manière pendant que l'odieuse vermine le rongerait, ces petits clous lui piquassent la chair : ce qui advint aussi. Lorsqu'en dormant il approchait ses mains de sa poitrine pour se soulager, il se déchirait aussi outrageusement que si un ours l'eût gratté avec ses ongles, de sorte que la chair lui enfla es bras et environ le cceur. Et ses plaies étant guéries après plusieurs semaines, derechef il se déchirait et s'en faisait de nouvelles, (tl continua seize ans ce martyre. Après cela, quand son sang se fut refroidi et son tempérament brisé, le jour de Pentecôte, ime vision d'anges lui apparaissant le rendit certain que Dieu ne réclamait plus de lui ce supplice. Alors il cessa et jeta tout dans une rivière.) »
Suso nous raconte ensuite comment il se fit faire une croix de bois où il planta trente clous en l'honneur de toutes les plaies de Jésus-Christ. Il porta cette croix entre les épaules, sur la peau, jour et nuit, pendant huit ans. « Quand pour la première fois il serra cette croix contre son corps, sa tendre nature en eut horreur : il reboucha quelque peu la pointe des clous contre une pierre ; mais tout soudain, étant tout marri d'avoir été vaincu de cette mignardise féminine, il les raiguisa tous avec une lime et les appliqua contre son corps. Cette croix scarifiait les parties osseuses de son dos, l'ensanglantait et le déchirait. Assis ou couché, il lui semblait qu'il était couvert de la peau d'un hérisson ; si quelqu'un par mégarde l'effleurait ou touchait ses vêtements, la croix le déchirait.
«i6d l'expériknge religieuse
Une fois étant assis à côté de deux jeunes filles, en public, il prit leurs mains dans les siennes, sans penser à mal ; bientôt il s*en repentit et Youlut ch&tier cette délectation qu*il Ini semblait aToir prise désordonnément. Une fois seul, il se frappa de sa croiisi outrageusement que les clous aigus se fichèrent dans son dos. 11 se flagella trente fois de la même manière, de sorte que le sang loi coulait par le dos.
» En ce même temps, il prit une vieille porte de rebut et la mit dans sa cellule ; il avait accoutumé de coucher dessus, sans avoir tant soit peu de couverture pour soulager son pauvre corps. Sons sa tête, au lieu de chevet, il mit un sac plein de tiges de pois, et là-dessus un tout petit oreiller. H couchait de nuit tout véta. excepté qu*il ôtait ses souliers et s'entourait d*un gros manteau. Sur ce lit misérable, la croix lui piquait le dos avec ses clous ; ses bras étaient fixés dans les anneaux, ses hanches serrées par le cilice ; le manteau était lourd, et la porte était dure. Il gisait là, teU^ ment endolori qu'il n'osait pas plus bouger qu'un morceau de bois. En hiver il était en grand malaise à cause du froid. Car étendant les pieds, comme de coutume, il les mettait nus sur la porte, où ils gelaient. Quand il voulait les ramener vers le corps, le sang bouiilonnait dans ses jambes ; ses pieds se couvraient d'ulcères, ses jambes enflaient comme à un hydropique, ses genoux étaient sanglants et tout usés, ses reins couturés par la ceinture de cilice ; son corps était tout consommé de froid, sa bouche desséchée par lue soif ardente, et les mains lui tremblaient de faiblesse.
» Pendant de longues années il ne prit jamais ni bain ordinaire, ni bain de vapeur, afin d'incommoder son corps délicat. Il ne mangeait qu'une seule fois le jour en été comme en hiver, et s'abstenait non seulement de viande, mais encore de poisson et d'œnfs. Il s'étudia tant à la pauvreté qu'avec ou sans permission, il ne voulait recevoir ni toucher aucun liard. Pendant longtemps il ^eche^ chait tant la pureté, qu'il ne se voulait toucher ni gratter aucune partie du corps, excepté les mains et les pieds. » *
J'épargne à mes lecteurs la description des tourments de soif que s'infligea Suso. On est soulagé d'apprendre qu'après sa quarantième année, Dieu lui révéla par une série de visions qu'il avait sufiisamment brisé en lui l'homme naturel, et qu'il pouvait abandonner ses austérités. Il y avait évidemment chez
(i) D<i8 Leben Heinrich Snso'a (genannt AmanduB) von ihm êelbst erzœhU, XXVIL XXVIII. XIX. Kapitel (abrégé), [Les expressions archaïques sont empruntées à la traduction de Ljs Gkrf (i586). Suso mourut très âgé vers i365-
lui quelque ehose de pathologique, mais non pas cette perversion de la sensibilité qui allège les peines de quelques ascètes en leur faisant trouver dans leurs tortures même un étrange plaisir. Voici ce qu'on nous raconte sur la fondatrice de l'ordre du Sacré^œur :
« Son amour pour la peine et la souffrance, disent les Contemporaines, était insatiable... Elle disait que de bon cœur elle vivrait jusqu'au jour du jugement, pourvu qu'elle eût toujours de quoi souf&ir pour Dieu ; mais que vivre un seul jour sans douleur lui serait insupportable. » Elle disait encore qu'elle était dévorée de deux fièvres insatiables, Tune de la sainte commtmion, Fautre de la soafiErance, mépris et anéantissement. — « Il n*y a que la douleur » qui me rende la vie supportable. » Ce mot va désormais remplir toutes ses lettres. x> '
Pour en finir avec l'ascétisme, il nous reste à parler de deux genres de mortification que l'église impose à ses religieux. Le moine fait vœu de chasteté, d'obéissance et de pauvreté. La chasteté se rattache étroitement à la pureté de l'âme et aux macérations de la chair, dont nous avons déjà parlé. Il convient que nous disions un mot de l'obéissance et de la pauvreté.
On ne peut pas dire qu'à notre époque l'obéissance soit tenue en grand honneur. Au moins dans nos pays protestants, on estime que l'individu a le devoir de régler lui-même sa conduite, en subissant les conséquences heureuses ou malheureuses de son indépendance. Cette idée fait tellement partie de notre pensée que nous avons quelque peine à nous représenter des êtres raisonnables qui regarderaient comme un bien de soumettre leur volonté à la volonté d'un autre homme. J'avoue que pour moi cela tient du mystère. Mais l'obéissance
Si cmel envers lui-même, il était plein de douceur envers les autres : « Jamais, dit-il^ aucun ne me fut tant fâcheux et moleste que je ne lui aie incontinent tout pardonné, comme ne m'ayant point offensé, si voire une seule fois il me montrait bon visage. Et qu'est-il besoin, Seigneur, de parler des hommes, puisque même l'indigence et raflliction de quelques bêtes, oiseaux et bestioles que ce fussent, quand je l'ai vue ou entendue, m'a tellement donné sur le cœur, que j'ai prié Dieu qu'il lui plût les secourir? Tout ce qui vit en terre a trouvé en moi douceur et amitié. » XXXI. KapiteL]
(i) M"* BouoAUD : Histoire de la Bienhearease Margaerite-Marie, p. ad}, a65 et 171. Voyez aussi p. 386, 887.
3$4 L'BXPÉIUSlfCaE RELIOIBUSE
est évidemment pour beaucoup d'&meB un besoin profond que nous devons nous efforcer de comprendre.
Plaçon»-nous d'abord au plus bas degré de l'échelle morale: Futilité, dans une forte organisation ecclésiastique, de la soumission absolue, a dû conduire aisément à la regarder comme méritoire. Ensuite, chacun de nous sait par expérience qu'il y a des moments où il vaut mieux se laisser diriger par les conseils d*aùtrui que par ses propres impulsions. L'incapadté de prendre une résolution est un des symptômes les plus firéquents de la fatigue nerveuse. Un ami qui voit de plus haut nos misères en juge plus sainement que nous. Dans bien des cas, on ne saurait mieux faire que de suivre le conseil de sa femme, de son médecin, de son associé. Au-delà de ces régions inférieures de l'intérêt et de la prudence, bien d'autres mobiles nous portent à l'obéissance, ce sont les émotions d'ordre spirituel dont nous avons parlé si souvent. L'obéissance peut naître de l'attendrissement du cœur, de l'abaudon de soi-même entre les mains de Dieu, qui caractérisent la vie religieuse. Le salut est dans cet abandon : nous le sentons si vivement que cette attitude nous apparaît en ellemême comme désirable. Dans la parfaite obéissance à un homme, si faillible qu'il puisse être, nous nous abandonnons de la même manière qu'en soumettant notre volonté à celle d'un Dieu infiniment sage. Ajoutez-y le désespoir d'une âme qui aspire à se cruficier elle-même, et l'obéissance deviendra pour elle un sacrifice ascétique de sa volonté propre, dont la valeur intrinsèque ne se mesure pas par les conséquences.
C'est bien comme un sacrifice de soi, comme une mortification, que les auteurs catholiques considèrent l'obéissance :
« La mortification peut être envisagée comme un sacrifice que l'homme offre à Dieu et dont il est lui-même le prêtre et la victime. Par la vertu de pauvreté, il immole à Dieu ses biens extérieurs; par la chasteté, il immole son corps ; par l'obéissance, il complète son sacrifice et il donne à Dieu tout ce qu'il possède encore, ses deux biens les plus précieux, son esprit et sa volonté. Le sacrifice est alors entier, sans réserves ; il est permis de l'appeler du nom d'holocauste, car la victime entière a été consumée en l'honneur de Dieu. » *
(i) P. LBiBUiai : Introdaction à la Vie Mystique, Paris 1S99, p. 977.
Il suit de là que dans la discipline catholique, Ton obéit à son supérieur non pas comme à un homme quelconque, mais comme au représentant de Jésus-Christ. Quand c'est à Dieu même que va l'obéissance par l'intermédiaire de son ambassadeur, elle devient facile. Avouons cependant que nous sommes un peu surpris quand nous lisons dans les manuels de théologie catholique une glorification de l'obéissance comme celle-ci :
« C'est un des grands biens et une des grandes consolations de la vie religieuse, d'être assuré qu'on ne saurait manquer en obéissant. Le supérieur peut bien faillir en vous commandant ou une chose ou une autre ; mais vous êtes assuré que vous ne sauriez faillir en faisant ce qu'il vous commande, parce que Dieu vous demandera seulement si vous avez fait ce qu'on aura commandé ; et pourvu que vous puissiez rendre bon compte là-dessus, vous voilà entièrement quitte. Vous ne rendrez pas compte, si ce que vous avez fait aura été fait à propos, et s'il n'y avait rien de mieux à faire ; oar c'est une chose qui ne vous regarde pas, et qui n'est pas sur votre compte, mais sur le compte de votre supérieur. Dès que vous faites par obéissance ce que vous faites. Dieu l' efface de dessus votre compte pour le mettre sur celui de votre supérieur : c'est ce qui a fait dire à S. Jérôme, en parlant des avantages de Tobéissance : «O souveraine liberté! ô sainte et bienheureuse assurance, par laquelle on devient presque impeccable ! »
» S. Jean Cliipaque est du même sentiment, lorsque, parlant de Vobéissance, il dit que c'est une excuse devant Dieu : en effet lorsque Dieu vous demandera pourquoi vous avez fait telle et telle chose, et que vous répondrez : Seigneur, c'est parce que mes supérieurs me Font commandé, il ne vous faudra point d'autre excuse. Le même saint dit encore que c'est une navigation sûre et un voyage pendant lequel on peut dormir : car de même qu'un passager qui est dans un bon vaisseau et sous la conduite d'un bon pilote, n'a pas besoin de se mettre en peine de rien et peut dormir en sûreté, parce que le pilote a soin de tout et veille pour lui ; de même un religieux qui vit sous le joug de l'obéissance, va au ciel en dormant, c'est-à-dire en se reposant entièrement de sa conduite sur ses supérieurs, parce qu'ils sont les pilotes du vaisseau et veillent continuellement pour lui. Ce n'est pas peu, sans doute, de pouvoir passer la mer orageuse de la vie sur les épaules et sur les bras d'autrui, et voilà la grâce que Dieu fait à ceux qui vivent sous le joug de l'obéissance. Le supérieur est celui qui porte toute la charge...
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»... Un grave docteur disait qu'il aurait mieux aimé s'exercer à ramasser de la paille par obéissance, que de s'occuper par ses propre choix aux ministères les plus élevés de la charité, parce qu'on est assuré de faire la volonté de Dieu dans les choses qu'os fait par obéissance, et qu'on n'a pas la même assurance à Vépii de celles qu on fait de son propre mouvement. » *
Il faut lire les lettres où Ignace de Loyola préconise Tobcbsance comme le pilier central de Tordre qu'il a fondé ; on se fera une idée de la soumission parfaite. * Elles sont trop longues pour que je puisse les citer. Je reproduirai seulement deux déclarations bien connues de Saint Ignace qui expriment sa pensée avec une vive intensité. La première nous est rapportée par un de ses plus anciens biographes :
« Je dois, dès mon entrée en religion, et dans la suite, me remettre entièrement entre les mains de Dieu et de celui qui en tient k place par son autorité. Je dois désirer que mon Supérieur m' ob% à renoncer à mon propre jugement et à dompter mon propre esprit. Je ne dois établir aucune différence entre un supérieur et un autre..., mais je dois les reconnaître tous égaux devant Dieu dont ils tiennent la place ; car si je f<iis acception de personnes. j'affaiblis l'esprit d'obéissance. Entre les mains de mon Supcnenr, je dois être une cire molle, quelque chose qu'il lui plaise d'exiger, soit qu'il s'agisse d'écrire ou de recevoir des lettres, de parler on non à telle ou telle personne, et autres choses semblables, et je dois mettre toute ma ferveur à exécuter avec zèle et exactitude ce qui est commandé. Je dois me considérer comme un cadavre qui d^ plus ni intelligence ni volonté ; comme une chose matérielle qpi, sans jamais résister, se laisse placer où l'on veut ; comme os bâton dans la main du vieillard, qui s'en sert selon le besoin, et le place où cela lui convient le mieux. Ainsi dois-je être sous la main de l'Ordre, ftour le servir de la manière que celui-ci jugera pliis utile. Je ne dois jamais demander au supérieur à être envoyé dam tel lieu, employé à tel office... Je dois ne rien regarder comme m' appartenant en propre, et me considérer pour les choses dont je fais usage, comme une statue qui se laisse dépouiller et n'oppose jamais de résistance. » '
(i) Pratique delà Perfection Chrétienne, da B. Alphonse Rodrioobz, S.Jtradaction de l'abbé Régnier-Desmarais, Partie m, Traité v, chap. x (Tomei^» p. 3a4-3a6).
(a) Ce sont les lettres 5i et lao de la collection traduite en français p&r Bonix, Paris 1870.
(3) Bartholi-Mighbl : Vie de Saint Ignace de Loyola, n, i3.
LA SiUNTBTi 267
La seconde nous est rapportée par Rodriguez, un peu avant le passage que j'ai cité, dans un chapitre intitulé : De V Obéissance Açeugle:
<c Nous lisons de Saint Ignace, qu'étant général de la Compagnie, il dit plusieurs fois, que si le pape lui commandait de s'embarquer dans la première barque qu'il trouverait au port d'Ostie, qui est près de Rome, et de s'abandonner à la mer sans mât, sans voiles, sans rames, sans gouvernail et sans aucune autre des choses nécessaires à la subsistance, il obéirait aussitôt, non seulement sans inquiétude et sans répugnance, mais même avec ime grande satisfaction intérieure, y^ '
Je terminerai par un petit exemple concret qui montre à quel excès peut être portée l'obéissance :
La sœur Marie-Glaire, « cette pieuse cadette des mères Angélique et Agnès, et de la sœur Anne-Eugénie, moins forte d'esprit qu'elles, mais d'un naturel charmant, affectueux et passionné, avait été fort imbue de la sainteté et de Texcellence de M. de Langres ; le prélat, dans les premiers temps qu'il venait à Port-Royal, lui avait dit un jour, la voyant si tendrement attachée' à la mère Angélique, que le mieux peut-être serait de ne lui plus parler jamais : Marie-Qaire, avide d'obéir, prenant ce mot inconsidéré pour un oracle de Dieu, fut, à partir de là, quelques années sans parler du
La pauvreté, à laquelle nous arrivons enfin, fut regardée de tout temps et dans toutes les religions comme un des caractères distinctifs de la sainteté. L'amour de la propriété est un instinct si bien enraciné dans l'âme humaine qu'il faut pour y renoncer sentir le besoin du sacrifice. Nous retrouvons donc ici le paradoxe de l'ascétisme ; mais ce n'est plus un paradoxe, dès que Ton se rend compte avec quelle facilité les émotions spirituelles tiennent en échec les basses convoitises. Le jésuite Rodriguez s'étend sur la pauvreté comme sur l'obéissance. Il faut se rappeler qu'il écrit des instructions pour les religieux de sa compagnie, et qu'il prend pour texte : « Bienheureux les pauvres en esprit ! »
(1) RooRxouBz : Partie m, Traité v, ch. vi.
(a) SAiifTE-BBUVR : PorURojral, Livre 11, ch. i.
368 l'eXPÉRIBNGB RXLiaiEUSB
« Ce n'est rien, dit S. Vincent, d*étre pauvre, si on nake y> la pauvreté, et si on ne supporte avec joie, pour Tamour de » Jésus-Christ, tout ce qu'elle peut avoir de ftcheux. Que ceki !> donc qui voudra voir s'il est pauvre d'esprit, regarde s'il aimf )» les suites et les effets ordinaires de la pauvreté, qui sont la faim i> la soif, le froid, la fatigue et le dénûment de toutes choses. Vorei » si vous êtes bien aise de porter un habit tout usé et plein de piè^ » ces ; voyez si vous êtes bien aise quand vous manquez de qiiel- » que chose à votre repas, quand on vous oublie en servant, quand ï> ce que l'on vous donne n'est pas selon votre goût, quand on toos )» met dans une cellule toute délabrée : si vous n'êtes pas bien aise » de toutes ces choses, et qu'au lieu de les aimer vous les évitia » c'est une marque que vous n'êtes pas parvenu à la perfection de » la pauvreté d'esprit. »
« Le premier moyen pour acquérir et pour conserver la pauvreté d'esprit, est celui que S. Ignace nous propose dans « constitution, quand il dit : « Que personne ne se serve d^ancon? » chose conmie le possédant en propre. Un religieux, dit-il, sur ce » sujet, doit être, pour toutes les choses dont il se sert, conun? une n statue que l'on a parée d'habits, et qui n'a aucun chagrin et ne ï> fait aucune résistance quand on la dépouille. C'est ainsi que tous » devez regarder vos habits, vos livres, votre cellule et toutes le? » autres choses dont vous vous servez : si on vous ordonne de les » quitter, ou de les changer contre d'autres, n'en ayez pas plus de » chagrin qu'une statue qu'on dépouillerait ; et, de cette sorte. » vous ne vous en servirez point comme les possédant en propre. » Mais si, lorsqu'on veut que vous cédiez votre cellule, que voos » quittiez telle ou telle chose, ou que vous la changiez contre une » autre, vous y sentez de la répugnance, et que vous ne soyeïpas » là-dessus comme une statue, c'est une marque que vous regarder » tout cela comme étant à vous, puisque vous êtes si fftché quand » on vous en prive. »
« C'est pourquoi notre saint instituteur veut que les supérieurs tentent quelquefois leurs religieux comme Dieu tenta Abraham, et qu'il les éprouve sur la pauvreté et sur l'obéissance, afin de connaître leur vertu par ce moyen, et de leur donner occasion de faire toujours de nouveaux progrès dans la perfection faisant déloger l'un de sa chambre, quand il s'y trouve commodément et qu'il y est attaché ; ôtant à l'autre un livre qu'il aime ; obligeant l'antre à changer son habit contre un plus mauvais, etc. ; parce qu'autrement nous viendrions à acquérir ime espèce de propriété sur chaque chose et à démolir ainsi peu à peu ce mur de pauvreté qui
LA 8AJENTBTÉ 369
nous environne et qni fait notre principale défense. Les anciens pères du désert en usaient souYent de cette sorte envers leurs religieux... c'est ainsi que S. Dorothée avait coutume d'en user avec son disciple S. Dosithée. Il lui donnait, par exemple, un habit, afin qu'il Facconmiodât pour lui, et, après qu'il avait bien pris de la peine pour l'accommoder, il le lui ôtait et le donnait à un autre. .. ...Il est rapporté que le même S. Dosithée, étant infirmier, eut envie d'un couteau, et le demanda à S. Dorothée, non pas pour son usage particulier, mais pour s'en servir dans l'infirmerie dont il avait soin ; et que, là-dessus, S. Dorothée lui répondit : « Hé » bien, Dosithée, ce couteau-là vous plaît donc ? Voulez-vous être » l'esclave d'un couteau ou l'esclave de Jésus-Christ ? Ne rougissez- » vous point de honte de vouloir qu'un couteau soit votre maître ? » Je ne veux pas même que vous y touchiez. » Ce reproche et cette défense eurent tant de force sur le saint disciple, qu'en effet il n'y toucha pas depuis...
» Le second moyen... est de n'avoir rien de superflu... Voici quel doit être l'ameublement de toutes nos chambres ; un lit, une table, un siège et im chandelier, ce qui est purement nécessaire, et rien davantage ; car on ne souffre point parmi nous que nos cellules soient parées de tableaux, ou de quelque autre chose que ce soit. On ne nous y souffre ni fauteuils, ni tapis, ni portières, ni aucune sorte de cabinet ou de bureau un peu élégant. Il ne nous est pas permis non plus d'y garder aucune chose à manger, soit pour nous, soit pour ceux qiH viennent nous voir. Il faut même demander permission et aller au réfectoire pour boire un verre d'eau ; et enfin nous ne saurions avoir un livre sur lequel nous puissions écrire une ligne, ou que nous puissions emporter avec nous. On ne peut nier que ce ne soit là une grande pauvreté, mais c'est en même temps un grand repos et ime grande perfection ; car il ne pourrait pas se faire que les choses superflues qu'on nous permettrait d'avoir, n'occupassent beaucoup un religieux et ne lui donnassent beaucoup d'embarras et de distraction, soit pour les acquérir, soit pour les conserver, soit pour les accroître ; or, en ne nous permettant point de les avoir, on remédie à tous ces hiconvénients. Entre plusieurs bonnes raisons pour lesquelles la Compagnie ne sou£&e point que les séculiers entrent dans nos chambres, une des principales est de nous conserver de cette sorte dans la pauvreté. Après tout, nous sonmies tous hommes, et si nous recevions les gens du monde dans nos cellules, peut-être que nous n'aurions pas la force de demeurer dans les bornes de la pauvreté <iui nous est prescrite, et que nous voudrions du moins la parer de
a^o L'ExpimiNGE religuttse
livres, afin que ceux qui y viendraient eussent bonne opinion de notre savoir. » '
Fakirs hindous, bikchous bouddhistes, derviches mahométans, pères jésuites, frères franciscains, tous les moines df toutes les religions font de la pauvreté absolue leur idéal suprême en tant qu'individus. Il vaut la peine de rechercher les causes d'un état d'esprit si contraire aux instincts natnrels de rhomme. Nous commencerons par les motifs les moins étrangers à la vie normale.
Avoir et être : de tous temps aux biens extérieurs on a opposé les qualités intérieures. Le « gentilhomme », c'est-àdire l'individu de noble race, s'est souvent montré cupide et ravisseur, avide de terres et de biens matériels. Néanmoins ce n'étaient pas ses richesses qui constituaient à ses propres yeux sa vraie supériorité, mais bien ses mérites personnels, l'orgueil^ la générosité, le courage qu'il avait par droit de naissance. Aux préoccupations viles et mercenaires il se sentait, grâce à Dieu, totalement inaccessible ; si par hasard, au milieu des vicissitudes de la vie, ce désintéressement devait le priver de ses biens, il était fier de penser qu'avec sa vertu toute nue il n'en serait que plus libre de travailler à son salut. Les chevaliers errants et les Templiers incarnaient cet idéal de l'homme bien né qui ne possède rien ; idétd toujours corrompu par ceux qui ont voulu le réaliser, mais qui domine encore, dans les sentiments sinon dans les actes, la conception militaire et aristocratique de la vie. On glorifie le soldat comme étant l'homme que rien n'embarrasse, qui ne possède que son corps, tout prêt à le donner au premier commandement. Il personnifie l'âme qu'aucune entrave n'arrête dans son libre essor. Les biens matériels paralysent l'esprit de l'honmie dans son élan vers l'idéal :
« Tout ce que je rencontre, dit Whitefield, semble me dire la même chose : « Va prêcher l'Evangile ; sois un pèlerin sur la terre ; ne fais partie d'aucun groupe, n'aie aucune demeure fixe. » Et mon corps répond : « Oui, Seigneur Jésus, aide-moi à faire et à subir ta volonté. Quand tu me vois en danger de me faire un nid (quelque
(\) RoDRiouBi, Partie m , Traité m, Ghap. vi et vn.
part, mets par pitié — par tendre pitié — mets une épine dans mon nid pour m' empêcher d'y rester. » *
L'ouvrier qui chaque jour paie de sa personne, et ne possède aucun droit sur l'avenir, se rapproche aussi du dénùment idéal. Comme le sauvage sans demeure fixe, il peut aller partout où son bras vigoureux lui procurera de la nourriture. Quand il compare sa vie toute simple, mais qui a quelque chose d'héroïque et de grand, à celle du bourgeois propriétaire, on comprend qu'il trouve celle-ci mesquine, grotesque, étouifante. L'extrême répugnance qu'inspirent de plus en plus les a capitalistes » aux hommes des classes laborieuses, peut s'expliquer dans bien des cas par cette virile antipathie pour ime vie dont toute la valeur consiste à posséder. Comme dit un poète anarchiste :
« Ce n'est pas en aocumulant les richesses, c'est en donnant celles que tu
[possèdes, » Que tn deviendras bean ; » n faut te dégager des enveloppes extérieures, non pas en revêtir de nou-
[velles ; » Ce n'est pas en te couvrant de vêtements que tu rendras ton corps vigou-
[reux et sain, c'est bien plutôt en te dépouillant... » Un soldat qui part en campagne ne se demande pas quel nouvel instru-
[ment il pourrait mettre sur son dos, mais plutôt ce dont il
[peut se passer ; » Car il sait bien que tout objet qui ne lui sert pas couramment n'est pour
[lui qu'un embarras. » *
En somme, la vie fondée sur la possession est moins libre que la vie fondée sur la valeur personnelle ou sur l'action. Dans le feu de l'action, un homme capable d'éprouver de fortes émotions morales jettera loin de lui tous ses biens, comme un coureur jette son manteau. Pour suivre le chemin qui mène droit à l'idéal, il faut se débarrasser de tout intérêt personnel. La paresse et la lâcheté s'infiltrent en nous avec chaque nouvel écu que nous mettons de côté.
« Un frère novice, qui savait tant bien que mal lire le psautier, obtint du général la permission d'en avoir un à loi ; mais sachant que le bienheureux François ne voulait pas que ses frères fussent
(i) R. Philip : The Ufe and Timea of Oeorge Whitefield, London i84a, p. 365.
(a) Bdward GARFBifTBB : Towardê Democraexs P* 36a.
fàja L'EXPâmiNGB RELiansuss
avides de science et de livres, il souhaita d'avoir aussi sa penm^ sion. Se trouvant un jour sur son passage, il dit au bienheureux : « Mon Père, ce me serait une grande consolation de posséder on D psautier... i> Le bienheureux lui répondit: «L'empereur Charles, y> Roland et Olivier, tous les paladins et les hommes forts qm » furent puissants au combat, qui se fatiguèrent jusqu'à la mort k y> poursuivre les infidèles, remportèrent de glorieuses victoires et » moururent à la bataille, martyrs de la foi; et maintenant il ne v> manque pas d'hommes qui se contentent de chanter leurs exploits » et veulent en tirer honneur et gloire. De même parmi nous il y » en a beaucoup qui se contentent de raconter et de célébrer les » œuvres des saints et veulent obtenir ainsi la louange des hom- » mes. li... Quelques jours après, comme le bienheuroox François était assis près du feu, le novice vint de nouveau lui parler du psautier. Le bienheureux lui dit : « Quand tu auras un psautier, tu » désireras encore un bréviaire ; et quand tu auras un bréviaire, » tu te tiendras dans ta stalle, assis comme un gi*and prélat, et ta y> diras à ton frère : « Va me chercher mon bréviaire. »... ' » Par la suite, toutes les fois que les frères venaient à lui pour le consulter sur de pareilles questions, il leur répondait de la même manière. Il leur disait souvent : «L'homme n'a de science que pour )> autant qu'il agit ; un religieux n'est bon prédicateur qu'autant D qu'il agit lui-même, car on connaît l'arbre à ses fruits. » *
L'attitude virile de celui qui ne se soucie pas de rien posséder est moralement supérieure à l'amour de la propriété. Mais il existe dans une âme religieuse un motif plus profond de renoncer à tout : c'est l'intime satisfaction qu'elle éprouve à s'abandonner entre les mains de Dieu. Tant que Ton conserve par devers soi quelque ressource temporelle, que l'on s'accroche à un reste de prudence, l'abandon n'est pas complet, la crise n'est pas dénouée, la crainte monte la garde à la porte de la conscience, on se défie encore de Dieu. Comme un navire ballotté entre deux ancres, nous sommes suspendus entre le secours de Dieu, que nous implorons, et nos propres efforts, que nous croyons indispensables. Un médecin peut se trouver en présence d'un conflit analogue, dans l'esprit d'un alcoolique ou d'un morphinomane qui lui demande de le guérir. Il voudrait bien que le docteur le fasse triompher de son vice,
(i) Spéculum Per/ectiorUs, édité par Paul Sabatibr, Paris 1898, p. io-i3.
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mais il n'ose pas affronter l'abstinence totale. Le poison dont il est l'esclave le tient encore enchaîné. Il en dissimule sous ses vêtements» il s'en procure en cachette, il en fait pour ainsi dire la contrebande. De même un homme dont la régénération n'est pas achevée se confie encore en ses propres moyens. L'argent qu'il conserve par devers lui est comme la potion calmante que le malade souffrant d'insomnie garde près de son lit. Il cherche son secours en Dieu, mais il se dit pourtant que l'autre secours est là, sous sa main. Qui n'a rencontré des exemples de cette aspiration incomplète et inefficace à une vie meilleure ? Que d'ivrognes qui, malgré tous les reproches qu'ils se font et toutes les bonnes résolutions qu'ils prennent, sont au fond, on le voit bien, très loin d'accepter l'idée que jamais plus ils ne s'enivreront ! En somme, l'abandon définitif de ce qui nous a jusque-là servi de soutien suppose une de ces transformations radicales du caractère que nous avons analysées en traitant de la conversion. Pour reprendre la comparaison du polyèdre, il faut, quand on veut le déplacer, qu'il se renverse entièrement pour atteindre une nouvelle position d'équilibre ; s'il a des adhérences avec le sol, il faut, pour que le renversement ait lieu, que ces liens soient tous rompus, si pénible que puisse être parfois le déchirement.
Voilà pourquoi, dans l'histoire des âmes saintes, nous retrouvons sans cesse la pensée qu'il faut se jeter sans aucune réserve entre les bras de Dieu. « Ne vous inquiétez pas du lendemain, dit Jésus ; à chaque jour suffit sa peine. » « Votre Père sait ce dont vous avez besoin. )) Et dans une autre occasion : « Va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres. » * C'est seulement quand le sacrifice est consommé que le salut se réalise pleinement. Je citerai, comme exemple, un trait de la vie d'Antoinette Bourignon, une excellente femme qui vécut en France au xvn^e siècle et qui eut à subir bien des persécutions de la part des protestants comme des catholiques, parce qu'elle ne voulut jamais accepter une foi religieuse de seconde main.
(t) [Matth. VI, 34 ; Luc xii, 3o ; Marc x, ai. On pourrait citer bien d^autrefl paroles de Jésus : U est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu. » (Marcx, a6) -— • Heureux, vous qui êtes pauvres ! » (Luc vi, ao), etc.]
3^4 l'expAriengb religieuse
<K Je passais souvent la plus-part des nuicts en Prières, n osant sommeiller, craignant que la mort ne m*eût surpris, et que la damnation n*eut suivie. Même il me semblait que toutes les peines de Tenfer n'étaient pas suffisantes pour mon ingratitude : répétant toujours. Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Ne sachant par quel moyen je pourrais retrouver Dieu, lequel j'avais si lâchement perdu.
» Une nuit étant bien éplorée, et outrée de repentance, je dis du profond de mon cœur, Hé ! Mon Seigneur ! Que me fautnl faire pour vous être agréable ? Car je n*ay personne pour me l'enseigner. Parlez à mon ftme et elle vous écoutera. Tout à Tinstant j'entends, comme si une autre personne eût parlé dans mojmême : Quitez toutes les choses de la terre. Séparez-çoas dt Vaffection des créatures. Renoncez à vous-même.
» Je demeuray là-dessus comme toute éperdue, n'entendant point bien ce langage. Je fis sur ces trois points une longue méditation, repassant par mon esprit, comment je pourrais accomplir ces choses. Il me semblait, qu'on ne pouvait vivre sans les choses de la terre ; ny sans aymer les créatures ; ny sans aymer soy-même. Néanmoins je dis : Je le feray. Seigneur, moyennant vôtre Grâce. Mais comme je voulois effectuer ma promesse, je ne sçavais où conmiencer, me trouvant fort engagée en Taffection de tonte chose terrestre. Ce qu*ayant bien ruminé, il me vint dans l'esprit que les Religieuses faisaient vrayement cela. Qu'elles quittaient toutes les choses de la terre, la conversation des créatures, en s'enserrant dans un Cloître ; et l'amour d'elles-mêmes, en soumettant leur volonté. Ce fat comme une goûte d'huile tombée sur un drap, qui s'accroissoit toujours, en pensant jour et nuict en quel Qottre je pourrais entrer pour trouver ces dégagemens plus parfaits.
» Je choisis les Carmélites pour les plus propres à mon dessein : à cause de leur austérité et solitude. Mon Père me dit que jamais ne le permettroit : qu'il aimoit mieux me tenir dans un lit le reste de ma vie, que de me voir entrer dans un Cloître. Testois bien triste et aflSigée, priant Dieu, qu'il le voulût permettre. Mais je n'entendois rien au dedans. Mon esprit êtoit tout en ténèbres. Il n'y avoit, que mon imagination qui travailloit fortement pour trouver des moyens d'arriver à ces desseins, de me voir Religieuse : pensant toujours que je trouverois dans le Cloître asseurement l'esprit de l'Evangile que Dieu m'enseignoit.
» Mais en vain, car aiant un jour proposé au Père Laurens, qui êtoit lors Prieur des Carmes déchaussez de Lille, que j'estois ddiberée d'entrer dans le Cloître contre le gré de mon Père ; qu'il n'estoit besoin d'importuner davantage mon Père pour avoir son
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argent. Que je travaillerois fortement pour gagner mes dépens. Sur quoy le Père Laurens se prit à rire, et dire : Gela ne se peut faire ainsi . H leur faut de l'argent pour bâtir la maison. Elles n'ont garde de prendre des Filles sans argent. Trouvez moyen d'en avoir, autrement vous n'y entrerez point. Ce qui me donna bien de Tétonnement : ayant toujours supposé, que tous Cloîtres auroient égard à l'honneur de Dieu, et bon désir des Filles, et point à l'argent qui n'estoit que l'accident.
» Je dis adieu au Père, et me retoumay à la prière plus fortement qu'auparavant. Plus je r'entrois dans moy-même, plus je me sentois portée à tout abandonner, et à me retirer quelque part, sans sçavoir cependant où. Je demandois toujours avec aspiration : Quand seray-je parfaitement vôtre. Mon Seigneur ? Et il me semblait qu'il me répondoit toujours : Lors que cous ne posséderez plus rien, et mourrez à vous-même. Et où feray-je cela, Seigneur ? n me répond, Au désert.
» Ce mot de désert, me fit une si forte impression dans mon ftme, que je n'aspirois plus qu'après ce désert. Je me résolus d'effectuer ce dessein, sans toutefois que j'en connusse autre chose de la part de Dieu intérieurement.
» Cette résolution étant prise, je considérois tous les jours par quels moyens je pourrais mieux faire ce voyage ; car me voyant, fille, ftgée seulement de dix-huict ans, ou environ, je craignois quelque mauvais rencontre en chemin : et d'autre côté, je n'estois ordinaire de cheminer, n'aiant presque jamais sorty des portes de Lille , estant fort délicatement élevée, ne sçachant d'ailleurs les chemins, ny par quelle porte il me falloit sortir. Je deposois tous ces doutes, en disant. Seigneur, vous me conduirez comme et là où il vous plaira. Cest pour vous que je le fais : Je deposeray mon habit de fille, et en prendrai un d'Eremite, afin de passer inconnue.
i>...Dès le lendemain j'achettois du drap gris, un chapeau, et tout ce qu'il falloit pour m' ajuster à la façon d'un Eremite. Je coupay l'habit et le cousis de nuict, sans que personne s'en aperçut. Mes Parens ne pensoient qu'à me marier ; même durant que je faisois ces préparations, mon Père me promit en mariage à un Marchand Français, fort riche ; et tous les linges et accommodemens pour le mariage se preparoient. Je résolus de couper jour pour mon voyage, et choisis le jour de Pftques, dont la veille, estant retirée sur les dix heures à ma chambre, je me coupay les cheveux, et vêtis l'habit d'Eremite que j'avais préparé, sans rien d'autre qu'un cilice en forme de ttmique sur ma peau. Je déposay tous mes joyaux, or et argent, ne prenant rien qu'un soû, qui me sembloit nécessaire pour acheter un pain le lendemain, sans rien demander
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à personne. Je sommeillay nn peu là-dessus ; et sur les quatre heures du matin, je sortis de ma chambre, tonte libre en cet éqnîpag^, ayant pris quelque mauvaise heucque pour tout couTrir. Mais estant sur le seuil de la porte, j'entendis comme une voix rq^re» hensible, qui dit, Oà est tafojr ! sur un soû ? Je pris le soû et le jettay loin de moy, demandant à Dieu pardon de ma faute. »
« Et puis je sortis toute libre et dépouillée du pesant fardeau des soins et biens de ce monde ; et mon ame se trouva si remplie et satisfaite, que je ne souhaittois plus rien sur la terre, reposant entièrement en Dieu, avec seulement cette crainte, que je pourob estre découverte et suivie, et par conséquent obligée de retourner chés mes parens : regardant toujours derrière moy pour voir si personne ne me snivoit : car je sentois déjà plus de contentemait dans cette pauvreté, que je n'avois fait en toute ma vie es délices du monde. » '
Le petit sou était un bien faible soutien pécuniaire, mais un obstacle sérieux à la vie spirituelle. Il fallait que la pauvre Antoinette le jetflt loin d'elle pour que son esprit pût trouver son nouvel équilibre.
Outre rémotion triomphante et mystérieuse de l'abandon de soi, le culte de la pauvreté a dans Tâme religieuse d'autres racines. D'abord l'instinct de sincérité avec soi-même» qui fait dire : « Nu je suis venu dans le monde, et nu j'en sortirai. > C'est moi tout seul qui dois gagner la bataille — les faux semblants ne peuvent me sauver. Ensuite l'instinct qu'on peut appeler démocratique, * le sentiment que devant Dieu toutes ses créatures sont égales, plus répandu peut-être parmi les mahométans que chez les chrétiens, et qui tend à supprimer en l'homme le désir d'acquérir des richesses. Quand on est possédé de cet amour de l'égalité, on dédaigne les distinctions, les honneurs et les privilèges : on préfère rester au même niveau que les plus humbles créatures de Dieu. Ce n'est pas l'humilité proprement dite, bien que les fruits en soient presque les mêmes. C'est plutôt un sentiment de vraie, de profonde humanité : on ne veut jouir de rien sans que tous les hommes en aient leur part.
(i) [Œmres de M"' AifTonfHTTs BouaiaifON, Amsterdam 1686, T. I, p. i-i3 et iSa (abrégé). M. James s'est servi d*ime biographie en anglais].
(a) [Au sens où Montesquieu disait que le principe de la démocratie étali la vertu, c'est-à-dire l'amour de Fégalité. — > F. A.]*
LA SAINTETÉ t^JJ
Nous venons de passer en revue les principales vertus qui constituent la sainteté. Elles ne sont pas, nous Tavons indiqué bien des fois, le privilège exclusif de Fâme religieuse. L'enthousiasme moral peut conduire à une vie qui rappelle à beaucoup d'égards celle du chrétien accompli. Jules Lagneau, dont nous avons cité plus haut quelques lignes, a résumé en deux ou trois pages un idéal moral qui s'élève vraiment jusqu'à la sainteté. '
« Nous voulons faire connaître en nous-mêmes le bienfait de la règle, de la discipline, de la résignation, du renoncement ; enseigner la perpétuité nécessaire de la soufGrance, expliquer son rôle créateur ; combattre le faux optimisme, la basse espérance d'un bonheur qui viendrait tout fait, la foi au salut par la science toute seule et par la civilisation matérielle, vaine figure de la civilisation, arrangement extérieur précaire qui remplace mal Taccord intime, le consentement des âmes; combattre aussi, par l'exemple, les mauvaises mœurs, publiques ou privées, le luxe, la délicatesse, les raffinements, tout ce qui produit la multiplication douloureuse, immorale et antisociale des besoins, tout ce qui excite dans Tftme du peuple les convoitises haineuses et y fonde l'opinion que le but de la vie est de jouir en liberté ; prêcher d'exemple le respect des supérieurs et des égaux, le respect de tous les hommes, l'afiectueuse simpUcité dans les relations avec les inférieurs et les petits, Tindulgence en tout ce qui ne concerne que nous, la fermeté dans l'exigence des devoirs qui regardent les autres, le public.
"» Car le peuple est ce que nous le faisons être : ses vices sont nos vices, contemplés, enviés, imités, et, s'ils retombent de tout leur poids sur nous, cela est juste.
» Nous nous interdisons toute recherche de la popularité, toute ambition d'être quelque chose ; nous nous engageons à ne point mentir, à quelque degré que ce soit, à ne point créer ou entretenir par nos paroles ou nos écrits des illusions sur ce qui est possible ; nous nous promettons la sincérité active qui veut voir clair et ne craint pas de dire ce qu'elle voit en toute occasion.
(i) Sous oe titre : <r Simples notes pour un programme d'Union et d'Action», ces pages ont été publiées pour la première fois par M. Panl Desjardins dans la Reçue Bleue (N* dn i3 août 189a). Elles servent de charte anx membres de l'Union pour l'Action Morale.
[Ceux qui ont eu le privilège de connaître personnellement M. Lagneau savent avec quelle héroïque persévérance il mettait lui-même en pratique le programme moral exposé dans les Simples Notes. F. A.].
3^8 L'EXPÉRIENCaS RELIGIEUSE
)» Nous nous promettons la résistance réfléchie aux entraîne^ ments de la mode, aux engouements et aux effarements de fesprit public, k toutes les formes de la faiblesse et de la peur.
y> Nous nous interdisons l'ironie ; nous parlerons sérieusemenU sans sourire, sans railler ou le laisser croire, des choses sérieuses et même de toutes choses : car il y a une gaieté sérieuse.
» Nous nous donnerons toujours pour ce que nous sommes, simplement, sans fausse honte, comme sans pédanterie, affectation ni orgueil.
y> Nous voulons sauver l'esprit public, en nous d'abord et peutêtre dans les autres, par notre exemple et par l'ascendant d*une pure et active charité.
» Nous n'aurons pas le désir d'acquérir, d'amasser ; nous n'aurons pas même, pour nous du moins, le souci de l'épargne, et nous nous défierons de la prudence : cette vertu, excellente à sa place, mais dont une société peut mourir,^ cédera chez nous le pas à une autre.
» Nous nous priverons pour donner. Nous ôterons tout ce que la juste préoccupation du sentiment d' autrui nous permettra d'ôter à notre confort, à notre bien-être, songeant que le nécessaire du lendemain n'est souvent que le superflu de la veille, et que le superflu des uns est fait, pour une grande part, du nécessaire des autres...
» Le succès dépend de ce que l'on sait et de ce que l'on ose, mais surtout de ce que l'on donne ou sacrifie. »
A ceux qui seraient tentés d'opposer ce grave enthousiasme, cette charité si raisonnable et cet ascétisme si philosophique aux extravagances des âmes religieuses, je rappellerai seulement que l'on ne comprend jamais tout à fait clairement un sentiment qu'on n'a pas éprouvé soi-même. Un citoyen des Etats-Unis n'arrivera jamais à comprendre le loyalisme d'un Anglais pour son roi ou d'un Allemand pour son empereur. Et de même un bourgeois de Londres ou de Berlin ne comprendra jamais le bonheur intime qu'éprouve un Américain à n'avoir ni monarque, ni kaiser, ni aucun vain étalage de sottise humaine, entre lui et son Dieu. Mais si des sentiments aussi simples sont impénétrables pour quiconque ne les a pas respires dès sa naissance dans l'atmosphère morale de son pays, combien plus doivent rester énigmatiques au spectateur indifférent les émotions religieu-
ses, si subtiles et si complexes t Un tel état d'âme ne se laisse pas sonder du dehors. Pour celui-là seul qui en est illuminé, son rayonnement dissipe les ténèbres, éclaire les mystérieuses profondeurs où nous ne voyons que d'incompréhensibles divagations. On peut dire que chaque* émotion a sa logique propre, d'où elle tire des conséquences qu'aucune autre logique ne pourrait lui fournir. La piété, la charité, l'ascétisme constituent un foyer d'énergie personnelle qui n'a rien de commun avec les craintes et les convoitises vulgaires. C'est un esprit tout différent et par suite un tout autre univers. Une extrême affliction peut changer en consolations certaines douleurs, transforme en joies bien des sacrifices ; de même la confiance absolue en Dieu supprime les craintes et les préoccupations terrestres. Dans la ferveur d'une émotion d'où l'égoïsme a disparu, les précautions mesquines et les ressources matérielles sont indignes d'une âme qui se repose en Dieu.