CHAPITRE IX CRITIQUE DE LA SAINTETÉ
Nous venons de passer en revue les fruits de la vie religieuse ; il s'agit maintenant de les apprécier, avant de porter un jugement sur la valeur absolue de la religion. Noos avons à faire, pour employer le langage de Kant, une Critique de la Sainteté Pure. Si nous pouvions planer au-dessus de notre sujet, à la manière des théologiens catholiques, en posant d'abord au sommet de nos déductions deux ou trois fonnules précises et irrévocables, par lesquelles nous définirions la nature de Dieu, la nature de l'homme et l'idéal auquel il peut aspirer, notre tâche serait relativement aisée. Nous pourrions soutenir par exemple que la fin suprême de l'homme est de s'unir à Dieu. Trois chemins, dirion&-nous, conduisent à ce but : La purification, l'action et la contemplation. Le progrès accompli sur chacune de ces routes se mesurerait d'après certaines règles théologiques et morales ; nous pou^ rions évaluer presque mathématiquement le degré d'impo^ tance et la valeur absolue du plus petit élément de sainteté. Si nous cherchions avant tout ce qui est le plus commode, nous devrions déplorer le parti que nous avons pris, dès le début, de nous en tenir résolument à la méthode empirique. Car nous nous sommes condamnés à ne jamais trouver ni définitions découpées à l'emporte-pièce, ni formules scolastiques. Nous ne pouvons pas distinguer dans l'homme deux moitiés bien tranchées, la partie animale et la partie rationnelle. Nous ne pouvons pas distinguer dans l'univers deux domaines opposés, les faits naturels et les faits surnaturels. Nous ne pouvons pas discerner parmi les faits surnaturels ceux qui viennent de Dieu et ceux qui viennent du diable. Voici tout ce que nous pouvons faire : 1° Rassembler, sans
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faire intervenir aucune conception à priori, tous les' faits psychologiques qui nous paraissent avoir un caractère religieux, a*" Former un jugement partiel sur chacun de ces détails de la vie religieuse, en nous aidant de nos préjugés philosophiques les mieux enracinés, en nous appuyant sur nos instincts moraux et surtout sur notre bon sens. 3o Conclure que somme toute, et d'après Tensemble de nos jugements partiels, tel type de religion est condanmé, tel autre justifié par ses fruits, ce Somme toute » ; nous ne pourrons jamais nous passer de cette réserve, si fréquente dans la bouche de l'homme d'action, si odieuse à tout esprit systématique I Mais faire un tel aveu, n'est-ce pas prêter le flanc à la critique ? On me reprochera de jeter ma boussole à la mer et de prendre pour pilote mon seul caprice. On dira que je manque de méthode, que je m'abandonne au scepticisme ou au dilettantisme. Je voudrais, contre ces terribles accusations, présenter en quel* ques mots ma défense.
Au premier abord il paraît peu logique de vouloir mesurer empiriquement la valeur des résultats auxquels aboutit une religion. Comment en effet les apprécier sans savoir si le Dieu qui est censé les inspirer existe réellement ? S'il existe, alors tous les actes que font les hommes pour satisfaire à ses exigences deviennent légitimes. Supposons, par exemple, nous dira-t-on, que vous condamniez, en vertu de vos répugnances subjectives^ une religion qui prescrit des sacrifices humains ou des sacrifices d'animaux; si la divinité, que vous niez ainsi parce qu'elle vous déplaît, existait néanmoins et réclamait vraiment le sang des victimes, votre négation serait aussi fausse, aussi arbitraire que la plus scolastique des théologies. — Est-ce donc avoir une théologie que de repousser catégoriquement certains types de divinités? alors, je Tavoue, on ne saurait se dispenser d'être théologien. Il y a des croyances contre lesquelles nous nous révoltons. Mais pour les ruiner nous n'avons d'autres armes que nos préjugés philosophiques, nos instincts moraux et notre bon sens. Ce sont, je viens de le dire, les seuls guides que nous puissions adopter pour sortir de Tempirisme.
Ces préjugés, ces instincts, ce bon sens, sont eux-mêmes les fruits d'une évolution empirique incessante. Il n'y a pas
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de phénomène plus frappant dans Thistoire que la lente et profonde transformation des idées morales et des idées religieuses, à mesure que se modifient d'une part les connais^ sances relatives au monde extérieur, d'autre part les formes sociales. Après quelques générations, l'atmosphère morale devient funeste à certaines conceptions de la divinité qai s'épanouissaient naguère. Les anciens dieux sont tombés au-dessous du niveau des idées morales devenues courantes, et l'on ne peut plus y croire. Qui donc aujourd'hui parmi nous pourrait accepter l'idée d'un Dieu qu'on apaise par des victimes sanglantes? On aurait beau invoquer, pour établir son existence, les preuves historiques les plus frappantes : nous n'y regarderions même pas. Autrefois, au contraire, les appétits féroces d'un Dieu sanguinaire étaient aux yeux de ses fidèles des preuves de sa réalité. Comme nous ils jugeaient l'arbre à ses fruits.
Outre les circonstances historiques qui viennent plus tard y ajouter des traits assez disparates, on peut dire que dans sa première phase, une religion porte toujours l'empi^einte des besoins profonds qui aspirent par elle à se satisfaire. Les prophètes, les voyants, les dévots qui fondent un culte nouveau ne proclament pas un Dieu qui leur soit indifTérent : c'est un Dieu dont ils peuvent <x se servir i>, comme dit Leuba, qui dirige leur imagination, garantit leurs espérances, gouverne leur volonté ; qui les protège contre le diable ou qui extermine leurs ennemis. C'est à cause des fruits qu'ils comptent en tirer qu'ils choisissent tel Dieu et non pas tel autre. Mais du jour où ces fruits perdent toute valeur: du jour où la vieille croyance est en contradiction avec un nouvel idéal, devenu à son tour indispensable ; du jour où la raison la déclare trop enfantine, trop absurde ou trop immorale pour avoir le droit de s'opposer aux plus légitimes aspirations, elle tombe, entraînant dans sa chute le Dieu créé par elle dans l'imagination des hommes. Les Grecs et les Romains cultivés cessèrent ainsi de croire aux divinités du polythéisme. Ainsi les chrétiens considèrent comme surannées les religions hindoue, bouddhiste, mahométane. Les protestants jugent ainsi des dogmes et des rites catholiques: les protestants libéraux des vieilles doctrines orthodoxes.
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lies Chinois jugent ainsi du christianisme. Tous tant que nous sommes, nous serons ainsi jugés par nos descendants. Du jour où nous n'avons plus aucune admiration ni sympathie pour tout ce qu'implique la définition d'une divinité, nous estimons que la croyance à cette divinité est absurde et impossible.
On pourrait citer des exemples curieux de cette évolution des conceptions religieuses. Chez nos ancêtres, où le pouvoir absolu d'un autocrate était le seul type concevable de la toutepuissance, l'arbitraire et même un certain degré de cruauté paraissaient inséparables de la souveraineté divine. Cette cruauté, ils l'appelaient la justice rétributive de Dieu, qui sans elle n'aurait pas été pour eux le Monarque souverain. Mais aujourd'hui nous nous révoltons contre l'idée qu'un Dieu puisse infliger des supplices étemels. La distribution arbitraire du salut et de la damnation à tous les hommes par une prédestination éternelle ne nous apparaît plus comme à Jonathan Edwards une doctrine « lumineuse, douce et agréable » ', elle nous paraît sauvage et absurde. — Ce n'est pas
(i) [Calvin exprime avec force ce qu'il y avait pour loi de profondément intérieur dans la doctrine de la prédestination, au début d'un traité intitulé :
De la Prédestination éternelle de Dieu, par laqueUe les vns sont eleuz à salut, les autres laissez en leur condemnation ; aussi de la providence par laquelle il gouuerne les choses humaines. Traicté tresvtile, nouvellement composé el mis en lumière; MDLU.
« l'ay traitté suffisamment, comme il me semble, en l'Institution, ce que tous Ghrestiens ont à sentir touchant cest article de foy, qui est contenu en l'Escrlture salncte : à sauoir, que d'entre les hommes Dieu choisit à salut ceux que bon lui semble, & rejette les autres, sans que nous sachions pourquoi, sinon qu'il en a la raison cachée en son conseil éternel... Cette question n*est point d'vne subtilité volage, pour tormenter les esprits sans fruict ne propos : mais c'est une disputation saincte & utile, dont tous Chrestiens peuuent estre ediiiez en foy, & instruits à humilité, esleuez en haut à s'esmerveiller de la bonté inlinie de Dieu, & incitez à luy rendre gr&ces. Il n'y a nul moyen plus propre pour bien édiiier la foy, que quand nous entendons nostre élection, laquelle est scellée et cachetée en nos cœurs par le S. Esprit, estre fondée au bon plaisir de Dieu, & en son conseU immuable : tellement qu'elle n'est suiette ni a aucuns tourbillons du monde, ni à aucuns assauts de Satan, ni à aucuns changemens qui puissent aduenir de l'infirmité de nostre chair. Car nostre salut nous est alors certain, quand nous trouuons la cause d'iceluy en Dieu, & en sa volonté, laquelle ne fléchit jamais. Vray est que la vie nous est manifestée en Christ, & l'appréhendons par foy : mais . cependant il conulent que la mesme foy nous guide, pour nous faire contempler de loin quelle en est la source. La fiance de notre salut est fondée en
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seulement la cruauté, mais la mesquinerie des dieux d'autrefois qui nous choque et nous étonne. Les annales de la sainteté catholique nous en fournissent des exemples devant lesquels un homme d'éducation protestante est tenté de se firotter les yeux. Pour un idéaliste moderne, ou pour un esprit profondément puritain, le culte rituel parait s'adresser à un Dieu puéril et absurde, qui prend plaisir à des joujoux : cierges innombrables, clinquant d'or et d'argent sur les étoffes chamarrées, bric-à-brac, mascarades et marmottages — qui serviraient à rehausser sa «c gloire >». En revanche, pour l'âme religieuse avide de cérémonies, le Dieu infini, mais sans couleur et sans voix, du panthéisme idéaliste parait n'être qu'un vaste et stérile néant ; et celui du théisme évangélique lui parait morne, glacial, décharné. Luther, dit Emei^ son, se serait coupé la main, plutôt que de clouer ses thèses à la grande porte de l'église de Wittenberg, s'il avait pu supposer qu'elles conduii*aient un jour aux pâles négations des Unitaires de Boston. — Nous sommes donc forcés, milgré notre empirisme, de concevoir un certain type, tout pei-sonnel, de probabilité théologique chaque fois que nous voulons estimer les fruits d'une religion qui n'est pas la nôtre ; il n'en est pas moins vrai que cet idéal est engendré dans notre esprit par l'opinion régnante. C'est la voix de l'expérience humaine s'élevant en nous, qui juge et qui condamne tous les dieux déchus de leur ancienne gloire, obstacles barrant la route où nous sentons qu'il faut marcher. L'expérience, prise au sens le plus large, epgendre donc elle-même ces incroyances qui paraissaient en opposition avec la méthode empirique.
Christ, & se repose sur les promesses de TEuangile. Mais e^est vn appuy bien ferme q[uand nous oyons qa*il nous a maintenant été donné de croire en lesns Christ, pource que deuant la création du monde nous estions ordon* nez pour venir à la foy, & esleus pour obtenir Théritage céleste. Voyla où gist notre asseurance inuincible, comme nostre Seigneur lesus en parle : c'est que le Père qui nous a mis en la garde de son Fils, & nous a donnez à luy, est plus fort que tous, & ne souffrira point que nul nous rauisse de sa main. »
Pour le titre exact et pour le début, voyez le Tome vni des Opéra CalffinL dans le Corpus Reformatorum, p. xxiv et p. a56, note. Pour le reste, j*ai reproduit le texte du Recueil des Opuscules^ c'est-à-dire Petits traictez de M. lean Calvin (par Théodore de Bèze), à Genève, imprimé par Baptiste Pinereul, mdlxvi, p. laaS et iaa4. C'est un magnifique in-folio que M. Le Directeur de la Bibliothèque de Genève m'a permis de consulter. — F. A.]
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Si nous passons des croyances négatives aux croyances positives, on ne peut même plus reprocher à notre méthode une inconséquence apparente. Les divinités que nous approuvons sont celles dont nous avons besoin, dont nous pouvons nous servir, qui réclament de nous avec plus d'intensité ce que nous réclamions déjà de nous-mêmes et des autres. Appliquons à la sainteté le critère du bon sens : c'est par des mesures humaines que nous apprécierons la valeur de la vie religieuse considérée comme une forme supérieure de l'activité humaine. Si notre jugement lui est favorable, toutes les croyances théologiques qui contribuent à la produire se trouveront par là confirmées d'autant ; s'il est défavorable, elles en seront ébranlées ; et cela sans faire appel à rien d'autre qu'à des considérations toutes pratiques. C'est l'élimination des faibles et la survivance des forts, comme en biologie. Les éléments religieux bien adaptés à la vie humaine prospèrent et grandissent ; ceux qui sont mal adaptés décroissent et meurent. Si nous interrogeons l'histoire avec candeur, nous verrons que c'est toujours ainsi que les religions arrivent à s'implanter dans l'esprit humain ; elles apportent la lumière à des intelligences inquiètes, la nourriture à des cœurs affamés. Si plus tard elles contrarient trop vivement d'autres tendances ou si d'autres croyances surgissent qui satisfont mieux les mêmes besoins, elles disparaissent de la scène du monde.
Les besoins de l'âme humaine ont de tout temps été nombreux, et leur satisfaction toujours imparfaite. Si donc notre méthode empirique est forcément un peu vague et générale, un peu subjective, c'est un reproche qu'on est endroit d'adresser à tous les jugements humains en pareille matière. Aucune religion n'a jamais été réellement fondée sur une certitude apodictique : sa force est aUleurs. Nous nous demanderons plus tard si les plus beaux raisonnements théologiques peuvent jamais augmenter la certitude objective d'une religion qui déjà prévaut en fait.
Peut-on dire enfin avec quelque raison que notre méthode empirique n'est qu'un scepticisme déguisé ? — Il est impossible de fermer les yeux sur la lente et radicale transformation que subissent au cours des siècles les idées, les sentiments, les besoins. Il serait absurde d'aflSrmer, pour une
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quelconque de nos théories contemporaines, que Faveoir n'aura rien à y corriger. Dans cette mesure, cm peut dût qu'une certaine dose de scepticisme slmpose à tout penseur sincère ; aucun empiriste n'a le droit par conséqu^t de se soustraire à cette universelle obligation. Mais reconnaître qu'on peut de bonne foi commettre une erreur nimplique pas qu'on veuille s'embarquer de gaieté de cœur sur un océan d'incertitudes. On ne saurait m'accuser de faire le jeu du scepticisme. Celui qui reconnaît l'imperfection de son instrument, et qui en tient compte en discutant ses obserrations, a plus de chance d'atteindre la vérité que s'il le proclamait infaillible. La prétention émise par la théologie dogmatique d'énoncer des vérités indubitables ne lui donne pas, en fait, aux yeux d'un homme impartial, la moindre pa^ celle de cette infaillibilité qu'elle s'arroge en droit ; bien an contraire. J'en conclus que la théologie n'aurait rien à pe^ dre par rapport à la vérité si , au lieu dattribuer à ses doctrines une certitude absolue, elle ne leur assignait qu'une grande probabilité. Pour moi, qui n'aspire quà cette probabilité, j'y vois le plus haut degré de connaissance où puisse jamais atteindre en pareille matière un homme qui aime la vérité d'un amour désintéressé. Cet aveu sincère ne me préservera pas, je le sais, des foudres du dogmatisme. La certitude inébranlable est par ellemême un si précieux trésor pour beaucoup d'esprits qu'ib ne sauraient admettre l'idée d'y renoncer d'une manière explicite. Ils réclameront cette certitude absolue même dans les cas où les faits en dénoncent l'absiu^té. N'est-il pas plus sage de s'avouer à soi-même que les pensées fugitives et les rapides intuitions que nous pouvons avoir an cours de notre brève existence ont nécessairement quelque chose de provisoire? Le plus profond penseiu*, le critique le plus sagace, n'est au bout du compte qu'un homme comme nous, qui voit le lendemain ce qui lui avait échappé la veille, dont les affirmations ne peuvent jamais être vraies qu' « en gros », et supposent toujours cette réserve : « à moins qu'un fait nouveau vienne à se produire. » Quand notre horizon s'agrandit, quand des vérités nouvelles appa* raissent devant nous, il est bon que nous puissions ouvrir