‹ L'expérience religieuse: essai de Psychologie descriptiveChapitre 29 sur 42 · CRITIQUE DE LA SAINTETÉ S · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE LA SAINTETÉ S

notrQ esprit pour les saisir, sans être liés par nos affirmations antérieures.

Il est vain de vouloir échapper à la diversité des opinions en matière religieuse. L'uniformité absolue des croyances est-elle un idéal auquel nous devions aspirer ? Serait-il bon que tous les hommes aient la même religion, suivent les mêmes préceptes, recherchent les mêmes vertus ? Les hommes n'on^ils pas des besoins différents ? Les mêmes sentiments et les mêmes impulsions religieuses conviennent-elles également aux âmes rudes et aux âmes tendres, aux âmes fières et aux âmes timides, aux âmes douloureuses et aux âmes joyeuses? Gomme tout être vivant a des organes divers» servant à des fonctions diverses, n'y a-t-il pas dans l'humanité des individus appelés à des vies différentes? Les uns auraient besoin avant tout, pour donner toute leur mesure, d'une religion consolante et rassurante, les autres d'une religion qui les secoue et les terrifie. Rien n'empêche de l'admettre ; et nous verrons toujours davantage, à mesure que nous avancerons, se préciser et se confirmer cette hypothèse.

S'il en est ainsi, comment serait-il possible au critique le plus compétent et le plus sincère de ne pas se sentir prévenu en faveur de la religion qui répond le mieux à ses besoins personnels ? Il a beau s'efforcer d'être impartial, il est mêlé de trop près à la bataille pour pouvoir s'en abstraire complètement; il ne manquera pas d'estimer chez autrui les expériences religieuses auxquelles il aspire pour lui-même, parce qu'elles sont les plus propres à satisfaire ses besoins spirituels. Je me rends très bien compte de l'impression d'incohérence et d'anarchie intellectuelle que ressentiront en me lisant beaucoup de bons esprits. Dans les brèves réflexions qui précèdent, il a pu sembler que je jetais par dessus bord la notion même de la vérité. Mais je prie mes lecteurs de réserver leur jugement sur ma méthode jusqu'au moment où j'en aurai fait l'application aux phénomènes religieux. Sans doute, je suis intimement persuadé que sur des réalités aussi délicates, ni mon esprit, ni celui d'aucun homme ne parviendra jamais à saisir la vérité d'une manière si définitive qu'elle ne souflire plus aucune addition ni-retouche. D'autre part, si je rejette l'idéal dogmatique, ce n'est certes pas que

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j'aie le moindre goût pour l'instabilité intellectuelle, ou que je veuille jouer avec les fluctuations de la pensée ^ Je n'aime ni le doute ni le désordre. Si je repousse le dogmatisme, c'est par attachement à la vérité ; car la prétention téméraire de la posséder tout entière nous empêche de la chercher et de la découvrir dans les mille replis de la réalité. Que nom puissions en conquérir toujours davantage, en luttant et en avançant avec persévérance dans la bonne voie, c'est ma conviction; j'espère la faire partager à tous mes lecteurs avant la fin de cet ouvrage. Jusque là, je leur demande de ne pas prononcer sur ma méthode empiriste une irrévocable condamnation.

Quand il s'agit d'estimer la valeur des phénomènes religieux, il importe de distinguer entre la religion personnelle, partie intégrante de la conscience d'un individu, et la religion collective, formée de rites et d'institutions qui sont le produit et le patrimoine commun de tout un groupe social. L'histoire nous montre que la plupart des s^^énies religieux exercent autour d'eux une influence qui leur attire des disciples. Ces petits groupes de sectateurs tendent, à mesure qu'ils grandissent^ à se donner une organisation et à se trausformer peu à peu en corps ecclésiastiques, ayant une vie propre, enclins à s'étendre et à dominer. L'esprit politique et le dogmatisme insolent envahissent alors l'église naissante et corrompent la source de la vie religieuse. Quand nous entendons prononcer aujourd'hui le mot de religion, nous avons une tendance à nous représenter toujours telle ou telle église. Et pour bien des hommes, le mot d'église désigne un si horrible mélange d'hypocrisie, de fanatisme et de superstition, qu'ils proclament d'un air triomphant et sans entrer dans les détails que la « religion » est une pure abomination dont il s'agit de purger le monde. Ceux même qui appartiennent à une église englobent volontiers toutes les autres dans une même réprobation.

Mais les institutions ecclésiastiques ne sont à aucim d^ l'objet de notre étude. Nous nous en tenons à l'expérience

(i) [Jules Lagneau accusait Renan de « Jouer ayec les idées. »J

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