CRITIQUE DE LA SAINTETÉ
religieuse intime, qui naît, s'épanouit et meurt dans une conscience individuelle. La vie spirituelle vraiment spontanée a toujours fait l'effet d'une innovation hérétique à ceux qui l'ont vu naître. Elle vient au monde sans le moindre apparat, sans le moindre soutien extérieur, comme un enfant abandonné, qui n'a ni compagnons, ni parents, ni demeure. Ce n'est pas une simple métaphore. Les intuitions religieuses vives et personnelles ont poussé bi^en des âmes à rechercher la solitude ; elles ont obligé le Bouddha, Jésus, Mahomet, Saint François, George Fox et tant d'autres, à fuir dans le désert l'influence dissolvante des traditions humaines. Fox exprime très bien ce besoin d'isolement, dans une page de son Journal relative à la période de sa jeunesse où la vie religieuse commençait à fermenter en lui :
a Je jeûnais beaucoup, dit-il, je me promenais tous les jours en des endroits déserts ; souvent je prenais ma Bible, j'allais m* asseoir dans le creux d'un arbre ou dans un coin solitaire jusqu'à la tombée de la nuit. Souvent je me promenais seul la nuit, bien tristement. J'étais un homme de douleurs à l'époque où le Seigneur commença d'agir en moi.
» Je me tenais à l'écart de toute assemblée reUgieuse, me remettant entièrement entre les mains de Dieu. J'avais abandonné toute mauvaise compagnie. Je pris congé de mon père, de ma mère, de tous mes parents. Je voyageais tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, suivant l'inclination que le Seigneur me mettait au cœur. Je prenais une chambre dans la ville où j'arrivais, et je m'y arrôtais tantôt plus, tantôt moins. Je n'osais rester longtemps dans la même ville; jeune et impressionnable, je redoutais la société et la mauvaise influence aussi bien des pratiquants que des impies. C'est pourquoi je restais beaucoup à l'écart, cherchant la sagesse qui vient d'en haut ; le Seigneur me donnait des lumières. Je me détachai des choses extérieures, afin de me reposer uniquement sur le Seigneur. Comme j'avais abandonné le clergé, j'abandonnai les prédicateurs indépendants, et ceux qu'on appelait les plus avancés dans la vie religieuse. Car je voyais bien qu'il n'y en avait pas un qui pût pailler à mon âme, dans l'état où j'étais. Et quand toute espérance humaine m'eut quitté, j'entendis une voix qui me dit : <c Un seul, Jésus-Christ, peut parler à ton ftme. » Mon cœur bondit de joie. Le Seigneur me fit comprendre pourquoi personne sur la terre ne pouvait parler à mon âme. Je n'avais rien de commun avec les autres chrétiens, ecclésiastiques, conformistes,
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indépendaats. Je redoutais tous les compagnons et tous les entretiens charnels, car je n'y voyais qne corruption. Tant que j'étais dans un abîme sans issue, je ne pouvais croire que je vaincrais jamais. Mes tentations étaient si fortes que je me croyais souvent sur le point de succomber. Mais Christ me révéla comment il avait lui-môme été tenté, comment il avait triomphé de Satan et lui avait écrasé la tête ; quand il me donna Fassurance que par lui. par sa grâce, par son vivant esprit, je triompherais aussi, j'eus confiance en sa parole. Le Seigneur tourna vers lui tous mes désirs, et je me reposai sur lui seul de toutes mes inquiétudes. » '
Une expérience religieuse aussi personnelle, aussi authentique, ne saurait paraître orthodoxe à ceux qui la voient surgir comme un défi aux traditions régnantes. Le prophète qui s'isole du monde est un fou aux yeux du monde. Si sa doctrine est assez contagieuse pour se communiquer k d'autres, elle devient une hérésie cataloguée. Si alors sa puissance est encore assez grande pour triompher de la persécution, elle devient elle-même une orthodoxie. Quand une religion devient orthodoxie, elle perd à tout jamais son intériorité : la source en est tarie. Les fidèles vivent exclusivement de tradition et lapident à leur tour les prophètes. L'église nouvelle, quelles que puissent être les vertus qu'elle développe chez ses membres, condamnera désonnais toutes les idées nouvelles. On pourra compter sur elle chaque fois qu'il s'agira d'écraser dans l'œuf toute vie religieuse spontanée, d'étouffer l'inspiration mystérieuse et originale qui l'animait elle-même en ses jours d'héroïsme et de pureté. Il se peut néanmoins qu'elle trouve moyen d'exploiter, dans l'intérêt même de sa tradition et de son organisation ecclésiastique, les frémissements spontanés de l'esprit religieux. La manière dont l'Eglise romaine s'est comportée, après plus ou moins d'hésitation, à l'égard de beaucoup de réformateurs hardis et de saints authentiques, nous fournirait des exemples frappants de cette politique défensive qui canonise et absorbe l'hérétique pour mieux annihiler l'hérésie, tout en tirant gloire et profit de ses merveilleuses manifestations.
L'esprit de l'honmie est souvent fait de compartiments
(i) ûsoRQB Fox : Journal, Philadelphia 1800, p. 59-61 (abrégé).
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étanches. La vie religieuse, chez une foule d'individus, côtoie sans les pénétrer des habitudes et des pensées profanes. L'esprit religieux peut donc se trouver joint à des partenaires d'occasion, bien indignes de lui. Il en est deux notamment qui lui jouent les plus mauvais tours : dans le domaine pratique, c'est l'esprit de domination ecclésiastique, auquel il convient d'attribuer la plupart des bassesses que l'on reproche d'ordinaire à la religion ; dans le domaine intellectuel, c'est l'esprit de domination dogmatique, qui fait que le clergé impose aux fidèles un système bien clos, bien absolu ; il est presque seul responsable des croyances grossières dont s'abreuvent les bigots. Ces deux tendances réunies forment ce qu'on peut appeler l'esprit clérical. Il ne faut pas confondre les phénomènes caractéristiques de cet état d'esprit, qui relèvent de la psychologie collective, avec ceux de la vie religieuse intérieure, qui sont l'objet de notre étude. Les lapidations, les bûchers, les dragonnades, le massacre des Albigeois, des Vaudois, des Mormons> des Juifs et des Arméniens ne sont pas proprement des manifestations de l'esprit religieux ; ce sont les effets d'un instinct profondément enraciné dans l'âme humaine et dont nous retrouvons en nous bien des traces : de cette répugnance agressive pour tout ce qui sort des idées traditionnelles et des habitudes courantes, de cette néophobie qui s'attaque à tout ce qui parait étranger ou excentrique. La piété n'est que le masque derrière lequel on devine la sauvagerie de l'instinct primitif. On se rappelle comment l'empereur d*Allemagne, dans un langage plein d'onction chrètieime, instruisit ses soldats, partant pour l'expédition de Chine, sur la manière dont ils devaient traiter les Chinois» — en quoi du reste ils furent dépassés par les soldats d'autres nations tout aussi chrétiennes. Cependant, qui serait assez naïf pour croire qu'il entrait la moindre parcelle de sentiment religieux dans la férocité de ces soud^iids ?
Nous ne devons mettre sur le compte de la piété aucun des crimes atroces que l'on a commis et que l'on commet encore en son nom. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'elle est souvent trop faible pour résister au déchaînement des passions brutales, et que parfois elle leur fournit d'hypo-
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crites prétextes. Mais cette hypocrisie, qui n'existerait pas sans elle, ajoute au prétexte menteur quelques obligations et restrictions qui peuvent avoir leur importance. Et quand la passion s'est calmée, la piété peut susciter un repentir que l'homme irréligieux ne connaîtra jamais. Il ne convient donc pas d'accuser la religion d'une foule de crimes historiques dont on a voulu la charger. Cependant on ne saurait l'absoudre entièrement du reproche séculaire qu'elle porte certains esprits au fanatisme.
Les phénomènes que nous avons passés en revue en décrivant la sainteté ont pu nous laisser une impression d'extravagance. Estril nécessaire, dira-t-on, de pousser la vertu jusqu'à cette fabuleuse extrémité? Ceux qui ne se sentent aucune vocation pour ses degrés les plus sublimes ne pourront-ils se tirer d'affaire avec une dévotion et un ascétisme plus calmes ? Ceci revient à dire que dans le domaine de la sainteté, il y a bien des choses qu'on peut admirer sans les imiter soi-même. Les phénomènes religieux, comme tous les autres phénomènes humains, sont soumis à la loi de la juste mesure, sans laquelle il n'est pas de perfection. Mais rhomme n'arrive en général à concevoir et à réaliser cette mesure idéale que par raltemance des extrêmes. Un réformateur politique qui veut accomplir sa tâche fermera les yeux sur toutes les autres réformes nécessaires. Et son successeur, pour accomplir la réforme suivante, devra prendre le contre-pied de sa politique. De même les grands initiateurs de l'art nous révèlent un nouveau genre de beauté en sacrifiant d'autres aspects de la réalité, que les écoles suivantes auront la mission de rétablir. Nous acceptons les John Hov^ard' et les Mazzini, les Botticelli et les Michel- Ange, avec une sorte d'indulgence. Nous sommes heureux qu'ils aient existé afin de nous enseigner une manière nouvelle de vivre et de sentir, mais nous sommes heureux aussi qu'il existe d'autres manières de concevoir la vie et d'en user. On peut en dire autant de beaucoup des grands saints
(i) [Philanthrope anglais très éminent (1726-1790) qui consacra sa rie à Tamélioration du sort des prisonniers et des malades, en Angleterre et en Xorope.]
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dont nous avons parlé. Quelque fierté que nous éprouvions en voyant à quelles sublimités l'âme humaine peut atteindre, nous n'oserions engager personne à suivre de tels exemples. L'idéal auquel nous nous reprochons de n'être pas fidèles, c'est une vie plus modérée, plus discrète, plus harmonieuse, plus indépendante des croyances et des doctrines particulières ; une vie que pourraient approuver des esprits de tout ordre, à toutes les époques et par tous les climats.
Les fruits de la vie religieuse sont soumis, comme tous ceux de la vie humaine, à la juridiction du bon sens. Sans blâmer le fidèle qui se livre à certaines extravagances, nous dirons qu'il agit de son mieux, suivant ses lumières, mais nous ne pouvons le louer sans réserve. S'il se montre parfois héroïque, il n'atteint pas cette perfection absolue qui n'a plus besoin d'indulgence. Il n'est pas une seule des vertus de l'âme sainte qm ne soit susceptible d'excès. Mais il faut s'entendre : quand il s'agit des facultés de l'âme humaine, l'excès ne peut être qu'un développement trop exclusif de l'une d'elles, troublant l'équilibre de l'esprit. Car l'on ne peut guère concevoir qu'une fonction essentielle soit trop développée, tant qu'elle se trouve associée à d'autres facultés également vigoureuses. Pour maintenir dans la vie un équilibre stable, il faut qu'à des émotions fortes s'ajoute une forte volonté ; à une activité puissante une puissante intelligence; aune grande capacité de comprendre une grande capacité d'aimer. Où l'équilibre est réalisé, aucune des facidtés ne peut être trop florissante, mais l'âme en devient plus riche et plus harmonieuse. Dans la vie des saints proprement dits, les facultés spirituelles sont vigoureuses, mais ce qui donne l'impression d'extravagance, c'est d'ordinaire, quand on y regarde de près, une certaine faiblesse de l'intellect. L'exaltation spirituelle ne se manifeste sous des formes pathologiques que chez des esprits trop étroits pour s'ouvrir à d'autres sentiments et à d'autres pensées. C'est en ce sens que toutes les vertus peuvent dépasser la mesure. Nous allons le montrer pour quelques-unes, comme la dévo- • tion> la charité, l'ascétisme.
La dévotion exagérée, c'est-à-dire sans contrepoids, engendre souvent le fanatisme. Quand le fanatisme n'est pas sim-
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plement le résultat de l'ambition ecclésiastique, c'est un loyalisme exaspéré. Un esprit à la fois très étroit et capable d'une intense fidélité peut se laisser envahir par l'idée d'un être surhumain, qu'il juge digne de son exclusive adoration : cette adoration absorbe bientôt toute sa pensée, toute sa vie. Les sacrifices et les servilités par où les sauvages ont de tout temps exprimé leur fidélité au chef de leur tribu sont ici dépassés. Le fidèle, pour louer l'objet de sa dévotion, épuisera le vocabulaire et torturera les mots ; il acceptera la mort comme un privilège si par elle il espère s'attirer un regard bienveillant de sa divinité ; ce culte spécial devient sa fonction caractéristique dans le groupe humain dont il fait partie. Je citerai comme exemples tous les saints qui ont cultivé une dévotion particulière : Saint François adorait les blessures de Jésus- Christ, Saint Antoine de Padoue son enfance. Saint Bernard son humanité ; Sainte Thérèse avait pour Saint Joseph une dévotion toute spéciale, etc. Les mahométans schiites vénèrent Ali, le gendre du Prophète, au lieu d'Abou-bekp, son beau-frère. Vambéry nous parle d'un derviche qu'il rencontra en Perse,
(( Qui avait, trente ans auparavant, fait le vœu solennel de ne jamais proférer d'autre son que le nom de son adoré ; « Ali ! Ali ! » n voulait ainsi marquer au monde entier qu'il était le sectateur le plus dévoué de cet Ali, mort depuis mille ans. Chez lui, parlant à sa femme, à ses enfants, à ses amis, aucun autre mot que : « Ali ! » ne sortait jamais de ses lèvres. Qu*il eût besoin de nourriture, de boisson ou de n importe quoi, il exprimait son désir par ce même mot : « Ali ! » Quand il mendiait, quand il faisait une emplette au bazar, c'était toujours : <x Ali ! » Bien ou mal traité, il répétait son cri monotone : « Ali ! Ali !» A la fin son zèle prit de telles proportions qu'il parcourait en galopant, comme un fou, les rues de la ville, jetant en l'air son bâton et glapissant à pleins poumons, sans s'arrêter un instant: «Ali! » Ce derviche était vénéré comme un saint par tout le monde, et reçu partout avec les plus grands honneurs. » *
Les légendes qui s'attachent à la vie de tous les person-
(i) Arminius Vambéry, his Life and Adçentures, written by Hims^f, London 1889, p. 69. A chaqae anniversaire de la mort da fiLs d'Ali, Hussein, les musalmans schiites font encore retentir Pair de ces deax noms.