PREFACE VU
Tant de conditions réunies donnent à l'œuvre de notre auteur une très haute portée, encore accrue, s'il est possible, par la forme si souple , si vivante , si délicate , ingénieuse et captivante, dont ses idées sont revêtues. Rien de scolastique, rien de convenu. C'est ici vraiment un homme et non un auteur. Tout part directement de l'âme qui sent, et de Fintelligence qui voit. Il semble que cet écrivain ait fait lui-même, pour s'y exprimer en toute liberté et sincérité, la langue dont il se sert. Aussi ne lit-on pas cet ouvrage comme on s'applique sur un traité de philosophie. On est intéressé, touché, remue, pressé de rentrer en soi-même et de s'interroger pour son propre compte, charmé aussi et parfois amusé par la fantaisie aimable du conférencier, lequel vraiment parle et s'épanche dans ces pages, comme il parlait à Edimbourg, devant son auditoire transporté.
Il est impossible de donner, par un résumé, une idée de l'intérêt que présente cet ouvrage, où les détails, tous puisés directement dans la perception des réalités, sont aussi importants que l'ensemble. Peut-être les quelques traits que je vais marquer suffiront-ils à montrer combien il répond à nos préoccupations actuelles.
M. James place le fait religieux proprement dit dans l'expérience individuelle. Ce n'est pas là, chez lui, un artifice de méthode, propre à faire rentrer les choses de la religion dans le domaine de la psychologie expérimentale. Il est certain que, dans la vie de S^-Paul, S*- Augustin, Luther, l'expérimentation intérieure a joué un rôle considérable. On sait que, pour Pascal, physicien et mystique, c'est une expérience, disposée comme celle du Puy-de-Dôme, qui doit convaincre les incrédules. « J'aurais bientôt quitté les plaisirs, disent-ils, si j'avais la foi. Et moi je vous dis : vous auriez bientôt la foi si vous aviez quitté les plaisirs. Or c'est à vous à commencer. Si je pouvais, je vous donnerais la foi. Je ne puis le faire, ni.
VIII L^EXPÉRIENGE RELIGIEUSE
partant, éprouver la vérité de ce que vous dîtes. Mais vous pouvez bien quitter les plaisirs, et éprouver si ce que je vous dis est vrai. » Chez les mystiques en particulier, la vie religieuse est une continuelle expérimentation. Eux-mêmes décrivent ce travail intérieur avec ime finesse, une subtilité, une pénétration extraordinaires. Quelle tâche plus digne d'un psychologue que de se pencher avec amour, non plus sur des doctrines et des formules, résidus figés de la pensée et de l'action, mais sur la vie elle-même, prise dans sa source pure et jaillissante !
M. James ne se borne pas à analyser, en les classant à part, les manifestations religieuses proprement dites. Il éclaire cet ordre de phénomènes en le considérant, autant qu'il est possible, non séparément, mais dans l'ensemble concret dont il fait partie. C'est, en effet, l'idée maîtresse de W. James, que nos conceptions approchent d'autant plus de la réalité qu'elles représentent davantage, non les prétendus éléments simples des choses, fictions de notre entendement débile, mais les touts riches et féconds donnés immédiatement dans la conscience. Fidèle à cette pensée, W.James supprime les barrières que notre langage et nos habitudes d'esprit élèvent entre les phénomènes religieux et tels phénomènes, autrement dénommés, mais en réalité connexes. Dans ses manifestations les plus matérielles et extérieures le phénomène religieux se distingue mal de certains phénomènes peut-être purement physiologiques et pathologiques. L'extase de S*«-Thérèse rappelle des états de conscience qui se produisent chez les hystériques. W. James rattachera donc les phénomènes religieux à ces manifestations inférieures, comme à leurs premiers rudiments, ou plutôt comme à la matière dans laquelle ils germent. L'unique nouveauté, dit-il, à laquelle puissent prétendre ces conférences, c'est la largeur du champ embrassé. Les expériences religieuses y sont présentées avec leur contexte.
PRBFACE IX
. Quoi qu'en dise l'auteur, cette nouveauté est loin d'être la seule. Une autre, non moins considérable, c'est l'élargissement du sujet conscient du côté interne, par le lien que James établit entre les phénomènes religieux et les phénomènes subconscients. Je ne puis, dit-il, m'empècher de croire que le progrès le plus important qu'ait réalisé la psychologie depuis le temps où j'étais étudiant, est la découverte, faite en 1886, que, chez certains sujets à tout le moins, la conscience ordinaire n'est pas toute la conscience, mais qu'en dehors de cette conscience première il existe des sentiments et des idées qui doivent être tenus pour des faits conscients en quelque manière, capables de révéler leur présence par des signes irrécusables. Or, cette idée d'une conscience subliminale, comme l'appelle Myers, jette une lumière inattendue sur maints phénomènes d'expérience religieuse. Les conversions, par exemple, deviennent l'explosion, dans la conscience ordinaire, d'impressions subconscientes, qui ont acquis par incubation ou qui possédaient d'emblée un degré de tension considérable. Quelle est l'origine de ces impressions ? Pour la conscience religieuse , elles viennent de la divinité elle-même. Pour le psychologue, leur propagation à travers la sphère de la subconscience, considérée comme seule directement ouverte à l'action des esprits, explique très bien, et l'apparence de transcendance que revêt pour la conscience ordinaire la grâce divine, et la persistance des mystiques à affirmer qu'ils se sentent véritablement en communion avec la divinité.
L'expérience religieuse, telle que l'entend W. James, comprend ainsi, outre les faits religieux clairement caractérisés, les manifestations physiologiques ou pathologiques qui s'en rapprochent, et les faits subsconscients qui les prolongent. Elle va du dehors au dedans sans connaître de limite précise ni d'un côté ni de l'autre, imitant en cela la réalité, qui procède par changements insensibles. Rien de
X L*EXPiRIENCE REU0IEUSE
plus riche, de plus instructif, de plus attachant, que les analyses faites par l'auteur dans ce champ d'études. Mais l'intérêt même qu'excitent ces descriptions rend d'autant plus pressante une question qui s'impose à quiconque prend au sérieux et la science et la vie. Quelle est la valeur de ces phénomènes^ si curieux, si intenses, si diiRciles à définir ? Leur analogie avec certains phénomènes pathologiques, leur parenté avec le mystérieux inconscient ne tendent-elles pas à les rendre particulièrement suspects ? Ne seraient-ce pas de simples états de conscience subjectifs, nés de certaines conditions physiologiques ou sociales, et teints d'une couleur particulière par des superstitions traditionnelles ? Après comme avant les savantes descriptions de James, ne peut-on pas tenir les religions pour de simples survivances du passé, résultat de la lenteur avec laquelle l'imagination suit d'ordinaire les progrès de la raison ? n The imagination lags behind thereasonï^:Te\\fi est pour Leslie Stephen l'explication du semblant de vie que possèdent encore les religions.
Cette question de la valeur, W- James n'a garde de l'écarter : il expose, à ce sujet même, des vues d'une grande importance. Dans les écoles tant empiristes que rationalistes on a coutume de juger de la valeur des idées d'après leur • origine. Telles idées sont vraies et stables, disent les uns, parce qu'elles procèdent de la nature, ou de la raison, ou de Dieu. Elles sont contingentes et caduques, disent les autres, parce qu'elles s'expliquent entièrement par l'expérience. Des deux côtés on cherche ime autorité pour garantir la valeur des croyances. Cette autorité, les uns croient la découvrir, les autres déclarent qu'elle n'existe pas. Mais nulle autorité, fût-ce celle de Dieu, ne peut rendre une croyance valable et nous fournir une raison de la maintenir. Que le mal vienne de Dieu, ou de l'homme, ou des choses : il n'en est pas moins le mal, et nous faisons sagement de le combattre. Si tel commandement est censé nous